‹ Causons du pays et de la colonisationChapitre 13 sur 16 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

1800-1890. La colonisation du Bas-Canada est plus favorisée tout d'abord. Les Bois-Francs ou Gantons de l'Est. Le Saguenay et le lac Saint-Jean. Le Saint-Maurice. La rivière Ottawa et le lac Témiscaming.

Avec les deux provinces réunies (1841) les Anglais voulurent avoir une population en majorité anglaise ; c'est pourquoi ils firent venir de l'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande des milliers de colons auxquelles ils donnèrent des terrains en forêt, avec les secours nécessaires pour en opérer le défrichement. C'est ce qui explique que le Haut- Canada se soit peuplé en une trentaine d'années à peine.

Dans le Bas- Canada, la colonisation se faisait d'après l'ancienne manière, de proche en proche, à mesure que les familles se multipliaient. Il ne venait personne de France pour augmenter notre nombre. Heureusement que le Canadien est riche en famille et très attaché au sol qui Pa vu naître ; il cherche constamment à s'y maintenir et à en développer les ressources naturelles.

C'est un grand bienfait pour un peuple que d'habiter la campagne — les mœurs y sont plus pures, les travaux plus variés et plus convenables à la santé des personnes que dans les villes. Plaignons ceux de nos compatriotes qui s'imaginent trouver dans les villes plus de bonheur et de prospérité ! C'est tout le contraire qui arrive ; nous en voyons la triste preuve chaque jour.

L'habitant travaille durant les belles années de sa vie pour se procurer un bien " qui assurera le repos de ses vieux jours. L'ouvrier ou le journalier des villes, travaille pour gagner le pain de chaque jour et c'est le ph\s qu'il peut faire. Lorsqu'il parvient à la vieillesse, les infirmités s'emparent de lui ; il meurt sur la paille, le plus souvent, car il ne peut plus travailler et ses fils sont mariés et dispersés au loin. Ceci est vrai également pour les Canadiens qui vont s'enfermer dans les manufactures des Etats-Unis.

J'ai dit plus haut que, avant 1850 la colonisation allait son train ordinaire dans le Bas- Canada, cela signifie qu'il n'existait pas encore de système pour créer des paroisses nouvelles. Le mot " colonisation " lui-même était comme inconnu, mais quelques-uns de nos meilleurs esprits commençaient à crier à la masse des Canadiens : Emparons-nous du sol ! et on les écoutait avec une sorte de surprise. Il y avait (Quelques pionniers de Ig,

colonisation qui entraient dans les fertiles régions situées au nord de Montréal, ou dans les Bois-Francs des cantons de TEst, ou encore vers le lac Saint-Jean sur le Saguenay ou dans l'Ottawa, mais c'était chacun à son corps défendant, avec peine et misère. Les premie'^s orateurs qui parlèrent d'organiser la colonisation pour la faire marcher plus commodément et plus vite, furent regardés comme des drôles de corps." Cependant, petit à petit, l'idée fit du chemin et le gouvernement se mit à dépenser quelques piastres annuellement pour ouvrir des routes. En 1860 il y avait même un journal qui portait le nom de Colonisateur, D'autres part, il se publiait dans les gazettes des articles sur le sujet. On se montrait plus disposé à agir que par le passé.

Alors parut M. le curé Antome Labelle qui devait personnifier la colonisation et la faire comprendre. Il dit :

— Nos campagnes sont remplies d'enfants qui ne peuvent s'établir faute d'espace et qui s'en vont aux Etats-Unis travailler ^omme des nègres pour les étrangers, perdre leur foi, leur langue, tout ce à quoi nous tenons ! Pas de ça ! Il faut que ce " commerce " cesse ! J'en appelle au clergé et je lui explique que comme prêtres nous avons charge d'âmes et que nous devons ïipus mettre à l'œuvre pour empêcher que nos ouailles

ne nous quittent pour aller perdre leur religion aux Etats-Unis. Il faut ouvrir des chemins dans les terres nouvelles, construire des ponts, arpenter les terrains, marquer la place des églises, visiter nos campagnes, voir les vieilles familles influentes, inviter la jeunesse à nous suivre dans les domaines que nous aurons choisis poUr elle et enfin nous remuer des pieds, des mains, parler, écrire, dépenser de l'argent et retenir chez nous nos braves jeunes gens qui ont du cœur pourtant, mais qui sont obligés de nous quitter. Ah ! quel fléau que cette émigration ! Messieurs du clergé, à moi ! à nous ! au secours du pays ! En avant, suivez moi 1

C'est ainsi qu'il parlait, le curé Labelle. Comme Salaberry à Saint-Régis, à Lacolle, à Châteauguay, il enflammait ses troupes du feu de sa parole, par Téloquence de son geste, par le rayonnement de sa figure, et il lançait son cri : en avant " avec un pouvoir irrésistible. Aussi on peut dire que rien ne lui résista. Malgré la mort qui vient de le surprendre au milieu de la lutte, son œuvre est debout et se développe ; elle sauve des milliers de Canadiens des dangers qui résultent de rémigration et elle conserve à notre bien-aimé pays des bras dont il a grand besoin.

Depuis 1850 jusqu'à ce jour, le Canada s'est transformé dans presque toute son organisation — et, sàns nul

doute, la colonisation est l'une des belles oeuvres qui attirent nos regards ,et nos sentiments durant cette remarquable période de quarante années.

Longtemps, il a été difficile de persuader aux garçons sortant des écoles ou du collège de se faire cultivateurs. On s'imaginait que Tinstruction ne peut servir qu'aux commis-marchands, aux notaiies, médecins, avocats, et aux prêtres. Petit à petit, l'opinion changea et à présent il est admis que l'habitant qui sait lire, écrire et compter se tire d'affaire mieux que l'homme ignorant.

Et puis, combien de gens croyent que la vie des champs ne vaut pas celle des villes ! Ceci contribue à pousser dans les professions libérales un trop grand nombre d'enfants de la campagne.

Un jeune homme qui sortait du collège, demanda avis à son curé sur ce qu'il devait faire. Je me sens porté, dit-il à être avocat ou cultivateur. Ecoutez les admirables paroles que le digne pasteur lui adressa :

— " Il y a, mon cher enfant, une autre considération dont on n^ s'occupe guère à votre âge, mais qui me paraît à moi plus importante que toutes les autres ; c'est que la vie des villes expose à toutes sortes de dangers. Sur le grand nombre de jeunes gens qui vont y étudier des professions, ou y apprendre le commerce, bien peu, hélas ! savent se préserver de la contagion du vice. Ils

se laissent entraîner au torrent du mauvais exemple. Puis, dans les grandes villes, voyez-vous, les hommes sont séparés pour ainsi dire de la nature ; l'habitude de vivre au milieu de leurs propres ouvrages les éloigne de la pensée de Dieu. S'ils pouvaient comme nous admirer chaque jour les magnificences de la création, ils s^élèveraient malgré eux jusqu'à l'auteur de toutes choses, et la cupidité, la vanité, l'ambition, les vices qui les tourmentent sans cesse n'auraient plus autant de prise sur leurs coeurs..."

Un avocat écrivait â l'un de ses amis, qui s'était défriché une terre et qui y vivait content et heureux :

Quand je vois un cultivateur vendre sa terre à la campagne pour venir s'établir en ville, en quaUté d'épicier, de cabaretier, de charretier, je ne puis m'empêcher de gémir de douleur. Voilà donc encore, me dis-je, un homme voué au malheur ! Et il est rare qu'en effet cet homme ne soit pas complètement ruiné après trois ou quatre années d'exercice de sa nouvelle industrie.

Et ses enfants, que deviennent ils ? Dieu le sait.

Plus j'y songe, mon cher ami, plus j'admire le bon sens dont tu as fait preuve dans le choix de ton état. Et quand je compare ta?^ vie laborieuse, utile, courageuse, à celle d'un si grand nombre de nos jeunes muscadins qui

ne semblent venus au monde que pour se peigner, se parfumer, se toiletter, se dandiner dans les rues...... oh !

je me sens heureux et fier d'avoir un ami tel que toi."

