‹ Causeries sur l'art et la curiositéChapitre 24 sur 93 · I. Pline, XXXIV · texte numérisé non relu

I. Pline, XXXIV

On a dit que le moyen âge n'était pas collectionneur ; il serait facile de démontrer précisément le contraire. Dans un temps où le numéraire était rare et les institutions financières presque nulles, chacun convertissait sa richesse mobilière en objets précieux, comme le font encoreles Orientaux. L'orfèvrerie, les bijoux, les manuscrits, les tapisseries, les armes, les meubles rares devenaient ainsi des valeurs de placement, facilement négociables, et les capitaux, déguisés sous une enveloppe artistique, s'étalaient sur le dressoir et dans la salle, voyageaient dans les coffres ; au besoin on pouvait les aliéner, les mettre en gage, ou les envoyer à l'atelier monétaire. La main-d'œuvre représentait une plus-value que chacun savait apprécier, et souvent cette plusvalue était plus apparente que réelle. Pour peu qu'il possédât une certaine fortune, le seigneuravait à ses gages un orfèvre, un enlumineur, un imagier faisant partie de la maison et ne travaillant que pour lui; son soldat en temps de guerre, son ouvrier en temps de paix. La châtelaine et ses femmes se chargeaient de tisser et de broder les étoffes précieuses. Dans ces conditions, le prix de fabrique

était réduit à sa plus simple expression, chacun pouvait transformer son avoir à peu de frais, sans s'exposer à une dépréciation trop onéreuse.

Ainsi la curiosité en France n'est pas, comme bien des gens le pensent, une maladie moderne. Au moyen âge, et surtout dans les premiers siècles, les t?\'so?-s des églises, des princes, des seigneurs, des riches bourgeois, sont de véritables collections 5 bien mieux, leur curiosité est une opération financière, un placement; — nous n'avons pas même inventé ce perfectionnement.

Chilpéric aimait la belle orfèvrerie et paraît avoir eu quelques prétentions à ce sujet^ ; il confiait le soin de ses acquisitions à un juif nommé Priscus, qui ei ad specics cœmendas fainiliaris erat-. Ce n'est pas d'hier que les enfants d'Israël jouent un rôle dans la curiosité. Maîtres à peu près exclusifs du commerce d'argent, habiles à pratiquer l'usure et le prêt sur gage, ils trouvaient l'occasion d'utiliser leur savoir-faire dans ces temps de trouble et d'aventure, où la guerre et le pillage bouleversaient rapidement les fortunes. A force de patience et d'adresse, ils finissaient toujours par accaparer les objets de prix qu'on leur avait engagés, si bien que, la paix une fois rétablie, celui qui voulait acheter quelque pièce exceptionnelle était sûr de trouver son affaire chez le marchand juif.

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