‹ Causons du pays et de la colonisationChapitre 2 sur 16 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

153^1634. La découverte du Canada et ses premiers établissements.

Uhiver que je passai dans la paroisse Saint-Anselme je fis la connaissance du père José Bertrand, cultivateur à l'aise et homme instruit. Il a une bonne bibliothèque, non pas nombreuse, mais bien choisie, car c'est là l'essentiel — on peut se mettre au courant de presque toutes les connaissances humaines en lisant et relisant cinquante volumes. Quel est celui qui, au cours de toute une existence, n'a pas le moyen de se procurer cinquante volumes, en les achetant les uns après les autres ? Hélas ! qu'ils sont rares, cependant, lés Canadiens qui en agissent ainsi !

J'avais été recommandé au docteur Marsil, pour me soigner d'après sa méthode, et voilà pourquoi je passais l'hiver à Saint- Anselme. Des travaux, ardus et prolongés avaient épuisé mes forces ; aucun traitement ne me les

rendait ; sur sa réputation, j'étais allé me confier au docteur Marsil, et disons d'avance que je m'en trouvai bien.

— La distraction vous est nécessaire, me dit le docteur, au bout de quelques jours, venez avec moi ce soir chez M. Bertrand : la maison n'est pas ennuyeuse, je vous l'assure.

En effet, il y avait de la compagnie lorsque nous arrivâmes chez lui. C'étaient le notaire Fortin, et le fils de M. Bertrand, venu le matin même du collège pour fêter les Rois dans sa famille.

Les premières politesses étant échangées, je commençai à comprendre le motif qui conduisait souvent le docteur Marsil chez le père Bertrand : c'est que Bertrand n'était pas un homme ordinaire. Il avait de la conversation et se montrait renseigné sur une multitude de choses, surtout en ce qui concerne l'histoire du Canada. Ce sujet lui tenait au cœur. Vous allez voir de quelle manière il l'abordait le plus souvent :

— Vous fumez, sans doute ? Tenez, la blague à tabac vous attend.

— Merci pour moi : le docteur ici présent s'y oppose,

— Allons ! Et les autres ?

Chacun alors bôurre sa pipe.

— Le tabac ! Dites-moi, est-ce que les Français de

* Jacques Cartier et plus tard de Champlain, fumaient ? On se regarde sans répondre, et moi, tout fier de ma science pourtant bien mince, je dis :

— Non. C'est tellement le cas que Cartier, rendu à Montréal ou plutôt au Mont-Royal, comme il s'exprime, l'automne de 1535 nous décrit minitueusement le fourneau des pipes des Sauvages de ce lieu, lequel fourneau est de pierre creusé et se charge d'une certaine herbe à eux connue " qu'ils enflamm^ent ensuite à l'aide d'un tison ardent. Par le côté, ils percent un trou et y ajustent un tuyau de roseau. . Alors, aspirant par ce tube la fumée qui provient de la combustion de la plante, il s'en remplissent la bouche et la rejettent dans l'air. Tout cela est dit dans des termes qui montrent bien que les Français ne connaissaient pas cette pratique. Elle leur parut étrange, et elle l'est véritablement. Cartier ajoute qu'il en fit l'essai et s'en trouva grandement navré. Il ne devinait pas que les Canadiens seraient un jour les plus grands fumeurs du monde entier.

— Quel tabac fumaient ces Sauvages ?

— Parfois du bien mauvais ; c'est celui que l'on trouve énc©re dans la province de Québec à l'état primitif. Ils obtenaient de la Virginie un meilleur article, qui leur était vendu par des peuples du lac Erié, lesquels trafiquaient avec ceux de la Virginie même, car nos Sauvages

échangeaient, de temps immémorial, leâ produits du. Canada, tels que les écorces pour fabriquer des canots, contre les objets provenant du sud.

