‹ Causeries historiques et littérairesChapitre 42 sur 60 · LE CYCLOPE · texte numérisé non relu

LE CYCLOPE

Sache, chétif mortel, que l'abondance est le dieu des sages ; tout le reste n'est que bmit et vanité. — Que m'importent à moi les temples élevés à mon père et la foudre de Jupiter? Je me moque de Jupiter ! quand il s'amuse a verser la pluie du haut du ciel, je me mets à l'abri sous mon rocher, j'y mange un veau rôti, je vide une amphore de lait et je frappe sur mon ventre tendu pour imiter le bruit du tonnerre. Si Borée répand la neige à gros flocons je me couvre de fourrures» j'alliune mon feu et je nargue la neige. La terre Eût pousser l'herbe pour engraisser mes troupeaux, et je ne les immole jamais qu'au plus grand des dieux, à mon estomac! Boire, manger et ne s'inquiéter de rien, voilà le Jupiter des sages. Que ceux qui ont inventé des lois et embarrassé la vie humaine de mille soins inutiles soient à jamais maudits ! Je ne cesserai point

pour leur plaire de me r^ouir le coeui*, et je ne vous en croquerai pas moins, mes amours ! — Vous me demandez les dons de l'hospitalité, vous les aurez! Ce sera d'abord un bon feu et cette marmite de la maison de mes pères, qui vous tiendra chaud en vous Gaûsant bouillir gentiment. Entrez donc dans ma caverne, allez à l'autel du dieu qui y r^e et préparez-lui un bon festin.

Nous nous trompons fort, ou cet épicurisme bestial du cyclope était à l'adresse de toute une classe de gens raisonnables alors très-nombreux à Athènes , qui mettaient le bien-être matériel au-dessus de tout le reste , et vivaient fort à Taise , sans croyances , sans patrie et sans devoirs. Le Cyclope d'Euripide ne ressemble pas mal au Dicéopolis d'Aristophane qui , dans la comédie des Acharniens, fait la paix avec Sparte pour son compte particulier et, tandis que l'Attique est en feu , s'occupe seulement de faire rôtir des grives et de préparer une andouille à la sauce d'anchois. Même dans la farce , Euripide reste le poôte idéaliste et patriotique; toutes ses aspirations le portent vers une société plus pure, qu'il semble pressentir et que le christianisme devait essayer à réaliser.

C'est à ce point de vue qu'il peut être regardé comme le poète de Tavenir. Aristophane, au contraire, est celui du passé.

Nul n'appartient aussi complètement que lui à la société païenne. Il la reflète dans ses aspects , dans ses habitudes , dans tous ses instincts. C'est l'Athénien par excellence, non pas celui que tourmentent les besoins de l'ftme et qui, en attendant la Bonne-Nouvelle, doit élever un autel au dieu inconnu ; mais l'Athénien dont la vie se partage entre les festins, les cours des rhéteurs, les débats du pnyxetqui, riant de tout , exile de loin en loin un Thémistocle ou un Aristide, pour montrer que rien ne lui impose , pas même la gloire, pas même la vertu!

Aussi comprend-on sans peine que, pour faire connaître Athènes à Denys de Syracuse, Platon se soit contenté de lui envoyer les comédies d'Aristophane ; tout est là , en effet : c'est un miroir magique où vous voyez le peuple athénien agissant et parlant comme dans la réalité.

La comédie d'Aristophane n'a rien de commun avec la nôtre. Vous y chercheriez vainement une anecdote ou le développement d'un

caractère dans une aventure privée ; ses pièces ne sont que des satires mises en action, où les hommes connus du temps paraissent Tun après l'autre et sont livrés à la risée.

Ce rôle de la comédie primitive est expliqué par le gouvernement d'Athènes, et par les circonstances dans lesquelles les représentations avaient lieu.