Voyons maintenant dans quelles parties du Bas- Canada ou province de Québec se sont manifestés les principaux efforts de la colonisation depuis le commencement de ce siècle. Les premiers endroits qui attirent notre attention se trouvent situés au sud du fleuve Saint- Laurent, à commencer vis-à-vis Québec, à peu près, allant jusqu'à la ligne qui nous sépare des Etats-Unis et gagnant, au sud-est de Montréal, le lac Champlain, source de la rivière Richelieu. J'en ai vu une description dans Jean Rivard, ce roman canadien que tous les colons devraient lire et méditer. La voici : ^' La partie du Bas-Canada qu'on appelle les Cantons de l'Est et qui s'étend au sud du fleuve Saint- Laurent, depuis la rivière Chaudière jusqu'à la rivière Richelieu, comprenant plus de quatre millions d'acres de terre fertile, est excessivement intéressante, non seulement pour l'économiste, mais aussi pour l'artiste, le poète et le voyageur. Partout la nature s'y montre, sinon aussi sublime, aussi grandiose, du moins presque aussijpittoresque que dans le bas du fleuve et les environs de Québec. Montagnes, collines, vallées, lacs, rivières, tout y semble fait pour charmer les regards. Le touriste qui a parcouru les

bords de la rivière Saint François ne saurait oublier les paysages enchanteurs qui s'offrent de to^us côtés. Les rivières Chaudière, Nicolet,' Bécancour, avec leurs chaînes de lacs, leurs cascades, leurs rives escarpées ; les lacs Memphrémagog, Saint-François, Mégantic, Aylmer, avec leurs îlots verdoyants, présentent à l'œil le même genre de beautés ravissantes.

Ajoutons à cela que le sol y est partout d'une fertilité remarquable, que le ciel y est clair et le climat salabre, que toutes les choses nécessaires à la nourriture de l'homme, poisson, gibier, fruits, s'y trouvent en abondance, et l'on s'étonnera sans doute que cette partie du Canada n'ait pas été peuplée plus tôt."

L'histoire nous raconte comment les choses se sont passées. En 1784, le gouverneur général Haldimand accorda des terres dans les townships de l'Est à des familles de U. E» Loyalists mais il ne fut pas donné suite à ce commencement de colonisation parce que les émigrants qui venaient alors des Etats-Unis étaient en nombre insignifiant. Le successeur du général Haldimand, sir Guy Carleton, qui était devenu lord Dorchester, fit faire des arpentages dans presque tous les cantons et imposa aux townships les noms qu'ils portent encore aujourd'hui. A cette époque les Canadiens-français ne s'avançaient pas dans cette direction vu que le gouver-

nement n'y concédait pas les terres d'après notre système seigneurial.

En 1797-98 le gouverneur Prescott signala au ministre des colonies les actes de favoritisme dont le bureau des terres se rendait coupable en donnant des concessions à des personnes qui n'étaient pas des colons de bonne foi. Ce bureau des terres avait été formé en 1791 et sa plus grande influence se recrutait dans le Conseil Législatif. Il avait pour chef monsieur Osgood que l'on disait être peu scrupuleux. En 1799 Prescott fut rappelé en Angleterre et Osgood se démit de ses charges, ce qui régla leur difficulté mais n'empêcha pas le bureau des terres de continuer ses agissements.

Du temps du gouverneur Craig (1807-9) on ouvrit le chemin Craig qui partait des environs de la Pointe- Lévis pour pénétrer dans les cantons. Il a été constaté que de 1792 à 181 1 trois millions d'acres de terre ont été concédés dans les cantons, à seulement deux cents personnes, parmi lesquelles ils s'en trouvaient, comme sir Robert Shore Milnes, gouverneur-général, qui en avaient 60,000 à lui seul. La plupart de ces terrains restaient en forêt parce que les concessionnaires voulaient les garder en attendant la hausse des prix et les vendre ainsi avec bénéfices. Le général Sherbrooke en 18 16- 18 $t des efforts pour coloniser les cantons et son nom est

resté à un village qui de nos jours est devenu une grande ville. Sir Gordon Drummond qui était adininistrateur de la colonie, en 1 815 se plaignait comme l'avait fait Prescott de l'oligarchie du bureau des terres et il constatait que toute la région de la rivière Saint-François était concédée, mais en grande partie sur le papier seulement, si bien qu'on ne pouvait plus y établir de soldats. En 1818-19 le duc de Richmond étudia sérieusement les cantons d^ l'Est et y donna des terres a beaucoup de vétérans des armées de Wellington. Drummond et Richmond ont laissés leurs noms à des comtés des cantons de l'Est.

Vers 182 1 la population des cantons commençait à prendre de l'importance. C'est alors je crois que l'on ouvrit les deux grandes routes qui vont Tune à partir de Saint- Romuald, près de Québec, et l'autre à partir du port Saint- François, près Nicolet. jusqu'au cœur des cantons.

Les Canadiens- français commencèrent alors à entrer en grand nombre dans ces townships et à s'y établir souvent comme simples squatteurs, si bien que le bureau des terres et les concessionnaires de grands terrains employèrent la force de la loi pour les faire déguerpir. La politique s'empara de la question et la Chambre d'Assemblée, côté de monsieur Papineau, attaqua plus sévèrement que jamais le bureau des terres dans lequel elle se

plaisait à frapper son ancien adversaire le Conseil Législatif. On fit des règlements pour taxer les terres concédées et non occupées. Les squatters des cantons parmi lesquels il y avait un certain nombre d'Anglais, se prononcèrent tous pour le parti Papineau et dès ce moment l'agitation politique n'a plus cessé dans ces nouvelles campagnes. En 1825 on détacha des districts judiciaires de Québec et de Montréal, toute la région qui forme le district de St. François.

* Lord Aylmer, gouverneur général, visita les cantons (1830) et s'appliqua résolûment à les développer. 11 disait qu'il fallait placer un demi million d'émigrés sur les terres du Bas-Canada et qu'alors la province aurait une chance de devenir anglaise, ce que l'on n'avait pas encore pu faire. Le chemin qui aboutit à Saint-Romuald était fréquenté plus que jamais en raison du nombre de colons établis à l'intérieur. Lord Aylmer qui encourageait tous ces mouvements donna son nom à un bateau à vapeur destiné à voyager entre Québec et Saint- Romuald. Les constructeurs du bateau prétendirent l'avoir calculé de telle façon qu'il pouvait naviguer sur l'océan au moyen de la vapeur et sans l'aide de la voile. Un jour on eut occasion de l'envoyer au Bic pour secourir un navire naufragé, et il donaa la preuve de ses capacités maritimes, si bien que l'on s^empressa de construire

à Québec le Royal William dans le dessein formel de traverser Tocéan sans le secours de la voile et en utilisant le vapeur seule, ce qui arriva. Ln 1830 se forma à Londres une compagnie pour la colonisation des cantons de l'Est, elle a contribué pendant de longues années à développer cette région, et c'est de son temps que les Canadiens envahirent définitivement tout ce p^ys. En 1834 35 Tagitation politique était ttcs vive dans cette partie du pays et monsieur Papineau remporta à Stanstead, l'un de ses plus beaux succès. Les colons qui sentaient que la Chambre d'Assemblée était leur rampart contre le Conseil Législatif, le bureau des terres et ses concessionnaires et même contre la compagnie de Londres, se prononçaient dans le sens patriote.

