MORALE
Quand le navire menace De sombrer à tout instant; Alors, tout le monde embrasse Le pilote en tremblotant.
Mais quand est passé l'orage.
Et qu'on a touché le port, Plus d'un se rit du naufrage.
Du pilote et de la mort.
-c^m^M'i^i'm^^î^çi^^^vPm^w^^m'^^^^'^^
Le frêne des Ursulines
.1 Louis Frécheite {(trec renroi d'un fragment du vieil arlne) à l'occasion de son poème '^La décoactrite du Otnada'' .
0 toi qui sus si bien chanter la découverte Du Canada français, immense page ouverte
A tes vers gracieux, En guise de laurier aujourd'hui je t'envoie Un souvenir antique, endormi sur la voie
De nos temps oublieux.
C'est un débris poudreux de ce frêne athlétique Qui mourut foudroyé, dans la ville historique
Dont il fut le gardien.
Il était là, présent dans sa beauté sauvage. Quand l'immortel Cartier mit pied sur le rivage
Du fleuve canadien.
Du haut de son rocher, de l'Iroquois parjure Il vit Donnacona lever la chevelure
Au seuil de son wigwam, Et le fier drapeau blanc de notre chère France, Teint du sang de Montcalm, tomber sans espérance
Aux plaines d'Abraham.
Tu peux l 'interroger : il est tout un poème ! Son front chenu porta jadis un diadème
De plus de trois cents ans.
Il vit se dérouler, en spectateur stoïque, Le grand panorama de ce temps héroïque
Aux tableaux séduisants.
Son bois gardait encor de ces grands jours d'orage Qui couvrirent nos champs de sang et de carnage,
Comme un écho géant; Ainsi le coquillage, échoué sur les sables, Conserve dans son flanc les bruits insaisissables
Du farouche Océan.
Toi, poète ({\ù bois aux coupes des génies, Et prépares, rêveur, les grandes symphonies
Des lointains avenirs, Tu devrais dans tes vers le chanter, ce vieux frêne; Et ne pas oublier cet anneau dans la chaîne
De nos grands souvenirs.
Bonne nuit, Papa
— Bonne nuit, mon enfant ! Que ton âme naïve S'en aille, avec ton ang€, au plus haut du ciel bleu, Tremper son aile blanche à la source d'eau vive Qui coule aux pieds de Dieu.
Bonne nuit, mon enfant! Les noirceurs de la terre Ne sont encor pour toi que des soleils couchants. Va t 'endormir tranquille en ton lit solitaire, Loin des regards méchants.
Bonne nuit, mon enfant ! Que tes doux yeux se closent Aux désenchantements dont le monde est rempli ! Le sommeil est un don : pour que nos cœurs reposent, Dieu leur verse l'oubli.
Bonne nuit, mon enfant.! Dors longtemps ton beau somme, Privilège sacré que bientôt tu perdras; Ces bonheurs-là s'en vont dès que l'on devient homme; Tu t'en apercevras.
Bonne nuit, mon enfant ! Les peines de la vie N'ont point encor déteint sur tes rêves tout blancs: Ni dépouillé de fleurs la route qu'ont suivie Tes pas encor tremblants.
Bonne nuit, mon enfant ! Laisse flotter ton rêve Aux souffles qui s'en vont vers les immensités; Hâte-toi de jouir ! car le réveil enlève Ces sublimes beautés.
Bonne nuit, mon enfant ! Demande en tes prières Que je puisse toujours porter, sans défaillir, Le fardeau parfois lourd des multiples misères Qui viennent m 'assaillir.
Bonne nuit, mon enfant! Que le ciel te bénisse. Et t 'éloigne à jamais des ronces du chemin! Que ton ange, en ce monde où tout n'est qu'artifice, Te mène par la main!
A mon petit ruisseau
0 cher petit ruisseau Qui croise ma prairie!
Ton onde chante et prie Comme un trille d'oiseau.
Sans souci de la terre, Tu t'en vas somnolent Sur le gravier tout blanc De ton lit solitaire.
Tu n'as pas de grands flots Tu serpentes, tranquille, Dans le discret asile De ton petit enclos.
Sous tes nombreuses voûtes De roseaux et de houx, A travers les cailloux, Tout joyeux, tu glougloutes.
Tu caresses les fleurs Qui bordent ton rivage, Et ta lame sauvage S'embaume à leurs senteurs.
Les brises te sont douces, Le soleil t'est clément; Tu bruis librement Sur le vert de tes mousses.
Dans tes ondes dorées, Des essaims de goujona Font miroiter les joncs De leurs teintes nacrées.
Et ces petits, jamais, Ne troublent ton empire; Car, chez eux, tout respire L'union et la paix.
Les voix du soir sonore Te bercent sans sommeil, Et le matin, vermeil, Tu souris à l'aurore.
De l'oiseau matinal Tu reçois la caresse, Quand sa tête se baisse Pour boire à ton cristal.
Tu nargues les années Et leur sombre chagrin, En poursuivant, serein, Tes calmes destinées.
Jamais un noir convoi N'a traversé ton onde, Et le vain bruit du monde Passe au-dessus de toi.
Tu ne crains pas, demain, Que le malheur t'étreigne; Demain que ton cœur saigne Aux ronces du chemin.
Fidèle ami des hommes, Dieu fait chanter tes eaux Pour couvrir les sanglots De ce monde où nous sommes.
Moi, pauvre inconsolé Des longs deuils de la vie !
Te contemplant, j'envie Ton bonheur étoile.
Pleure avec moi les rêves Et les souvenirs chers Que d ^orageuses mers Ont brisés sur leurs grèves!
A mon front soucieux, A mon cœur las du monde, Verse la paix profonde Qui fait rêver aux^cieux!
Car le moment arrive Où je serai bientôt Emporté comme un flot Vers l'éternelle rive.
Quand j'irai, cher ruisseau, Dormir au cimetière. J'entendrai ta prière, Du fond de mon tombeau.
J'entendrai ton murmure, A travers le gazon, Marier sa chanson Au bruit de la ramure.
Et, dans Tobscurité De la froide cité.
Ces voix extérieures Embelliront les heures De mon éternité..
ime
On l'appelait Ninie. Elle était fraîche et rose
Comme une fleur de mai.
Quand au premier amour mon âme fut éelose,
C'est elle que j'aimai.
Je l'aimai d'amour vrai, cet ange de mon rêve, Comme on aime à vingt ans!
Et l 'éclair de ses yeux, rayon pur qui se lève, Dorait tous mes instants.
Elle ne savait pas que je vivais pour elle, Qu'elle avait tout mon cœur;
Et qu'un scintillement de sa noire prunelle M'enivrait de bonheur.
Je raimai comme un fou, cette angélique blonde
Au regard sans détour; Et mon cœur pour le sien possédait tout un monde
De tendresse et d'amour.
Mais le ciel avait mis entre nous — ô martyre!
Un abîme à fond d'or.
Elle était riche, et, moi, je n'avais que ma lyre
Pour unique trésor.
Je la surpris un jour au bord de la ravine.
L'œil perdu dans l'azur; Et j'entendis tomber de sa lèvre divine
Ces mots: ''Le ciel est pur'\
Nous étions en automne, il gelait sur la plaine :
Je ne la revis plus.
Et, le coeur désolé, je promenais ma peine
Dans les sentiers perdus.
Un soir que je passais, je vis à sa fenêtre
Flotter un crêpe blanc; Je sentis un frisson parcourir tout mon être,
Et glacer tout mon sang.
Son cœur ne battait plus! Pauvre ange d'innocence,
Elle ne saura pas Que sa mort a brisé la dernière espérance
De mon rêve ici-bas.
Et je devrai, mon Dieu ! survivre, sans me plaindre.
Au coup qui m'est porté; Et sentir chaque jour ce souvenir m'étreindre
Dans sa brutalité.
La richesse ici-bas
La richesse, ici-bas, ce n'est pas d'être riche, Ce n'est pas d'entasser, d'avoir de l'or en niche
Comme les Harpagons.
C 'est de se sentir vivre en son intelligence, Et de faire servir même son indigence
A des actes féconds.
La richesse, ici-bas, c'est l'illusion chère Qui berça sur ses flots la nacelle légère
De nos rêves d'enfants; C'est l'écho prolongé des pures symphonies Que chantaient tour à tour d'invisibles génies
Dans nos cœurs triomphants.
La richesse, ici-bas, ce sont les souvenances Qui viennent parfumer de leurs douces essences,
Les sentiers des jours mûrs; Ce sont les abandons de ces heures exquises, Où l'âme confiante aspire dans les brises
Des enivrements purs.
La richesse, ici-bas, c'est un modeste asile
Où l'homme en travaillant vit heureux et tranquille,
Loin des reflets de l'or; Et non pas le grand train des pompeux équipages. Ni les salons dorés, ni les brillants mirages
Des châteaux de portor.
La richesse, ici-bas, c'est une épouse tendre. Marchant près de l'époux, heureuse de lui tendre
Sa main pour l'appuyer ; C 'est un cœur en un cœur, une âme dans une âme. Puisant la même joie et le même (iictame
Dans un même foyer.
La richesse, ici-bas, c'est la joie ineffable
Qu'un père aimant éprouve en voyant à sa table
Ses enfants réunis; C'est de ses cheveux blancs la plus belle couronne: Et ce gage d'amour, c'est le ciel qui le donne
Aux ménages bénis.
CE QU^IL A CHAxVTÉ 89
La richesse, ici-bas, c'est rimmense héritage, Qu'un hounête homme laisse à ses fils en partage
• Dans un nom respecté ; Trésor impérissable à l'abri du naufrage, Que les vents du malheur et les coups de l'orage N'ont jamais emporté.
La richesse, ici-bas, c'est de pouvoir sans crainte Marcher la tête haute et porter sans contrainte
Un front pur en tous lieux ; Sans jamais qu'un des siens nous jette à la figure Le nom de renégat, de traître ou de parjure
Au sang de ses aïeux.