La Graine d'Ours, Bear berry^ appelée aussi " sac à commis " est une plante grimpante du Nord-Ouest du Canada dont on fume la feuille. Les commis de la compagnie de traite du Nord -Ouest recherchaient cette feuille qu'ils récoltaient dans des sacs de la " sac à commis "... nous dit-on.

Les Sauvages cultivent l'herbe de la reine ou pétun, car ils sont grands fumeurs et ne se peuvent passer de petun, dit Pierre Boucher, qui écrivait en 1663.

— On lit dans quelques ouvrages que, vers 1700, les Canadiens vendaient aux Sauvages du tabac des îles des Antilles et du golfe du Mexique.

— Oui ; nous recevions cette denrée par les navires qui arrivaient à Québec. Les Canadiens cultivaient le tabac de la Virginie avant 1700, mais en petite quantité. C'est à partir de 1730, sous l'intendant Hocquart, que nos habitants se mirent à faire la chose en giand, et depuis, ils ont continué. La pipe de plâtre, invention française, date de 1675 à peu près.

— Puisque nous parlons de Cartier, dites-moi donc, docteur, ce que vous pensez de la maladie qui décima les équipages de ce navigateur.

— Ce qu*il en dit lui-même me fait croire que c'était le scorbut. On a vu reparaître ce mal en 1604, lorsque de Monts et Ghamplain fondèrent TAcadie ; en 1608 lorsque Champlain hiverna à Québec ; aux Trois-Rivières en 1634, année de rétablissement du fort ; à Montréa en 1642 aussitôt après le débarquement de M. de Maisonneuve ; à Sorel en 1643 i ^ Gataracoui (Kingston) en 1672 j à Niagara en 1687 i Détroit en 1701 — enfin presque partout où l'on commençait un établissement. Ceux qui ne se nourrissent que de viande pendant un temps assez long, s'exposent aux maladies scorbutiques, que ce soit du lard ou du bœuf, mais si la viande est salée, surtout si c'est du lard, comme dans les cas dont je viens de parler, l'effet est plus rapide et plus terrible. Le remède est facile à appliquer, quand on le connaît : c'est de manger des légumes ordinaires, ou toute sorte de plante se rapprochant des légumeux. Ainsi, les Sauvages enseignèrent à Cartier de faire bouillir l'écorce d'un certain arbre et de boire cette décoction, ce qui sauva la vie au reste des trois équipages. Je suis persuadé que ce remède était la petite bière d'épinette, car encore aujourd'hui, elle est excellent contre le scorbut. Dans les coupes de bois ou chantiers du Saguenay, du Saint-Maurice et de l'Ottawa, où règne le scorbut, on le combat très bien en mêlant des légumes à 1^ nourriture des hommes.

— ^Vive la petite bière d'épinette !

— Oui, mais bien faite.

— Ce pauvre Cartier, il n'a pas réussi dans ses entreprises et pourtant c'était un fier homme !

— Sa malchance est due aux erreurs de son temps. Il n'a jamais saisi la grande pensée qui plus tard anima Champlain ; savoir cultiver le sol en mettant pied à terre ici et créer "l'habitant" pour commencer une colonie. En 1536, Cartier retournait à Saint-Malo, ayant la tête remplie de projets pour continuer ses découvertes et tâcher de trouver des mines. C'est à quoi se bornaient alors les ambitions des Européens. En trois années, 1534-6, il avait su révéler au monde civilisé l'existence du Canada ; il croyait qu'il ne restait plus qu'à y chercher des dépôts d'or, d'argent, de cuivre et d'étain. Son voyage de 1541, avec Roberval, lorsqu'il tenta de s'établir au Cap Rouge, près Québec aujourd'hui, n'aboutit qu'à le replonger dans l'erreur. Il revint quelques années plus tard, mais sans pouvoir se fixer à demeure. Outre qu'il opérait, ainsi que Roberval, sur un principe erroné, il n'avait amené que des gens tiré des prisons du royaume : ce n'est pas avec cela que l'on fait des Canadiens.

