‹ Causons du pays et de la colonisationChapitre 15 sur 16 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Les anciens missionnaires.

Vers le mois de juin, je reçus une lettre du père Bertrand. Il avait appris que je devais faire un livre de nos conversation^ de l'hiver précédent et il m'invitait à y parler d'une foule de traits historiques dont sa mémoire lui fournissait facilement la substance. Je lui répondis que mon humble mesure ne pouvait embrasser tant de choses, mais que, selon son désir, je ferais un chapitre sur les missionnaires, ces héros de notre ancienne histoire.

Voici donc quelques lignes sur ce sujet si beau, si grand, mais que ma faiBlesse comme écrivain ne pourra jamais rendre convenablement.

D'abord, j'en appelle aux lecteurs de journaux. Ne voyent-ils pas tous les jours ce que l'on nous raconte des cruautés des peuplades féroces que les missionnaires cherchent à évangéliser en Afrique, en Océanie, en Australie et ailleurs, de nos jours mêmes ? Le Canada

a vu plus que tout cela ensemble. Pendant un siècle notre pays a été le théâtre des plus abominables forfaits ; c'est à tel point que les historiens mentionnent toujours en premier lieu notre pays lorsqu'ils parlent des horreurs que les sauvages ont commises contre ceux qui leur apportaient la civilisation.

La race française, loin d'être conquérante, ne s'avançait vers les peuples du Nouveau- Monde que pour lier des relations amicales avec eux. Elle a été reçu par les armes et les supplices. Ses pionniers, ses missionnaires, ses premiers agents, ne rencontrèrent que le feu et des tourments horribles. Rien de ce qui est grand n'est étranger aux Français. Or, conquérir les nations assises à l'ombre de la mort semblait, et avec raison, être un devoir pour nos ancêtres, fallut-il y mettre le prix du sang.

Ce fut comme dans les batailles rangées entre des troupes considérables et déterminées à vaincre de chaque côté. Un tiers des combattants devait périr. On le savait à l'avance, on ne se battit pas moins avec résolution. Le résultat fit pencher la balance en faveur du christianisme. Une centaine de prêtres avaient semé leurs tombes sur les territoires finalement conquis. Oh ! étudiez notre histoire, voyez comme elle est belle et soyez fiers d'être les fils des anciens Canadiens.

Si vous avez une carte sous les yeux, voyez la baie d'Hudson, le Maine, les grands lacs, la Louisiane, le nord- ouest du Canada, et dites-moi si jamais un peuple^ un petit peuple a dominé tant de pays, a fait sentir son influence sur tant de nations, a promené son nom et son drapeau à travers de si vastes espaces ! Cela ne s'est pas vu dans l'histoire universelle. Nous seuls avons conçu et exécutés de pareils plans. Mais, sans les missionnaires, qui préparaient l'esprit des sauvages, serionsnous parvenus à dompter ces superbes nations, si ombrageuses, si peu en état de recevoir les lumières que l'Europe chrétienne leur apportaient ? Non ! Il a fallu la robe noire pour commencer le travail — et l'apôtre a versé son sang à l'appui de sa cause. Cette cause était la nôtre.

Savez- vous comment combattaient les anciens Suisses ? Ils se formaient en triangle, La pointe de cette masse, composée des meilleurs hommes de l'armée, entrait, comme un coin, dans les phalanges ennemies. Ces hommes d'élite trouaient les bataillons qu'on leur opposait. Une fois l'ouverture faite, le corps tout entier y passait. Eh bien ! c'est ainsi que les missionnaires entraient chez les nations sauvages : écartelant les résistances, tombant eux-mêmes sur le champ de bataille, mais dirigeant toujours ce terrible triangle des forces françaises qui pénétraient dans l'inconnu.

Sous la dictée des missionnaires, les Canadiens ont inculqué des principes de morale aux populations indigènes, au lieu de les initier aux vices et aux pratiques fautives de notre monde parfois si peu civilisé.

Ces Canadiens avaient été formés par les missionnaires.

Qui a pénétré le premier dans le lac Supérieur ? Chouard des Groseillers, un engagé des Jésuites. Qui a visité avant tous les autres le nord du lac Huron ? Gilles Bacon, un engagé des Jésuites. Qui a reconnu le Mississipi ? le Père Marquette, un Jésuite. Qui nous a fait connaître la région du Détroit ? les Sulpiciens. Celui qui le premier est allé comme prêtre dans le Nord-Ouest est le Père Arneau, mais les Pères Allouez et Ménard connaissaient depuis longtemps le pays des Sioux. Au nord, vers la baie d'Hudson, à Test dans le Maine, nos missionnaires ont partout dévancé les hommes du commerce et les autres explorateurs. Ils ont tout vu avant nous. C'est sur leurs traces que nous avons marché. Rivières, montagnes, vallées, mines, forêts, ils ont parlé de tout cela avant que nous n'ayions songé à comprendre le pays que nous avions découvert.