La richesse, ici-bas, c'est la noble Patrie Qu'on respecte et qu'on aime avec idolâtrie.
Comme un objet sacré; Ce sont ses libertés, ses grands hommes, sa gloire, Resplendissants joyaux qui parent son histoire
Bt son nom vénéré.
La richesse, ici-bas, c'est la sainte croyance Aux dogmes que Jésus dans son omniscience
Proclame et nous prescrit ; C'est l'abnégation, c'est l'oubli de soi-même. C'est l'amour de la Croix, le consolant emblème
Des vrais enfants du Christ.
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Le retardataire
(Pour le '^Journal du dimanche*'' )
FraternellcmeiV dédié à Pi)nptrissable bataillon des ahonné.". retardataires.
Mon pauvre nom est Jean. Je naquis au village Par un jour sans soleil, à la saison des glands; J'étais le fruit tardif de vingt ans de ménage: Ma mère, à mon baptême, avait bien cinquante ans. Je fus le nourrisson d'une vieille mégère, Qui s'était mariée au dernier mardi-gras ; J'allais avoir quatre ans, et je ne marchais pas; On m'appelait déjà: Jean le Retardataire.
Quand j'eus atteint sept ans, on me mit à l'école;
Je bégayais alors quelques mots de patois:
Il me fallut trois ans pour saisir du Symbole
Et du docte abécé les immuables lois.
On me chassait pourtant matin de chez mon père,
Afin de balancer les retards du chemin ;
Mais quand j 'entrais en classe, on en sonnait la fin :
C 'est sûr, Dieu, de tout temps, me fit retardataire.
Et puis, quand le dimanche on allait à la messe, Je partais à l'aurore, aussi vif qu'un saumon; Mais j'avais beau trotter et jouer de prestesse, Je n'attrapais toujours que la fin du sermon. Le catéchisme vint: mais sa morale austère Forçant, il faut le croire, un peu trop ma raison, Le curé me dit: ''Jean, à plus tard, mon grison!" Ah! oui. Dieu, de tout temps, me fit retardataire.
Les chars depuis dix ans traversaient nos parages, Sans que j 'eusse pu voir la couleur de leurs bancs. Pour la ville, un matin, je boucle mes bagages. J'entre en gare et m'assieds, je fume et puis. . . j'attenc — Tous les trains sont passés ! me dit un militaire ! J'étais flambé, grand Dieu! Fiez-vous désormais Au proverbe menteur: ''Mieux vaut tard que jamais" C 'est sûr. Dieu, de tout temps, me fit retardaire.
Le temps avait lavé ces malheurs de ma vie,
Quand un jour je rencontre une brune aux doux yeux.
Mon cœur ralentissait, quand je voyais Julie!
Je fus son cavalier pendant un an ou deux.
Mon amour débordait et, lassé de me taire.
Soudain, je résolus de demander sa main.
— Trop tard! Jean, me dit-elle: On m'épouse demain!
J'étais, vous voyez bien, encor retardataire!
Je me marie, enfin : et douze ans de ménage Etaient déjà passés depuis ce jour heureux; Nous goûtions le bonheur d'un amour sans nuage, Mais quelque chose, hélas! nous taquinait tous deux. Le ciel me refusait les douceurs d 'être père ; Maman disait toujours: — Plus tard, Jean, tu verras! Moi, je courbais la tête, et me disais tout bas: Qui pourrait en douter ? . . . Je suis retardataire.
La mère avait raison: j'eus un fils magnifique;
Il est toujours en temps, le fortuné gaillard.
Un soir il me lisait, d'une voix pathétique,
Qu'au ''Journal" maint payeur se montrait en retard.
Je me tâte l'oreille, et, comme à l'ordinaire,
J'étais tambour-major de cette troupe-là.
Je le vois, dans sa peau le vieux renard mourra,
Puisque Dieu, de tout temps, me fit. . . retardataire.
Soixante et dix hivers ont passé sur ma tête, Sans y laisser tomber un de leurs blancs flocons. Ma foi, s'il ne faut pas que mon destin s'arrête, Je suis bien loin de voir le fond de mes flacons. Et si, comme on le dit quelquefois sur la terre, Les défauts vont toujours avec accroissement, Il pourrait bien se faire, au dernier Jugement, Qu 'un seul homme y manquât : Jean le Retardataire.
Les vers luisants
A Madame Jeanne de B.
Comtesse de C.
Comme ils sont déjà loin, ces jours remplis d'ivresse, Que le printemps dorait de sa blonde caresse. En nous abandonnant ses fleurs et ses parfums!
Souvenirs trois fois chers! vous n'êtes pas défunts. Vous revenez toujours, ô chatoyantes flammes. De vos blanches clartés illuminer nos âmes; Et vous voulez revivre et vous électriser. Quand les souffles du cœur viennent vous attiser.
Jeanne, te sonvient-il de ces heures sereines, Où l'on buvait, tous deux, la vie à coupes pleines, Sous les ombrages frais de ton riant château? Les entends-tu toujours, les sources du coteau?. . . Sur nos fronts de quinze ans rayonnait l'espérance; Nous aimions le bon Dieu, nos mères et la France. Riches de liberté comme l'oiseau des champs, Loin des haines du monde et des regards méchants, Nous allions, par la main, dans les sentes fleuries Promener à pas lents nos jeunes rêveries. Nous vivions d'avenir, de rêve et de soleil, Ignorant les regrets et les nuits sans sommeil. Nous avions pour amis les fleurs et les mésanges. Qui nous parlaient tout bas leurs langages étranges. Et quand l'oiseau chanteur offrait son hymne aux cieux, Nous mêlions notre voix à ses refrains pieux.
Heures de mon printemps, comme vous fûtes belles Et que de vous encor j'ai d'images fidèles! Combien de souvenirs, à jamais savoureux, Je vois encor jaillir de ces sentiers ombreux. Qu'avec toi j'ai foulés tant de fois, chère amie. Dans le calme serein de la brise endormie!. . .
Te le rappelles-tu, ce charmant soir d'été, Où, rêvant de parfums, de fleurs, d'immensité. Nous quittions le château pour aller dans la plaine
Respirer des sainfoins l'âpre et sauvage haleine?
Les herbes se courbaient sous le souffle mutin
Des brises charriant des arômes de thym.
La nature aux buissons tressait des clématites,
Et dentelait de blanc le col des marguerites.
Tout dormait. Aucun chant ne faisait vibrer l'air.
Le grillon seul jetait son cri strident et clair;
Et sur les bois drapés dans leur sombre dentelle
La lune promenait sa tranquille prunelle.
Nous étions là pensifs, . . . quand, du fond des halliers,
Soudain des vers luisants émergent par milliers.
Tout luit et brille ; il court comme un feu dans nos moelles,
Et pleut autour de nous comme des brins d'étoiles.
On dirait que dans l'herbe un doigt mystérieux
Saupoudre des grains d'or qu'on balaye des cieux.
C'est un fourmillement de vives étincelles
Qui semblent enflammer les floraisons nouvelles
Et pailleter d'argent l'émeraude des prés.
Ainsi que de rubis les trèfles empourprés.
Dénouant tout à coup tes longs cheveux d'ébène.
Tu me dis, radieuse: Ah! quelle riche aubaine!
Cueillons-en dans mon voile, et nous les sèmerons
Dans le jardin du parc, parmi les liserons.
Et tous deux, à genoux, retenant nos fous rires,
Sur le sol lumineux nous chassions les lampyres.
Quel triomphe joyeux! Fît que j'étais content,
Quand ta main capturait quelque beau ver luisant, Pour le jeter en feu dans ton voile de gaze, Comme un pur diamant que le soleil embrase!
La nuit ombrait déjà le pied des marronniers, Quand on se mit en route avec nos prisonniers. Arrivés au jardin, nous agitions ton voile. Le parc s 'illuminant comme un ciel qui s 'étoile. Les vers luisants semés, répandus dans les fleurs, Eclaboussaient le pré de leurs mille couleurs. Et tous ces chatoîments tenaient de la magie ! . . . Mais il fallait rentrer et quitter la prairie : On venait, au château, de sonner le beffroi.
Jeanne, le lendemain, que nos cœurs eurent froid! Quand, espérant revoir nos luisantes idoles. Nous n'en trouvâmes plus sur les riches corolles; Elles avaient quitté notre Eden merveilleux, Pour aller s'abriter sous les trèfles soyeux. La terre, ce soir-là, nous parut bien déserte! Nous avions dans le cœur une blessure ouverte : Tous ces brillants objets qui faisaient notre espoir, Nous les avions perdus presque avant de les voir.
Jeanne! ces vers luisants, c'est, songe bien, la vie:
Un éclair qui scintille en notre âme ravie. . .
A présent que Thiver a neigé sur nos fronts.
Nous pouvons retracer les abîmes profonds
Où courent s'engloutir, dans un commun naufrage,
Les vaisseaux pavoises des songes du jeune âge.
Le bonheur ici-bas n'élit pas de séjour.
Et, comme le lampyre, il ne brille qu'un jour.
Nos projets d'avenir et tout leur blanc cortège
S'en sont allés mourir aux floraisons de neige!
Nos trésors enfantés par nos illusions
Sont tombés dans le gouffre où vont les visions ! . . .
Et nos rêves brillants, phosphorescents symboles
Qu'on jetait, pleins de flamme, au gré des brises folles?. . .
• « • — Des souffles violents, hélas! les ont éteints, Comme on fait des flambeaux, après les grands festins.
La bible de la mère Redmond
Sur le chemin pierreux de Sainte-Marguerite,
Tout bordé de grands bois sous lescjuels il s'abrite,
S'élève un bâtiment au comble à pic et long:
C'est le Travellers' Rest de la mère Redmond.
L'extérieur n'a rien du somptueux des villes:
C'est un modeste chaume, aux alentours tranquilles,
Où la brune hirondelle accroche son doux nid.