— Notre curé Labelle était plus fort que cela. — Je le crois bien ! Un homme, le curé Labelle 1

— Etales Sauvages, comment voyaient- ils ces étrangers arrivant dans leur pays ?

— Avec étonnement et admiration, tout d'abord mais lorsque Cartier eut passé l'hiver de 1535-6 à la rivière Saint-Charles et que, en partant, il enleva plusieurs Sauvages pour les conduire en France, où ils moururent de chagrin je pense, ce fut tout autrement, les esprits se tournèrent contre lui. En somme, Cartier a découvert le Canada et n'a pas réussi à y fonder une colonie. .

M. Bertrand regarda son fils, qui écoutait cette conversation de ses deux oreilles et lui dit :

— Eh bien ! garçon, qu'est-ce que tu penses de cela ? savons-nous un peu notre histoire ?

— Il me semble que c'est plus intéressant que dans les livres. S'il vous plaît, je voudrais savoir ce que c'était que Jacques Cartier.

— En 1534 ? Un homme de moins de quarante ans, premier pilote du port de Samt-Malo, marié à Catherine Des Granges, fille du gouverneur de la ville ; un rude gaillard, qui avait navigué vers l'Amérique du Sud, comme on le suppose d'après quelques phrases de sa narration de la découverte du Canada. Il n'a pas laissé de descendance. Les familles du nom de Cartier sont assez nombreuses en Bretagne, encore à présent.

— Je propose, dit M. Bertrand, que nous aUions voir

ma femme : elle a une platée de beignes fraîches et un petit verre de n'importe quoi, qui ne font pas pitié.

Comme on s'amuse à la campagne, l'hiver surtout ! Tandis que nous épluchions les annales du Canada, les femmes et les jeunes gens, réunis dans une autre chambre, faisaient un sabbat bien conditionné. Nous allâmes leur demander un peu de leur gaîté et beaucoup de ce qu'ils avaient à boire et à manger, puis le notaire Fortin chanta une chanson, à peu près dans ces termes :

Lorsque Ghamplain sur ces rives paisibles, Venait de France avec ses bataillons.

Le père Bertrand, trop poli pour l'interrompre sur le coup, s'en alla recharger sa pipe, de sorte que, la chanson finie, nous retournâmes le rejoindre.

— Ah ça 1 dit-il, vous en avez une bonne à nous donner ! Les rives du Saint-Laurent n'étaient pas du tout paisibles : les Sauvages y faisaient la guerre comme des bêtes féroces, et de plus, Ghamplain n'avait pas le moindre bataillon avec lui — c'est justement ce qui est regrettable. Il est yenu ici presque sans ressources aucunes.

— Si je comprends bien, dis-je à mon tour, entre 1545 et 1608 la découverte de Cartier ne servit à rien,

— Pas précisément, les Bretons fréquentèrent le fleuve

à cette époque pour y prendre du poisson et des pelleteries. C'est la famille, ou plutôt les parents de Cartier, qui faisaient ce commerce, à cause du privilège que François I. avait accordé pour cet objet au grand navigateur. Parfois ces Malouins remontaient jusqu'à Montréal, car on se rendait jusque là pour tuer des marsouins et autres animaux dont la graisse ou Tenveloppe rapportaient de bons bénéfices sur le marché de France, Quant au golfe Saint- Laurent lui-même, il était exploité par les Basques, les Rochellois et les Bretons longtemps avant Cartier. J'ajoute ici un fait peu connu de l'histoire de ces anciens temps. Vers 1588 des Bretons ayant eu des difficultés avec les Esquimaux du détroit de Belle- Isle, en tuèrent quelques-uns. Depuis ce moment, les équipages français échoués à la côte ou qui y débarquaient en passant étaient poursuivi par les Esquimaux. On cite même des cas où des navires furent surpris au large par ces sauvages montés sur leurs légères embarcations et les marins accablés par les flèches et les dards. I.a paix se rétablit, de consentement mutuel en 1756, après cent soixante et huit ans d'hostilité,

— Si nous continuons, observa le docteur, il nous faudra un écrivain pour rapporter notre conversation.

