CHAPITRE VIII
Les troubadours; leur vie, ler.rs œuvres. — Comnaent ils disparurent. — Constitution de l'Église. — L'empereur et le pape se disputent le pouvoir suprême. — Dante et ses premières opinions guelfes. — Sa conversion gibeline. — Sa Divine Comédie. — Origine de ce poëme ; ce qui prépara son succès. — VEufer, le Purgatoire et le Paradis. — Jugement de Michel-Anse et de ilanzoni. — Conclusion.
Nous avons montré, dans le chapitre précédent, les premiers efforts de la littérature espagnole à son berceau ; mais ils ne sont pas les seuls que nous devions signaler dans les races du midi.
Outre les groupes germanique, franc, ^isigoth, dont nous avons entendu les chants, il y a le groupe italique qui, sous le rapport littéraire, se confond d'abord avec toute la race de la langue d'Oc.
Cette langue, adoptée parles troubadours, est, en effet, si bien commune à l'Italie et à nos provinces méridionales, que des poètes italiens, comme Sordello et
Calvo, composaient dans l'idiome provençal, alors plus souple et plus poli que leur propre langue, et que Dante et Pétrarque citent sans cesse les troubadours comme leurs ancêtres poétiques.
Ils eurent leur part dans l'impulsion de galanterie extravagante que nous avons eu déjà l'occasion de constater à propos de la chevalerie. Choyés dans les châteaux et dans les cours princières, favorisés par les nobles dames , dont ils célébraient la beauté , les troubadours joignirent, dans leurs poésies et dans leurs actions , la sensualité la plus hardie au sentimentalisme le plus bizarre. En môme temps que le scandale de leurs amours avec des châtelaines ou des princesses devenait l'occasion de discordes sérieuses, et même de guerres, leur exaltation sentimentale les poussait aux dévouements les plus inouïs.
Ainsi, Rudel, par exemple, apprenant par des croisés, qui revenaient de la terre sainte , qu'il existait une comtesse de Tripoli, d'une beauté merveilleuse, et dont ils avaient reçu l'hospitalité, en devint éperdùment amoureux sur cette seule indication, et partit pour faire sa connaissance. — On était à l'an 1162, et les voyages par mer ne se faisaient point alors sans de grandes fatigues et de grands dangers. — Rudel tomba malade
en chemin, et quand il arriva à Tripoli il avait perdu la parole. La comtesse, avertie qu'un troubadour, qui avait fait le voyage pour la voir, se mourait à bord d'un navire, alla lui rendre visite. Rudel se ranima à sa vue, lui fit sa déclaration d'amour en vers, et expira.
Un autre troubadour, Pierre Vidal, de Toulouse, devenu amoureux d'une dame de Carcassonne, nommée Louve, trouva ingénieux de prendre, en son honneur, le nom de Loup^ de se revêtir de la peau de cet animal et de se faire chasser dans les montagnes par des chiens et des bergers. Il fut rapporté demi-mort à la dame de ses pensées, qui fut médiocrement touchée, dit l'histoire, de ce beau trait d' amour par faite î
Les plus grands seigneurs se faisaient gloire d'appartenir à la gaie science^ comme on appelait celle des troubadours ; ainsi le comte de Provence , Raymond Bérenger, le prince Boniface de Castellarie, et Richard Cœur-de-Lion lui-même, prirent rang parmi les meilleurs poètes de leur temps. — Fontenelle en témoigne un étonnement malin. Il a peine à comprendre que les gentilshommes français, qui ont toujours méprisé les lettres, se fussent abaissés jusqu'à cet art des scribes ; mais il s'explique la chose, en disant qu'ils eurent soin
de faire des vers assez 7ncmvais pour ne pas déshonorer la noblesse !
Malgré Tépigramme , ces vers ne manquaient ni d*harmonie, ni de gentillesse. Dante faisait grand cas de la poésie des troubadours, si Ton en juge par les allusions fréquentes de sa Divine Comédie. 11 rencontre successivement aux enfers Bertrand de Born et Sardello.
Le premier, qui avait poussé Henri de Guyenne à la guerre contre son père, et, nouveau Tyrtée, avait excité l'ardeur des révoltés par ses chants, s'avance vers le poëte florentin en tenant de la main droite sa tête sanglante.
Toi qui respires encore et qui visites vivant le royaume des morts, vois si tu trouveras une peine qui égale la mienne î Et pour que tu portes de mes nouvelles au monde d'en haut, sache que je suis Bertrand de Born, celui-là même qui donna au jeune roi des conseils funestes. Je fis révolter un fils contre son père; je fus l'Architophal de ce nouvel Absalon ! — C'est pour avoir séparé ce que Dieu avait uni que je porte ainsi ma tête séparée de mes épaules.
Sardello, au contraire, est trouvé, par le poëte de la
Divine Comédie , à l'entrée du purgatoire, et cette rencontre remplit le sixième chant... — Nous y reviendrons en parlant du poëme lui-même.
Mais, avant de l'aborder, il importe de jeter un regard sur le monde et de voir ce que les nations sont devenues pendant que nous nous sommes oubliés à entendre ce concert de toutes les muses de la chrétienté.
De quelque côté que nous tournions les yeux, la croix protège de ses deux bras les sociétés nouvelles sorties de la mêlée barbare et des ruines de l'empire romain. Voyons qui la tient et de quelle autorité ce signe libérateur est le sceptre et l'épée.