Et dans toutes leurs courses, ils entraînaient des Canadiens qui se formaient aux grandes entreprises, si bien que, par la suite, on vit plusieurs de ceux-ci jouer

un rôle marquant sous les ordres de chefs que la colonie leur imposait pour aller dans les contrées lointaines répandre le nom de la France et les bienfaits de la civilisation.

Et quels exemples de vertu ils ont donnés à nos pères 1 La résignation aux décrets de la Providence, le mépris du luxe, la modération en toute chose, surtout en ce qui regarde l'usage des boissons éftivrantes, Tesprit de justice et de confraternité qui distingue encore notre peuple, Dieu merci ! quoique Ton ait semé des mauvaises graines parmi tious dans ces derniers temps. La religion, douce consolatrice de ceux qui travaillent parce qu'ils n'ont pas une fortune assurée, a été enseignée pratiquement aux anciens Canadiens par les missionnaires. Ces prêtres dévoués ont suivi pas à pas notre population, soit dans nos paroisses soit dans les voyages lointains et, toujours, ils ont été les bons génies qui inspiraient le désir de vivre honnêtement et de faire une vie digne du chrétien, une vie qui permet d'envisager la mort sans crainte. Ne pensez- vous pas que la bravoure des miliciens de notre pays, tant vantée, et à juste titre, provenait de ce calme de Tâme qui résulte des enseignements évangéliques.

Il n'y a pas de doute à cela. Pour avoir déployé des qualités qui étonnent tous les écrivains, nos pères

devaient puiser leur éducation de famille à une source forte et pure — et où la trouverez- vous si ce n'est dans Pexemple du clergé, si intimement mêlé à tout ce qui nous concernait ?

On vous a souvent parlé des martyrs qui figurent dans notre histoire. Ne croyez-vous pas que ces hommes extraordinaires exerçaient par leur mort tragique et courageuse, une influence considérable sur le tempérament des Canadiens ? Là-dessus encore, je n'ai pas de doute. Est-ce que les officiers militaires qui bravent le fer et le feu et qui meurent sans broncher sous les coups de l'ennemi, ne forment pas les meilleurs soldats, et si une . armée a plus de valeur qu'une autre n'est-ce pas à cause de la conduite des chefs ? Il n'y a pas à contester cela ! Nos missionnaires ont à la fois créé des citoyens respectables et des défenseurs intrépides pour notre pays. Dismoi qui tu fréquences, je te dirai qui tu es. Eh bien ! nous avons fréquenté la plus parfaite société et nos actes le prouvent.

J'ai toujours du plaisir à m'arrêter sur cette question : d'où vient que les Canadiens sont un peuple de gentilshommes? d'après l'expression d'Andrew Stuart. Cela s'explique : ils ont d'abord été choisis parmi la crème des Français, puis ils ont eu pour guide des hommes de talents, d'honneur et de sacrifice.

— Hi —

Est-ce de cette façon que vous expliquez la chose ? Je serais curieux de savoir si vous pouvez l'expliquer autrement !

Parfaits ! oh non ! nous ne sommes pas parfaits ; quand le Canadien s'examine, il se trouve de gros défauts, mais lorsqu'il se compare aux autres peuples, il est fier de lui. Et il a raison le Canadien !

Au moment de terminer ce petit livre, il me tombe sous la main une brochure de M. F. G. Baillairgé qui donne la liste des ecclésiastiques martyrisés en Canada, Faute d'espace pour la reproduire en entier, je vais Tanalyser, car jamais une liste aussi complète n'a été mise devant le pubhc.

1625. Le Père Nicolas Viel, rècoUet fut précipité par son guide sauvage, dans les rapides nommés depuis Sautau Récollet," au nord de Tîle de Montréal. Son corps reçut la sépulture ecclésiastique, à Québec, le 25 juin 1625. Le guide sauvage s'était emparé de tout ce que possédait le missionnaire : calice, ornements sacerdotaux, manuscrits, etc.

1644. Le Père François-Joseph Bressani, jésuite, est enlevé, sur le lac Saint-Pierre, par les Iroquois qui le conduisent au canton des Agniers et le vendent aux Hollandais d'Albany qui commerçaient dans le voisinage. Tout le long de la route, qui dura dix-huit jours,

on fit souffrir mille cruauté au Père, lui arrachant les ongles, le brûlant avec des tisons ardents, etc.

1646. Le Père Anne de Nouë, jésuite, périt de froid dans la neige, en allant des Trois- Rivière s au fort Richelieu (Sorel) desservir la petite garnison du poste. Son corps fut retrouvé à genoux, les yeux grands ouverts et regardant le ciel, dans un endroit situé un peu plus haut que Sorel. Le pauvre missionnaire s'était égaré en chemin.

1646. Le Père Isaac Jocgues, jésuite, fut tué à coups de hache en entrant dans une cabane, chez les Iroquois, où il était captif pour la seconde fois, en quatre ans. Il avait été torturé de toutes manières. La vie de cet apôtre est vraiment admirable et on peut ajouter effrayante à lire.