L'oiseau vient y chanter son hymne à Tinfini,
Aux murmurants accords d'un ruisseau qui glougloute.
C'est là que le passant, fatigué de la route,
Peut se réconforter pendant ({uelques instants,
A toute heure et saison, de pluie ou de beau temps.
Car, depuis quarante ans, cette bonne Irlandaise
A constamment tenu la bouilloire sur braise,
Pour bien remettre à plomb le voyageur rendu.
C'est une providence en ce chemin perdu.
Native de Wexford, notre vieille insulaire
Avait tous les grands traits du type originaire :
Teint frais, plein d'incarnat, des filles de l'Erin,
De soyeux cheveux blancs ornaient son front serein.
Sur sa tête trônait une énorme câline
Où s'étaient entassés des flots de mousseline;
Et son ajustement, toujours d'un propre exquis,
N'empruntait rien au chic des modes de Paris.
Elle avait en honneur le long corsage à pointe,
Et, près du cou, sa robe était prudemment jointe.
Relique du pays, son châle à rouges pois
Ne sortait du bahut que de bien rares fois.
Quant à la coiffe verte, elle n'entrait en lice
Qu'aux grands jours du Christmas et de la Saint-Patrice.
Née avec un cœur d'or sensible et généreux,
Sa porte était ouverte à tous les malheureux.
De sa race elle avait l'esprit vif et caustique,
Et ne laissait jamais un bon mot sans réplique.
Son Hugh vivait encor; c'était un bon vieillard
Qu'un verre de whisky rendait drôle et gaillard.
Il ne travaillait plus et fumait près du poêle
Du matin jusqu'au soir, dans son collet à voile.
On voyait cependant que le cher vieux colon
Ne jouait dans l'hôtel qu'un second violon.
Ils avaient une fille, un beau grand brin de blonde,
Forte de ses vingt ans, accorte et rubiconde.
C'est elle qui veillait aux choses du dehors,
CE QU^IL A CHANTÉ oA
Tout en ayant un œil aux bruyants galaors. * Spirituelle et gaie autant que vertueuse, C'était le boute-en-train de Tauberge joyeuse. On vivait dans l'aisance au milieu de ce bois; Les profits suffisaient amplement pour les trois.
Quand je passais par là, revenant des malades,
Je n'oubliais jamais mes bons vieux camarades;
J'arrêtais chez Redmond pour leur serrer la main,
Dire un mot de causette et me refaire un brin.
Mais le jour fortuné, le jour par excellence,
Où l'auberge prenait son grand air de bombance,
C'était le dix-sept mars, fête du grand Patron,
Que tout Irlandais chôme en portant vert fleuron.
Je sentais, ce jour-là — comme un flot qu'on déchaîne
Mon sang de Kilkenny me courir dans la veine.
Et, paré du shamrock, je montais à Frampton
Me mettre dans les rangs des amis du canton.
La messe terminée au temple du village,
Nous descendions alors, suivant le vieil usage,
Chez la mère Redmond, où nombre d'Irlandais
Célébraient en trinquant l'arrivée au relais.
Et la mère, en l'honneur de son aïeul Patrice,
Pour ce jour de gala sortait une milice
De flacons bien remplis d'alcool et de vin.
Mot populaire en Irlande pour /yons rireurs.
Mais ce qui me semblait tendre au demi-divin,
C'était la hible en grès, que la maligne vieille
Abaissait en ce jour au rôle de bouteille,
Grand format in-quarto' bien fait et bien coulé,
Servant de dame-jeanne et d'ornement moulé.
Cette œuvre d'un malin, fort dans la céramique,
Faisait allusion à l'étude biblique.
D'un côté de la bible, en langue d'Albion
On lisait ces deux mots: ''Self interprétation".
Et, sur l'autre côté, la tête dans la boue,
Maté sur ses affûts comme un canon en joue.
Se débattait un homme en habit de jockey;
Et, plus bas, se lisait: "John Bull in the wrong way
Compatissant ensemble au sort du pauvre diable,
Nous portions sur la bible une main secourable.
Comme pour alléger les maux dont John souffrait.
Chacun, tout gravement, se tirait un verset,
Et puis l'interprétait sans bruit à sa manière.
En attendant, hélas! que se fît la lumière!
Ce qui ne tardait pas; car le choc répété
Des bons mots et des ^oiips était riche en clarté.
— Passez la bible ici (lue je me convertisse,
Disait le père Hugh; je sens ({ue ma foi glisse!
— Arrêtez donc un peu, replie [uait le vieux Jos:
Un chapitre en passant me serait à propos.
Pour sûr, reprenait Jim, j'ai bu l'Apocalypse,
Car je sens mon soleil qui pâlit et s'éclipse!
— Et moi, rétorquait Johu, j 'ai mal interprété : Me voilà, pour le moins, aussi bien que Noé. — Et chacun à son tour, apostrophant la bible, Bombardait de lazzis l'Anglais servant de cible.
Les discours pullulaient, et les toasts à l'Erin Faisaient suite aux chansons qui soutenaient l'entrain. Les maux de la patrie et les vieux jours de gloire Revenaient attristés, grandis, à la mémoire. Dans les vivats joyeux le grand nom d'O'Connell Se fondait avec ceux de Gladstone et Parnell ! Et, pris d'enthousiasme, on acclamait en foule Tous les grands champions, l'espoir du Home Rule. Mais, spectacle navrant ! j 'ai vu de blancs vieillards, Les yeux baignés de pleurs, abaisser leurs regards Pour cacher la douleur dont leur âme était pleine! Car en vain l'exilé cherche à tuer sa peine, Les lointains souvenirs du sol qui fut aimé S'incrustent à jamais au cœur de l'opprimé.
Quand l'étoile du soir commençait à paraître
Au-dessus du grand bois (jui mas<|uait la fenêtre.
C'était l'instant choisi du coup de l'étrier.
Et l'on se séparait, sans jamais oublier
De se promettre à tous de tenter l'impossible
Pour venir, dans un an, reconsultei' la bible.
Jl
Sous le bocage
Stances enfantines
A Alfréda.
Donne ta main, petite; Dépêche-toi, viens vite :
Allons sous les sapins!
Le rossignol y chante Sa romance touchante.
Avec des sons divins.
— Il est là sur la branche !
Papa, tiens! il se penche...
Non! je la reconnais; C'est la petite mère.
Qui, la saison dernière, Couvait dans les cyprès.
Dis donc? d'où revient-elle, La pauvre colombelle, Sans avoir plus grandi ? . . .
Elle a sa même plume!
N'a-t-elle qu'un costume Pour dimanche et lundi ? . . .
— Elle s'en va, mignonne, Quand les brises d'automne Saupoudrent leurs frimas, Demander un asile A quelque lieu tranquille, Où l'hiver ne va pas.
La gentille pauvrette N'a pas grandi, brunette, Et ne grandira pas.
Elle reste petite Pour se sauver plus vite Des vautours et des chats.
C'est la même toilette Qu'elle portait, fillette, Quand elle a fui nos bois.
Dieu, si plein de fortune.
N'en lui fait avoir qu'une A tous les douze mois.
D'après le divin code On ne suit pas la mode:
C'est pareil tous les ans.
Chaque oiseau se contente D'une modeste mante A fond de duvets blancs.
C'est pour donner aux pères Ainsi ciu'aux folles mères Une grande leçon, Eux qui drapent leurs filles De points et de mantilles Quatre fois par saison.
— ^lais, papa, que fait-elle La pauvre colombelle Pour nourrir ses petits t La mignonne coureuse Semble toujours heureuse En rentrant au logis!
— C'est le bon Dieu, ma belle,
Qui toujours prend soin d'elle
Et de ses oisillons.
C'est sa main qui lui jette
Le mil qu'elle becqueté
A travers les sillons.
A chaque jour, sa peine Est de courir la plaine.
Elle n'en souffre pas.
Il faut qu'elle travaille Pour trouver la grenaille De ses frugaux repas.
Tiens! vois, elle s'envole, Ta petite frivole; Laissons notre babil!
Retournons vers ta mère ; Nous reviendrons, ma chère, Un autre jour d'avril.
t^ vlxxtxvtx vtxxl^x^ vlxvtrxjL*^
La jambe de liège
Légende traduite de Tanglais
Je vais vous raconter une vieille légende;
Au Pays-Bas vivait le vieux Mynheer von Clam, Qui se disait tout bas en buvant son Hollande : Je suis le plus cossu marchand de Rotterdam!
Un jour (ju'il était plein, plein coinuie un œuf de poule, Un pauvre mendiant sous son toit se glissa : Clam le chassa du pied, comme on fait d'une boule; Mais en le frappant, crac ! sa jambe se cassa.
Un fameux chirurgien, doyen d'Académie, Fut mandé près du vieux en consultation ; Ayant besoin d'un membre en son Anatomie, Il opina, tout court, pour l'amputation.
Docteur, votre couteau brise un peu ma fourchette, S'écria l'amputé! Faudra voir à cela! De béquilles jamais je ne ferai l'emplette: Une jambe de liège est ce qu'il me faut, là!
Dans Rotterdam vivait un savant machiniste, Qui 's'engagea de suite à faire l'appareil. A partir du genou, l'habile orthopédiste Fait poser un ressort qui va jusqu'à l'orteil.
En peu de temps, la jambe est très bien fagotée Et fixée au tronçon; l'ouvrage est garanti... Mynheer Clam sent alors son âme transportée, Remonte le ressort, et le voilà parti!
La machine au début se conduit comme un charme. Sur ceux du pied voisin règle ses mouvements; Mais voilà que bientôt notre homme est dans l'alarme, Le ressort agissant beaucoup trop par moments.
La course devient folle à donner le vertige! Devant les magasins il fuit comme le vent : On dirait Phaéton dirigeant son quadrige. Il veut s'arrêter, mais toujours file en avant!