Par un concours de circonstances trop longues à analyser, l'évèque de Rome était insensiblement devenu le plus puissant évêque de l'église chrétienne. — Les yeux étaient accoutumés à se diriger vers cette antique capitale du monde ; après y avoir cherché les maîtres temporels, on y chercha le maître spirituel ; le siège de saint Pierre était exhaussé de toute la hauteur du Capitole.
Celui qui n'avait d'abord été qu'un égal devint donc un chef. La papauté se fonda appuyée sur l'empire, qui, sorti de la race des Francs après Charlemagne, était passé à la race germanique. Le patriarche de Constantinople, qui lui avait longtemps disputé la prééminence,
fut excommunié par Léon IX (en 1054) et TÉglipe grecque se trouva irrévocablement séparée de l'Église latine.
C'était le moment favorable pour constituer la puissance papale. Jusqu'alors disputée et dépendante ô\i pouvoir temporel, elle pouvait enfin profiter de l'unité de l'Église et s'appuyer sur cette immense armée ecclésiastique qui couvrait la chrétienté et tenait les âmes prisonnières. Mais il fallait pour cela un génie audacieux , inflexible , austère , capable de constituer son pouvoir par la volonté et de le maintenir par le respect. Ce génie se trouva dans un moine caché en France au couvent de Cluny.
Hildebrand était fils d'un pauvre charpentier deSoana, dans la Toscane. Distingué par Léon IX, il fut appelé à Rome et devint l'âme d'une merveilleuse entreprise.
Il ne s'agissait de rien moins que de s'emparer de la domination du monde, sans armes, sans conquêtes, par la seule puissance de la foi. Hildebrand voulait rétablir la monarchie universelle de Rome au profit du pape et faire que sa bénédiction urbi et orbi (à la ville et au monde) fût le symbole perpétuel d'une prise de possession de la société chrétienne tout entière.
Voici comment lui-même formule les droits de la papauté :
Le pape est l'évêque universel ; il est indubitablement saint et ne trompe jamais. Nul ne peut abroger ses décrets, et il peut infirmer ceux de tous. — Aucune créature humaine n'a puissance de le juger; lui seul peut revêtir les insignes de l'empire ; tous les princes doivent lui baiser les pieds. Lui seul destitue les empereurs; c'est devant lui que les sujets accusent leurs princes et c'est lui qui les dégage du serment de fidélité. — Comme la lune reçoit la lumière du soleil, ainsi l'empereur, les rois, les princes, reçoivent leur autorité du pape et celui-ci ne la tient que de Dieu. Donc la puissance de la chaire de saint Pierre est plus grande que la puissance des trônes, et le roi doit soumission et obéissance au pape (Dictatus papœ) .
Il était impossible d'exprimer plus clairement la prétention à ce règne du Christ et de l'Église, toujours annoncé et vainement attendu.
Mais, pour réaliser un pareil projet, il fallait, avant
tout, isoler le clergé des sociétés civiles et politiques dont
il avait jusqu'alors fait partie , le dénationaliser, lui
faire une patrie fictive de la Rome spirituelle. Pour cela
Hildebrand effectua deux grandes réformes.
Il imposa aux prêtres le célibat.
Il les rendit indépendants de l'État, en leur défendant de recevoir l'investiture de la main des laïques.
Mais ce n'était point assez d'avoir arraché le clergé à la société et à la famille ; il enleva à l'empereur la nomination du pape ; créa un sacré collège de cardinauxchargé de cette élection. — Ce fut le sénat de la Rome catholique ; — il établit l'usage des légats ou ambassadeurs apostoliques, envoyés dans tous les royaumes pour y maintenir la suprématie du saint-siége.
Hildebrand , nommé pape sous le nom de Grégoire VH {en 1073), acheva cette redoutable constitution de l'Église. L'empereur d'Allemagne, Henri lY, voulut en vain résister, Grégoire fulmina contre lui 'excommunication, et la plupart de ses vassaux l'abandonnèrent. Il dut venir chez la comtesse Mathilde, au château de Canosse, près de Modène, où le pape se trouvait alors, pour solliciter son pardon. C'était au mois de janvier du rigoureux hiver de 1077. Pendant trois joure, l'empereur attendit dans la cour, à jeun, en costume de pénitent, les pieds nus et avec une chemise de crin. Tout le monde était attendri, et Mathilde elle-même fondait en larmes. Ce fut seulement
le quatrième jour que Grégoire le fit entrer et le reçut à merci.
Henri IV se retira le cœur ulcéré, leva une armée et vint assiéger Rome. Grégoire, bien que réduit à la dernière extrémité, refusa tout accommodement.
Enfin, Robert Guiscard, duc de Normandie, accourut avec une armée et délivra le pape, tout en pillant la \iile;, en sa qualité de Normand. L'inflexible vieillard alla mourir à Salerne. Il ferma les yeux en prononçant ces paroles amères :
J'ai voulu la justice et failiaïV iniquité ; voilà pourquoi Je ??ieurs dans l'exil.
Ces luttes entre la papauté et les puissances temporelles se renouvelèrent sans cesse, jusqu'au siècle de Philippe- Auguste.
Ici les débats redoublèrent de gravité.
Le pape Innoncent III ayant à se plaindre du roi d'Angleterre, Jean Sans-Terre, manda à Philippe qu'il eût à se charger fjour la rémission de ses pécJiés de détrôner le tyran excommunié ! — Le roi de France, à qui il souriait de conquérir un ToyaMme, par pénitence^ rassembla une grosse armée ; mais, au moment où il
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allait partir , le pape lui fit savoir que Jean s*était reconnu vassal du saint-siége, et qu'il n'eût pas à l'attaquer SOUS peine d'excommunication.