Le gouvernement purement démocratique entraînait une liberté et une perpétuité de débats publics que nous avons peine à comprendre aujourd'hui. La lutte des opinions était constante, s'exprimait sous toutes les formes et en appelait à tous les moyens. Ajoutez que les représentations théâtrales n'avaient lieu qu'exceptionnellement , à certaines fêtes de Tannée et excitaient d'autant plus la curiosité. C'était une occasion favorable pour faire appel à Topinion, lui dénoncer les hommes et les actes qu'on trouvait dangereux à la république. Le poëte devenait un orateur qui remplissait une mission publique. Ses plaisanteries ou ses invectives restaient dans la mémoire ; on prenait copie des passages qui avaient plus particulièrement flatté

les passions des partis. La comédie était, en ud mot, une maairestation soleonelle d'opinions doDt le poëte avait la responsabilité, et qui l'exposait parfois à des représailles périlleuses.

On peut donc dire qu'à Athènes le théfttre complétait la tribune; c'était la presse du temps; elle représentait, sous une forme plus litléraire et plus choisie, le Punch ou le Charivari.

On comprend dès lors que te plan de pareilles pièces ne pouvait avoir rien de commun avec le plan des nâtres. Un champ illimité était ouvert à la fantaisie satirique. Toutes les incaroationsétaientadmises. On voyait Bgurer, comme personnages, des grenouilles, des nuées, des oiseauii . Nos féeries ou nos revues de fin d'année pourraient tout au plus donner une idée de ces pamphlets dialogues, dans lesquels la seule règle était le caprice du po&te.

Celui-ci prenait même directement la parole vers le milieu de la pièce, dans une allocution récitée par le chœur et qu'on appelait para6fue.

La parabase était l'expression sérieuse de la pensée de l'auteur. Il y expliquait ses intentions,

Athènes, fut accusé d'avoir livré risée des étrangers. Dans sa para médie des Acharniens^ il revient si satioo et prétend avoir enseign alliées le régime démocratique, et les Athéniens sur leurs intérêts en ment la vérité.

Depuis que le poëte préside à nos cb on ne l'a point encore vu se présenter pour faire son éloge ; mais aujourd*hi mis le calomnient auprès des volages .

l'accusent de jouer la république et d pie, il fiiut qu'il se justifie devant vous vous rendre de grands services en vo ne pas vous laisser tromper par les di fff^rft. ni séduire par la flânerie, et de i

(li'ot>&iv7. sur vos sièges. Qu'un autre, d'un ton flatteor, vint dire : la britlaïUe Athènes, il obtenait tout pour vous avoir ainsi assaisonnés comme des anchois! — En vous déli'ompant, le poète a donc bien mérité de vous, ainsi qu'en enseignant au\ villes alliées le régime démocratique. Aussi ces peuples, loi-squ'ils vous apporteront leui-s tributs, seront curieux de voir le po<'ie courageux qui n'a pas craint de dire la vérité aux Athéniens. Le bruit de sa hardiesse s'est même déjii l'épandu si loin, que le grand roi, questionnaiil un jour des députés de Lacédémone, aprvs leur avoir <lemandé quel était le peuple le plus puissant sur mer, les interrogea au sujet du poëte et voulut savoir con- Uv qui il lançait ses traits mordants. H ^outa que la nation qui suivrait ses conseils surpasserait ses rivales el sf-i-ait victorieuse dans les combats ! Aussi les Lacé- (lénioniens, on vous proposant la jKiix, redemandent %ine, moins pai'ce qu'ils désirent cette Ile, que pour dépouiller le po<"le {ArUlophane avait ses biens d Êtj'iie I ; mais vous ne l'abandonnerez pas. il défendra toujours hi justice dans ses conuHlies, il vous appi-endi'a à élre lieureux, non en vous cajolant, non par des soujilesses et des intrigues, non par la Traude et des iidulations excessives, mais par des avis salutaires.

Vou^ le voyez , la parabase est ud vrai plaidoyer dans lequel l'auteur n'oublie pas même (le recommander ses aSaires privées. Aristo-

antique dilVérait du notre.