Et tout le monde de rire.

— Je me chargerai bien de cette besogne, dis-je avec

etapressement. Je n'ai que trop de loisirs. Ceci m'occupera avec avantage, et je ferai un livre, M. Bertrand devint songeur.

— C'est que, dit-il, nous ne pouvons pas dire toujours des choses intéressantes.

— Pourquoi pas ? En soignant nos réflexions, en consultant les ouvrages que voilà il ne sera pas difficile de parler de notre histoire. Qu'en dis-tu, Alfred ?

Le collégien interpellé, proclama que rien au monde ne lui paraissait plus curieux que ce que nous avions raconté depuis une heure.

— Continuons.

— Continuons !

— D'abord, comment se fait-il que, soixante et quinze ans après Cartier, on ait enfin voulu établir une colonie en Canada ? Qui va me répondre ?

— Le génie d'un seul homme, mon cher, en a été la cause. Champlain était de cent années en avant de son siècle. Après avoir visité le Mexique et autres pays, il eut l'idée de fonder une nouvelle France sur les bords du Saint- Laurent. Le terme de Nouvelle- France avait été apphqué, vers 1526, à tous ces territoires qui sont de nos jours l'Etat du Maine, l'Acadie et le Canada. C'est Verazani, un Florentin au service de France, qui avait imposé ce nom. Champlain imagina d'y mener des

Français et de les y établir, de manière à avoir une France de ce côté de l'océan. Par exemple, cela ne se fit pas du jour au lendemain. Non I Une pensée nouvelle, vaste et téconde, ne prend pas toujours aussi facilement racme que le télégraphe électrique ou les machines à coudre. . Souvenez- vous des longues années de luttes qu'il nous a fallu pour faire comprendre au public l'idée de la colonisation de nos terres restées en forêt. Il est dans la nature de l'homme de rejimber contre ce qu'il n'a encore ni vu ni compris. De 1603, date de sa première visite au Canada, à 1635 où il mourut, Champlain lutta pour faire comprendre sa pensée. La colonisation, la culture du sol, c'était le fond de tous ses agissements. Il se disait que, une fois arrêtés sur ces terres incomparables, les Français y feraient souche et les chériraient comme leurs pères avaient chéri la vieille France. C'est encore aujourd'hui la pensée de tous lés vrais Canadiens. Nous ne sommes quelque chose en Amérique que parce que nous sortons du sol, pour ainsi dire, et parce que nous y tenons ferme. Notre peuple n'est pas un oiseau de passage : il nait, vit et meurt près de son nid — excepté ceux d'entre nous qui émigrent, hélas ! trois fois hélas !

— Les cultivateurs que Champlain conduisit à Québec, eu i6o§ furent donc nos premiers habitants ?

— Il n'amena aucun cultivateur. Ce n'était pas sa faute j on lui avait imposé pour toute condition de faire la traite des pelleteries, et il devait se contenter du service des hommes qui lui étaient donnés dans ce but. Son espoir consistait, une fois en Canada, à essayer de la culture, et à faire comprendre aux patrons de l'entreprise l'apropos d'établir des fermes ou métairies pour nourrir et supporter les engagés du commerce. Mille contradictions vinrent en travers de ses projets. Henri IV fut assassiné (1610) la guerre civile désola la France (1615-29) de Monts disparut delà scène publique, les compagnies d'actionnaires ou bailleurs de fonds, qui se succédèrent sous divers titres, dans le trafic de la Nouvelle-France, repoussaient l'idée de la colonisation. Québec, petU poste de traite, voilà tout ce que Champlain fut autorisé à maintenir durant vingt ans. Les Anglais s'emparèrent du magasin, en 1629, sans tirer un coup de fusil, tant les moyens de résistance nous manquaient. On peut dire que, en ce moment, il n'y avait pas un seul cultivateur, sauf la famille Hébert qui possédait un jardin potager. Hébert passe pour avoir été notre premier cultivateur, je le veux bien, puisque Héber était le nom du père du patriarche Abraham, mais en vérité notre Hébert n'a pas reçu l'encouragement que l'on eut dû accorder à celui qui cherchait à commencer la colonisa-