Le calme étant revenu après les évènemente de 1837- 38, et quoiqu'il n'y eût que peu ou point d'organisation dans les affaires de colonisation, nos Canadiens, comme je Fai dit, agissaient par eux-mêmes et pénétraient, en squatters ou autrement, dans le domaine de notre père Adam, que les capitalistes d'Angleterre voulaient conserver pour le plaisir d'y récolter de l'argent. Ce lut un spectacle mémorable que celui de cet envahissement des Bois-Francs " par les Canadiens. Une lutte, mes amis ! Les influences du moment étaient en faveur des émigrants anglais — mais ces émigrants ne pouvaient

tenir contre le climat, l'éloignement des grands centres, le travail de T abattage du bois, le désouchage, et mille autres tracas qui s'imposent dans un défrichement canadien. Ils se dédourageaient bientôt, et vendaient leurs terres à nos gens qui ne reculèrent jamais devant les travaux du pionnier. C'est comme cela que nous avons piqué des pointes vers le, centre des cantons anglais ; c'est comme cela que nous avons découpé en zigzags et de toutes les façons les terres dont on prétendait nous priver. Les Anglais, vous le savez, ne se croient chez eux que lorsqu'ils sont seuls ; du moment où il y a des Canadiens à côté d'eux, leur première pensée est de déguerpir. Ils ont tranquillement abandonné, les uns après les autres et, aujourd'hui, ce qui reste d'eux est un petit groupe, tout petit, sans importance — mais ils ont donné aux localités des Cantons de l'Est des noms qui ne répondent pas du tout à nos souvenirs ni à nos aspirations. Puisque nous sommes à présent les maîtres de ces territoires, il serait à propos de leur imposer des noms canadiens, et voici pourquoi : Le pouvoir avait affecté à certaines personnes, il y a cent ans, la possession des terres des Cantons de l'Est, mais les personnes auxquelles ces terres ont été concédées, ne sont plus en possession et alors pourquoi conserver des souvenirs qui ne disent rien à la population nouvelle.

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population qui ne s'en ira pas, car elle est canadienne. Les Canadiens ne s'en vont pas — ils se maintiennent sur le territoire conquis par eux — et, malheureusement — ils essaiment, lancent des colonies au loin, dans l'espoir de faire mieux et meilleur — mais les hommes de courage restent fermes, dans le Bas- Canada, et travaillent jDour notre avenir, avec patience et tranquillité.

Vous parlerai je des souffrances des colons qui, les premiers, attaquèrent la forêt, dans tel ou tel lieu, pour en faire une paroisse ? De ceux qui, malgré toutes les difficultés et le manque de protection de la loi, se déterminaient à s'établir dans les terres nouvelles ? Le chapitre en serait long — il formerait un volume. Nous avons eu les combats à main armée de l'Ottawa, les incendies du Saguenay, les expropriations des squatters des Cantons de l'Est — et partout les abus des commerçants de bois, les juiveries des marchands de campagne, attachés comme des sangsues aux membres du pauvre colon. Lisez le récit d'une scène douloureuse racontée par Gérin-Lajoie dans Jean Rivard le Défricheur :

**Tous ceux qui parmi nous ont à cœur le bien-être du peuple et la prospérité du pays regardent avec raison la colonisatioa des terres incultes comme le moyen le plus direct et le plus sûr de parvenir à T accomplissement de leurs vœux. Lord Elgin, ce gouverneur dont les

Canadiens conserveront à jamais la mémoire, parce que dans son administration des affaires de la province il ne se contenta pas d'être anglais, mais voulut avant tout être juste, lord Elgîn disait en 1848 que la prospérité et la grandeur future du Canada dépendaient en grande partie des avantages qu'on retirerait des terres vacantes et improductives, et que le meilleur usage qu'on en pût faire était de les couvrir d'une population de colons industrieux, moraux et contents,"

Toutes les voix canadiennes ont fait écho à celle du noble lord, ou plutôt lord Elgin, en énonçant cette opinion, n'était que l'écho de toutes les voix canadiennes, car depuis nombre d'années, les propositions les plus diverses avaient déjà été faites pour atteindre le but en question.

Mais de tous les moyens proposés, le plus simple, le plus facile et en même temps le plus efficace, c'est, on l'a dit mille et mille fois, et il n'y a qu'une opinion sur le sujet, c'est l'ouverture de chemins publics à travers les forêts. Ce qui prouve cela de la manière la plus évidente, c'est que partout où l'on établit de bonnes voies de communication, les routes se bordent aussitôt d'habitations et qu'au bout de quelques mois l'épi doré remplace les arbriseaux naissants et les chênes séculaires. Si ce moyen si rationnel eût été adopté et mis en

pratique, sur une grande échelle, il y a cinquante ans, la face du pays serait entièrement changée ; ces milliers de Canadiens qui ont enrichi de leur travail les Etats limitrophes de l'Union Américaine se seraient établis parmi nous et auraient contribué dans la mesure de leur nombre et de leurs forces, à développer les ressources du pays et en accroître la population.

En étudiant les causes qui ont retardé l'établissement du Bas Canada, et fermé de vastes et fertiles territoires à des légions d'hommes forts et vaillants, on se sent agité malgré soi de sentiments d'mdignation. Mais laissons là le passé ; l'histoire dira tout le mal qu'ont fait à notre population la cupidité insatiable, l'avarice impitoyable des grands et riches spéculateurs, une politique égoïste, injuste et mesquine, et la mauvaise administration, pendant trois quarts de siècle, de cette belle et intéressante colonie. Sans nous laisser aller aujourd'hui à de justes mais inutiles regrets, cherchons à réparer autant que possible les maux du passé, et ne portons nos regards que vers l'avenir.

" Ce serait une bien triste histoire que celle des misères, des accidents, des malheurs du toutes sortes occasionnés par le défaut de chemins dans les cantons en voie d'établissement.

A SQîi retour du yillçige de Lacasseville, Jean Rivard.

trouva toute la population sous le coup d'une émotion extraordinaire. Deux accidents lamentables arrivés à quelques jours d'intervalle avaient jeté comme un voile funèbre sur toute cette partie des cantons de l'Est.

Un jeune missionnaire canadien, plein de zèle et de dévouement, s'étant, dans l'exercice de son saint ministère, aventuré dans la forêt sans guide et sans chemin, avait été surpris par les ténèbres de la nuit, et après de longs et vains efforts pour parvenir aux habitations, s'était vu condamné à périr.

" On l'avait trouvé mort, au milieu d'un marécage,

enfoncé dans la boue jusqu'à la ceinture mort de

froid, de misère, d'épuisement.

Missionnaire infatigable, pasteur adoré de son troupeau dispersé, sa mort inattendue avait jeté la.constertion dans les cœurs et faisait encore verser des larmes.

" Des deux hommes qui l'accompagnaient, l'un était mort à côté de lui, l'autre, perclus de tous ses membres, survivait pour raco iter ce tragique événement.

Mais une autre nouvelle, plus navrante encore, s'il est possible, avait achevé de répandre la terreur dans toutes les chaumières des environs.

" Dans un des cantons avoisinant le canton de Bristol était alié s'établir un pauvre colon canadien, avec sa femme et ses deux enfants dont l'un encore à la niamelle,

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Afin d'avoir un lot plus fertile et plus avantageux, il il s'était enfoncé dans les bois jusqu'à six lieues des habitations, n'ayant de provisions que pour trois semaines. Là, il s'était bâti une cabane et avait commencé des défricliements. Au bout de trois semaines, ayant fait brûler des arbres et recueilli quelques minots de cendres, il avait transporté cette cendre sur ses épaules jusque chez le plus proche marchand dont il avait reçu en échange quelques livres de farine et un demi-minot de pois. Une fois cette maigre pitance épuisé, il avait eu recours au même moyen, accomplissant toutes les trois semaines, le corps ployé sous un lourd fardeau, un trajet de douze lieues, à travers la forêt. Pendant plus de six mois, le courageux colon put subsister ainsi, lui et sa petite famille. Il était pauvre, bien pauvre, mais grâce à son dur travail, les environs de sa cabane commençaient à s'éclaircir, et il goûtait déjà un peu de bonheur en songeant que s'il passait l'hiver sans accident, sa prochaine récolte lui rapporterait assez pour qu'il n'ait plus besoin de recourir au marchand.

" L'infortuné colon ne prévoyait pas l'affreux malheur qui l'attendait.

