LA RENAISSANCE DU LIVRE
78, Boulevard Saint^Michel, 78
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Ceci est un livre posthume.
Dans un avant^opos qu'on lira plus loin, l'auteur nous avertit lui-même que c'est le résumé d'un cours public professé par lui à l'Université de Grenoble pendant l'hiver de 1915-1916. Bien qu'on n'y retrouve, nous dit-il, ni le mouvement, ni la vie de l'improvisation, il jugeait néanmoins utile de publier ces pages et il les avait soigneuse^ ment préparées pour l'impression. Sa famille et ses amis se sont fait un devoir d'exécuter ses intentions, bien convaincus que ce n'était pas là seulement rendre un pieux hommage à sa mémoire, mais un réel service au grand public, à qui ce livre fut primitivement destiné.
S'il n'est pas du même rang que les grands écrits philosophiques de Georges Dumesnil, il a néanmoins, comme eux, une haute valeur pédagogique. Sous une forme extrêmement concise, nette, claire, frappante, il condense les données d'immenses lectures. D'abord, il met à la portée du lecteur le
plus distrait ou le plus superficiel des textes originaux et d'une importance capitale, qu'il faudrait, sans cela, aller découvrir dans les historiens de V antiquité. Il nous traduit en langage clair et il ramasse pour nous, en quelques formules facilement portatives, les conclusions des innombrables critiques et historiens modernes, qui se sont occupés de V Allemagne Enfin il synthétise d'une façon très originale toutes ces notions essentielles, et il nous propose une théorie complète et neuve du germanisme qui, pour être extrêmement audacieuse en ses raccourcis nécessaires, côtoie néanmoins de très près la réalité. Depuis le commencement de cette guerre, il ne se passe presque pas de jour sans que des faits douloureux ou abominables ne viennent lui donner une confirmation nouvelle.
Sans doute, l'image que Dumesnil nous offre ici de V Allemagne est résolument unilatérale. // ne s'agit que des contrariétés qui nous divisent d'avec elle. C'est une systématisation du germanisme envisagé uniquement dans ce qu'il a d'hostile à notre idéal de culture latine et française. On estimera peut-être qu'il a poussé au noir son tableau, qu'il ne tient compte que du mal, qu^ des défauts de cœur et d'esprit, des tares de race, des erreurs et des vices de nos voisins. Mais son sujet le voulait ainsi: il s'agissait seulement de faire bien cont-
prendre au lecteur sur quoi se fondent les contrariétés et les inimitiés foncières qui, de tous temps, ont dressé le Germain contre la France ou le Gallo- Romain, Cela n'empêchait nullement l'auteur de rendre justice aux qualités généralement peu aimables des Allemands. A côté du mal, il n'ignorait -pas le bien qu'on en pourrait dire. Et nul^ n'était plus persuadé que lui que, dans tous les ordres de la connaissance, comme dans tous ceux de la pratiqua et de l'action, quelle qu'elle soit, nous avons beaucoup à apprendre d'eux.
De tout cela, —^qualités et défauts germaniques — Dumesnil avait une idée assez nette, même avant cette dernière guerre. Il n'a pas eu, comme tant d'autres, à changer d'opinion devant le démenti brutal des faits. Quelque temps après sa sortie de l'Ëcole normale, il avait été chargé d'une mission en Allemagne, il y avait séjourné, avait étudié de près certaines organisations scolaires et, outre ce butin pédagogique, il en avait rapporté quelques impressions assez vives. Je ne voudrais point cependant exagérer l'influence de cette visite sur les idées de ce normalien frais émoulu de l'école. Je ne suis point d'avis que les voyages forment la jeunesse : ils ne forment que les hommes mûrs, capables de voir et de ré^chir sur ce qu'ils ont vu. La jeunesse a bien autre chose à faire, et, malgré
ses prétenHons à r indépendance, ses velléités révolutionnaires, elle est tellement docile à la suggestion des milieux, tMement facile à éblouir et aussi teUement prompte à V imitation!.,. Depuis 1870, nous avons envoyé en Allemagne des centaines de bout' siers ei de missionnaires : le peu qu'ils nous ont appris sur un pays dont ils auraient dû toui savoir, est une chose vraimetU stupéfiante. Je veux bien que ni le commerce, ni l'industrie, ni Va^mée, ni la marine n'étaient le moins du monde leur affaire. Mais, en dehors de leurs études particulières, au moins, l'état de l'esprit public de Vautre côté du Rhin requérait toute leur attention. On compte ceux qui ont eu l'idée de s'en préoccuper. Un tel manque de sens pratique et même naiioncd chez nos universitaires forme un contraste pénible ei saisissant avec les habitudes d'esprit etr en gêné* rai, la conduite de leurs collègues allemands à Vétrar^er.