CE Qr'iL A CHANTÉ 63
I/épouvante et Thorreur suintent sur son visage; On croit Clam possédé d'un infernal esprit. Il saisit les poteaux et tout sur son passage; ]\Iais la jambe toujours saute et court sans répit.
Arrêtez-la, la gueuse! Ah! je suis morfondu! En entendant ces mots, vers Von Clam on s'élance, Mais, comme plume au vent, il s'envole éperdu!
Il gravit les coteaux, il traverse les plaines. Sans pouvoir reposer ses os presque moulus. Yon Clam se jette à bas ! mais — espérances vaines — La jambe se relève et va de plus en plus.
Il courut jour et nuit durant une vingtaine. Et de l'Europe entière il fit deux fois le tour. Clam mourut à la fin, sans doute à bout d'haleine: La jambe se démène ainsi qu'au premier jour!
Les deux tombes
Souvenirs de coroner.
C'était au temps heureux où, remplis d'espérances,
Les enfants de nos champs, attachés aux croyances
Et trop fiers pour servir l'étranger de là-bas,
Affrontaient la forêt, ardents, cognée au bras.
On ouvrait aux colons, vers l'an mil huit cent trente,
Le haut de l'Etchemin. Le père José Plante
Fut l'un des courageux pionniers de ces bois.
La misère sur lui pesant de tout son poids.
Il dut après vingt ans, pour acquitter ses dettes.
Vendre son bien. Or, comme il restait quelques miettes,
Il en acquit un autre, au loin, dans la forêt,
Puis se mit au travail, sans plainte, sans regret ;
Et dans ce bois lointain, après mainte souffrance,
Il se fit un abri, sans connaître l'aisance.
6Ô CE QUJL A CHANTÉ
Un jour, à Saint-Léon, on apprend qu'en un puits
On vient de trouver morts le père avec son fils,
Coroner du district, pour percer le mystère
Il me fallut me rendre en ce lieu solitaire.
C'était au mois de mai. Les eaux de l'Etchemin
Débordant de leur lit inondaient le chemin
Et, petit à petit, comme une nappe im^mense,
S'en allaient dans les champs féconder la semence.
Les trajets en voiture étaient tous arrêtés;
On voyageait alors dans des canots montés
Par de solides gars, maîtres en canotage.
Au lever du soleil, je quittais le village
Avec un bon canot et trois vaillants rameurs.
Tout le long du voyage ou parla des rumeurs
Qui circulaient .partout touchant la mort des Plante.
Le courant était fort, notre marche fut lente;
Et ce ne fut ((U 'après deux heures d'aviron
Que j'aperçus là-bas la caliane en bois rond.
— C'est là (]ue nous allons, me dit Tun des trois hommes, Désignant la dcmeui-c; en vingt coups nous y sommes.
Vous qui n'avez jamais connu la pauvreté Ni senti du malheur la froide nudité, Franchissez avec moi le seuil de la chaumière! Vos cœurs tressailliront. Une pâle lumière Filtrait, comme à regret, à travers les carreaux; L'étoupe sur les pans retombait en lambeaux, Et près de la fenêtre était une croix noire. Un vieux poêle, une huche, une table, une armoire, Trois bancs de bois, deux lits, des plâtres ébréchés Formaient l'ameublement. Et j'aperçus, couchés. Les deux infortunés, recouverts d 'un suaire : José Plante en un coin, sans cierge, sans lumière. Et tout auprès de lui, Théodore, son fils. Sur leurs cœurs reposaient deux petits crucifix.
Assise près des morts marmottait une femme; Sur ses traits on lisait les chagrins de son âme : C'était la pauvre mère, et l'épouse à la fois, Qui restait, seule au monde, au milieu de ces bois, Et ployant sous le faix de sa peine cruelle. Pris de compassion, j'allai m 'asseoir près d'elle Pour rendre un peu de calme à son esprit troublé. Puis, un moment après, sur un ton désolé Tombait avec lenteur, des lèvres de la vieille, Le récit que voilà:
' ' C 'était le soir, la veille, Monsieur le Corouer, de l'accident fatal. Mon fils me dit: demain je prépare un régal. Dans le fond du saloir il reste une rouelle; Je m'en vais la fumer jaune comme cannelle. Pour voas remettre un brin l'appétit qui s'en va. — Tant mieux! que je dis; mais. . . où vas-tu fumer ça? — Dans le vieux puits, qu'il dit; l'endroit est magnifique. — Ah! oui, que je réponds; c'est un lieu sans réplique. Moi, ne connaissant rien, j'allais l'encourager. Ce pauvre Théodore, à courir au danger ! Nous étions presque heureux, monsieur, je vous l'assure; Depuis bientôt un an la vie était moins dure. Notre fils était bon, de cœur et de talents; C'était le seul espoir de nos vieux cheveux blancs. Le père et moi l'aidions à cultiver la terre. Pensant que le bon Dieu, dans ce lieu solitaire, Voulait nous le garder pour nous fermer les yeux.
Le lendemain, mon fils descendait dans le creux Du vieux puits desséché, portant un plat de braise. Dès qu'il fut disparu, je sentis un malaise Qui me fit frissonner. Le temps me parut long; Je le guettais toujours au dernier échelon. Comme, un quart d'heure après, il retardait encore, Je crie à mon mari: — Va donc à Théodore!
Il est là, dans le puits! Qii'a-t-il? qu'il ne sort pas
Le pauvre homme accourut; et je le vis, hélas!
Se pencher et descendre aussi, lui, dans l'échelle.
^lais à peine avait-il dépassé la margelle,
Que je cours vers le puits; j'avais comme soldeur.
J'ai)pelai. je criai. . .Dieu ! quel jour de malheur!
Je ne voyais plus rien ; j 'entendis une plainte
Qui, comme vous pensez, grossissait fort ma crainte.
J'essayai par deux fois à me jeter en bas;
Ce fiui m'a retenue? Ah! vrai, je ne sais pas!. . .
Je sentis sur mes yeux s'étendre comme un voile,
Et puis, tout scintilla comme un ciel qui s 'étoile. . .
Quand je revins à moi, — que ce rêve fut long!
Je vis Jeannot, le fou, qui m'essuyait le front.
Il venait quelquefois, quand il faisait sa ronde.
S'asseoir à notre seuil, ce délaissé du monde;
Il partageait le pain des gens de la forêt.
Bien souvent dur et noir, mais donné sans regret.
Il voulait, l'insensé, descendre dans l'abîme;
^îai.s j'ai cru refuser ce dévoûment sublime.
Je l'envoyai quérir le plus proche voisin;
Et moi, je restai seule. . . à ronger mon chagrin.
On vint. Je les revis. La terrible agonie !
Ils étaient là tous deux, sans mouvement, sans vie.
C'est l'épreuve que Dieu gardait à mes vieux jours!
Je l'accepte de Lui... Qu'il soit béni, toujours!
Oii choisit un j^ury; puis, l'affaire éclaircie, On prononce aussitôt un verdict trasphyxie.
Les cercueils sont cloués. On les met doucement
Dans la pirogue, et les canotiers lentement
Reprennent l'aviron sans rompre le silence.
La vieille est avec nous, entière à sa souffrance.
Sa lèvre est tremblotante; on l'entend soupirer;
Ses pauvres yeux rougis, fatigués de pleurer.
Sont constamment fixés .sur les deux humbles bières;
Et, le cœur débordant de ferventes prières.
Parfois elle les montre au ciel d'nn doigt tremblant.
Nous descendons bon train. Un silence accablant Règne parmi nous tous. Je regarde la lame Déferler sur les champs, et me dis, en mon âme. Combien ce frêle esquif glissant au hl de l'eau Représente la vie et son changeant tableau.
On aperçoit au loin les blanches silhouettes
Du village étalant ses chaumières proprettes.
Et, comme un flot mouvant, sur les arches du pont,
Avec les noirs piliers la foule se confond.
Le son faible et mourant de la cloche qui tinte
CE C^u'lL A CHANTÉ 71
Arrive jusqu'à nous eonime une douce plainte. Sur la berge le prêtre avance lentement, Précédé de la croix dont le rayonnement Sur les fronts inclinés va, comme une caresse, En redonnant l'espoir amoindrir la tristesse.
Nous arrivons, entin. On rentre l'aviron; On hâle le canot près de l'aile du pont, Et sur la grève humide on dépose les bières Que le prêtre bénit, récitant des prières. Et le clergé s'avance au son morne du glas, Suivi des deux cercueils supportés par vingt ])ras.
Ils dorment maintenant dans un coin solitaire, A l'ombre de la croix où s'attache un lierre. Peut-être seul ami (jui leur reste à tous deux, Avec moi qui parle encor d'eux.
La pêche aux éperlans
Quand l'automne teinte les bois De couleurs pâles et dorées; Que les oiseaux, sur les borées, S'en vont au loin en longs convois;
Que l'herbe fine des prairies Revêt son manteau de frimas, Et qu'aux branches luit le verglas Comme un collier de pierreries ;
Alors, les pêcheurs sont peu lents, Quand arrivent ces heureux signes, A préparer perches et lignes; Car c'est le temps des éperlans.
Nageur svelte, aux allures vives, Hôte choyé du Saint-Laurent, Ce petit poisson, blanc d'argent, Abonde partout sur nos rives.
L'automne, il fuit les crocs tranchants Du grand marsouin (^ui le dévore; Mais, hélas! le pauvret ignore Que certains hommes sont méchants!
Dès le matin, quand la marée Monte le long des quais gluants.
Mille pêcheurs, tout remuants, Sont déjà là pour la curée. •
On met l'appât aux hameçons, Et dans à peine une seconde Les lignes s'enfoncent dans l'onde, Toutes lourdes de trahisons.
Les perches et les joncs flexibles, Toujours tenus en mouvement.
Sont comme un taillis que le vent Flagelle de ses coups terribles.