" Parti un jour de sa cabane, vers la fin de novembre, les épaules chargées de deux minots de cendre, il s'était

rendu comme d'habitude chez le marchand voisin et en avait obtenu la ration accoutumée, après quoi il s'était remis en route pour traverser les six lieues de forêt qui le séparaient de sa demeure. Il se sentait presque joyeux malgré ses fatigues et sa misère. Mais à peine avait-il fait deux lieues, qu'une neige floconneuse se mit à tomber ; l'atmosphère en fut bientôt obscurcie et le ciel et le soleil cachés aux regards ; en moins d'une heure, une épaisse couche blanche avait couven le sol, les arbustes et les branches des grands arbres. Notre voyageur avait encore trois lieues à faire lorsqu'il s'aperçut, à sa grande terreur, qu'il avait perdu sa route. Les ténèbres de la nuit couvrirent bientôt la forêt, et il dut se résigner à coucher en chemin, ce qu'il n'avait jamais fait jusqu'alors. Il songeait aux inquiétudes que devait avoir sa femme et cette pensée le tourmentait plus que le soin de sa propre conservation. Le lendemain matin de bonne heure, il partit, tâchant de s'orienter le mieux possible ; mais après avoir marché tout le jour, il fut tout étonné de se retrousser le soir, au soleil couchant, juste à l'endroit où il s'était arrêté la veille. Cette fois, malgré ses fatigues^ il ne put fermer l'oeil de la nuit. Je n'essaierai pas de dépeindre ses angoisses ; elles se conçoivent mieux qu'elles ne peuvent se décrire. Il marcha encore toute la journée du

lendemain, s'arrêtant de temps en temps pour crier au secours sans presque aucun espoir de se faire entendre. Enfin, disons pour abréger, que ce ne fut que le troisième jour au matin que le malheureux colon aperçut de loin sa petite édaircie et son humble cabane au milieu,

" Son cœur palpita de joie lorsqu'il songea qu'il allait revoir les objets de son affection, sa femme, la compagne de sa misère et de ses travaux, et ses petits enfants auxquels il apportait de quoi manger.

Mais, ô douleur I pitié pour le pauvre colon !...

" Qu'aperçut- il en ouvrant la porte de sa cabane ?

Sa pauvre femme étendue morte î son plus petit

enfant encore dans ses bras, mais n'ayant plus la force de crier... puis l'aîné s'efforçant d'éveiller sa mère et demandant en pleurant un petit morceau de pain 1,

" Il est dans la vie de l'homme des souffrances morales si affreuses, des douleurs tellement déchirantes qu'elles semblent au-dessus des forces humaines et que la plume se refuse à les décrire."

Dans tous nos nouveaux établissements de pareilles scènes ont eu lieu. Le malheur a rendu sacrées et prospères les paroisses canadiennes. Partout où nous allons, nous rencontrons de ces souvenirs qui forment Tauréole de nos établissements même les moins anciens. Il semble que le Canadien ne puisse rien entreprendre

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êans que l'histoire de ces souffrances ne débutte avec aes travaux.

Les mêmes choses se sont vues au Saguenay depuis un demi-siècle. Mais à quoi bon se plaindre ? la Providence veille sur ceux qui souffrent et les aide à sortir d'embarras.

La colonisation du Saguenay et des bords du lac Saint- Jean, ne commença que Tannée 1837, ^^^^^ siècles ronds après la découverte du Canada. Les gens de la Malbaîe furent les premiers à prendre des terres dans cette région nouvelle, mais en petit membre, car la plupart de ceux qui se dirigeaient alors de ce côté s'occupèrent d'abord de couper du bois, de construire des sciéries et de faire descendre à Tadoussac les milliers de cages, cageux, radeaux et trains de bois qui ont été, jusqu'à tout récemment, à peu près le seul commerce de ce territoire. Néanmoins, la route était tracée ; de nouveaux colons arrivaient, de temps en temps pour défricher et s'établir. Ces courageux pionniers eurent à souffrir des tracasseries de la part de personnes qui possédaient encore le privilège de la traite des pelleteries, ce que l'on appelait les Postes du Roi. Ce privilège durait depuis 1658. En 1842, le gouvernement l'accorda de nouveau à la compagnie de la baie d'Hudson, pour une durée de vingt-et-un ans, mais en se réservant le droit

de faire arpenter les terres et de les vendre aux colons. C'était un grand pas de fait, cependant on n'était pas au hout des misères et des embarras. Les MM. Price étaient devenus maîtres du commerce de bois et ils régnaient comme des rois sur tout le Saguenay. Vous d re que ces marchands aimaient à voir les habitants abattre les arbres et fonder des établissements agricoles ce serait mentir, aussi firent-ils tout en leur pouvoir pour décourager nos gens. Les marchands de bois sont ordinairement puissants, ils ont bien des moyens de gêner un pauvre homme isolé dans la forêt et presque sans aide du dehors. Pendant de longues années, le patriotisme de nos défricheurs les porta à endurer avec énergie les maux qui les accablaient. Ils avaient pris possession de leurs terres, ils voulaient y rester, s'y encrer, se fixer à demeure, comme leurs ancêtres avaient fait autr^^fois sur les bords du Saint-Laurent. Partout dans le Canada, Tavant-garde de nos braves défricheurs a eu de semblables combats à soutenir. Mais qu'importent les peines et la fatigue si le succès c >Lironne nos efforts I Ce n'en est que plus satisfaisant, plus beau, plus glorieux.

A combattre sans peine on triomphe sans gloire.

Le colon canadien peut prendre cette devise pour lui : il la mérite.

Les premiers habî|.ants du Sfguenay s'étaient placés

près des moulins, mais bientôt ils empiétèrent les uns les autres sur leurs terres réciproques, faute d'arpentage reconnu. Les récoltes ayant été mauvaises à la Malbaie, depuis quelques années, c'était à qui partii-ait de là pour se chercher de meilleurs endroits, si bien que, dès 1843, il y avait plusieurs centaines de familles au Saguenay qui n'avaient pas de titres de propriété. Faute de moyens, la plupart n'avaient pu acheter ni chevaux, ni vaches, ni bœufs. Alors ils se mirent à travailler dans les chantiers où les MM. Price coupaient du bois. Vous comprenez que cela n'était pas le plus désirable, car l'habitant qui est obligé de quitter son chez lui pour courir après un petit salaire n'avance pas beaucoup sa ferme. Les labourages se faisaient à la pioche ; on manquait de route pour sortir ses produits, sauf en été par la rivière Saguenay. Il vécurent ainsi nombre d'années, arrachant de la misère et ne mangeant pas toujours plein leur ventre." Pauvres gens! n'allons pas les oublier et ceux qui colonisent de nos jours avec bien moins de difficultés doivent souvent penser à eux. C'est pour rappeler leur souvenir honorable que j'en parle ici. Nous sommes tous fils des habitants ; les travaux de nos pères doivent nous tenir à cœur. La nationalité, c'est la chaîne des générations qui se succèdent avec le temps ; si vous touchez à l'un de ses anneaux toute la chaîne vibre en ressentant le coup.

On comprenait alors sî peu dans le public la noble cause de la colonisation que ni le gouvernement ni les particuliers Jie songeaient à lui prêter assistance. Les choses sont bien changées, pour le mieux — mais on ne fait pas encore assez. Le travail des chantiers occupait les hommes du Saguenay tout l'hiver et se prolongeait jusqu'à la descente des billots, qui n'avait lieu qu'à la in de mai où au commencement de juin, quelques fois même plus tard, de sorte qu'ils ne pouvaient labourer et enscMencer leurs terres que lorsque la saison était déjà fort avancée et, naturellement, le grain semé à cette époque de Tannée ne mûrissait pas avant les gelées de la fin d'août et septembre — aussi la récolte était- elle souvent perdue.

Le colon qui s'était endetté envers les marchands pour ses frais de premier établissement, contractait forcément de nouvelles dettes. Les causes qui avaient fait manquer la récolte Tannée précédente, se renouvelaient; le pauvre malheureux, abandonné à lui-même au milieu des bois, tourmenté, mécontent, ne savait que faire ; souvent on tentait de lui enlever la terre arrosée de ses sueurs ; il ne pouvait compter sur la protection des lois — alors il y en avaient que ce martyr décourageait, et ils renonçaient à conserver leurs biens. Il faut dire que, en général, les colons résistèrent à ce misérable état de

choses — et ceux-là ont fondé le Saguenay. C'était alors comme dans les batailles que l'histoire nous raconte : les mort» ne jouissaient pas du triomphe, mais Tarmée était victorieuse. Aujourd'hui, nous faisons tout cela beaucoup mieux et nous ferons bien davantage encore dans un avenir prochain.

