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RÉPONSE DE L'ACADÉMIE DES BEACX-ARTS

AU MINISTRE DE LA MAISON DE l'eMPEREUR ET DES BEAUX-ARTS

Monsieur le ministre,

V. E. a fait insérer dans le Moniteur du 6 janvier la Protestation et le Mémoire de rAcadémie contre le décret du 15 novembre, ainsi que la Réponse que vous avez mise sous les yeux de TEmpereur. Vous avez cru devoir porter la question devant le public : TAcadémie se félicite de voir donner parla à ses protestations plus de force et plus de solennité.

A la vérité, M. le ministre, votre réponse met directement en cause l'Académie, qui croit nécessaire, non pas de se défendre, mais de rectifier certaines assertions : elle le fera avec le calme et la modération dont elle ne se départira jamais, quelles qu'aient été les rigueurs dont on a usé envers elle.

V. E. s'étonne d'abord de ne pas lire à la suite de la protestation les signatures de ceux qui l'ont votée. Vous savez M. le ministre, vous qui appartenez à une Académie illustre, que les cinq classes qui composent l'Institut confient à leurs secrétaires perpétuels la signature de leurs actes, de leurs procès-verbaux, de leur correspondance, et qu'un vote unanime est l'expression la plus imposante de la pensée d'une Académie. Cette unanimité a été constatée par un procés-verbal, auquel est annexée la liste des trente-sept membres présents à la séance, comme on peut s'en assurer en consultant nos registres. Qu'il nous soit donc permis de conserver, au moins, nos usages.

La première partie de votre réponse, M. le Ministre,

concerne la légalité du décret. Nous ne pouvons plus vous

suivre sur ce terrain, puisque l'Académie a déféré le décret

à S. M, l'Empereur devant son conseil d'Etat, par un

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pourvoi voté à Vunanimité le 2 janvier, inscrit au greffe du conseil le 4. De hautes convenances nous obligent à attendre, sans rien préjuger, les conclusions du conseil d*Ëtat.

Quant aux appréciations qui sont étrangères à la légalité, nous représenterons les principales à V. E., afin d'éclaircir sa propre conscience. Ce soin nous eût été rendu plus facile, M. le ministre, si après avoir entendu les opinions hostiles à TAcadéinie, vous aviez jugé à propos d'entendre aussi un corps compétent, en matière d'art, que vos prédécesseurs ont consulté quelquefois avec fruit. Vous citez l'exemple de M. de Montalivet, ministre de Tintérieur; cet exemple, au lieu de tourner contre nous, ne rappelle-t-il pas plutôt quels égards M. de Montalivet avait témoignés à l'Académie dans cette circonstance? Il est certain qu'en 1831, les membres de l'Académie des beaux-arls refusèrent de s'associer isolément à des réformes dont l'Académie entière aurait dû être saisie, car la commission était composée par moitié d'artistes qui n'appartenaient pas encore à l'Institut ; mais vous dites vous-même, M. le ministre, que ces artistes, partisans des réformes, ont presque tous été appelés plus tard dans le sein de l'Académie. Puisque, depuis trente-deux ans, les idées ont fait de tels progrès, puisque les partisans des réformes siègent aujourd'hui parmi nous, est-on fondé à dire que l'Académie de 1865 aurait fait ce qu'a fait l'Académie de 1831? A-t-on le droit d'affirmer qu'elle aurait refusé son concours? N'étailil pas plus naturel de consulter l'Académie? Si elle repoussait toute amélioration, il était temps d'agir sans elle et de la traduire devant l'opinion publique; si, au contraire, elle s'associait à vos projets, quelle force et quelle garantie pour votre administration ! Or, nous pouvons le proclamer hautement, non-seulement l'Académie aurait consenti à des réformes, mais elle en aurait indiqué elle-même, si ses règlements ne lui imposaient pas lo devoir d'attendre que \e Gouvernement ly invite. Elle aurait proposé des réforme^

sages, praticables, vraiment libérales, plus libérales que celles qu'on vient de faire et qui tendent à tout concentrer dans les mains de l'administration, à l'affranchir d'un salutaire contrôle, et à constituer une sorte de dictature des beaux-arts.