Néanmoins, si jeune que fût Dumesnil lors de son séjour en Allemagne, si mal défendu encore contre les mirages des pays inconnus, il était homme de trop de bon sens et, avec cela, observateur trop avisé, pour n'être point frappé et inquiété par le spectacle de la force allemande. Cette inquiétude perce en maints passages de ses écrits, surtout dans les articles d'un si haut caractère à la fois patrio*
tique et intellectuel, qu'il écrivit pendant les années immédiatement antérieures à la catastrophe. Peutêtre, comme nous tous, n'a-t-il pas eu une idée suffisante de cette force. Mais nous, gens de lettres, ce n'^était point notre métier que d'épier les accroissements de cette force économique et militaire, de plus en plus menaçarde, ou si nous en avions l'intention, avec le vague désir de tourner nos^ regards de ce côté, nous constations qui d'autre^, et des plus qualifiés parmi nous, avaient assumé en quelque sorte officiellement cette tâche. Nous nous disions : <^Un td et un tel montent la garde au Rhin. Dormons en paix: la frontière est bien gardée /P
Ces restrictions faites, il faut se hâter de dire que Dumesnil n'a pas attendu l'invasion de 1914 pour dénoncer la perversion et la malfaisànce de la pensée allemande. Sur son domaine propre, là oii sa compétence pouvait réellement s'exercer, on doit reconnaître que ce professeur de philosophie a fait bonne garde contre les idées délétères d' outrer-Rhin. Depuis longtemps, il sentait le péril germanique. Il n'a pas eu besoin, comme maints pontifes de Sorbonne, que les A llemands fus sent aux portes de Paris, pour s'apercevoir du lien très étroit qu'il y a entre leur morale, leur politique, voire leur conception et leur conduite de la guerre et les systèmes de leurs
philosophes. Nul n'a plus combattu que lui les survivances du kantisme et du vieil idéalisme hégélien. Derrière les théoriciens plus modernes du Surhomme ou de V Inconscient, derrière les sectaires du monisme matérialiste, il a devine les hordes de barbares disciplinés et conquérants, qui, dans l'ivresse de leur force, finissent par se déifia eux-mêmes, ou, dans leur fureur de négation métaphysique et religieuse, par se ruer au néant. De là cette odeur de mort, qui s'exhale de la philosophie et de la haute poésie allemandes et que Dumesnil nous a conjuré, souvent avec une belle éloquence, de ne pas respirer plus longtemps. Ainsi, le livre que voici n'est nullement une œuvre de circonstance. Il n'a pas été improvisé pour les besoins d'une cause tout actuelle. Il tient à ce qu'il y a de plus intime dans la pensée de l'auteur, et peut-être que, pour bien comprendre cet opuscule et lui donner son vrai prix, il conviendrait de le rattacher à l'œuvre tout entière du maître de Grenoble,
Le moment n'est peut-être pas venu de parler de cette^ œuvre (i), dont l'influence — que je crois profonde — n'a pas encore eu le temps de se manifester aux yeux toujours peu clairvoyants des critiques professionnels. Cependant, je la tiens pour une des plus originales qui aient paru en ces vingt dernières années. Dumesnil était un être de foi et de vérité, et, à de certains moments, il avait des accès d'enthousiasme qui le soulevaient jusqu'au lyrisme. Mais surtout c'était un homme de haute raison et — on ne saurait trop y insister, tant c'est rare chez nos intellectuels — un homme de grand bon sens. Sa bonne foi était d'une candeur absolue. Et justement à cause de cela, il était difficile à tromper: Il exigeait des autres la stricte honnêteté intellectuelle qu'il s'imposait à luimême. Croyant, il prétendait remonter aux sources de sa croyance, et, tant pour lui que pour autrui,
(i) Les principaux ouvrages de Georges Dumesnil sont les suivants : Du rôle des concepts dans la vie intellectuelle et morale. Paris» Hachette, 1892. — Uâme et révolution ds la littérature, des origines à nos jours. Paris, Lecène et Oudin* 1903. — Le Miroir de l'ordre. Paris, Beauchesne, 1907. — Les Conceptions philosophiques perdurables, 19 10. — Le Spiritualisme, 191 1. — La Sophistique contemporaine, 19 13.