Philippe- Auguste se montra peu satisfait de ce brusque changement ; mais ce fut bien autre chose quand les barons anglais, révoltés contre le roi Jean, vinrent lui offrir la couronnne d'Angleterre pour son fils Louis, et qu'Innocent III voulut s'y opposer. — Le roi de France passa outre, ce qui amena une excommunication. — Jamais la papauté n'avait triomphé aussi ouvertement du pouvoir royal. Innocent III récoltait la moisson semée par Hildebrand.
Non-seulement il avait poussé la chrétienté contre les infidèles dans une quatrième croisade, mais il osa en prêcher une contre la France du Midi, où l'hérésie des Albigeois était devenue générale.
Cette hérésie consistait à croire qu'un dieu mauvais avait régné jusqu'à la venue du Christ, et que les hommes étaient des anges déchus qui, après plusieurs transfigurations, devaient retourner au ciel. — La licence des mœurs et les folles imaginations des troubadours avaient mêlé à ces idées mille croyances païennes. — Les légats du pape essayèrent en vain de rappeler la nationalité provençale à l'orthodoxie. L'opulence et
la facilité des mœurs l'avaient accoutumée à une indifférence religieuse qui se traduisait par une tolérance générale. Les hommes de toute religion, même les juifs, étaient reçus à la cour des princes. Innocent El jeta un cri d'appel au fanatisme et à la rapacité. Il ouvrit une croisade contre les provinces du Midi, qui furent mises au pillage. Arnold, abbé de Cîteaux, chargé des pouvoirs de Rome, dirigeait lui-même les massacres. Si les soldats hésitaient, dans la crainte de confondre de bons catholiques avec les Albigeois : — Tuez toujours^ criait Arnold, Dieu reconnaîtra les siens !
hd. gaie science périt dans ce long carnage; ce fut la fm des troubadours. — Tout ceci sert de prolégomènes au quatorzième siècle, époque dramatique et bruyante, où doit se livrer un triple combat entre la monarchie, l'Eglise et la féodalité.
La féodalité décline : vaincue à Courtraij^d.v les communes de Flandre, elle sera achevée à Crécy. à Poitiers, à Nicopolis et à Azincourt. Philippe le Bel l'attaque, de son côté, vigoureusement. — Galvanisée un instant sous Louis le rlutin, elle ne semblera se ranimer que pour fléchir de nouveau et être brisée sous Louis XL
En réalité, il ne reste donc plus que deux puissances
redoutables et qui paraissent encore à peu près égales : la royauté et le pape.
La première représente les intérêts temporels et progressifs.
Le second les intérêts spirituels et inamovibles.
Celle-là se fortifiait par les concussions, les violences armées, les intrigues politiques.
Celui-ci se ruinait et s'avilissait par les mêmes moyens.
C'est en Italie surtout que la lutte entre ces deux pouvoirs se dessine vigoureusement. Deux partis s'y étaient formés : les Guelfes et les Gibelins. Les Guelfes voulaient constituer une Italie indépendante dont le pape serait le chef. Les Gibelins voulaient associer l'Italie à l'Allemagne , pour avoir un successeur des Césars.
Les deux partis espéraient, par des voies opposées, arriver au même but, au rétablissement d'une souveraineté universelle. — La Rome d'Auguste était leur rêve et pendant tout le moyen âge l'Italie la poursuivit. — Elle croyait pouvoir ressaisir sa prépondérance, en se donnant à un maître qui étendrait son autorité sur le monde entier.
Au quatorzième siècle, les chefs des Guelfes et des
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Gibelins sont Albert d'Autriche et Bonifaco YÎII. Lorsque celui-ci célèbre le Jubilé, qui commence le siècle, en l'an 1300, et attire à Rome une foule immense, les ambassadeurs d'Albert viennent lui demander de reconnaître leur maître pour empereur d'Occident ; mais Boniface Vni 1er reçoit la couronne impériale en tète, le glaive à la main, et s'écrie : — C'est moi qui suis César! C'est moi qui suis l'empereur!
Ainsi, il y a deux prétendants, • deux partis, deux systèmes, et il n'y a qu'un but : — La résurrection de l'empire romain I
On en était là lorsque le Dante Alighieri parut sur la scène du monde.
Il était né à Florence en 1265. Sa naissance avait été entourée de présages extraordinaires. Sa mère Bella avait fait faire son horoscope par Brunelto Latini, et celui-ci trouva que le nouveau-né était appelé à d'illustres destinées. Lui-même l'éieva dans cette comiction. Il est facile de concevoir l'influence que pouvaient avoir de pareilles idées sur une imagination vive. Alighieri grandit dans la perspective d'une gloire promise, et se prépara à la conquérir. On lui avait donné le nom de Durante^ qui, par une abréviation familière, se changea en Dante. — Alighieri devait faire de ce
petit nom un des plus grands du monde moderne. On lui fit étudier le latin et le provençal (qui était, à cette époque, la langue de la poésie, celle des troubadours); il s'appliqua également à la théologie, qui comprenait alors , comme la philosophie ancienne , les éléments de toutes les sciences. Les lois de Florence voulaient que tout citoyen fut inscrit dans une des quatorze catégories qui constituaient les travailleurs de la cité; Dante se fit inscrire dans la catégorie des médecins.
Ceci ne l'empêcha pas de prendre les armes pour la défense de sa patrie. Entré dans la cavalerie, il combattit avec les Guelfes de Florence contre les Gibelins d'Arrezo, et contribua au gain de la bataille de Campaldino.