L'heureux pêcheur qui, le premier, Sort triomphant de cette épreuve Et tire un éperlau du fleuve Est l'objet d'un iiourra princier!
Ce cri, c'est le clairon de guerre, Sonnant la charge et le combat, Et. pour tirer, chaque soldat Lève promptement sa visière.
Ses yeux sont pétillants et clairs, Rien n'arrête sa main rapide.
Et, sortis de la plaine humide, Les éperlans inordent les airs.
Quel beau spectacle de Novembre, De voir ces poissons frétillants, Tels de lumineux diamants, Passer devant un soleil d'ambre!
Mille rayons et mille feux S'entre-croisent en jets rapides Et rendent flam))oyants les vides Que les pêcheurs laissent entre eux.
Mais que de morts! quelle hécatombe!
Désastre affreux, vrai Waterloo, Chaque éperlan qui sort de l'eau, Dans un panier trouve sa tombe.
Sitôt qu'arrive le reflux,
Les lignes pendent, immobiles.
Au fond vaseux des eaux tranquilles:
Le poisson fuit et ne mord plus.
Où sont-ils, ces jours sans orage.
Jours de jeunesse et pleins d'élan.
Où j'allais pêcher l 'éperlan, Avec les amis de mon âge ? . . . ■
Ces plaisirs purs sont disparus. Comme les rêves de l'enfance!
Et mon cœur saigne quand il pense Qu'ils ne reviendront jamais plus!
Heures de soleil
A ma soeur.
Le soir, quand tout se tait sous le vaste empyrée, Bien souvent ma pensée erre dans le lointain, Cherchant à se refaire une image sacrée Des jours de mon matin.
Et ce doux souvenir tout rempli de lumière, Noble et resplendissant comme un soleil de mai, Semble animer encor de sa chaleur première Les objets que j'aimai.
Et puis, je crois sentir sur mon front qui se ride Les baisers que ma mère y déposait le soir, Lorsque tout près de moi, pour un instant rapide, Elle venait s'asseoir.
Et les petits dodos que nous faisions ensemble Près du poêle chantant, sur le même oreiller ! Souvent j 'y pense encor, maintenant que je tremble De ne pas sommeiller.
Et je revois aussi ces bons amis d'enfance Qui venaient partager nos plaisirs et nos jeux; Il fallait peu de chose, en ce temps d'innocence, Pour faire des heureux.
T 'en souvient-il, ma sœur, de ces heures bénies. Où nos cœurs battaient dru des mesures sans fin, En se laissant bercer aux douces harmonies Du soir et du matin?
Nous roucoulions alors comme des tourterelles, Dans le grand nid soyeux que Dieu nous avait fait; Nous avions du soleil, nous nous aimions comme elles D'amour tendre et parfait.
Nous suivions les ruisseaux, sautant de roche en roche Pour pêcher des goujons longs comme un doigt d 'enfant Moi, je portais la ligne, et toi la frêle broche, D'un air tout triomphant.
Puis, mollement couchés sur Therbe verte et douce, Laissant bais^ner nos pieds dans l'onde qui chantait. Nous jetions au courant de petits brins de mousse Que la lame emportait.
Diane au pied léger, tu me suivais, superbe. Quand je m'aventurais dans mes chasses sous bois. Et ton œil se mouillait quand, tout sanglants, sur 1 "herbe J'étalais mes exploits,
0 ! quel bonheur pour nous quand, battant la feuillée. Nous trouvions des nids pleins sous les buissons fleuris! Que d'amour recouvrait la tente ensoleillée De ces êtres chéris!
Qu'elles sont déjà loin, ces heures embaumées. Souvenirs d'un matin, beaux projets d'avenir! Il ne nous reste plus de ces choses aimées Qu'un lointain souvenir.
Au grand poète Victor Hugo
Tu n'es plus, maintenant! 0 poète! 0 grand homme! Ta lyre s'est brisée, et tu dors le long somme Qu'il nous faut tous dormir durant l'éternité. Le monde tout entier a pleuré sur ta. tombe; Ta mort, dernier rayon d'une étoile qui tombe, A fait nuit sur l'humanité.
Tu mourus lentement, comme une symphonie, 0 rêveur inspiré! Ton immortel génie Comme un astre géant éclaira l'univers.
Et durant près d'un siècle, en des notes profondes, Ta grande voix vibra jusqu'au delà des mondes, Sous la voûte des cieux ouverts.
Tu fus plus grand qu'un roi: ton front poita couronne, Ta plume était ton sceptre et la terre ton trône. Sur tous les cœurs souffrants tu régnas à jaaiais. Ton talent éleva vers des sphères nouvelles La sainte poésie, en lui taillant des ailes
Pour franchir les plus hauts sommets.
Où va frapper l'écho du doux parler de France, Tes chants résonneront comme un accord immense. Portant l'apaisement dans ses vibrations. Jusqu'à la fin des temps leur roulement sonore Dira que ton nom vit, du couchant à l'aurore, Grand dans le cœur des nations.
Les malheurs ont sur toi passé comme des trombes, Et tu fus écrasé sous le convoi des tombes Dont la mort, trop cruelle, encombra ton chemin. Mais après ces grands deuils, levant ta tête altière, Tu revenais à Dieu, l'éternelle lumière, Ton luth immortel à la main!
Quand, défenseur des droits d'une classe asservie. N'écoutant que ton cœur, tu dépensais ta vie Au triomphe futur de la fraternité, Croyais-tu que ta voix ferait frémir la terre. Et que devait jaillir pour toi de son tonnerre L'éclafr de l'immortalité?
Dors en paix, maintenant, au Temple de la Gloire! Au milieu des héros consacrés par l'Histoire: Nous, nous prierons pour toi le Dieu bon et clément. Doi-s l 'éternel sommeil ! la grande heure est sonnée ! Ton rêve est accompli, ta lutte est terminée: "L'ange a crié: Commencement!"
Juin 1885.
Les feuilles sont tombées
Novembre est apparu. Les feuilles mordorées Flottent comme un manteau sur le gazon frileux: Et les brises d'automne, en notes éplorées. Dans les grands rameaux nus soupirent leurs adieux.
Tout pleure. La rosée, aux cils gris des vieux arbres, '^ A suspendu, la nuit, ses larmes de cristal. Et sur leurs fronts rugueux, blanchis comme des marbres, Le froid a mis sa lèvre et son baiser fatal.
Les oiseaux ont quitté nos forêts solitaires.
Plus de joyeux échos, plus de refrains charmants. /^
Ils se sont en allés vers des lieux moins austères.
Demander au soleil des rayons plus cléments. . /
Tout dort. On n'entend plus la chanson des mésanges Se dérouler plaintive, aux cris clairs des grillons; Ni les concerts naïfs des ramages étranges ; '-^ Qui sortaient au printemps du nid des oisillons..
Aux cimes des grands fûts, dans les ramures grises,
Se balancent tremblants les petits nids déserts,
Et leurs soyeux duvets, dérobés par les brises.
S'en vont, au gré des vents, se perdre dans les airs. ^^
Pauvres fils de la Vierge! Allez, fuyez bien vite! Quittez ce monde ingrat, volez vers l'inconnu: Peut-être que demain le nid qui vous abrite, Brisé par l'ouragan, jonchera le sol nu.
Tout ce décor de deuil et de sombre mystère '^^ Nous remémore ceux que nous avons aimés. Et des ombres partout surgissent de la terre. Cherchant leurs âmes sœurs avec des yeux fermés.
Une voix nous apprend que tout passe et tout tombe, Mais (lu'un jour près de Dieu tout fleurira vermeil, 3f Et rjiie î)our nous, mortels, rien n'est vrai que la tombe Où nous irons dormir notre dernier sommeil.
Allez, voius qui pleurez, fouler un bois crautoinne ! C'est le refuge ouvert des cœurs inconsolés. Peut-être y pourrez-vous refaire la couronne 3>5 Si pleine de parfums des beaux jours envolés !
Voix du coeur
Parfums des lointaines années, Mousses de mes sentiers fleuris, Brises, suaves halenées, Arômes de mes bois chéris!
Germes féconds, que le ciel fit éclore
En ces chastes instants!
Là, daoïs mon cœur, vous embaumez encore, Senteurs de mon printemps!
Oiseaux qui chantiez au bocage Vos gais refrains et vos amours!
Doux bruits de nidr, muet langage!
Jadis je vous cherchais toujours.
Nous noais aimions et je vous parlais d'ELLB
Dans notre intimité.
Là, dans mon cœur, chantent, écho fidèle, Ces voix de mon été.
Bois aux jaunissantes couronnes, Où, tout rêveur, j ''allais m 'asseoir!
Soupirs d'oiseaux, chants monotones Qui semblaient endormir le soirî Nids d'exilés, flagellés dans les cimes
Par le bras des autans!
Là. dans mon cœur, sont vos plaintes sublimes, Automne de mes ans!
Frissons qui couriez dans les arbres En secouant leurs fronts chenus!
Givres constellant de vos marbres L 'épiderme des rameaux nus !
Grands pins neigeux où pleuraient les mésanges,
Souffles glacés de l'air!
Là, dans mon cœu-r, je sens vos froids étranges Envahir mon hiver.
Bois d'automne
Je viens te dire adieu, bois mordoré d'automne, Avant que l'aquilon ait jeté ta couronne
Sur le gazon jauni.
Je viens me reposer un instant sur tes mousses, Et retremper mon âme aux émotions douces
De ton calme béni.
Les beaux jours sont passés. Il fait froid dans la plaine; Les brises ont perdu leur amoureuse haleine
Et leurs baisers charmants.
Mais pour toi les autans ont de douces caresses, Et leur souffle hardi joue encor dans tes tresses
Comme des doigts d'amants.
Les fleurs ont disparu de tes sentes ombreuses ; Et l'infime grillon, en des notes pleureuses,
Dit sa chanson tout bas.
Les lierres desséchés s'affaissent sur les chênes Et les hêtres touffus laissent tomber les fênes
Qui pendent à leurs bras.