1648. Le Père Antoine Daniel, jésuite, venait de terminer sa messe, dans un village du pays des Hurons, lorsqu'une armée iroquoise parut tout- à-coup et commença l'attaque. Le Père fut criblé de flèches et finalement abattu par une balle d'arquebuse. Son cadavre fut jeté dans Téglise en flammes. Le village fut brûlé, les vieillards et les infirmes massacrés et sept cents personnes amenées prisonnières.

1649. Le Père Charles Garnier, jésuite, fut percé de deux balles dont il mourut, au village du Petun, sur les

bords du lac Huron, lorsque les Iroquois brûlèrent ce poste après T avoir pris d'assaut. Le Père Léonard Carreau découvrit le corps du martyr et lui donna la sépulture.

1649. ^ère Noël Chabanel, jésuite, étant en route avec des Hurons qui abandonnaient leur pays pour échapper aux Iroquois. fut abordé par un Huron apostat qui lui attribuait les malheurs de sa nation, le tua d'un coup de massue et jeta son cadavre dans une rivière qui se décharge au nord du lac Huron.

1649. Au pays des Hurons, le Père Gabriel Lalemant, jésuite, tomba aux mains des Iroquois qui ravageaient les bourgades et souffrit tous les tourments inventés par ces barbares. On a admiré sa constance inébranlable dans ce moment terrible.

1649. Le Père Jean de Brébeuf, jésuite, était à la baie Géorgienne, à environ une lieue du Père Gabriel Lalemant, lorsque les bandes iroquoises envahirent cette partie du Haut-Canada. Il fut pris et attaché au poteau. Les Iroquois, au nombre de mille, mirent tout à feu et à sang. Le Père de Brébeuf fut martyrisé par le couteau, le fer rougi au feu, et par l'eau bouillante. On lui enleva la chevelure, on lui arracha les ongles, on lui coupa les pieds et les mains et on lui mit des charbons ardents dans la bouche et des écorces embrasées

autour des reins, et des fers rouges sous les aisselles. On lui coupa la chair des cuisses et des bras pour la manger, puis on lui arracha le cœur et on le mangea. Son supplice dura trois heures et se termina vers quatre heures de Taprès midi, i6 mars 1649.

1652. Le Père Jacques Buteux, jésuite, missionnaire du haut Saint-Maurice, voyageant avec un seul Français», fut tué dans un portage par des Iroquoïs cachés sous les broussailles. Comme il ne mourait pas du coup, ils l'assommèrent à coup de hache. Le Français, blessé, se sauva cependant.

1656. Le Père Léonard Carreau qui remontait l'Ottawa avec le Père Cabriel Dreuilletes, trois Français, quelques Hurons et deux cent cinquante Algonquins, fut tué à l'entrée du lac des Deux-Montagnes par un coup de feu parti d'une embuscade dlroquois.

1661. M. Guillaume Vignal, prêtre, capturé par les Iroquois, près de Montréal, fut brûlé et mangé à Laprairie.

1661. M. Jacques Le Maître, sulpicien, massacré près de Montréal.

1661. Le Père René Ménard, jésuite, qui parcourait le Wisconsin, disparut tout-à-coup et Ton a toujours cru qu'il avait été tué en allant d'une mission à une autre, à travers les bois où son sac de voyage a été retrouvé.

1724. Le Père Sébastien Rasle ou Racle, jésuite, était au village de Narantsouak, sur la rivière Kénébec, lorsque les Anglais attaquèrent la place et détruisirent tout, église, maisons, etc. Le corps du missionnaire fut retrouvé percé de coups, à l'endroit même où s'élève le beau monument en son honneur, béni par Mgr Fenwick en 1833.

Et combien d'autres qui n'ont pas subi le martyr, mais dont les travaux ardus, les voyages à longues distances, les rigueurs de la température, abrégèrent les jours ! Le Père Pierre Biard, jésuite, en Acadie, le frère Gilbert Du Thet, tué par une décharge de mousquet, le frère Duplessis mourant à force de travail, le Père Philibert Noyrot, noyé au Cap Breton, le Père de Vieux- Pont naufragé sur l'île de Sable, le Père Ambroise Davost emporté par le scorbut, le Père Charles Raymbault consumé par la pulmonie, le Père Charles Turgis mort du scorbut, le Père de Quen victime d'une épidémie, le Père Joseph Poncet que les Iroquois brûlèrent cruellement mais sans le mettre à mort, le Père Martin de Lyonne décédé par suite des misères qu'il avait endurées, le Père Claude Jean Allouez qui supporta des fatigues inouïes dans ses merveilleux voyages au Mississipi et au lac Supérieur, le Père Jacques Marquette mort seul dans les bois, non loin de Chicago. Enfin, la liste n'en finirait plus si nous la donnions toute entière.

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