L'année suivante, il aida à prendre Caprona sur les Pisans. — Chargé successivement de quatorze ambassades, il les remplit toutes avec succès, et à trente-cinq ans il fut nommé l'un des prieurs de Florence !
Ainsi, au moyen âge encore, de même que dans l'antiquité, la poésie n'était point regardée comme incompatible avec la vie publique ; ce n'était point une déchéance, et Ton permettait au même homme d'être à la fois un grand poëte et un grand citoyen.
C'est à l'opinion contraire, accréditée par l'existence parasite de nos écrivains de cour, que l'on doit l'amoindrissement du domaine littéraire. — Chassée des intérêts généraux, la muse s'est réfugiée dans les sensations individuelles^ elle a produit l'inspiration égoïste ou frivole qui a fait de tant d'esprits d'élite les narrateurs exclusifs de leur personnalité. La littérature, privée de l'air fortifiant du dehors, a cessé d'être le souffle d'un siècle et n'a plus été qu'un jeu d'intelligence plus ou moins heureux.
Les Guelfes de Florence s'étaient di\isés en deux partis : les noirs, qui voulaient appeler Charles d'Anjou, les blancs, qui tenaient à rester Italiens.
Dante était de ces derniers. Envoyé en ambassade près de Boni face VIII, dont il avait toujours été le serviteur dévoué, et qui ne lui parlait qu'en l'appelant son fils, il apprend tout à coup que Charles d'Anjou est entré à Florence, secrètement aidé parle pape, que ses biens à lui, Dante, ont été confisqués, et qu'il est proscrit.
Il rassemble aussitôt les autres blancs proscrits comme lui. et essaye de rentrer avec eux à Florence; mais la ttintative échoue et il est condamné à être brûlé vif.
L'empereur Henri de Luxembourg, qui arriva vers
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2G2 CAISBRIES HISTORIQUES
ce temps en Italie, réveilla un moment ses espérances ; il crut qu'il trouverait là ce qu'il avait vainement espéré dans la papauté, un restaurateur de la souveraineté romaine ! INIais ce fantôme d'empereur passa au milieu de ces populations dans l'attente comme une pâle vision, puis disparut pour ne plus revenir.
Ce fat alors que commença la vie errante d'Alighieri. Il se rendit d'abord à Paris, où il suivit les cours de l'Université, puis revint à Ravenne près de Guido Novelle, et y mourut le 14 septembre 1321.
Guido l'inhume et prépare l'épitaphe composée par le grand poëte ; mais le sort semble le poursuivre jusque dans sa tombe. Avant que l'inscription soit achevée, Guido est chassé de Ravenne.
Cent cinquante ans se passent sans qu'une main nouvelle reprenne cette pierre tumulaire et achève d'y incruster ces vers douloureux :
Moi, Dante, je reste enfermé ici, exilé de ma patrie : Je suis fils de Florence, mère de peu d'amour,
La marâtre s'adoucit pourtant quand elle entendit le nom de son fils retentir sur toutes les lèvres. Elle voulut se parer de ses cendres, elle qui n'avait pas su se parer de son génie. Ravenne refusa de les rendre.
Plus tard, Michel-Ange, ce frère poétique du Dante,
propose de lui sculpter un Eépulcre. Florence réclame de nouveau ses restes sans pouvoir les obtenir. — Mais voulant perpétuer dans ses murs la mémoire du glorieux exilé, elle fonde une chaire où l'on commente son poëme.
Un vieiilaid dont l'kg& a purifié l'àme et qui, près de quitter le monde, détourne les yeux des folles images de sa jeunesse pour regarder vers la cité des âmes, monte le premier dans cette chaire. — C'est Boccace, à qui la postérité à infligé, comme châtiment, la honteuse célébrité de ses contes.
Ainsi rien n'a mancpé à la gloire du Dante, rien que le bonheur d'en avoir joui! Cette gloire a survécu aux opinions et aux croyances de poëte : elle rayonne sur le tombeau de ses idées après avoir brillé sur celu qui renfermait ses cendres.
Ce qui a fait cette grandeur incontestée du Dante, c'est qu'il a été, en même temps, le poète de son siècle et le poëte de la fantaisie; il a offert le seul exemple de l'alliance de l'esprit traditionnel et de l'esprit créateur.
Et cela est vrai, non-seulement pour le fond du poème , mais pour sa contexture, pour son style. — Catholique d'intention , la Divine Comédie en appelle
sans cesse aux éléments païens. — En prenant Virgile pour conducteur dans la cité Dolente, Alighieri a semblé symboliser tout son système de composition. Le paganisme l'aide à construire son édifice catholique ; il lui emprunte, à chaque instant, la pierre ou l'ornement.
Souvent même une sorte de confusion entre les deux sociétés semble se faire dans l'imagination du poëte. Il distribue les places au païen et au chrétien, selon son amour ou sa haine, plutôt que selon la loi rigoureuse de l'Église.
Et cependant celle-ci n'a jamais mis en doute l'orthodoxie du poëte ; elle a accepté ses caprices ; elle s'est inclinée avec un saint respect devant son œuvre !
C'est qu'elle y a senti son propre souffle. La Divine Comédie est au catholicisme ce que Vlliade était à la société grecque. C'est son épopée complète, on l'y trouve tout entier, là même où le poëte substitue au dogme son invention personnelle.
Maintenant, d'où est venue à Dante cette impulsion ?