Tes oiseaux ont cessé leurs gazouillants murmures. Et ne sautillent plus sur tes vertes ramures . . .
Où donc sont-ils allés?
Ont-ils fui pour toujours tes inconstants ombrages ? . . . Ou, pour trouver ailleurs des cieux exempts d'orages,
Se sont-ils exilés?
Que de nids pleins d'amour, où dormaient les mésange! Ont perdu sous le gel le duvet de leurs langes,
Et leurs joyeux concerts!
Encore quelques jours, et leurs mousses soyeuses, Pauvres fils de la Vierge, arrachés aux yeuses,
Se joueront dans les airs.
Nos cœurs ne sont-ils pas, dans la première ivresse, Des nids de duvet blanc que le printemps caresse
Du feu de ses rayons ? . . .
Mais quand, viennent les jours et que souffle la bise. Comme un nid trop chargé le cœur trop plein se brise,
Perd ses illusions!
Que ton silence est grand ! que ta paix est profonde, 0 bois ! . . . Tu dors bien loin de ce fracas du monde
Qui tue avant le temps !
Quand l'automne est venu, ta feuille tombe morte, Mais une autre renaît de la sève qu'apporte
Le soleil du printemps.
0 feuilles qui demain joncherez, immobiles,
Le sol glacé des bois! que vous semblez tran(|uilles
Sous le froid qui vous mord !
Nous aussi, comme vous, devons baiser la lame Qu'un destin trop cruel enfonce dans notre âme,. . .
Et sourire à la mort.
Tombez au gré des vents, pâles feuilles d'automne, Sur le coin de gazon que le bon Dieu vous donne !
Allez où vont les fleurs !
Laissez nos bras meurtris continuer la joute, Et nos pieds tout sanglants se traîner sur la route
Des regrets et des pleurs!
La forêt, l'hiver
O vous qui reposez en des lits de dentelles, Frileusement cachés sous vos chaudes flanelles,
Non, vous n'avez jamais pensé A vous mettre sur pieds, un jour quand le froid pique, Pour aller contempler la majesté féerique
D'un bois que Décembre a glacé.
Je vous laisse aujourd'hui sous vos grands rideaux roses, Où souvent à midi vos paupières sont closes
Dans la tiédeur de votre lit.
Pendant que, moi, je vais, sur mes larges racjuettes. Demander de la vie à ces scènes muettes.
Où le cœur s'ouvre et se l'emplit.
Oh! quel calme profond! La neige blanche et pure A jeté sur la mousse un voile sans souillure,
Tout constellé de blancs émaux; Et le soleil qui passe à travers les grands arbres, Dans un poudroîment d'or anime tous ces marbres.
Pour en faire autant de cristaux.
Le chêne, ce géant à la forte membrure, Balance ses grands bras en cadence et mesure.
Tel un gladiateur romain; Il attend, torse nu, les vents et la tempête Qui, malgré leurs efforts, n'ont pu courber sa tête
Ni le coucher sur leur chemin.
L'érable et le grand hêtre ont des frissons étranges, Et, comme des enfants dépouillés de leurs langes.
Frémissent de leur nudité ; Ils semblent envier, interdits de leur perte. Le sort des pins ombreux dont la toilette verte
Nargue l'hiver comme l'été.
Par un beau jour d'hiver, quand les brumes algides Déposent sur les bois leurs globules humides.
Le givre étale ses splendeurs; La perle et le rubis, le saphir et l'opale S'unissent pour lancer, dans la lumière pâle.
Le chatoîment de leurs couleurs.
Comme le tintement d'un glas sous la ramure, Le fer du bûcheron s'abat, avec mesure.
Sur l'érable aux fibres d'acier; Puis un long craquement comme un cri de détresse . . . C'est le suprême adieu de l'arbre qui s'affaisse
Sur le branchage du hallier.
La petite mésange, allègre et curieuse,
Saute de branche en branche et becquette, frileuse,
Les insectes des grands pins creux; Qu'es-tuA demande-t-elle au pauvre mercenaire, Qui, chargé de liois mort, de neige et de misère,
Répond: "Je suis un malheureux."
L'adroit pic -vert pattu de son long bec avide Frappe à coups redoublés l'écorce sèche et vide
Où se cache un ver somnolent ; Et le bruit saccadé de l'attaque soudaine, Fait un crépitement que le vent prend et traîne
A travers le bois indolent. '
Bravant tous les frimas, la perdrix de savane.
Comme aux beaux jours d'automne, en gloussant, se pavane,
Autour des superbes bouleaux; Puis, à certains moments, soudain elle s'arrête Et recommande aux bois, d'une voix inquiète.
Ses imprudents petits perdreaux.
yS CE QU'IL A CHANTÉ
Le gentil écureuil, lorsque le soleil brille,
Vif, joyeux et pimpant, fait entendre son trille.
Sur la branche d un sapin vert; Puis en sage économe, il ronge une cocotte Pour ménager les noix qu'il croque dans sa grotte,
Quand viennent les grands froids d'hiver.
Et les ours, engourdis dessous la neige épaisse, Dorment en attendant que le printemps renaisse
Avec ses succulents agneaux; Et le fier orignal, à la membrure alerte, Epiant le chasseur, broute la mousse verte
Qui croît sur le tronc des ormeaux.
Le renard glapissant a (juitté sa tanière Pour aller dans la plaine aiguiser sa molaire
A l'appât que tend le trappeur. Le lièvre soupçonneux est blotti dans son gîte . Et puis, au moindre bruit, il frémit, il s'agite,
Et croit devoir mourir de peur.
0 vous qui reposez en des lits de dentelles, Frileusement cachés sous vos chaudes flanelles,
Non, vous n'avez jamais pensé A vous mettre sur pieds, un jour quand le froid pique. Pour aller contemplei la majesté féerique
D'un bois: que Décembre a glacé.
Le festin de Pierrot
.1 m(M ami A.-N. Monfpetit.
Les plus courtes foliée sont les meilleures. Proverbes.
Pierrot était un type, un vieux du i3on vieux temps : Courtois et généreux, gaulois de vieille roche. Dans son sang de vieillard il avait du printemps; Car, malgré sou grand âge, il aimait la bamboche
Comme aux jours de vingt ans. — Il avait travaillé la moitié de sa vie A mettre de côté, tous les jours, un peu d'or; Aussi s'était-il fait un rondelet trésor. Il était jovial; sa verve eut fait envie
Aux anciens verts-galants.
Univer
Un jour, Pierrot m'invite au festin homérique Qu'il donnait, tous les ans, aux amis d'alentour. Et moi, qui fus toujours un peu démocratique, Je crus le moment bon d'accepter sans détour
La fraternelle agape. — En mainte occasion, j'avais vu les ''fricots" Qu'on fait à la campagne, à la saison des neiges; Mais j'ignorais encor, malgré ces privilèges, Qu'on pût voir s'empiffrer autant de bons dévots
Penchés sur une nappe.
Plus solennel qu'un roi. Pierrot l'amphytrion Pour la fête du jour avait fait sa toilette. Il avait exhumé sa chemise à frison, Son pantalon pressé, son beau surtout noisette,
Sa veste à parement. — Javotte, son orgueil et sa digne alliée, S'était parée aussi de sa robe à gros pois, De son beau spencer jaune et d'un col à l'empois. La câline en rubans ne fut pas oubliée.
Pour dernier agrément.
Déjà l'ami Pierrot avait fait plusieurs rondes, Versant aux invités des rasades profondes; Les discours s'animaient d'une franche gaîté: Et les femmes perdaient de leur timidité, Quand on se mit à table. —
CE qu'ail a chanté 101
Ah, ça ! dit le bon vieux, ne faut pas lanterner ! Les bouteilles sont là, toutes il faut les boire; De plus grosses encor sommeillent dans l'armoire. C'est de grand cœur! buvez! n'allez pas vous gêner: Ce serait regrettable.
Salut, mes bons amis, à la bonne amitié !
Et la foule répond: Pierrot, à ta santé!
On passe la bouteille, on fait tinter les verres,
On tousse, on parle, on rit, on ne s'entend plus guères;
Les voix prennent du ton. — Un peu plus tard, le bruit change de caractère; Il devient métallique et sonore à la fois: C'est le choc des couteaux sur les plats aux abois. Le calme est relatif et presque involontaire.
Et l'appétit tient bon.
Et là table gémit sous les mets qu'elle porte, Rangés en bataillon, bouillants comme des preux; Mais la charge au poignard qu'on dirige contre eux Brise leurs rangs serrés, puis la mort le,s emporte! —
Liqueurs et rhums brûlants Coulent à flots plus drus que l'eau dans les rivières. Quelques gars sont coiifés, d'autres semblent courts d'air, Deux bons vieux dans un plat pèchent à la cuiller, Et boivent gravement du ragoût dans leurs verres.
En guise de vins blancs!
Tout passe, en vrai ruisseau descendant d'une cime; Autant vaudrait chercher à combler un abîme: Volailles et poulets, porc-frais, jambons, ragoûts. Dindons, bouillis, rôtis, mouton et bœuf aux choux,
Ont déjà pris la pente. — Tourtières et pâtés, bettes et cornichons, Tariines et gâteaux, bisques et confitures, Croquignols et biscuits, raisins et pommes sures, Se confondent avec les liqueurs des flacons.
Dans la même descente.
La mangeaille prend fin. On remplit les bouteilles. Les pipes on allume, et viennent les chansons. Le bonhomme Pierrot, en bon enfant des treilles, La figure allumée, entonne à pleins poumons:
Verse, verse à plein verre! . . .
Et l'on répète en chœur: — Verse, jusqu'à demain! Et jusqu'à la Javotte, un tant soit peu piquée, Qui chantonne à l'envi, d'une voix étriquée: Le vin à tous nos maux est remède certain,
Sur cette pauvre terre.