Vers 1848 se formèrent trois sociétés de colonisation, presque en même temps : à la Malbaie, à la baie Saint- Paul, à Saint- Ambroise près de Québec. La première choisit ses terres le long de la rivière aux Sables ; la seconde prit le canton Signai sur les bords du lac Saint- Jean, et le fit arpenter en bonne partie ; M. Boucher, curé de Saint- Ambroise, qui représentait la troisième, entreprit seul à Taide de souscriptions recueillies dans sa paroisse et à Québec, de coloniser le canton (Jaron, voisin du précédent.

Une quatrième société se forma, en 1849, ^ Sainte- Anne de la Pocatière, pour envoyer au Saguenay le surplus des colons des comtés de l' Islet et de Kamouraska. Elle donnait la préférence au Saguenay parce que les terres s'y vendaic^nt vingt centins l'acre, au lieu de quarante comme sur le côté sud du fleuve ; parce qu'elles étaient de beaucoup supérieures à celles qui sont situées en arrière des deux comtés en question ; parce qu'une partie des habitants du sud s'y portaient déjà d'eux mêmes.

Ce fut le moment où l'on commença à entendre j)arler du Saguenay par toutes les bouches ; bientôt après, le gouvernement se décidait à favoriser l'entreprise

La question des chemins agitait tous les esprits. En 1847 plusieurs prétendaient qu'il était possible de tracer une route directe de Québec au lac Saint- Jean, mais cela passait pour une chimère. Cette route n'a été ouverte qu'en 1877. Aujourd'hui, un chemm de fer met le lac Saint- Jean à la porte de Québec. Ah ! si les colons de 1840 voyaient cela I

Il serait trop long d'énumérer les arpentages et autres travaux qui ont été accomplis dans la région du Saguenay, depuis quarante ou cinquante ans, pour amener le résultat que nous avons sous les yeux. Les paroisses ont surgi comme par enchantement, les routes se sont faites, des industries se sont répandues partout ; des écoles, un couvent, puis un évêché Font venus compléter cette petite province toute jeune, qui sera grande un jour. C'est un véritable acte patriotique que de faciliter à nos gens l'accès et la possession des belles terres du Saguenay. Qu'on se le dise.

Sa population, à laquelle le recensement de 1881 assignait le chiffre de 32,409 âmes, atteint aujourd'hui, en toute probabilité, celui de 40,000.

Le nombre des cantons délimités et plus ou moins ouverts à U colonisation, dans le bassin du "Lac propre-

ment dit, s'élève à pas moins de trente, dont les plus fertiles, à l'est et à l'ouest du lac, peuvent à bon droit être appelés le " grenier de la province. "

Le lac Saint" Jean, que les sauvages appellent " Pikouagami, " (lac plat) égoutte l'immense vallée qui porte son nom, et est le réservoir de plusieurs grandes rivières. Sa distance de Québec, en ligne droite, est d'environ 140 milles.

Sa plus grande longueur, entre l'embouchure de la Belle-Rivière et celle de la Mistassini, atteint 28 milles, et sa plus grande largeur a été calculée à 25 milles. Un mesurage exact lui donne 365 milles en superficie et une circonférence de 85 milles.

La profondeur d*eau du lac n'est pas considérable, la plus forte moyenne ne dépassant pas 80 pietés. A un seul endroit, vers le centre, on a trouvé 225 pieds.

Il y a tout autour du lac Saint-Jean un vaste système de communications par eau, qui sont naturellement très avantageuses à la colonisation et qui offriront un jour de grandes facilités au commerce de la vallée, quoique les rivières qui composent ce système ne soient navigables, sur une grande partie de leur cours, que pour des embarcations d'un faible tirant d'eau.

Toutes ces rivières égouttent des terrains d'une grande fertilité. Presque partout le sous-sol se compose de, roches calcaires, sur lesquelles reposent de$ çouchesj de

terre glaise (argile) qui ont parfois plusieurs centaines de pieds d'épaisseur. Les dépôts superficiels, mêlés à cette terre glaise, se composent d'alluvions sableuses, d'humus et de détritus végétaux qui forment une terre arable d'une grande richesse, surtout à l'ouest et au nord du lac Comme de raison, il y a des exceptions, des endroits moins fertiles, mais la description que nous venons de donner s'applique d'une manière générale à toute la contrée.

Cette fertilité, du reste, est établie par la nature même des forêts de cette région, forêts dont les essences dominantes sont l'orme, le frêne, le merisier, Térable, l'épi* nette rouge, l'epinette blanche, le pin, le cèdre, la pruche et même le bois blanc.

On a dit, il y a longtemps déjà, que la vallée du lac Saint- Jean deviendrait un jour le grenier de la province de Québec. Le fait est qu'elle peut former à elle seule une province entière, et, dans tous les cas, elle est destinée à devenir avant peu un vaste champ d'approvisionnement pour la capitale, en même temps que celui vers lequel se tourneront les plus actives et les plus sérieuses tentatives de colonisation vers le nord.

La colonisation, se développant sans cesse, tend à enserrer .le lac tout entier. Depuis quelques années déjà elle s'est avancée rapidement vers l'ouest, par les can^

ton- Normandin et Albanel ; la voilà aujourd'hui qui s'étend vers le nord, et les vallées de la Mistassini et de la Péribonca déploieront pour l'homme toute leur fécondité. C'est que la région du lac Saint- Jean possède des avantages exceptionnels de sol et de climat qui la rendent éminemment productive.

Le climat du lac Saint- Jean," disait M. Bouchette, il y a déjà un demi-siècle, " est aussi doux et même plus doux que celui de Montréal. Quand, à Chicoutimi, les oignons, les patates et les choux gelaient, le 23 septembre 1832, ils étaient restés absolument intacts au lac Saint- Jean jusqu'au 12 octobre. On peut cultiver même le melon sur les bords du lac, et les nuits y sont moins froides que dans le reste du pays.''

Citons encore un extrait du rapport de M. Ballantyne, adressé au gouvernement en 1857 :

L'expérience acquise oar sept années d'excursions dans les divers cantons qui composent une partie de ce beau territoire, m'a montré les choses sous un jour trop clair pour ne pas faire connaître toute la vérité. Je dirai donc avec la certitude de n'éprouver aucun démenti, que je ne connais nulle part en cette province un territoire qui, sur une étendue aussi considérable, offre des qualités supérieures, à tous égards, aux terres qui composent une partie des cantons que j'ai arpentés...

" Mais ce n'est pas tout. Le climat vient apporter son contingent de faveurs à l'agriculture. J'ai vu bien des personnes marquer de la surprise, lorsque je leur disais que le climat du lac Saint- Jean peut rivaliser avec celui de Montréal; rien de plus vrai cependant. Une chose importante à remarquer est que les vents du nord-est, si humides et si désagréables sur les bords du Saint- Laurent perdent leur cortège de vapeurs avant d'arriver au lac Saint-Jean, et sont alors ce que sont les vents du sudouest sur les bords du fleuve. Les arbres fruitiers que l'on voit dans le jardin du poste de Métabetchouan, sur les bords du lac, attestent de la douceur du climat. Il suffit de jeter un coup d'oeil sur ces forêts de cèdres d'une grosseur prodigieuse, de pins blancs, de pins rouges, d'épinettes et de merisiers, pour se convaincre de la bonté de ce climat et de la vigueur nourricière du sol."

Le sol est presque inépuisable. A la Pointe-aux-Trembles j'ai vu un champ qui a produit du blé pendant les quinze dernières années, sans application d'aucun engrais ; et le grain que j'ai vu cette année était aussi beau que celui que Ton a récolté dans n'importe quelle autre partie du district. On reste frappé d'étonnement en voyant la richesse du sol ; je crois qu'il n'y en a pas de meilleur en Canada."

On dit que le climat de la région du lac Saint- Jean est

semblable à celui de Montréal ; il n'y a pas de doute qu'il est supérieur à celui de Québec. La chute de neige est certainement moindre. De fait les cultivateurs se plaignent qu'ils n'ont de bons chemins pour les traîneaux que bien tard dans l'hiver.

Cette région est surtout propre à Pélevage'des bestiaux. Le fourrage est tellement riche que le mouton du lac Saint- Jean est déjà renommé pour l'excellente qualité de sa chair, et plusieurs wagons, chargés de ces animaux ainsi que de bêtes à cornes, ont été expédiés cette année sur le marché.