Pour qu'une création réponde aussi heureusement à tout un ordre d'instincts, il faut qu'elle soit préparée, attendue. Elle ne sort pas brusquement toute armée d'une imigination entravait. Les souvenirs de la guerre
de Troie se respiraient dans l'air quand Homère vint les immortaliser dans ses poèmes. .N'en a-t-il pas été de même pour ce voyage d' Alighieri à travers les mondes invisibles? Les esprits ne se tournaient-ils pas depuis longtemps vers eux, et n'étaient-ils pas oppressés par une sorte de curiosité effrayée ?
Dès le sixième siècle, trois moines orientaux : Théophile, Serge et Hygie s'étaient mis à la recherche du point où la terre et le ciel se touchent, et, au dire de la tradition, ils avaient traversé l'enfer et gagné le paradis, dont ils n'avaient pu franchir les portes.
Plus tard, des hallucinés recommencèrent à plusieurs reprises ce pèlerinage, et les légendes sont pleines de leurs récits. — Vous connaissez peut-être celui du roi Charles le Gros, qu'un inconnu, vêtu de blanc, enlève et guide à travers les labyrinthes infernaux, après lui avoir attaché au pouce un fil lumineux. — Le Yoijage de saint Bredan nous conduit dans les mêmes régions, et on y ajouta tant de foi, que des armateurs se ruinèrent à équiper des navires qui pussent retrouver les pays parcourus par le saint visionnaire.
Grégoire Vil lui-même raconte l'étrange supphcc que subissaient en enfer ^es membres de la famille d'un comte allemand qui occupaient tous les degrés d'une
immense échelle dont le pied se perdait dans les flammes, si bien qua chaque arrivant, celui que soutenait le dernier échelon tombait dans la fournaise pour faire une place au nouveau venu. C'est ce que M. Villcmain, dans ses Tableaux de la littérature au moyen âge^ appelle plaisamment un noviciat progressif de V enfer.
L'histoire du purgatoire de saint Patrice avait été popularisée au douzième siècle par tous les trouvères.
Il est donc certain que ce pèlerinage des régions invincibles était devenue une idée familière aux imaginations et exploitée par un grand nombre d'écrivains. — Tout le monde avait lu la Descente de saint Paul aux enfers, par Adam de Ros, et Dante la connaissait, car il y fait allusion au deuxième chant de son poëme. — On s'était même tellement accoutumé à ce thème fantastique, que la parodie avait fini par s'en emparer. Raoul de Houdan, dans son Songe d'enfer^ avait raconté que le domaine de Satan était une sorte d'immense cuisine où il avait diné avec les démons qui lui avaient servi des langues de plaideurs, des libertins à la broche, des larrons à l'œil, et des nonnes en pâte. — Je vous fais grâce du reste du menu.
Dans le Fabliau de Barbazon , intitulé la Cour du Paradis, le poëte visite, au contraire, le ciel, et assiste
à une fête que l'Éternel donne aux élas. — On y voit saint Simon, armé d'une crécelle a\ec laquelle il va éveiller tous les habitants célestes dans leurs dortoirs ; les chœurs de yierges et de martyrs accourent et commencent à danser, tandis que les quatre évangélistes jouent du cor de chasse.
La sculpture et la peinture étaient hantées des mêmes visions et reproduisaient sans cesse la double légende, infernale et céleste ; les murailles, les autels, les vitraux des églises ne parlaient plus d'autre chose. — On voit encore aujourd'hui, dans la crypte de la cathédrale d'Auxerre, un triomphe du Christ, tel que le poète florentin l'a figuré dans son purgatoire. La rose occidentale de l'Église de Chartres, les porches d'Autun et de Notre-Dame de Paris, offrent des exemples analogues. — M. Didron a compté plus de cinquante illustrations monumentales de la Divine Comédie^ toutes antérieures aupoëme.
Enfm, le théâtre s'était emparé de l'idée, selon l'art du temps. — A Florence même, au quatorzième siècle, on représenta sur des radeaux ce qui devait se passer dans Vautre 7nonde ! — Les spectateurs regardaient de dessus le pont de Carrara, qui se rompit, et les envoya vérifier la vérité du spectacle.
268 CAUSERIES IIIRTOUIQUES
On ne peut donc en douter, tout le monde avait préparé la sublime partition qu'allait écrire Alighieri ; les mélodies en flottaient sur toutes les lèvres. Il allait entreprendre son chef-d'œuvre avec cette collaboration anonyme de la foule qui, loin d'amoindrir un génie, lui donne un cachet d'authenticité séculaire.
Mais ils'empara si puissamment de l'idée, qu'après lui personne n'y revint; il l'avait désormais faite sienne, et, comme le remarque un de ses commentateurs (M. Labitte), la Divine Comédie fut le dernier pèlerina(je de Childe-Harold dans l'autre monde.
Si tout était préparé pour sa composition, tout ne l'était pas moins pour son succès. Une terreur mystérieuse agitait la chrétienté. Les annonces de la fin des temps se multipliaient et tenaient le moyen âge dans l'angoisse de l'attente. Le monde échappé à l'an mille, qui devait être son dernier jour, ne regardait son existence que comme un ajournement. Christophe Colomb luimême, partant pour l'Amérique, n'accordait plus que cent cinquante années au genre humain.
Toutes les âmes étaient donc préparées à ce voyage suprême , la Divine Comédie en donnait d'avance l'itinéraire. C'était un livre déroute que tout le monde voulut lire et étudier.
