‹ Causeries sur l'art et la curiositéChapitre 1 sur 93 · DEC · texte numérisé non relu

DEC

Colligite quœ superaverunt fragmenta, ne pereant.

St Jean, VI.

MI lecteur, j'appartiens à une race particulière qui tient à la fois de l'homme et du chien de terre-neuve ; de l'hojume par l'apparence extérieure , du terreneuve par un instinct sui generis qui consiste à vouloir toujours sauver, en dépit de certaines gens, les épaves de l'ancien temps.

Celte race s'appelle les collectionneurs.

Nous sommes ainsi 2 à 3,000 sauveteurs à Paris,

classés par ordre alphabétique dans les annuaires ,

avec les noms^ prénoms et circonstances; errant par

les rues. Jlairant partout, ramassant où nous pouvons

a CAUSERIES SIJR L'ART ET LA CURIOSITE.

les vieux li'j'res et les j'ieilles estampes, les vieilles peintures et les vieux bron-es, les meubles vermoulus, les faïences cassées, les bouts d'étoffes, — tous les chiffons du passé.

Xotre famille date de loin. A dresser son arbre généalogique on passerait des années, on remplirait des volumes. Nous descendons des Sauva geot, des Du Sommerard et des Alexandre Lcnoir. Mariette et la marquise de Pompadour étaient de notre maison avec le Régent, Malesherbes , Cro-at , la comtesse de Verrue, Gaignières et cent autres aussi renommés. Au \Y\f siècle, Jious avons pour ancêtres Ma^ar'in et Jabacli, à qui le Louvre doit peut-être les plus beaux fleurons de sa couronne ; Chantelou, l'ami du Poussin; Le Nôtre, le Père La Chaise, Bégon et Marolles , Girardon et André Boulle, Brienne, que j'ai de bonnes raisons pour ne pas oublier; Richelieu, la Vrillière, Nointelj Lamoignon, les grandes dames et les grands seigneurs, les présidents et les lettrés, Fouquet , Loménie, Ménage, Furetièt^e et le chancelier Séguier, mesdames de Chavigny et d'Aiguillon, du LLirLy et Gaston d'Orléans, Colbert et Conde, que sais-Je? Les plus beaux noms de France nous appartiennent.

Voule\-j'ous remonter plus loin ? Voici Gabrielle d'Fslrées, Peiresc, Bagarris, le fondateur de notre cabinet des médailles; Catherine de Médicis dont nous connaissons enfin l'inventaire, Diane de Poitiers, les Valois, Montmorency, d'Urfé, je cite au hasard ; et ces grandes figures que chacun salue au passage, de Thou, Gi'olier, Amyot, George d'Amboise ; et ces

princes de la maison de Bourgogne qui eurent tous la passion des belles collections.

Plus avant dans le jnoj'en âge, voici les fondateurs de Saint-Denis et de la Sainte-Chapelle qui furent nos premiers musées; voici les abbe's de nos grands monastères. Si je voulais descendre encore et fouiller l'arbr^e généalogique jusqu'aux racines, je vous montrerais nos ancêtres inconnus, ces grands seigneurs gallo-romains qui faisaient venir d'Italie et de Grèce les bronzes merveilleux que l'on retrouve aujourd'hui dans le vieux sol gaulois.

La branche latine n'est pas moins riche en noms retentissants ; j'ai raconté jadis l'histoire de ces princes de la curiosité romaine, Jules César, Lucullus, Pollion, Salluste, Sjdla, Cicérou, Atticus, Varron ; ils sont tous de la grande famille des collectionneurs, et nous pouvons hardiment les inscrire en tête de nos archives nobiliaires.

Je vous fais grâce de la branche carthaginoise, bien qu^elle compte un nom fameux, Annibal, grand amateur de bi^on^es antiques, au rapport de Cornélius

Nepos; j'arrive à la branche grecque Mais vous

doute^ peut-être que les Grecs fussent des collectionneurs comme nous, et vous supposez que j'im^ente à plaisir des dieux imaginaires. A ce compte, que pense:^vous de la bibliothèque de Pisistrate, de celles d'Aristote et de Théophraste ? Quel nom donner à ce personnage qui conservait, parmi d'autres raretés, la Ijre authentique de Paris et voulait la vendre à Alexandre? Que dire de l'Arcadien Pithéas, qui fit graver sur

son tombeau qu'il avait posscdc plus de vases qu'aucun autre homme? Que pense--vous des 30,000 manuscrits d'Epaphroditedc Chéronée? Non, la Grèce aimait trop les arts pour ne pas former des collections publiques et privées. Ces temples antiques, remplis de sujets profanes au milieu de bronzes, de coupes, de miroirs et de pierres gravées, ces temples sont de véritables musées, et Strabon ne se trompe point quand il les appelle des galeries de tableaux.