Vous n'auriez point douté des sincères intentions de l'Académie, H. le ministre, si, au lieu de remonter à 1851, vous vous étiez simplement reporté cinq années en arrière. En 1858, l'Académie des beaux-arts fit un rapport sur le remarquable ouvrage de M. de Laborde, intitulé : r Union des arts et de V industrie. Ce rapport a été adressé à trois ministres, sur leur demande; il est dans les archives de votre ministère, il a été imprimé. L'Académie émettait alors le vœu qu'on créât une chaire d'histoire et de littérature comparée, à l'École des beaux-arts, qu'on y établît une école de gravure en taille-douce, qu'on y fondât une école pratique^ mais supérieure, de peinture et de sculpture^ qui satisfaisait aux besoins du temps avec plus de mesure que le système des triples ateliers Ces progrès, réalisés aujourd'hui avec une exagération qui peut les compromettre, n'eût-il pas été juste d'en rapporter l'initiative à l'Académie ? M. de Nieuwerkerke, aujourd'hui surintendant des beaux-arts, aurait pu mieux que personne porter ces faits à votre connaissance, puisqu'il faisait partie do la commission que l'Académie avait chargée de rédiger le rapport de 1858.

L'Académie doit faire remarquer surtout à V. (il. qu'il existe dans votre réponse unfe confusion trop fréquente entre YÈcole des beaux-arts et V Académie des beaux-arts. Vous imputez à l'Académie les abus que vous supposez s'être introduits dans l'École ; vous croyez que l'Académie professe^ ouvre des cours; vous lui attribuez tantôt le monopole de Venseignementy tantôt V affaissement des études; et le public qui lit ces accusations pourrait être entraîné dans la plus singulière erreur! L'Académie n'enseigne pas, elle juge, et si son influence s'exerce, c'est par l'autorité individuelle des

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membres qui 1» composent. Elle ne se s'occupe point des études, ne dirige aucun cours, ne prétend à aucune surveillance. L*École des beaux-arts, au contraire, est une école du Gouvernement, aussi nettement séparée de TAcadémie des beaux-arts que l*École polytechnique Test de TAcadémie des sciences, ou TËcole normale de l'Académie française. Les professeurs de l'École des beaux-arts, avant le décret, formaient une corporation particulière ; ils se recrutaient eux-mêmes, et, si leur choix se portait souvent sur des membres de T Institut, c'est parce que l'Institut possède dans son sein des maîtres expérimentés, qu'on jugeait dignes d'enseigner l'art qui les avait illustrés. C'est ainsi que le Collège de France peut se recruter parmi les membres de l'Académie des belles-lettres ou de l'Académie des sciences; c'est ainsi que la Sorbonne, le Muséum, la Bibliothèque impériale, peuvent choisir la plupart de leurs professeurs dans les diverses classes de l'Institut. Cependant on n'a jamais cru pour cela que ces grands établissements dépendaient de telhe ou telle Académie. L'École des beaux-arts est absolument dans le même cas.

Ce qui appartient à l'Académie, en vertu des lois du 3 brumaire et du 15 germinal an lY, ce sont les grands prix de Rome, c'est le jugement des concours pour ces grands prix, c'est la direction morale de l'École de Rome, par le jugement des envois des pensionnaires. Voilà ce qu'elle réclame, voilà ce qu'elle défend, non comme un privilégêy car elle engage par là son repos et sa responsabilité, mais comme un devoir sacré, qu'elle ne peut déserter sans compromettre les intérêts des jeunes artistes et l'avenir de l'art français.