Quant à Dante, outre l'atmosphère du siècle qui le prédisposait comme tous les autres à cette surnaturelle vision ; il y était particulièrement approprié par le sombre mysticisme de son esprit et par les longues épreuves de la vie. Trahi par l'Église, dont il avait fait longtemps, avec les autres Guelfes, l'espérance de l'Italie; trompé par l'empereur^ vers lequel il s'était retourné après sa conversion gibeline ; il n'attendit plus rien de la terre et regarda vers le royaume des ombres. Les épreuves de l'exil avaient rendu ce cœur, comme celui du Christ, triste jusqu'à la mort !
Ce n'était pas en vain qu'il avait tant de fois monté, comme il dit, « l'escalier d'autrui si dur à gravir^ » et, à la longue, ses yeux étaient devenus, selon son étrange expression, des désirs de pleurer.
Tout révèle chez lui ce tourment et cette lassitude intérieure de la vie. Un jour qu'il errait sur les rochers du golfe de Spézia. un moine aperçoit de la fenêtre du couvent ce visage douloureux, cette démarche fiévreuse, et lui crie :
— Que cherches-tu, frère?
— Le repos, réplique Dante.
Et il passe pour se replonger dans son enfer.
Cependant un amour avait traversé cette âme sombre et y avait laissé son rayon.
Péatrix de Portinari était fille d'un riche citoyen de Florence, ami du père de Dante. Dans une de ces fêtes qui se donnent en Italie au mois de mai pour célébrer l'arrivée du printemps, Alighieri, encore enfant, fut conduit chez le père de Béatrix. Elle n'avait alors que huit à neuf ans : cependant Dante resta frappé de sa beauté sérieuse, et, à mesure qu'il grandit, son amour augmenta, mais un amour tout idéal et pour ainsi dire désintéressé.
Béatrix est la personnification sous laquelle son esprit se plait à voir toutes les perfections que l'âme humaine peut concevoir ; il en fait sa conscience symbolisée, sa sainte patronne. — Au milieu même des haines politiques dans lesquelles Alighieri plongea si profondément, Béatrix l'adoucit et l'apaise.
Quand elle était là, dit-il dans un petit écrit intitulé la Vie nouvelle^ je n'avais plus d'ennemis, la flamme de charité embrasait mon cœur. Je me sentais prêt à pardonner à tous mes ennemis, et si l'un d'eux m'avait demandé quelque chose, je n'aurais pu que lui répondre : Amour! amour!
L'issue vulgaire de cettti passion lui aurait sans doute enlevé son idéalité poétique ; mais le hasard devait la mettre sous la sauvegarde de la mort ! Béatrix fut enlevée dans tout l'éclat de sa jeunesse et de ses charmes, si bien que l'autel, forcément un peu profane, que Dante lui avait élevé dans son cœur, se trouva tout à coup sanctifié.
Désormais BéatrLx ne fut plus pour lui qu'un souvenir sacré, une vision à laquelle il rapporta toutes ses idolâtries. La femme, en perdant sa forme mortelle, passa insensiblement au rang de muse chrétienne, et il unit par en faire l'incarûation de la théologie, c'està-dire de la science qui conduit à Dieu.
Déjà, dans la Vie nouvelle^ il avait mêlé à son amour toutes les subtilités mystiques alors en usage, jusqu'à ce -jour, par exemple, sur les nombres et sur leurs racines, et à dire que Béatrix était un neuf, c'est-à-dire un miracle dont la racine carrée était trois, représentation de la Trinité.
L'amour de Dante pour Béatrix avait donc toujours été un amour mystique. Il l'avait connue à un âge où aucune passion n'a encore flétri la virginité de l'àme, ne l'avait re^'ue ensuite que rarement et l'avait perdue sans qu'elle eût été autre chose pour lui qu'un rêve
charmant. — Il la prit comme image de l'amour pur, de la perfection immaculée, et en fit son intermédiaire entre lui et Dieu î Elle devint la colombe de l'arche pour son cœur naufragé.
Tels étaient donc les éléments de son poëme :
La tradition poétique de l'antiquité latine.
La légende fantastique du moyen âge.
La finesse subtile de la théologie.
La réminiscence d'un amour sans remords.
Ses livres furent VApocahjpse, Y Enéide et les poésies des troubadours ; c'est de là qu'il a tiré tout ce qu'il ne tira pas de la société qui l'entourait ou de lui-même.
Mais tout cela ne lui fournissait que la matière du poëme ; restait à lui donner une forme I — La conception une fois complétée, il fallait une langue pour l'exprimer. Or, voici la situation au moment où Dante commence son œuvre.
Le latin n'appartient plus qu'à la diplomatie, c'est la langue des affaires ; les clercs et les légistes sont les seuls à la parler.
Le provençal a péri comme langue poétique avec les troubadours qui la parlaient. — Le peuple, d'ailleurs,' aurait quelque peine à le comprendre ; c'est presque une langue savante.
Reste donc l'italien, divisé en vingt idiomes, jusqu'alors presque sans règles et que les lettrés méprisent comme un patois. C'est là que Dante trouvera son instrument. Il choisira dans tous les dialectes, il composera lui-même la langue de son poëme, et cette langue deviendra celle db l'Italie.
Ce travail prodigieux ne se fera pas en une seule fois ! Alighieri s'essayera longtemps dans des sonnets, dans des chansons, dans des vers héroïques et enfin dans son livre de la Vie nouvelle^ qui annonce l'entrée de son génie dans le monde mystique.
Ainsi préparé, ail prendra la trompette de l'archange, et, hâtant ce jour du dernier jugement qui tarde à venir, il dévoilera aux yeux mortels les mystères de l'autre monde » (Quinet).
