‹ Causeries historiques et littéraires (volume 4)Chapitre 34 sur 45 · III · texte numérisé non relu

III

du bien. Ailleurs, l'aigle qui enlève le poète au ciel, c'est la Foi aux ailes étendues ; les trois degrés de la porte du purgatoire sont les trois degrés du sentiment de pénitence!

« Qu'est-ce donc que la Divine Comédie ? L*odyssée du chrétien 1 Un voyage dans l'infini, mêlé d'angoisses et de chants de sirènes; un itinéraire de l'homme vers Dieu * I »

Mais, aujourd'hui, le mythe s'est voilé pour nous ; le poëme d'Alighieri ressemble à ces grandes fresques peintes sur un vieux mur avec les inscriptions qui les expliquent; le temps a effacé les inscriptions, si bien que nous n'apercevons plus que les figures dans leur immortelle douleur et leur immortelle beauté.

La Divine Comédie venait résumer le catholicisme au moment même où le catholicisme allait fléchir, où les communautés vaudoises, où les Albigeois, toujours renaissants, où les schismes de l'Église annonçaient la fin de cette unité souveraine.

Ainsi, en religion, Dante écrivait le code la veille de la révolte ; il n'était pas plus heureux en politique et il

1 Révolutions d'Italie d'Edgar Quinet. Nous avons beaucoup emprunté à ce livre remarquable, sans lequel on ne peut comprendre l'histoire de l'Italie du moyen âge.

proclamait la loi qui devait tourner contre l'Italie ellemême : la loi du vainqueur.

Dans son Traité de la monarchie, où, revenu aux idées gibelines, il veut constituer le pouvoir suprême de l'empereur, dans l'espérance qu'il amènera la restauration de l'empire romain et de la gloire de l'Italie, il proclame que le droit, c'est la force; que ce qu'on acquiert par l'épée est bien acquis, et que la légitimité, c'est le succès ! — Terrible erreur patriotique qui devait tourner contre la patrie, et que l'Autriche devait commenter jusqu'à nos jours avec le bâton et avec l'épée.

Nous nous arrêterons sur ce grand enseignement. Il termine ces causeries en leur donnant la conclusion que nous voulions leur donner nous-mêmes; nous y trouvons une nouvelle preuve de la nécessité de ne sacrifier les principes de fraternité chrétienne et de droit, ni aux nécessités ni aux sentiments. — On fonde l'injustice comme un abri contre la tempête du moment, et, un peu plus tard, l'abri s'écroule, il vous écrase!

Mais l'expérience nous le prouve en vain ; nous restons les serviteurs exclusifs du présent^ nous ne voyons que ce qui nous sert aujourd'hui. — L'histoire estcomme un flambeau qui illumine au loin et laisse sa base dans

l'obscurité; ello nous fait voir clair dans le passé, mémo dans l'avenir ; elle ne peut nous faire voir à nos pieds.

Qu'avons-nous aperçu dans cette longue pérégrination que nous venons de poursuivre à travers les siècles, aux lueurs des étoiles successivement allumées par la main du génie?... — Toujours cette lutte du fait et de l'idée !

En Grèce d'abord, le fait domine pendant les premiers âges, comme il arrive au début de toutes les sociétés. — Ce sont des fondations et des ruines, des victoires et des défaites ; puis la lyre d'Orphée retentit et l'instinct social s'éveille. — Homère paraît; il rassemble les traditions, et les nationalités se dessinent. On a des peuples parce qu'on a des patries.

Mais le fait ne tarde pas à recommencer la lutte. Il arrive armé de trois millions d'hommes, il se précipite sur ce foyer de l'idée pour l'éteindre. — Marathon, Salamine et Platée décident entre eux. — L'homme apprend au monde que la meilleure cuirasse n'est pas au dehors, mais au dedans; qu'il ne faut pas compter, dans la bataille, le nombre des bras qui manient la lance, mais le nombre des cœurs qui la conduisent! Les miracles du patriotisme sont révélés, c'est-à-dire ceux de la foi.

L'idée victorieuse s'épanouit dans l'air libre de la

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Grèce avec une splendeur restée sans égale. Elle s'élance sur toutes les routes et re\ient des quatre coins du ciel avec une Amérique qu'elle a découverte !