en fournir des raisons que toute intelligence droite put avouer.
Je n'aurai pas la témérité d'apprécier son rôle ou de déterminer sa place dans le mouvement philosophique contemporain. Mais, ce que je puis bien dire, parce que cela saute aux yeux, c'est qtce personne n'aura plus contribué que lui, en philo- Sophie comme en littérature, à restaurer la notion de personnalité et à préciser la notion d'âme, laissée un peu flottante par nos essayistes et nos romanciers psychologues. Après Maine de Biran, il a rénové ce spiritualisme, qui est peut-être l'expression la plus complète et la plus haute de la pensée française. Il a renoué la tradition cartésienne, en corrigeant Descartes par saint Augustin et par saint Thomas, Pour lui, l'Etre et la Pensée se confondent. L'âme est une, quoique multiple en ses facultés. Elle se distingue de la matière, comme la pensée, de l'étendue, et Dieu, de l'univers, VEtre parfait explique seul les formes imparfaites de l'être. Le plus ne sort pas du moins. Les manifestations élémentaires de la vie ne contiennent point en puissance ses manifestations supérieures,,. Il y avait une belle hardiesse, convenons-en, à rajeunir et à fortifier ces vieilles vérités, ou, pour parler comme Dumesnil, ces « conceptions perdurables », à une époque où, la philosophie universitaire se
trcAnait encore dans le phénoménisme, dans on ne sait quel vague scientisme à tendances monistiques ; où, àans tous les domaines de la spéculation comme de la pratique, on se faisait^ gloire de supprimer le transcendant et de suivre ^la voie d'en bas^. Le nouveau théoricien du spiritualisme prouve une fois de plus qu'une teUe conception de l'univers, c'est le monde renversé et que cette « voie d'en bas ^ ramène à tous les errements de la sophistique. Pour avoir renié le ^ transcendant i^ en morale comme en métaphysique, on se heurte à des contradictions et à des absurdités continuelles, on finit par sombrer dans l'anarchie et dans Vincohérence, De même que la vie inférieure est suspendue à un principe transcendant, la raison est suspendue au mystère. Comme disait saint Augustin, il faut croire pour comprendre, et il faut comprendre toujours plus, pour croire plus encore, pour multiplier le mystère, c'est-à-dire les possibilités de conquête de l'intelligence. Tuer le Mystère, c'est tuer la Raison. Vouloir le remplacer par les prétendues aperceptions d'une psychologie empirique,, c'est le laisser subsister tout entier. Après l'anaîyse d'une théorie bergsonienne, DumesnU finissait par s'écrier: ^Oh! Bergson, mon ami! comme il reste du mystère I »
Naturellement, DumesnU, critique littéraire, n'a
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fait que développer et appliquer les principes de sa philosophie. Il s'est beaucoup occupé de littérature, sans doute parce qu'il trouvait, dans ce domaine immense et regorgeant, à travers le fourmillement des erreurs, le mirage de toutes les fantaisies et de toutes les illusions, une réalité beaucoup plus profonde et beaucoup plus vivante que sur V aride terrain de la science proprement dite. Il voyait aussi dans Vobservation du romancier, dans l'imagination ou dans l'émotion divinatrices du poète des facultés analogues à celles du métaphysicien et du psychologue. Il admettait avec moi qu'il y a un mode de perception propre au littérateur et ce que nous appelions une << connaissance poétique des choses ». En tout cas, le plus considérable de ses ouvrages — au moins par l'étendue — est consacré tout entier à la littérature et à son évolutions depuis les origines jusqu'à nos jours. Mais le philosophe n'y abandonne pas ses droits, bien au contraire. Ce livre, qui fait pendant à son premier essai sur le Rôle des Concepts, est une véritable construction philosophique. L'auteur, essayant de saisir les dérnarches essentielles de l'esprit dans les divers ordres de connaissance, découvre, dans l'ordre littéraire, le même rythme que dans l'ordre religieux et moral.