C'est à trente-trois ans que Dante a cette vision prolongée qui compose la Divine comédie et qu'il partage en trois cantiques : celui de V Enfer ^ celui du Purgatoire et celui du Paradis.
Il se suppose égaré dans une forêt obscure où plusieurs apparitions redoutables le glacent d'effroi ; tout à coup se présente à lui un homme, qui, par V habitude d'un long silence, semblait avoir perdît la parole. Il l'appelle à son secours et l'inconnu se nomme : c'est Vir-
gile. Il lui déclare que, pour échapper aux bètes féroces qui l'épouvantent (et qui ne sont autre chose que les symbolisations du péché), il faut prendre sa route à travers le royaume éternel. Lui-même s'offre à le guider et tous deux s'avancent vers l'entrée infernale.
Au-dessus du chemin profond et sauvage étaient écrits ces mots :
Par moi l'on va dans la cité des pleurs, par moi l'on va dans la douleur éternelle, par moi l'on va chez la race damnée ' .
Là, des soupirs, des plaintes, de profonds gémissements résonnaient sous l'air sans étoiles, de sorte que je me mis à pleurer.
Idiomes divers, discours horribles, paroles, douleurs, accents de colère, voix hautes et enrouées, et bruits de mains.
Faisaient un tumulte qui roule toujours dans cet air éternellement obscur, comme le sable quand souffle un tourbillon.
Et moi, qui avais la tète ceinte d'erreurs, je dis : — Maître, qu'est-ce que j'entends? quel est ce peuple qui semble si vaincu par la douleur?
Et il me répondit : — Ce sort misérable est réservé
* Traduction de Brizeux.
ET LITTZPiAIPiES 275
aux tristes âmes de ceux qui vécurent sans mériter le mépris et sans mériter la louange.
Elles sont mêlées au chœur pervers des anges qui ne furent ni rebelles, ni fidèles à Dieu, mais qui ne se décidèrent que pour eux seuls.
Le ciel les a chassés pour n'être pas moins beau, et le profond enfer ne les reçoit point, parce que les coupables en auraient quelque gloire.
Le poëte pénètre ensuite dans la cité Dolente, immense spirale au fond de laquelle s'agite Satan, le grand reptile, comme il l'appelle. Dès l'entrée il rencontre VAcîiéron !
Ainsi se révèle dès le début le mélange chrétien et païen qui continuera jusqu'à la fin du poëme. Ce fleuve Achéron transporté du royaume de Pluton dans celui de Satan, ce Caron changé en démon, ce Virgile qui explique les terribles arrêts du vrai Dieu, tout cela forme une association d'images et d'idées à laquelle il faut s'accoutumer; à mesure que nous descendrons dans les cercles infernaux, nous serons plus frappés de l'association du monde antique au monde du moyen âge.
Par exemple, à côté d'Hélène, de Sémiramis et de Cléopàtre, vous apercevrez cette Françoise de Polenta,
aimée du jeune Paul de Rimini, et qui, devenue l'épouse de Lanciotto, meurt avec son amant, victimes tous deux de la jalousie du mari.
Dante voit venir les deux gracieux fantômes et témoigne le désir de les interroger.
Attends qu'ils soient plus près de nous, dit Virgile ; alors, prie-les par cet amour qui les mène, et ils viendront à toi.
Sitôt que le vent les inclina vers nous, j'élevai la voix : — 0 âmes tourmentées, venez me répondre, si nul autre ne s'y oppose.
Comme des colombes, appelées par leurs désirs, volent vers le doux nid d'une aile ouverte et ferme, et portées d'une même volonté,
De même les deux ombres sortirent de la troupe où était Didon, venant à nous à travers l'air empoisonné...
— Homme au coeur pitoyable, dirent-elles, qui viens nous visiter dans ces ténèbres, nous qui avons teint le monde de notre sang;
Si nous étions aimés du roi de l'univers, nous le prierons pour ton repos. Tout ce qu'il te plaira d'entendre et de dire, nous-mêmes l'entendrons et le dirons de grand cœur, puisque le vent qui nous emporte s'est apaisé un instant.
La terre où je suis née, dit la jeune femme, est si-
tuée sur le golfe où le Pô descend avec tous les fleuves qui le suivent, pour se reposer dans la mer.
Amour qui prend ^ite un noble cœur at Lâcha celui que tu vois près de moi à cette belle forme qui m'a été ravie, et que je regrette encore.
Amour qui force d'aimer qui vous aime me lia si fortement au bonheur dont s'enivrait Paolo , que , comme tu le vois, la mort même n'a pu me détacher de lui.
Amour nous a conduits à la même mort. Là, le cercle de Gain attend celui qui no as a frappés tous deux. — Telles furent les paroles de l'ombre.
Dès que j'eus entendu cette âme blessée, je penchais le \isage et je le tins si longtemps baissé, que Virgile me dit: — A quoi réfléchis-tu?
Je lui répondis : — Hélas ! combien de doux pensers, combien d'émotions les ont conduits à ce pas dangereux.
Puis je me tournai vers eux et je leur dis :
— Françoise, ton malheur me remplit de tristesse et me fait pleurer.
Mais, dis-moi, au temps des doux soupirs, à quel signe et comment amour vous a permis de comprendre les troubles obscurs de votre âme.
Et elle répondit : — Il n'est pas de plus grande douleur que de se rappeler, dans la misère, les jours qui furent heureux.
Mais si tu as un si grand désir de savoir quelle a été la première racine de notre amour, je ferai comme celui qui pleure et qui raconte à la fois.