Jeunes filles et gars sont rangés près du feu, Et se content fleurette en mangeant des dragées. Un couple se sourit sur le vieux coffre bleu, Le siège légendaire où vont s'asseoir les fées Pour enlacer les cœurs. —
Après avoir toussé, quelque vierge timide, Le mouchoir sur la bouche, entame une chanson, Tandis (^ue son galant, le regard au plafond, Risque une basse-contre, et fait vibrer le vide De ses accents vainqueurs.
Le bonhomme Martin, l'artiste du village, Le dos sur un trumeau, racle son violon. A ce son. tout s 'arrête et chacun devient sage : C'est le temps de danser le premier cotillon.
Pierrot prend la voisine.
Et le voisin, Javotte : et moi, madame Hector. Quand tout est au complet, la musique commence ; Et des heures durant on fait la chaîne, on danse. Aussi gaîment qu'Aaron, jadis près du Veau d'or,
Au bas de la colline.
Martin, un peu gaillard, gratte sans relâcher, En battant du talon à briser le plancher. De son long répertoire il se montre prodigue; Car on danse de tout, depuis la simple gigue Jusqu'au grand menuet.
Je regardai ma montre : elle marcjuait quatre heures, Et mon œil commençait à sentir son pavot. J'allai serrer la main à Javotte, à Pierrot, En prétextant, tout bas, que des raisons majeures M'appelait, à regret.
Canadiens, pourquoi vous exiler?
Si, rautomne venu, l'enfant de la Savoie Descend de sa montagne et prend la grande voie, Quand sa mère lui dit: Dieu le veut, mon enfant! C'est qu'on manque de pain dans la pauvre chaumière. Et que depuis longtemps la gêne et la inisère Font sentir leur vide étouffant.
Quand le fils de l'Irlande abandonne son Ile, Pour s'en aller au loin demander un asile Où puissent battre en paix des cœurs libres et fiera, C'est qu'il n'était point né pour devenir esclave. Ni pour mourir au champ que le landlord entrave De ses rentes et de ses fers.
Mais vous, ô Canadiens, pourquoi fuir la Patrie, Et si tôt rejeter la tendre idolâtrie D'un cœur reconnaissant pour le toit paternel? Pouvez-vous oublier ce que votre âme y laisse, Ne plus vous arrêter au souvenir qui blesse Comme un talion éternel?
L'été, quand l'étranger aperçoit notre fleuve. Ses yeux sont éblouis, et son âme s'abreuve Aux sublimes grandeurs qu'il voit se dérouler. Il se prend à songer aux bonheurs indicibles Goûtés par l'habitant de ces plages paisibles, Qu'aucun bruit ne semble troubler.
Pour son rêve il choisit une blanche chaumine, Où, lourde de parfums, la frêle balsamine Se mêle au vert houblon pour grimper aux carreaux Où le ruisseau s'endort avec un doux murmure, En promenant son onde à travers la verdure Où chantent en chœur les oiseaux.
Et, pourtant, vous quittez ces édens qu'on admire, Pour courir la fortune et pour servir de. mire A l'étranger (jui donne un peu d'or pour du sang. Vous engraissez son champ de vos sueurs fébriles, Et vous ne rapportez que les bonheurs stériles, D'un or impur et flétrissant.
Que vous êtes à plaindre, hélas ! ô jeunes filles, Qui quittez sans pleurer vos prés et vos charmilles Pour aller vivre au loin, au gré de vos désirs ! Vous la perdez bientôt, cette belle innocence. Que vos mères gardaient avec un soin intense, Loin de l'attrait des faux plaisirs!
Vous les foulez aux pieds vos augustes cro3'ances, Et vous ne vivez plus des saintes espérances Qui sur doraient vos jours près du clocher natal. Toutes ces belles fleurs sont pour toujours fanées, Et ne rendront jamais des premières années Le parfum pur et virginal.
Qui vous engage donc et vous pousse sans cesse A promener ainsi votre blonde jeunesse A travers les écueils qui bordent le chemin? C'est le luxe et l'orgueil; c'est la vanité folle; La soif de l'inconnu dont votre cœur raffole; C'est la toilette de demain.
Vous, fils, vous n'avez plus de ce sang de vos père? Qui coulait rouge et chaud en face des misères Qu'il fallait endurer au fond de la forêt. Jls mangeaient du pain noir, mais ils étaient leurs maîtres. Déserter la patrie! ils se seraient crus traîtres: L'amour du sol les enivrait.
Malheur! Vous rougissez d'endosser leur livrée, Et de porter comme eux l'étoffe vénérée Sous laquelle battaient ces cœurs si peu douillets. Il vous faut aujourd'hui des laines duveteuses; Et pour vous procurer mille choses coûteuses, Vous allez servir de valets!
Oh! combien j'en ai vu, dans la foule asservie De ces jeunes vieillards, redemander la vie Au pauvre toit de chaume où leur père était né! Mais il était trop tard. La sève était finie, Et l'arbre secouait déjà son agonie:
Les vents l'avaient déraciné.
Pourquoi vous exiler ? Elle est noble, la tâche Du hardi pionnier, qui fait servir sa hache A rendre plus fécond le sol de son pays. Vous avez l 'avenir au bout de vos cognées : Faites à la forêt de profondes saignées; La vie est là, sous l'abatis.
Nous possédons des bois, des mines, des richesses, Qui valent beaucoup mieux que les fausses promesses De cet or séducteur qu'on fait luire à vos yeux. Vous vous plaignez qu'aux champs la vie est parfois dure; Pourtant, souvent là-bas, vous couchez sur la dure. Le long des grands chemins crayeux.
Dépensez au pays la moitié des fatigues Dont vous êtes ailleurs trop follement prodigues, Et le pain du bon Dieu ne vous manquera pas. Surtout ne soyez plus, comme grives sur branche, Toujours prêts à sauter sur la première planche Où vous pensez voir des appâts.
Croyez-moi, jeunes gens, allez ouvrir des terres! Et bâtissez-vous là, dans nos bois solitaires. Des toits pour abriter un jour vos cheveux blancs. On dort mieux que des rois sous le modeste chaume, Et la fortune vient quand on est économe. FiLs de colons, restez aux champs!
Plusd
e mère
A mes enfanti.
Pauvres petits enfants, vous n 'avez plus de mère î La mort vous l'a ravie au milieu du festin. Il faut, sans murmurer, boire la coupe amère: Hélas! c'était votre destin.
Quel drame agonisant de tristesses morbides, Que l'heure des adieux au chevet d'un mourant! Il faut avoir passé par ces transes algides Pour en connaître le navrant.
Ah ! vous n 'étiez pas là quand, de sa voix mourante, Elle vous appelait en vous tendant les bras; Et quand ma lèvre mit sur sa bouche expirante Le dernier baiser d'ici -bas.
Enfants, dans ce baiser, je sentis en mon être Comme le choc fatal d'un long écroulement; Et mon bonheur vécu me sembla disparaître Dans ce suprême embrassement.
Il fit froid dans mon cœur tout meurtri du naufrage ; La souffrance y creusait son douloureux sillon, Et je voyais mon rêve, emporté par l'orage, Sombrer dans un noir tourbillon.
Tout s'éteignait en moi. Que j'étais las de vivre! Le poids qui m'écrasait m'entraînait avec lui; J'aurais voulu courir à la mort qui délivre, Suivre celle qui m'avait fui.
Perdre, à la fleur de l'âge, une femme qu'on aime; C'est voir s'anéantir son rêve le plus beau; C'est voir, en plein bonheur, une part de soi-même Descendre vivante au tombeau.
Ces anges que les Cieux, dans lenr bonté nous donnent, Comme les avant-goûts des bonheurs attendus, On en connaît le prix lorsqu'ils nous abandonnent Et que nous les avons perdus.
0 vous, heureux du monde, à qui la Providence Fit don d'une âme-sœur pour consoler vos jours! A genoux demandez à Dieu, dans sa clémence, De vous la conserver toujours.
Car le chemin est long et la terre est déserte Quand il faut marcher seul vers le sombre avenir, Et porter au dedans une blessure ouverte Qui saigne au fond du souvenir!
Le bonheur domesti(|ue et ses douces ivresses Sont maintenant pour vous à jamais disparus; Car un foyer sans mère est un nid sans caresses : Les oisillons n'y chantent plus.
Enfants, souvenez-vous (\\\e vous aviez pour mère Une femme de foi, d'amour et de bonté, Qui jeta sur ma vie, en sa course éphémère, Les doux ravons de sa clarté.
Rêvant toujours du ciel, elle était bonne et douce ; Sa belle âme était blanche à l'heure des adieux: Aussi la Mort l'a prise en ses bras, sans secousse, Et puis s'est envolée aux cieux.
Elle est là maintenant, au milieu des chœurs d'anges Que sa main vous conduise en vous tenant la main A travers les écueils et la noirceur des fanges Qui couvriront votre chemin.
Hélas! chers orphelins, qu'un ciel plein de clémence A toujours abrités, non! vous ne pouvez pas Mesurer maintenant la profondeur immense De l'abîme ouvert sous vos pas.
Quand vient le soir, allez pleurer au cimetière; Elle est là qui repose, un ange à son côté. Parlez bas ! elle dort, votre pieuse mère. Heureuse, et pour l'éternité!
êverie
Le soir quand je suis seul, bien seul avec ma peine, Laissant aller mon rêve aux flots qui l'ont bercé, Je vois se dérouler, comme une onde lointaine, Le grand panorama des choses du passé.
Je revois à travers le prisme des années Les jours pleins de soleil des printemps disparus, Les sentiers verdoyants, les grands bois, les aulnées Que nos pas ont jadis tant de fois parcourus.
Des chants lointains et doux comme des symphonies S'élèvent du feuillage et des buissons touffus; Et, d'échos en échos, ces pures harmonies S'en vont se perdre au loin, par delà les grands fûts.