Plus tard, à partir de 1907, il dirigea une revue^
publiée à Grenoble, — l'Amitié de France, — dont le caractère était au moins aussi littéraire que -philosophique, Uaction, comme la doctrine, en fui excellente, Dumesnil esthéticien et critique s'efforça d'illustrer et de propager son idéal spiritualiste : là encore, il travailla à restaurer la notion d'âme et de personnalité, — l'âme émotive, volontaire, intelligente, la personnalité humaine épanouie dans toute la splendeur de ses facultés. Les âmes incomplètes, abâtardies, ou morbides, ne peuvent être décrites que comme des cas de dégénérescence. C'est pourquoi il a attaqué si vigoureusement les abouliques et les incohérents, qui se complaisent dans leur aiaxie morale, leur veulerie, leur gâtisme, ou leur faisandage. Comme en métaphysique, il réintroduit en littérature le sens du mystère. C'est pourquoi il a été si résolument un réaliste, car le mystère non seulement fait partie de la réalité, mais il l'approfondit et il l'explique. Au fond, l'art ne peut être que réaliste : ce qu'on entend inexactement par réalisme en art, c'est une notation superficielle de la réalité, tandis que ce qu'on est convenu d'appeler idéalisme n'est, en somme, que le réalisme intégral, c'est-à-dire un art qui s'efforce d'épuiser ou de symboliser tout le réel, Balzac était, pour Dumesnil comme pour moi, le type le plus complet du réaliste intégral. Mais il admirait peut-être
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davantage Flaubert à cause de son lyrisme plus haut et de sa phrase plus parfaite. Il voyait en lui un réaliste scrupuleuse, qui s'applique àcopier consciencieusemetU tout le réel, sans y rien ajouter, et qui ne s'arrête que devant le mystère, en reconnaissant son impuissance à expliquer et à conclure. Il admettait ce scepticisme conséquent, directement hérité de Montaigne, lequel laisse la porte ouverte à la foi, parce que la foi n'est pas plus absurde que le reste.
Avec beaucoup de vigueur et de hardiesse d'esprit, Dumesnil avait du goût. Il allait naturellement à ce qui est élevé, fort, solide et franc. La grâce, le brillant, le chatoyant même le ravissaient. Il avaU des indulgences pour des délicatesses et des raffinements de sensibilité et de langage, qui s'exagéraient quelquefois jusqu'à l'affectation et la [mièvrerie. Enfin, son goût était large, accueillant, ennemi du convenu et du factice, avide de nouveauté. On ne pourrait lui reprocher que d'avoir été trop large à l'occasion. Avec sa fraîcheur d'âme, sa promptitude à l'enthousiasme, 'son admirable bonne foi, il résistait mal au charlatanisme de certains simulateurs littéraires. Peut-être aussi, suivant le mot de Sainte-Beuve, était-il généreusement préoccupé de «sonner la cloche i> le premier, en l'honneur de toui talent nouveau. Néanmoins, je me suis étonné.