tîon du Caliada. Pourquoi ? parce que l'on ne concevait pas à Paris ce que je nommerais les idées nouvelles. 11 faut du temps pour faire adopter un mode pratique dans le système des colonies. La France, comme tous les pays de l'Europe, se croyait destinée à rester éternellement ce qu'elle était ; elle voulait bien avoir des colonies dont elle retirerait de gros bénéfices, mais sans s'occuper de fonder des Nouvelles-Frances dans ces parties éloignées de l'univers. Du moment où il ne s'agissait pas des mines, à quoi bon établir des postes dans ces endroits reculés ! Les pelleteries, peut-être, rendraient des profits acceptables. C'était tout. La fondation d'un empire français, loin de la France, n'entrait aucunement dans l'esprit des gouvernants. Avoir un pied à terre en Amérique, quoi de plus ? Retrouver dans ses contrées nouvelles une seconde France et y vivre comme en Europe, y vivre mieux encore, chimère ! Les colonies ne seront jamais que des postes de traite, propres tout au plus à nous procurer quelques jouissances pour accommoder nos goûts et nos fantaisies. Voilà comment on raisonnait si c'est là un raisonnement. Cela a duré longtemps, je le constate avec regret. Le pauvre Champlain, homme de génie, lutta contre cette fausse conception, sans beaucoup parvenir à la faire changer.

— Champlain n'était donc pas vice-roi ou gouverneur général, demanda le notaire ?

— Ah ! cent fois non ! Il a été gouverneur, comme les chefs de postes de la compagnie de la baie d'Hudson à présent ; son ^.utorité se bornait à la toute petite administration de la poignée d'iadividus placés sous ses ordres. Ce grand homme n'avait pas la permission de faire de grandes choses, mais les écrits qu'il nous a laissés et la persévérance qu'il déploya pour jeter les bases de l'œuvre canadienne valent plus à nos yeux que tous les titres imaginables.

— Vous avez sans doute lu les ouvrages de Marc Lescarbot, il y parle des souffrances des premiers hivernants français en Acadie et en Canada. Cela tire les larmes. On ne conçoit pas comment des gens raisonnables pouvaient manquer de sens à ce point Jusqu'à l'année 1632, il se nourrissaient, se vêtissaient et se logeaient le plus misérablement possible — et chaque hiver il en mourait un quart de leur nombre. L'hiver de 1629-30 les Kerth qui avaient pris Québec l'été précédent, virent périr autour d'eux quarante Anglais sur les quatre-vingt-dix employés par eux. C'était toujours la même imprévoyance. Faute de cultiver la terre, il fallait se contenter des vivres salées apportés d'Êurope,^ et Iç scorbut a,vait beau jeu ! Puis, que dilQ

des chaussures, des habits, des chapeaux de tous ces pauvres diables ! S'ils avaient imité les Sauvages, à la bonne heure, mais ils étaient trop fiers et trop remplis de préjugés pour cela. C'est au point qu'ils ne faisaient pas même la chasse aux bêtes des bois et qu'ils ne péchaient pas le poisson qui foissonnait dans le fleuve et les rivières. Le fait est qu'ils ne savaient comment s'y prendre pour se procurer ces choses si désirables. Un automne, le capitaine François Gravé sieur du Pont, plus communément appelé Pontgravé, partant pour la France, recommanda aux hommes du poste de Québec, de couper du bois dans la forêt voisine (à trois arpents de distance) et de le traîner à la porte du magasin de traite, afin d'avoir de quoi se chauffer durant la saison rigoureuse. Ils furent tout surpris de ce projet, mais suivirent le conseil et s'en trouvèrent bien. Ces hommes, voyez-vous, étaient des engagés, recrutés par les marchands dans les faubourgs des grandes villes et envoyés à Québec pour y passer un an, au commerce des pelleteries; Si Champlain eut été libre d'agir à sa guise, il eût choisi des hommes de la campagne, des cultivateurs, accoutumés à se suffire à eux-mêmes, et qui se fussent bien vite emparé des ressources qu'offrait le pays. On ne le croirait pas, les marchands allèrent jusqu'à reprocher à Champlain de cultiver un petit coin de terre à