Nous avons déjà dit à quel pari notre poëte. Enneoii de la turb cratie qui régnait alors à Athèn( accepté sinon voulu la déplorât Péloponèse , il en attaquait les c violence dont nous vous ferons ,

Mais ces chefs n'étaient point quels il fit la guerre. Défenseur i sionné du repos, il avait pour enn voulait marcher en avant. Ses é frappaient pas seulement Péric mais Socrate et Euripide. Institi croyances, littérature, tout lui s rester à Tabri des innovations.

ATÎAtait devait être par cela sei

change ! Sa muse ressemble à celle aDcieDoe noblesse fi-aoçaise qui combaltait pour la monarchie en se réservaoi le droit de la cbausonner.

Les pièces d'Aristophane éiaieni au nombre de cinquante-quatre ou quarante-quatre, les commentateurs ne sont point d'accord sur le chiffre ; il nous en reste onze que l'on peut partager en trois groupes principaux.

Premièrement, les pièces politiques, dans lesquelles il attaque le parti populaire et les hommes qui le gouvernent. Ces pièces sont : les Guêpes, les Adiarniens , les Chevaliers, la Paix, lysistrata.

Secondement, les pièces philosophiques , oîi il attaque les idées nouvelles sur la morale ou sur les institutions, et où il raille la société contemporaine ; telles que les Nuées, VAssett^lée des femmes, les Oiseaux, Plulus.

Troisièmement, les pièces de satire littéraire, où il railla les auteurs contemporains, et spécialement Euripide ; ce sont les Thesmopborieg et les Grenouilles.

Parmi les cinq pièces politiques dont nous avons cité les titres, il en est une , les Guêpes,

que Racine a imitée dans sa charmante comédie des Plaideurs , mais le poeie français, tout en empruntant un grand nombre de détails et d'intentions comiques à la pièce d'Aristophane , en a complètement changé la donnée.

Dans les Plaideurs, c*est un juge de profession que Ton met en scène, et la pièce ne peint que les ridicules ou les vices du barreau et des gens de robe.

Dans les Guêpes, au contraire, c'est tout le peuple athénien qui est en cause, et dont la manie de juger est tournée en raillerie. A Athènes, en eiïet, il n'existait point, comme chez nous , un corps de magistrats chargés de rendre la justice. Tous les citoyens pouvaient remplir ces fonctions. Les juges étaient nommés de trois ans en trois ans , par les tribus , puis répartis, par la voie du sort, dans les divers tribunaux. Leur nombre total était de six mille. Comme un salaire leur était accordé sur le trésor public, beaucoup de gens recherchaient ce titre déjuge, qui leur permettait d'ailleursdesatisfairc leur goût pourla controverse et lesdébats oratoires. C'est cette manie ^ devenue générale,

qu'Aristophane attaque dans sa pièce desGu^, ainsi nommée à cause du chœur des juges qu'il représente sous la forme de mouches malfaisantes armées d'un aiguillon.

Trois des autres pièces politiques, Lysistrata, Im paix et les Acluirniens , ont un but unique : engager Athènes à terminer la désastreuse guerre du Péloponèse.

Dans la première {Ijysistrata) les femmes se réunissent pour forcer leur mari à signer la paix ; mais la licence grecque s'est tellement donné carrière dans les inventions du poëte , <iue I analyse même la plus abrégée de cette comédie nous serait impossible.

Les Acliarniens sont d'un abord plus facile.

Le titre de la pièce est emprunté aux habitants d\4charne, bourg situé près d'Athènes. Ruinés par les Lacédémoniens pendant la guerre (lu Péloponèse , ils ne veulent point entendre parler de paix et demandent vengeance.

Cependant, un citoyen d'Athènes, Dicéopolis, fatigué d'hostilités qui le réduisent à manquer de tout et ne pouvant décider l'assemblée à faire la paix, envoie à Lacédémone et conclut,

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