une ou deux fûis^ de le voir se précipiter un peu témérairement vers certains excentriques, dont la gloire esi chanceuse. J'en parle d'autant plus librement ici, que je l'ai plaisanté autrefois su/r ces engouements, assez étranges chez un homme si sérieux et si grave. Peut-être, après tout, est-ce lui qui avait raison.,,
A part ces légers écarts, Dumesnil fut exemplairement provincial, — provincial comme on doit l'être, comme on l'est même à Paris, comme le furent un Flaubert, un Loti, un Stendhal : c'està-dire que, là où le hasard l'avait placé, il développa en toute sincérité le tempérament, le caractère, les dons qu'il tenait de son terroir natal. Né à Rouen, passant une partie de l'année en Dauphiné et l'autre en Gascogne, il fut à Grenoble, comme à Lassagne, un parfait Normand, aussi Normand que s'il fût resté à Rouen même. J'ai toujours combattu l'erreur de certains régionalistes mistraliens qui veulen^ obliger l'écrivain à la résidence et lui imposer des sujets exclusivement locaux. Comme si Balzac était moins Tourangeau dans la Peau de chagrin que dans le Curé de Tours ou les Contes drolatiques ! Et puis il ne s'agit pas d'être Normand, ou Tourangeau, ou Auvergnat:
il s'agit avant tout d'être un grand écrivain. Il est trop naturel que les petits auteurs se
précipitent sur les petits sujets à leur portée. C'est ainsi que Dumesnil fut régionaliste à sa façon, qui est la bonne et même la seule possible. Normand original en Dauphiné, il ne tarda pas à grouper autour de lui une élite, qui n'était point étroitement dauphinoise, mais qui lui venait de tous les poifUs de la France et qui comprenait même une forte proportion d'éléments parisiens. Ce groupement ne pouvait être que très instable. L'autorité, le talent et la pensée du maître formaient à peu près l'unique lien entre les disciples. Lui disparu, ceux-ci étaient condamnés à la dispersion. Les utopistes du régionalisme littéraire ne se rendent pas assez compte que les petits centres intellectuels ou artistiques ont besoin pour subsister du prestige et de l'ascendant d'une forte personnalité, qui attire les talents secondaires,- les esprits cultivés et les amateurs. La plupart du temps, le grand homme vient du dehors, Gœthe est venu de Francfort à Weimar. Mais que le maître s'appelle Gœthe ou Mistral, qu'il soit du pays ou qu'il soit un étranger, le centre littéraire qu'il a créé ne se comprend pas sans lui, Maillane et Weimar n'existent plus, dès que Gœthe et Mistral ne sont plus là. En outre, pour maintenir des traditions de culture et d'art, pour perpétuer l'enseignement d'un grand artiste ou d'un grand écrivain dans un certain
milieu, il y faut une société oisive, une petite cour, une aristocratie locale, qui ait le goût des choses de l'esprit.'-- Enfin, pour y fixer ou pour y retenir des artistes ou des savants, il faut qu'ils y trouvent une foule d'avantages matériels: la facilité de se faire éditer, d'obtenir des commandes, d'organiser la publicité autour de leurs œuvres et de les faire vendre, sans parler des satisfactions d'amourpropre, des honneurs, des plaisirs, des fêtes, de la considération. Tout cela ne s'improvise pas avec des programmes esthétiques et des déclarations de principes. Pour que des centres pareils arrivent à se forcer, il est nécessaire qu'ils répondent à des besoins réels et non à des fantaisies de lettrés. On pourra bien lancer toutes les revues régionales que l'on voudra : ce ne seront que d'éphémères attrapenigauds à l'usage de quelques malins, si, derrière ces revues, il n'y a pas un homme ou un groupe d'hommes de grand talent et, derrière ceux-ci, des intérêts engagés,
La revue fondée par Dumesnil ne pouvait donc pas lui survivre: Mais ses doctrines esthétiques et philosophiques, propagées et développées par de jeunes professeurs et. par de jeunes écrivains, ont un vaste avenir devant elles. Croyant, il a suscité des convictions, comme un apôtre. Directeur de consciences et d'intelligences, il a su se faire aimer
autatU que respecter. Écrivain, il laisse derrière lui quelques livres qui sont très probablemerU des chefs-d'œuvre de méthode et d*exptrsition. Ces livres, si condensés et si fermes, parfois si pleins de verve et de bonhomie entratnante, contiennent Us germas les plus féconds. L'influence de Dutnesnil sur le grand public va seulement commencer. En tout cas, nul n'aura plus contribi$é que lui à changer Vair des officines philosophiques, et, d'une façon générale, à renouveler V atmosphère intellectuelle de notre pays.
Louis Bertrand.