Magnifique spectacle I C'est alors véritablement que, pour la première fois, l'homme prend possession de la création et de lui-même. La prédiction de Prométhée s'accomplit! Le dieu antique, c'est-à-dire la nature brute et résistante, est vaincue par le génie humain ; le courage, sous la forme d'Hercule, perce de ses flèches le vautour qui rongeait le foie du père de l'industrie et des arts; le monde est conquis à l'intelligence.

Nous avons traversé ensemble cette époque de la jeunesse grecque, et vous n'en avez pas oublié peut-être les merveilles! — Comme Alighieri dans son Paradis^ nous avons marché deux siècles au milieu des mélodies et des lumières !

Puis les lumières se sont éteintes, les concerts ont cessé; l'idée, oppressée de nouveau^ ne se produit plus que de loin en loin et par des voix timides. — Rome, cette personnification du fait, triomphe partout; elle soumet le monde', qui devient la ferme du peupleroi.

Enfin celui-ci se lasse de son positivisme aride ; des besoins nouveaux se font sentir : il cherche dans son Ca-

pitolc un coin inoccupé pour les Muses, et l'idée grecque reparaît vêtue de la toge romaine.

Vous avez entendu sa voix affaiblie, mais encore charmante, jusqu'au jour où la tyrannie des empereurs s'efTraye de la muse latine et lui ouvre les veines dans les bains de Sénèque et de Lucain I

Alors le silence se fait partout. De loin en loin seulement, quand Rome a mis un nouveau dieu dans son olympe impérial et que, par hasard, un homme monte au trône des Césars, on entend des cris sublimes s'élever de la foule muette. — C'est la voix de Tacite^ de Suétone, de Pline ; mais bientôt cette trêve de Dieu est brusquement rompue, et un nouveau tyran porte le glaive à la gorge de tout ce qui pense et de tout ce qui parle î

Enfin les barbares se détachent du Nord, roulent sur l'Europe et la broient sous leur masse. La lumière s'éteint partout ; l'idée s'enfuit au désert avec les solitaires ou se cache dans les catacombes comme au temps de la persécution. — Elle en sortira pourtant, et, cette fois, marquée d'un signe indélébile ; elle en sortira pour porter au monde la liberté sous les lois de Dieu, l'égalité tempérée par l'amour et le dévouement comme règle suprême. Elle viendra dire : Aimez-vous] les

uns les autres^ et ces simples paroles annonceront au genre humain une nouvelle morale et de nouvelles destinées.

Sans doute ces destinées ne s'accompliront pas sans efforts. Bien souvent déjà la foi du monde a chancelé. Des générations ont plié sous le poids de l'idée, et, à bout de courage, ont prié d'éloigner d'elles le calice ! Mais ce sont là des défaillances passagères ! Quoi qu'il arrive, nous avons confiance dans celui qui a promis sur la terre la paix aux hommes de bonne volonté. Non, les devoirs accomplis selon nos forces, pour l'amélioration du monde moral et du monde visible, ne seront point inutiles. Si Dieu a mis dans nos esprits le désir du perfectionnement pour ce qui nous entoure et pour nous-mêmes, c'est qu'il a voulu que ce désir profitât à sa création. Le progrès, pour donner un nom humain à une des manifestations de la loi divine, le progrès s'accomplira avec nous, par nous, malgré nous, selon que nous serons les soldats actifs, nonchalants ou révoltés de cette grande campagne terrestre. — Le fait, c'est-à-dire la rencontre fortuite d'actes extérieurs, ne deviendra pas plus la loi de l'avenir qu'elle n'a été la loi du passé, et, tôt ou tard, l'idée reprendra le gouvernement des choses de la terre.

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A ceux qui doutent en voyant ce qu'ils croient le bien momentanément vaincu, et qui prennent le deuil de la vérité parce qu'elle est frappée, nous rappellerons le drame du Calvaire et nous leur dirons : — Ne laissez point dans votre âme le fait prévaloir contre l'idée ; ne criez pas à celle-ci, comme le mauvais larron criait au Christ : « Tu meurs sur la croix ; donc, tu n'es pas le Fils de Dieu I » mais répétez, comme le bon larron dans la foi d'une résurrection certaine : « Vérité, quand vous revivrez, souvenez-vous de moi.!j)

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