Mais voule--vous une preuve sans réplique ? Le collectionneur grec existe, puisqu'on en dit du mal. Lucien, qui n'a pas rame tendre pour les curieux de son temps, plaisante agréablement je ne sais quel particulier qui avait payé 3,000 drachmes la lampe du stoïcien Epictète, et les collectionneurs qui achetaient le bâton de Protée le Cj-nique, le stylet d'Eschine, la lyre originale d'Orphée. « Ce sont, dit-il, des chauves qui achètent un peigne, des aveugles un miroir, des sourds une flûte, des femmes galantes un eunuque, etc. » Quant aux impertinents qui se permettent d'être bibliophiles, il les habille de la belle façon : <( Est-ce que tu t'imagines que les rayons de ta bibliothèque sont instruits parce qu'ils contiennent une foule de vieux auteurs ? Quel est donc ton espoir lorsque tu passes ton temps à rouler tes livres, à les coller, à les ébarber, à les frotter de safran ou de cèdre, à les faire habiller de cuir ou garnir d^ombilics, si tu ne sais pas les beautés et les défauts d'un ouvrage, le sens de tous les mots, leur construction, tous les secrets du langage ? »

Cai' voilà le grand mot lâché : les philosophes et les moralistes ont découvert qu'une galerie ou une bibliothèque n'ont pas la peî'tu défaire de leur possesseur un grammairien, un sculpteur ou un peintre ; donc la curiosité est une affaire de vanité, une spéculation, ou une affection cérébrale. Et depuis l'antiquité jusqu'à nos jours , ces graves personnages , escortés de bon nombre de critiques et d'artistes incompris^ ont brodé sur ce thème les variations les plus mélancoliques.

Eh bien, en dépit des philosophes à longue barbe, des artistes chevelus et des moralistes glabres, la race des curieux a survécu. Patiente et tenace, patiens quia aeterna, éternelle parce qu'elle a ses racines dans l'intelligence et dans le cœur humains, elle est plus vivante aujourd'hui que jamais. Elle s'inquiète peu de savoir s'il faut être peintre ou littérateur pour avoir le droit de former une collection et suit son chemin, en se moquant du qu'en dira-t-on. Ces excentriques dont on riait si' bien, qu'un homme d'esprit appelait naguère des monomanes, martyrs de l'idée fixe, thésauriseurs féroces et sans pitié, dépeceurs de la France monumentale et artistique, les braves gens ont fait souche. Il n'était que temps ; depuis plusieurs années la France souffrait d'une maladie chronique, la destructivité, et, les crises se rapprochant de plus en plus, les derniers 7'estiges de Fart ancien allaient bientôt disparaître.

Dans ce temps-là, toute une région de la curiosité restait encore inexplorée. Personne ne songeait à

6 CAUSERItS SUR L'ART ET LA CURIOSITE.

l'oj'filvrcrie, aux meubles, aux émaux, à la ferronnerie, à tous les petits monuments de la rie usuelle ; ceux que Von trourait par hasard, entraient dans les cabinets d'histoire naturelle, parmi les habits de sauvages, les oiseaux empailles et les pétrifications. Pourtant les anciens maîtres, — je parle des plus q-7'ands, — avaient mêlé quelque chose de leur divin parfum à ces humbles productions ; ils composaient eux-mêmes des modèles pour l'industrie, jugeant que l'art n'est pas un souverain jaloux, emprisonné dans sa cour, mais qu'il rayonne au loin, inondant de la même lumière la cime des montagnes et le caillou du sentier. Or, de ces menues merveilles dédaignées depuis des siècles, le plus g7\ind nombre était détruit, le reste traînait dans le fond des greniers et des sacristies, livré au hasard et condamné à inort. Il fallait courir au plus pressé ; on se mit en campagne et le sauvetage commença.

Mais ces précieuses reliques une fois recueillies, on n'entendait pas les réserver pour le régal exclusif de quelques délicats; il fallait en tirer un enseignement, l'éducation du public était encore à faire. Disons-le bien haut, ce fut un des nôtres qui s'en chargea; en 1843, le comte Duchâtel, un collectionneur et un clairj'oj'ant, fit acheter par l'Etat le cabinet Du Sommerard et ouvrit le musée de Clunj'.

La réj'élation fut soudaine, complète. Chacun comprit le parti qu'il pouvait tirer de cette mine féconde où l'artiste et l'industriel trouvaient des modèles incomparables , le savant un trésor de documents

inconnus, le curieux un nouveau Jilon à exploiter, un nouvel aliment pour sa passion. Quelques années plus tard, la vente Debruge-Duménil jetait en pâtuf^e aux amateures un nombre considérable de ces pix'cieux monuments ; désormais la place de la curiosité était faite et allait grandir de jour en jour. En 18^6, Charles Sauvageot donne généreusement au Louvre son cabinet de merveilles ; de nouvelles collections se forment avec les débris des cabinets Noî'blin, Rattier, Jacquinot- Godard, Monville. La mode se met de la partie, on s'arrache les miettes du passé ; lij^res, médailles, estampes, meubles antiques, menue curiosité, on veut tout avoir. Enfin, la magnifique collection du prince Soltj'kojf, dispersée au vent des enchères, achève de mettre le feu aux quatre coins de la curiosité.