La région traversée par le chemin de fer du lac Saint- Jean est entrée dans une ère de développement extraordinaire, grâce aux communications ouvertes et à l'initiative éclairée de la Compagnie. La ligne principale de Québec à Roberval comprend cent quatre-vingt-dix milles, et l'on est décidé de l'étendre à l'est jusqu'à Chicoutimi et à Saint- Alphonse, c'est-à-dire jusqu'à la tête de la navigation océanique de la rivière Saguenay. Saint- Alphonse est un magnifique havre que les plus gros transatlantiques peuvent atteindre en toute sûreté. Il est question d'y raccorder à la voie ferrée une ligne de vapeurs rapides, ce qui permettrait aux touristes d'aller contempler par terre et par eau les merveilleux paysages du Saguenay.

En 1889, le chemin de fer transportait 79,000 voyageurs, 104,000 tonneaux de fret, 27,000 cordes de bois de chauffage, 25,000,000 de pieds de bois de commerce et 24,000 tonneaux d'autres marchandises.

Les diverses industries qui ahmentent ce trafic et le commerce de bois donnent de l'emploi à près de 3,000 hommes.

Une autre grande ripère qui vient du nord est le Saint- Maurice. Elle arrose un territoire qui formerait une province. Malheureusement, on ne peut entrer dans ce cours d'eau par son embouchure, parcequc les quinze premières lieues sont semées de rapides, cascades et chutes d'eau terribles. C'est beau mais ce n'est pas commode. Rendu aux Piles, la rivière, si vous la remontez à partir de là, reçoit plusieurs belles rivières qui traversent des terres fertiles. Figurez-vous un arbre couché à terre dont les branches s'étendent à droite et à gauche sur le sol : c'est le Saint- Maurice. II étend ses rameaux jusqu'aux terres du lac Saint- Jean à l'Est et jusqu'à celles de l'Ottawa à l'Ouest. Un jour on y entrera pour tout de bon... en chemins de fer, car il n'est pas accessible autrement. C'est un beau pays encore peu, très peu peuplé, parceque la porte en eèt fermée, mais " la bête à feu " comme on dit, nous y transportera et un jour, vers 1^20, on verra dans Iç?

admirables vallées de cette région des centaines de mille de Canadiens sans peur et sans reproche, envoyant le produit de leurs termes aux quatre coins du monde avee la renommée du Saint-Maurice I

Je voulais vous parler de la vallée de l'Ottawa, fréquentée depuis 1613 par les Canadiens, mais où la colonisation s'est faite seulement dans notre siècle. Les débuts ont été faciles à nos gens parceque cette belle rivière est très ouverte et se trouve aux portes de Montréal. C'est bien différent du Saguenay et du Saint-Maurice. Aussi nous pourrions écrire tout un volume sur rOttawa, mais puisque la colonisation de notre temps nous occupe avant tout, ne parlons que de cela.

Il m'est impossible de commencer autrement que par le nom d'un homme, un prêtre qui a tellement mêlé son souvenir à l'histoire de cette région que Ton ne peut les séparer. Je veux parler de Monsignor Labelle, décédé prématurément l'année dernière. Il n'y a pas un Canadien qui ne sache ce qu'il était. Ceux qui l'ont connu l'adorent, selon la manière ordinaire de s'exprimer, et ceux qui ne l'ont pas connu personnellement le révèrent. C'est tout dire.

Depuis 1868 jusqu'à sa mort en 1890, M, le curé Labelle a eu la charge de la paroisse de Saint- Jérôme et i} en à augmenté la population dans la proportion de i

à 3, par des entreprises de toutes sortes, mais toujours en rapport avec la colonisation, car les grandes idées ne marchent pas sans entraîner beaucoup de choses après elles. Saint- Jérôme n'est plus l'humble village d'il y a vingt ans ; c'est l'une des localités les plus florissantes de la province ; on la regarde déjà comme la capitale de la région du nord de Montréal.

Je trouve dans les Annales Térésiennes le portrait suivant du curé Labelle : Ainsi Monsieur le curé de Saint- Jérôme a décidé, un jour, qu'un chemin de fer ferait bien entre son village et Montréal. La pensée, c'ent l'action ; il s'est mis à l'œuvre, il a remué ciel et terre, il a dépensé, il s'est dépensé ; il a écrit, parlé, a travaillé : et Saint- Jérôme, ville depuis l'an de grâce i88i, est aux portes de la métropole. L'inactivité tuerait le curé de Saint Jérôme ; aussitôt une nouvelle idée s'empara fortement de lui.

" Dans Saint-Jérôme, coquettement assis au pied des Laurentides, en face de cette bruyante rivière du Nord qui arrive des montagnes, M. Labelle avait bien des fois laissé courir sa pensée et son imagination vers ces forêts qui s'étendent , par-delà les montagnes et vallées jusqu'à la hauteur des terres. Il avait entrevu les richesses de ce sol. Un jour il voulut s'assurer si la realité n'approchait pomt de ses prévisions. Il fut émerveillé. — D'un

âutre côté, il voyait le pays dévoré du mal de Témigration ; la race canadienne se laissait environner, presser par les autres nationalités ; surtout il déplorait comme un danger et un malheur ^agglomération des gens de la campagne dans les villes. Le remède, Tunique remède à ces maux était la colonisation. Cette œuvre éminem-. ment patriotique et religieuse a été depuis un demi-siècle, la préoccupation de tout Canadien ayant à cœur les intérêts de son pays, et les hommes zélés n'ont céssé de travailler à refouler les populations vers les terres nouvelles des Cantons de TEst, du Saguenay, du Saint- Maurice. M. Labelle a taillé un royaume immense dans la vallée de l'Ottawa, et il a décrété dans son intérieur qu'il le peuplerait. Dès lors, la colonisation de la Rivière Rouge, la vallée de l'Ottawa, se sont identifiées avec lui. Les facultés de son âme, les forces de son corps, sa position, son influence, sont au service de cette idée. Il ne pense qu'à sa colonisation, il n'aime que cette œuvre, elle l'absorbe, le tourmente, le dévore. Il en parle à propos de tout, comme il parle de tout à propos d'elle. Vingt fois vous changez le sujet de la conversation, vingt fois il la ramène au point de départ. Vous discutez une question avec lui, soudain il s'arrête, ne répond plus ; Tœil est fixé dans un des angles de Tappartement, la main gesticule, le pied remue ; soyez

tranquille, il a pris le chemin du Nord, il ne tardera pas à débarquer au lac Nominingue, il finira tout haut sa pensée par d^s paroles comme celle-ci : Quelle belle langue de terre qui s'avance dans le lac I " Cherchez où vous êtes rendu ! Ou encore, il s'arrêtera à mi-chemin et fera une colère contre un député, ou un ministre trop lent à servir son pays, surtout à ouvrir des chemins. C'est vous qui recevrez Porage aujourd'hui, demain il rejoindra son homme et il aura son tour.