côté du magasin de Québec 1 Ces bourgeois " n'étaient pas comme M. de Monts qui, durant l'année 1609, avait envoyé des pommiers de Normandie et des graines qui furent plantées, mais il abandonna les affaires du Canada aussitôt après. Ses pommiers réussirent à merveille 3 les graines aussi probablement. Toutefois c'était bien peu de chose en comparaison de ce qu'il eut fallu faire. Louis Hébert, Tapothicaire, qui vint en 161 7, se livrait à la culture avec plaisir ; on ne le seconda jamais. De sorte que, en 1633, lorsque Champlain remit le pied à Québec, après quatre ans d'absence, il n'y avait que la famille Hébert-Couillard un peu établie, et quelques interprètes ou engagés, tous réduits à la misère. En plusieurs circonstances, de 1608 à 1633, on avait vu ces pauvres affamés se répandre dans les forêts pour y déterrer des racines qu'ils dévoraient avec avidité. " Je m'étonnais, écrit Champlain, comme l'on nous laissait en des nécessités si grandes " et le Père Charles Lallemant, de là compagnie de Jésus, disait ; Nous ne sommes visités par les vaisseaux français qu'une fois par année, et, si par hasard, ils périssent ou sont pris par l'ennemi ou les pirates, nous ne poiivons compter que sur la Providence de Dieu pour nous nourrir."

Je vous ferai remarquer que, dès 1608 à 1630, la

guerre faisait rage sur terre et sur mer, en France et dans notre golfe.

— J'ai ici des textes de Champlain que je vais vous montrer, dit le père Bertrand. C'est au sujet de Louis Hébert ; il y a quatre passages dont voici le résumé : en 1620, Hébert cultivait à la bêche un morceau de terrain gù est à présent le palais épiscopal de Québec ; ce digne homme moûrut le 25 janvier 1627, des suites d'une chute sur la glace ; Marie Rollet, sa veuve, fit usage de la charrue (traînée par des bœufs) pour la première fois, le 26 avril 1628 ; le 16 mai 1629, cette femme épousait Guillaume Hubou. Mettez cela dans vos notes, ajouta le père Bertrand en s'adressant à moi,

— Il se fait tard, observa le docteur, si nous ajournions la séance ?

Alfred Bertrand, qui poussait en ce moment une bûche de bois franc dans la gueule du poêle, ne voulait pas nous laisser partir. Il souleva une question d'actualité.

; — Comment se chauffait-on au magasin ou poste de traite de Québec, du temps de Champlain et Pontgravé ?

— Le feu de cheminée, l'âtre, remplissait ces fonctions, iry a eu des hivers, en Acadie et à Québec, où, faute de cheminée, on dressait une cambuse au centre de la cabane ; les hommes se tenaient alentour ; la fumée s'échappait par une ouverture dans le toit. A ce

sujet, je vais vous lire la phrase suivante de Lescarbot : Je trouverais^ bon l'usage des poêles, tels qu'ils sont en Allemagne, au moyen desquels ils ne sentent pas l'hiver." Il me semble que cela dit tout.

— Allons, bonsoir la compagnie et en route !

— Me promettez- vous de revenir mardi soir? demanda le père Bertrand.

— Sans doute, sans faute, sans délai, sans chagrin ! rép©ndîmes-nous en choeur.

— Bonsoir, les amis, bonsoir !

Alfred nous regarda partir, puis se retournant vers son père avec une figure attristée, il dit lentement :

— Moi je n'y serai pas !

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