Notre école de peinture n'avait pas attendu cette grande explosion pour se mettre en branle. Longtemps elle avait combattu sans dépasser le cercle de quelques timides acquéreurs. A partir de 184g, les contempoi^ains pi'ennent la corde et commencent leur marche en avant. La fièvre de la curiosité se communique aux tableaux ; l'Exposition de i8ss> ^'' montrant pour la première fois l'ensemble et la puissance de notre Ecole, est le signal d'une nouvelle hausse qui ne s'arrête qu'en i8jo, pour reprendre de plus belle et atteindre son apogée en 18"/ 3.

Cependant l'ajxhéologie s'empare à son tour de ces documents nouveaux. Quel charme en effet de toucher du doigt la vie privée de nos ancêtres, d'entrer d'emblée dans leur intimité! Quel triomphe de déchiffrer

8 CWSF.RIES SLR L'ART KT I \ CURIOSITÉ.

U'S wjrqiics cl les mouoi::i\imiucs inconnus, de faire revivre tons ces oublies Je l'hisloire, satelliles dis}\irns dans l'auréole lumineuse des grands maîtres! Et pendant que le savant reconstitue les archives de l'art national, l'artiste apprend l'histoire, l'ouvrier compare, et V Union Centrale organise ces Expositions fameuses, panorama tangible montrant d'un coté les merveilles de la Renaissance, du moyen âge, de l'extrême Orient, de l'autre l'application de ces modèles aux produits de la fabrication moderne.

Mais à qui devons-nous, s'il vous plait, la renaissance de l'émaillerie, de la faïence, de la ferronnerie, des cuirs gaufrés, de la verrerie émaillée, des toiles peintes? Qui a inspiré aux ateliers lyonnais ces étonnantes reproductions des soieries et des velours anciens? Oïl nos orfèvres, nos ébénistes, nos tapissiers, nos brodeurs prennent-ils leurs modèles aujourd'hui? D'où vient ce développement subit de notre industrie céramique? Pense--vous que les curieux, en recherchant si passionnément les terres de Palissy, les faïences italiennes, les anciens modèles de Sèvres, de Nei'ei^s, de Rouen, de Afoustiers, n'ont pas agi sur le goût public? Que dire enfin de ce mouvement pj'odigieiix de la curiosité parisienne et de ce formidable Hôtel Drouot qui vend bon an mal an 4'),oo() tableaux, 1^0,000 objets d'art et de curiosité, jo,ooo dessins, jo,ooo autographes, 1 20,000 estampes et un million au moins de livres anciens, sans compter le trafic journalier de 2,^00 marchands de curiosités payant patente et d'un nombre indéterminé de courtiers ari'ii'anl tous

les jours de prorince, d'Italie, d'Espagne ou d'Orient pour jeter leur récolte sur le premier marche du monde !

Pourvoyeurs de nos dépôts publics, fondateurs des musc'es Du Sommer ard et Sam'ageot, vous qui avei ouvert au Louvre et à la Bibliothèque les salles Laca:[e, Lenoir, Hennin, de Luynes, et doté cinquante musées de province , pionniers de l'archéologie moderne qui ave\ î^essuscité vingt industries et fait de Paris le centre de la curiosité universelle, collectionneurs mes confrères, soye^ modestes. L'historien passera encore à côté de vous sans vous apercevoir, le philosophe haussera les épaules, l'artiste vous traitera de bourgeois spéculateurs, l'homme du monde de bibelotiers ; 5e///,

le médecin vous tirera son chapeau espérant bien

avoir prochainement votre clientèle.

u 'est-ce qu'un artiste?

S'il faut en croire les dictionnaires, on appelle artistes les architectes, les peintres, les sculpteurs, les graveurs, ceux qui cultivent les aî'ts libéraux, par opposition aux artisans qui s'occupent des arts mécaniques, comme les menuisiers, les serruriers, les forgerons*, etc.

C'est fort bien. Une statue taillée au couteau, un tableau colorié par le dernier des barbouilleurs, une méchante bâtisse comme on en voit tant, une gravure d'Épinal, seront des œuvres d'artistes ; tandis que les ferrures des portes de Notre-Dame, les boiseries d'Amiens, la serrurerie d'Anet et d'Écouen, les meubles de BouUe et de Ducerceau,

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