Bon gré, mal gré, il faut que vous écoutiez la voix du - curé de St-Jérôme. Il vous parle avec tant de conviction qu'il vous convaincra. Prêtez l'oreille, il vous dira que le peuple canadien est essentiellement agricole, que notre pays est, par la force des choses, voué à l'agriculture, qu'on ne peut changer ce que la nature a fait, violenter Tordre de la Providence. En conséquence, ce qu'il faut au Canadien ce sont des terres. Par la vigueur de leur tempérament, par leur éducation, par leur habitude de la vie des champs, ils sont éminemment propres à coloniser. Servons-nous donc de ces avantages, utihsons ces qualités qui sont notre partage, et nous formerons une population heureuse et iorte. La vie du cultivateur est si belle ! Il est tranquille, il sait qu'il aura toujours du pain pour lui et sa famille : la terre est un fonds inépuisable, pourvu qu'il sache l'entretenir et se

servir de ses bras. Il est indépendant, il ne doit qu'à lui-même sa subsistance, il ne l'attend pas d'autrui. Obligé de travailler à la sueur de son front, il n'a pas le temps ni l'occasion de chercher ces plaisirs qui ruinent la santé, amollissent les constitutions, tandis qu'un exercice rude et continu forme ces natures mâles et rigoureuses qui assurent la force et la prépondérance aux peuples adonnés aux travaux des champs ; de là l'axiome: C'est aux peuples du Nord qu'appartient l'avenir." La vie du colon, de l'agriculteur prépare les familles fortes, les nations morales et religieuses. Lorsqu'il a confié ses semences à la terre, le cultivateur ne doit plus compter que sur le secours du ciel ; il lui faut des saisons favorables, des temps, des pluies, des soleils propices, autant de secours qui ne viennent que d'en haut. Alors ses pensées se portent aussitôt vers l'Auteur de toute chose^ sa prière monte vers le Seigneur et il s'efforce, par la fuite des vices et la pratique des vertus, de se rendre la Divinité favorable. Travaillant au sein d'une nature remplie de mystères et de merveilles qui chante sur tous les tons et dans toutes les gammes les perfections de Dieu, l'homme des champs sènt le besoin de s'unir à ce concert universel, pour célébrer son Dieu et son Maître. La religion est pour lui une nécessité, une espérance, une consolation. Dans cette

classe de la société nous trouvons des âmes à la foi et à la chanté robustes : or nous le savons, les nations religieuses seules nourrissent en elles mêmes le germe des grands et immortels avenirs. Les peuples agricoles, dont la vie et le bonheur sont attachés au sol, fournissent les vrais patriotes. En première ligne ils veulent la paix, l'ordre. Tout bouleversement politique devant leur nuire, ils tiennent à ce qui fait la force d'un pays, la conservation des bonnes lois et des institutions. Ils aiment cette terre arrosée de leurs sueurs, et ne sont plus portés à la vie de voyages et d'aventures. Donc faisons des colons, encourageons l'agriculture, montronsen la beauté et la force et Fémigration cessera.

A un autre point de vue, l'influence politiaue appartient aux propriétés. C'est un principe admis et compris par tout le monde. De là le mot d'ordre : Emparons-nous du sol." Comme Canadiens Français nous ne pourrons, du moins pour un temps, faire sentir fortement notre influence que dans la province de Québec. Elle nous appartient par tous les droits. Ce sont nos pè^-es qui Tont établie, l'ont fait grandir. C'est ici que se trouvent concentréi nos souvenirs glorieux, comme nos souvenirs d'infortune A nous de la conserver. M. Labelie est convaincu, et quand on l'écoute, on partage vite son opinion, que la vallée

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d'Ottawa est appelée, comme celle du Saint-Laurent, à être un noyau de la population canadienne. Maîtres de cette partie du pays aussi vaste qu'un empire, il veut que là nous fondions une province aussi grande, aussi riche que celle de Québec, à elle en tout semblable, par les idées, les sentiments, la langue, les mœurs et la religion : une sœur plus jeune, mais sincèrement attachée à son aînée, prête en toute occasion à lui prêter son appui."

Ces lignes sont de toute vérité. Maintenant lisez ce que monsieur G. A. Nantel, député au parlement de Québec, écrivait en 1885 :

" De longues années durant, on parla de doter le nord du Saint- Laurent d'une voie ferrée qui répandrait partout le bien-être et la prospérité. Dès l'année 1854, on constituait une compagnie chargée de travailler daqs ce sens ; mais le succès, après bien des tentatives infructueuses, était encore, en 1869 resté problématique. C'est alors que le curé Labelle, avec cette force de conviction, avec cette foi dans l'avenir qui est le premier gage du succès, mit l'épaule à la roue. Il sut d'abord grandir la question aux yeux de toute la nation ; il sut en faire voir l'importance, la nécessité absolue au point de vue général. Il organisa un système de propagande dévouée et incessante, par toutes les parties de la Puis-

sance ; puis il se créa de chaudes sympathies un peu partout et mit à sa disposition toutes les influences les plus diverses et souvent les plus contraires, qu^il put rencontrer ; il concentra sur le même point tous les intérêts, toutes les forces les plus variées, et quand il se sentit assez fort pour donner le dernier coup et terminer la lutte de haute main, on vit les adversaires — spectacle rare et étonnant I — désarmés et confus, se présenter à lui pour l'aider à faire réussir sa vaste entreprise. Quel succès I Comme le souvenir en est resté vivace dans le cœur de tous ceux qui ont vu le curé Labelle à l'œuvre, dans cette lutte pacifique, pour le progrès et l'avancement de notre province 1

Une fois le chemin comm.encé, des obstacles nouveaux et imprévus surgirent de diverses sources k la fois et il est difficile de se faire une idée de ce qu'il a fallu d'énergie, de constance et de diplomatie, pour concilier tous les intérêts et assurer la réussite définitive du plan arrêté.

Enfin, au prix de bien lourds sacrifices que Ton aurait évités en suivant les conseils du curé Labelle, nous avons pu voir se terminer notre chemin de fer national, qui a eu trois résultats principaux, d|^«une importance énorme pour l'avenir des provinces françaises du Dominion.

" lo La rive nord du Saint-Laurent a pris de suite la position qu'elle doit occuper chez nous, et s" est trouvée d'avance mise en état d'obtenir sa juste part des immenses richesses que le tra&c de notre Far- West et de l'Asie orientale ne manquera pas d'apporter à la confédération canadienne.

2» Le chemin de fer a certainement doublé la valeur foncière de la rive nord du Saint- Laurent, où sont groupés les plus forts intérêts, pour l'avenir, de la race française au Canada.

3o Enfin la construction du Grand- Tronc du nord a rendu possible et rémunératrice la création de plusieurs embranchements de chemins de fer qui sont nécessairement appelés à développer l'intérieur de notre pays, c'est-à-dire les vallées du lac Saint-Jean, du St- Maurice et de rOutaouais, où il peut se créer trois provinces nouvelles, plus étendues et aussi riches que la partie rurale actuellement habitée de la province de Québec.

Et, localisant quelque peu les résultats obtenus par la construction de ce chemin de fer, nous pouvons dire que le mouvement colonisateur des cantons du nord a pris un essor considérable, surtout depuis la mise en exploitation de l'embranchement de St Jérôme. Auparavant, on était déjà si éloigné des grands marchés qu'on n'osait guère s'aventurer plus loin dans la forêt, et la colonisation restait stationnaire.

Ayant un chemin de fer jusqu'à Saint- Jérôme, on se trouva de dix lieues plus près de Montréal, et il fut relativement facile de pousser les colons sur de nouvelles terres.

" C'est avant tout, au nom de la colonisation des cantons du nord que le curé Labelle avait demandé la construction du chemin de fer et qu'il l'avait obtenue. Il s'était porté garant, pour ainsi dire, des progrès de cette grande oeuvre, et il tint à dégager sa promesse.

Aussi que vit on, depuis 1876 surtout ? Un spectacle inouï, peut-être, dans les annales de notre histoire. Audelà de vingt paroisses ont été fondées sur les bords de la rivière Rouge et dans les environs de la Mattawin et une quinzaine d'autres paroisses sont en voie de formation. D'étape en étape, on se rendit d'abord à vingt-quatre lieues de St Jérôme, à la Chûte-aux Iroquois puis au Nominingue, et enfin l'année dernière on enjamba jusqu'à la Kiamika, qui est devenue un centre d'attraction puissant pour le trop- plein des beaux comtés du Sud qui ont nom Beauharnois, Laprairie et Chambly. Ce fut là le couronnement de l'œuvre du curé Labelle, ce qui en assure le succès complet, indiscutable, car, aujourd'hui, le mouvement s'est étendu à toute la province, où il a poussé racine profonde et vigoureuse ; il s'est popularisé dans nos grandes villes et a atteint

jusqu'à nos centres de population canadienne résidant aux Etats-Unis. Il n'est pas jusqu'en Europe où l'on s'en occupe sérieusement et d'où nous sont venus déjà plusieurs colons d'une haute valeur morale et d'un appoint pécuniaire précieux. C'est donc aujourd'hui une œuvre nationale, que protège notre dévoué clergé, l'épiscopat en tête ; c'est donc un mouvement général vers la forêt, qui devra soulager nos villes d'un surplus embarrassant et même nuisible de notre population ouvrière ; c'est donc une preuve nouvelle de notre vitalité, de notre force d'expansion, qui nous promet les plus belles espérances en l'avenir et qui nous donne l'assurance que nous resterons les possesseurs de ce vaste pays légué par nos ancêtres aux héritiers légitimes de leur sang, et aussi, espérons-le, pour toujours, de leurs vertus sociales et domestiques.