Si vous envisagez les faits sous cet aspect, qui est le véritable, vous comprendrez, M. le ministre, que les faits ont répondu d'avance aux reproches qui nous sont adressés, et qu'il est regrettable que l'on ait été conduit à confondis ainsi les choses les plus distinctes par leur nature et leur

constitution. Peut-être un détail matériel a-t-il contribué à accréditer cette confusion. L'Académie des beaux -arts n'ayant point, dans le palais de l'Institut, de local capable de contenir tous les concurrents aux prix de Rome, est obligée d'emprunter les bâtiments de l'École des beaux-arts. Mais c'est réellement au siège de l'Académie que devraient avoir lieu les épreuves, les expositions, les jugements ; c'est au budget de l'Académie que la loi des finances inscrit les sommes nécessaires pour subvenir aux frais des concours.

C'est également une erreur de croire, M. le ministre, que les seuls élèves de l'École des beaux-arts de Paris pouvaient jadis disputer les grands prix et que vous preniez une mesure libérale et nouvelle en déclarant tout Français apte à concourir. Si l'article v du règlement de l'Académie avait été mis sous les yeux de V. E., elle aurait vu que tout Fran. çais ou naturalisé Français, âgé de moins de trente ans, de quelque école qu'il sortit, sous quelque maître qu'il eût étudié, pouvait concourir aux grands prix de Rome. Il est difûcile d'ouvrir une carrière plus vaste, plus digne de cette belle récompense nationale que l'Institut était chargé de décerner. Si V. E. considère de nouveau les listes des lauréats, elle reconnaîtra que, si la plupart sortaient des ateliers de membres de l'Institut, un nombre notable, cependant, étaient élèves de professeurs qui n'appartenaient point à l'Académie, que plusieurs lauréats étaient étrangers à l'École de Paris et arrivaient directement de la province.

Enfin, M. le ministre, pour ne pas prolonger une discussion que nous ne pouvions décliner sans manquer à notre dignité, nous ne nous arrêterons point à certaines expressions qui auraient pu blesser l'Académie, mais qui ne l'ont ébranlée ni dans le sentiment ni dans l'accomplissement de son devoir. Nous croyons rester fidèles à notre mission, en prenant plutôt la défeivse des lauréats, les uns qu'on vous a dépeints comme des médiocrités patientes y quoiqu'ils soient aujourd'hui des artistes savants et distingués que l'É-

tat est heureux d'employer, les autres que vous nous reprochez de soustraire à la conscription en élmdant la lai, comme si Tarticle H de la loi même du recrutement ne se prêtait pas généreusement à ménager à la France les talents don^ le succès précoce garantit Tavenir. Nous plaiderons surtout la cause des pensionnaires de l'École de Rome que, sur le témoignage' peu sérieux d'un jeune peintre de vingt-cinq ans, étranger à l'École, on vous représente comme soumis à un régime qui engraisse leur corps et anéantit leur âme; encore n'osons-nous répéter textuellement toutes les expressions que cite le Moniteur. L'histoire de l'École de Rome depuis un siècle répond victorieusement à de pareilles assertions. L'Académie ne peut que rappeler à V. E., que les artistes qui ont étudié à la villa Médicis ont de tout temps assez honoré leur pays par leurs œuvres pour mériter moins de sévérité de la part du ministre qui est le protecteur des arts et le gardien de l'honneur des artistes français.

Au moment où nos lauréats sont si cruellement traités dans leur patrie, une lettre de Rome nous apprend que M. de Cadore, chargé d'affaires de France, vient de demander au directeur de T École de Rome les statuts et les règlements de cette école, afin dé les transmettre au gouvernement britannique, l'Angleterre voulant fonder à Rome un établissement imité du nôtre. Un pareil fait est plein d'enseignemenls, et l'Académie n'hésite pas, M. le ministre, à le signaler à votre attention.

Certifié conforme :

Le SecréUire perpétuel,

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