278 CAUSERIES IIJSTORIQL'ES
Nous lisions un jour ensemble les aventures de Lancelot du Lac, et coinraent il fut épris d'amour, nous étions seuls et sans aucune déliance.
Plusieurs fois, à cette lecture, nos yeux se cherchèrent et notre visage changea de couleur ; mais ce fut un seul passage qui décida de nous.
Quand nous vîmes le doux sourire de l'amante couvert par le baiser de l'amant, celui qui ne sera jamais séparé de moi,
Effleura mes lèvres, tout tremblant ; le livre et celui qui l'écrivit nous avaient perdus. — Ce jour-là, nous ne lûmes pas davantage.
Et tandis que l'un des esprits parlait ainsi, l'autre pleurait si fort, que je me sentis troublé, comme si j'allais mourir.
Voilà ce ravissant épisode do Françoise de Rimini successivement traduit par le pinceau, la plume et le ciseau. C'est le seul rayon de lumière qui perce le royaume sombre. Les deux ombres gracieuses s'envolent comme un couple de colombes, et le poëte se trouve en face de Cerbère. Il entre dans les cercles où gémissent les pécheurs qui ont été esclaves de la gourmandise, de l'avarice, de la colère, de la paresse. Puis viennent les hérésiarques, les violents, les despotes. Il rencontre le pape Nicolas Ilï enfoncé dans le marais
enflammé avec ce Boniface MU, dont un autre pape a dit: — // entra dans V Eglise comme un renard, la gouverna comme un lion et mourut comme un chien.
Tous deux attendent mi pasteur sans loi et chargé de crimes qui n'est autre que Clément V.
Ce ne sont pas les seuls papes que Dante plonge dans les tortures de la géhenne , implacable dans sa haine patriotique, il condamne sans appel tous ceux qui ont trahi la cause de l'Italie ; il les cloue près des tyrans, près des assassins, près des empoisonneurs. Tout son siècle est passé en jugement par le terrible exilé, qui usurpe l'office de Dieu et sépare les élus des damnés.
C'est après avoir traversé les cercles des hypocrites et plusieurs autres qu'il arrive enfin à celui où le comte Ugolin rouge le crâne de l'archevêque Ruggieri. — A cet horrible tableau, Dante s'arrête et l'interroge.
— 0 toi qui montres par un féroce témioignage ta haine contre celui qae tu dévores, dis-moi quel en est le motif; car il convient,
Si tu as raison de le haïr, que je sache son crime et qui vous êtes, pour te venger encore là-haut sur la terre,
Si ma langue ne doit point se dessécher.
Le pécheur détourna la bouche de son féroce repas, en s'essuyant aux cheveux de la tèle qu'il rongeait.
Puis il commença en ces termes: — Tu veux que je renouvelle une douleur désespérée qui m'oppresse le cœur en y pensant et avant que je parle.
Mais si mes paroles sont une semence qui doit produire l'infamie pour le traître que je ronge, tu verras pleurer et parler à la fois.
Je ne sais qui tu es ni comment tu es venu ici-bas ; mais tu me semblés vraiment Florentin, quand je t'entends parler.
Tu ne dois pas ignorer que je suis le comte Ugolin, et celui-ci l'archevêque Ruggieri...
Il n'est pas besoin de t'apprendre que, par l'effet de ses mauvaises pensées, moi qui me fiais à lui, je fus saisi et ensuite mis à mort.
Ce que tu ne peux avoir appris, c'est combien ma mort fut cruelle...
Une petite ouverture à travers la tour, qu'on appelle, à cause de moi, la Tour de la faim^ et dans laquelle bien d'autres seront encore enfermés.
M'avait déjà, par son soupirail, montré plusieurs fois le jour...
Quand je fus éveillé avant l'aurore par la voix de mes fils , qui étaient prisonniers avec moi ; ils pleuraient dans leur sommeil et demandaient du pain î
Tu es bien cruel si déjà tu ne t'attendris pas en pensant à ce qui s'annonçait à mon cœur, et si tu ne pleures pas, de quoi as-tu coutume de pleurer?
Déjà ils étaient éveillés, et l'heure était venue où l'on avait coutume d'apporler la nourriture...
Mais j'entendis fermer la porte de l'horrible tour, et je regardai mes enfants en silence.
Je ne pleurais pas, tant, au dedans de moi, je me sentais devenir de pierre. Ils pleuraient, eux, et mon jeune Anselme me dit: — Qu'as-tu, mon père, pour nous regarder ainsi?
•Cependant, je ne pleurai ni ne répondis de tout ce jour, et la nuit d'après, jusqu'à ce qu'un autre soleil se levât sur le monde.
Quand un faible rayon se fut introduit dans la prison, et que je vis sur quatre visages l'aspect que je devais avoir.
Je me mordis les deux mains de désespoir, et mes fils, pensant que c'était de faim, se levèrent tout à coup.
Et ils dirent: — Père, notre douleur sera beaucoup moindre si nous servons à ta nourriture; reprends ces misérables chairs que tu nous a données!..
Alors je m'apaisai pour ne pas les faire plus tristes — Ce jour et les suivants , nous demeurâmes tous muets. Ah! dure terre, que ne t'es-tu alors entr'ouverte?
Quand vint le quatrième jour, Gaddo tomba et s'étendit à mes pieds en disant : — Mon père î pourquoi ne viens-tu pas à mon aide?
Il mourut là, et, comme tu me vois, je vis les trois autres tomber un à un, entre le cinquième et le sixième jour. Ensuite je me mis,