Après avoir esquissé ainsi, succintement, deux des principales œuvres du curé Labelle, j'aurais à faire connaître le rôle dominant qu'il a joué parmi nous, dans des sphères si diverses et si variées, qu'il est difficile de croire qu'un homme ait pu aussi facilement appliquer son esprit et son activité à autant de choses différentes à la fois. Législation forestière, chemins de fer, industrie, agriculture, mines, géologie, sciences abstraites, théologie, philosophie, histoire, littérature, tout cela est

familier au curé Labelle et il peut vous en entretenir avec une volubilité et une propriété d'expressions qui étonne parfois les spécialistes eux-mêmes.

" Et puis à combien d'événements de la plus haute gravité son nom n'a-t-il pas été mêlé I Mais laissons à l'histoire ce qu'il serait prématuré de faire connaître aujourd'hui de cette existence remarquable.

" Le chemin de Saint- Jérôme était de trop petites dimensions pour occuper tout entière la fiévreuse activité du curé Labelle : il lui fallut le chemin du Nord, puis le Pacifique, au succès duquel il travailla si efficacement. Les cantons du Nord, les bords de la Rouge, du Nominingue sont aussi trop étroits : il faut qu'il se rende jusqu'à la Gatineau, jusqu'au lac Témiscaming ; car c'est là qu'il veut s'arrêter, les limites de la province n'allant pas plus loin. De là, le chemin de fer qui partirait de St Jérôme, irait se souder au Pacifique luimême en traversant tout le nord de l'Outaouais et de ses affluents. Quel projet plus propre à assurer l'avenir de notre race !

Mais tout cela n'est pas encore suffisant pour le curé Labelle ; il lui faut un champ plus vaste, qu'il ne peut trouver que dans les immenses territoires du Nord- Ouest Canadien. Après avoir travaillé si fortement au succès du Pacifique il se croit tenu de remplir les

solitudes que ce chemin traverse et qu'il livre aux travaux du colon. Son pays lui demande cette tâche herculéenne et il va se rendre aux désirs de son pays../'

La rivière Ottawa, depuis Montréal jusqu'à la ville d'Ottawa, distance de quarante lieues, est aujourd'hui bordée de paroisses dont la plupart sont canadiennes et presque toutes catholiques puisqu'elles renferment un grand nombre de familles Irlandaises professant notre foi religieuse. Je ne vous invite pas à trop vous arrêter sur les terres prises et occupées au bord de la rivière, mais dans les profondeurs, il y a de la place pour tout un peuple et de bonnes voies de communication à travers un sol adirirable pour la culture.

C'est à partir de la ville d'Ottawa, en remontant la rivière, qu'il faut maintenant jeter les yeux.

Les terres du Tcmiskammg n'étaient connues que des seuls chasseurs jusqu'à 1840. La compagnie delà baie d'Hudson avait bâti, sur les bords du lac, il y a un peu plus de cent ans aujourd'hui, un fort qui existe mais qui, pas plus qu'autrefois, ne contribue à la colonisation. Bytown, ou la ville d'Ottawa à présent, n'était âgée que de quatorze ou quinze ans lorsque, en 1843, Révérends Pères Oblats de Marie Immaculée fondèrent une mission à cent Heues plus loin, au lac Témiskammg, pour cvangéliser les sauvages. Cette mission devait un jour

attirer les regards des Canadiens désireux de se rendre au nord à la recherche de bonnes terres neuves. Les bonnes terres ne manquent pas au dessus de la ville d'Ottawa et autour du lac Téiuiskaming, aussi, malgré les difficultés de la route, vit-on plusieurs familles aller se grouper autour du clocher des Pères Oblats et y commencer des défrichements. Les Pères mettaient tous leurs soins à développer leur mission. Un orphelinat confié aux Sœurs Grises d'Ottawa y fut installé de bonne heure. Parmi les Canadiens qui, les premiers, s'établirent sur les bords du lac, on cite MM. Miron, Lalonde, Polsen, Lafricain, Piché, Bonin, Caya et autres, tous très satisfaits de leur entreprise, et des Ecossais : MM, Simpson, Basile, Connor, et même quelques Algonquins qui ont mis de grandes étendues de terre en culture et vendent leurs produits aux marchands de bois.

La première société de colonisation fut organisée en 1884, sous le patronage de Nos Seigneurs les évêques d'Ottawa et de Pontiac ; elle a donné un élan immense à la petite colonie ; des bateaux à vapeur, des routes, des chemins de fer, de^ moulins, etc., ont été construits par ses soins ou par son influence ; les gouvernements d'Ottawa et de Québec lui ont prêté main-forte. Cette œuvre si nationale prospère aujourd'hui à vue d'œil

Le Révérend Père Paradis, O. M. I., qui, depuis huit ans vit dans ces régions, étudiant et promouvant la colonisation, dit que " le sol est d'une richesse sans égale dans toute la vallée de POltawa. Terre grise, noire et jaune : pas une seule pierre sur des étendues de vingt à trente mille carrés. D'autres espaces, de mêmes dimensions, consistent en prairies dénuées de bois et faciles à égoutter, ou bien encore de vastes brûlés où les arbres sont déracinés et jetés à la renverse. Chose remarquable, en très peu d'endroits la terre paraît avoir souffert des ardeurs de l'incendie : Thumus ou terre végétale qui forme le sol fertile y est parfaitement intact d'une profondeur dépassant partout six pouces ; cette riche couche de terre noire repose toujours sur une terre grise, profonde, très friable et douée elle-même d'une grande fertilité. Le fait est que la terre y est de première qualité, arrosée çà et là par de jolis ruisseaux, et exposée en pente douce au soleil du midi.''

— Y a-t-il un prêtre ? une église ?

Telle est la première question de4' habitant auquel on parle des régions nouvelles. A Témiscaming, nos gens ne sont pas privés des secours de notre sainte religion ; sur la rive sud du lac, en face du fort de la compagnie de la baie d'Hudson, s'élève une église plus que magnifique pour le pays. L'intérieur en est peint avec

goût ; on y entend les accords de l'orgue comme dans les églises des villes. La communauté des Pères Oblats ne se contente pas de desservir les missions sauvages ; elle travaille de tout cœur à la prospérité de la paroisse canadienne, aussi chacun de nous se retrouve chez lui en arrivant au lac. D'ailleurs, il y a déjà des chapelles construites dans les endroits un peu éloignés du centre et où Ton projette d'ériger de suite deux ou trois églises et d'y placer des curés.

Pour le Canadien qui songe à k distance qu'il y a entre le fleuve Saint- Laurent et Témiscaming, c'est un trajet effrayant, mais pour celui qui s'avise de prendre le chemin de fer, au lieu d'aller en canot d'écorce, c'est une courte promenade — et rendu au lac, on est au milieu d'une paroisse de chez nous. Voilà bien ce que l'on n'aurait pas cru, il y a cinquante ans, et cependant cela existe. Profitons- en.

Tout ce chapitre, vous le voyez, lecteurs, est écrit après avoir consulté mes amis, le père Bertrand et les autres. Certes, je ne voudrais pas avoir l'air d'un homme qui émet des avis et qui parle de ce qu'il ne connaît pas. J'ai dit ce que nos conversations comportaient durant l'hiver que j'ai passé dans la paroisse Saint-Anselme.

L'hiver étant fini, je retournai en ville et mon premier

soia fut de mettre mon manuscrit au propre, comme disent les imprimeurs. L'un de mes amis me conseilla alors de continuer mes explications.

— Quelles explications ? lui dis-je.

— Mais ! tout ce que tu voudras, sur Thistoire du pays,

— L'histoire du pays, est plus vaste que vous ne pensez. Bornons-nous à la colonisation : c'est le grand point.

Réflexions faites, je trouvai que je pouvais encore parler du sujet qui nous occupe. Ce sera pour un prochain chapitre.

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