J'entends des sons plaintifs expirer sur les grèves: Vastes soupirs des flots et de l'immensité, Qui viennent mourir là — comme autrefois les rêves Que nous tracions, enfants, sur le sable argenté.
Aux rayons du soleil, d'immenses colonies De riches papillons étalent leurs couleurs ; On dirait que la main de bienfaisants génies Les suspend, palpitants, aux calices des fleurs.
Des rêveurs attardés, allant à l'aventure, Parcourent les sentiers des bois silencieux; Et, souriant aux fleurs qu'ombrage la ramure, Ils leur disent tout bas des mots mystérieux.
Puis ces panoramas, ces scènes du jeune âge,
Ces rayons printaniers, ces tableaux séduisants,
Disparaissent soudain, fallacieux mirage,
Comme à l'aube s'éteint le feu des vers luisants.
Nos rêves d'avenir, emportés par l'orage; Nos amours d'autrefois, nos songes, nos espoirs Disparus à jamais dans un commun naufrage. Sont là, sur les écueils, battus par les flots noirs.
Des fantômes parfois longent les cimetières, Et mar<îhent dans la nuit avec des yeux fermés. On dirait que des morts, échappés de leurs bières, Tentent de retrouver ceux qui les ont aimés.
Elle est sombre, souvent, la route poursuivie. Et trop nombreux les maux qu'on ne peut en bannir! Mais, pour les cœurs brisés, fatigués de la vie, N'est-ce pas vivre encor que de se souvenir?
Les deux pensées
Sur les confins fleuris d'un sentier solitaire, Dans un petit enclos tout baigné de soleil, Ils sont là, deux des miens, qui dorment sous la terre Leur éternel sommeil.
La mère ... et puis l 'enfant ; ces deux parts de moi-même Ont pris soudain leur vol vers le ciel étoile, En m 'abandonnant seul à l'angoisse suprême De mon cœur désolé.
Depuis ce jour fatal, mon âme tout entière A gardé dans ses plis le sombre du cercueil, Et s'est réfugiée au fond du cimetière Pour y pleurer son deu,il.
Et là, dans le silence où la douleur convie Les pauvres cœurs navrés des chagrins d'ici-bas, J'ai compris le néant des plaisirs que la vie Sème un jour sous nos pas.
C'était un soir d'avril, tiède de rêverie, Le soleil éteignait son rayonnant flambeau; J 'allai m 'agenouiller sur la mousse flétrie Qui borde leur tombeau.
Le saule funéraire agité par la brise Penchait sur le talus ses bras chenus et longs, Commue pour caresser le front de la croix grise Où sont gravés leurs noms.
Je priais, absorbé dans cette vie inerte Qui pesait comme un plomb sur mes vives douleurs, Quand mon regard tomba sur une touffe verte D'où surgissaient deux fleurs.
Je m'approchai: c'étaient deux petites pensées Ecloses sans orgueil sous le souffle de Dieu, Comme des âmes-sœurs se tenant enlacées Dans un baiser d'adieu.
Ce spectacle nouveau consola mes alarmes : Je voyais en ces fleurs mes deux êtres chéris ; Ce sont leurs cœurs, me dis-je, évoqués par mes larmes, Qui sont là refleuris.
Je cueillis en tremblant ces mystiques dictâmes, Et les mis sur mon cœur,, comme un bouquet bénit ; Depuis lors je comprends le bonheur de deux âmes Que le ciel réunit.
Pâles fleurs des tombeaux ! subtilités intenses Qui puisez dans la mort vos langoureux parfums ! Restez aux cœurs brisés : vous êtes les essences De leurs bonheurs défunts.
Voies qui conduisent à Dieu
A. M. Vabbé 0. Paradas.
Sans trêve ballottés sur les flots de la vie, Marins abandonnés à tous les vents du sort, Dans les courants trompeurs notre barque dévie Et nous jette, affolés, loin des rives du port. Souvenons-nous alors de la brillante Etoile, Qui veille sur la mer et scintille au ciel bleu ! Cet astre éblouissant guidera notre voile Vers le calme des eaux qui conduisent à Dieu.
Le matin, quand l'aurore à la teinte irisée Colore les grands pins qui couronnent le val ; Quand l'humble fleur des champs, humide de rosée, Se penche pour pleurer ses larmes de cristal. . . Il fait bon contempler le magique mirage Tombant en gerbes d'or sur la falaise en feu: Ce spectacle éclatant, en son muet langage, S'adresse à notre cœur et nous ramène à Dieu.
Par un jour de printemps, quand la blanche nature Secoue, en souriant, son hivernal sommeil. Et que la feuille s'ouvre en franges de verdure, Sous les baisers brûlants d'un radieux soleil: Allons nous reposer sur les fougères douces, Pour savourer la paix qui règne dans ce lieu. Le parfum printanier qui s'exhale des mousses Grise nos pauvres sens et nous ramène à Dieu.
Quand Octobre en mourant laisse errer son feuillage, Et prépare à l'hiver la douceur de son lit; Ecoutons dans les bois le douloureux ramage De l'oiseau que le froid va chasser de son nid. Dans les notes qu'il jette au cLsl ({ui l'a vu naître, On sent déjà vibrer les accents d'un adieu: Et ces chants de départ font éclore en notre être Un besoin de pleurer qui nous ramène à Dieu.
Lorsque l'astre du soir, sur le flot qui sommeille,
Déroule lentement son grand voile argenté;
Que la lame, sans bruit, monte la garde et veille,
Protégeant les confins de son immensité ;
Laissons voler notre âme aux souffles de ces grèves!
Laissons-la s'abreuver à cet océan bleu!
C'est l'espace qui manque aux ailes de ses rêves:
La soif de l'infini la mènera vers Dieu.
Quand au foyer l'amour d'un doux éclat rayonne Et qu'une femme pure en soutient le flambeau; Quand les petits enfants, qu'un ciel clément nous donne, Parlent aux anges seuls, penchés sur leur berceau ; Quelque chose de grand inonde de lumière Et parfume de joie un si riant milieu : Ce céleste tableau, reproduit sur la terre, Divinise l'amour et nous ramène à Dieu.
Quand la sombre Douleur, cette vierge au front blême, Vient percer de ses traits nos cœurs tout haletants, Et transforme soudain en une angoisse extrême, Le bonheur mesuré de rapides instants . . . Songeons au Golgotha ! Sanctifions la plainte En livrant les combats dont le ciel est l'enjeu. Ne la maudissons pas, sa mission est sainte: Elle fait espérer pour nous conduire à Dieu.
Pèlerins, qui laissez aux ronces de la route Les lambeaux maculés de vos blancs vêtements, Et qui jetez, flétris, dans l'abîme du doute, Les sentiments pieux de vos jeunes printemps! Allez, quand vient le soir, vers le temple rustique, Rendre hommage à Celui qui veille en ce saint lieu ! Evoquez le passé dans votre cœur sceptique; Ces lointains souvenirs vous mèneront vers Dieu.
Divine Poésie, intense écho de l'âme!
Encens subtil et pur qui monte vers les cieux! Rayonnante couronne autour d'un front de femme! Doux mystère qui chante au bois silencieux! Verse ton ambroisie à nos lèvres arides. Anime nos accents de ton souffle de feu ! Fais-nous rêver du ciel, cet océan sans rides, Et sur tes ailes d'or, emporte-nous vers Dieu!
Les fronts penchés
Ah! que de malheureux se heurtent sur la route Et cheminent ployés sous l'effort de la joute,
Sevrés des bonheurs d'ici-bas.
Comme ces bois vieillis que les vents déracinent, Sous les coups du destin ces fronts lassés s'inclinent,
Et puis ne se relèvent pas.
Puiscfue votre âme pleure, Sous la voûte du temple allez vous soulager!
C'est la seule demeure Où celui qui gémit n'est pas un étranger.
Vous tous, déshérités de l'altière Fortune! Qui mendiez la vie au riche qu'importune
Le bruit de vos pa^ défaillants!
Vous marchez les pieds nus sur la terre gelée, Pendant que l'opulent, dans sa chambre étoilée,
Se chauffe 'à ses foyers brillants.
Puisque votre âme pleure, Sous la voûte du temple allez vous alléger!
C'est la seule demeure Où le trop lourd fardeau vous paraîtra léger.
Jeune fille au front pâle et marqué de souffrance ! Toi dont le cœur blessé saigne sans espérance,
Comme meurt la fleur sans soleil !
Tu ne savais donc pas que tout n'est que mensonge, Que les serments d'amour s'envolent comme un songe!
Que seul n'est vrai que le réveil?
Puisque ton âme pleure Sous la voûte du temple à genoux va prier!
C'est la seule demeure Où, tourné vers le ciel, le cœur peut oublier.
Vous, pauvres orphelins ! âmes inconsolées ! Epoux désespérés! épouses désolées!
Qui suivez en pleurs un cercueil ! . . . Bien lourd est le fardeau que votre épaule porte, Pénibles les chagrins, les croix de toute sorte
Qui marquent vos longs jours de deuil.
Puisque votre âme pleure, Sous la voûte du temple allez vous reposer!
C'est la seule demeure Où le cœur peut guérir et se cicatriser.
Et toi, pauvre poète exilé sur la terre ! Qui t'en vas dans la vie, oublié, solitaire,
En te rivant à tes douleurs; Il n'est pas ici-bas. l'idéal que tu cherches! Dans le fond du creuset, pour prix de tes recherches,
Tu ne trouveras que des pleurs. . .
Puisque ton âme pleure.
Fais monter vers le ciel tes douloureux accents !
C'est la seulf> demeure Où les front? fatigués fuient les res^anl? méchants.
L'oubli
La Mort est là, muette. ... On fait l'adieu suprême, Et la tombe se ferme au milieu des sanglots. Oh! pour chacun alors la douleur est extrême, Les jours de bonheur semblent clos.
Le glas chantant sa plainte au clocher de l'église, Aux souvenirs émus fait un dernier appel. L'orgue gémit aussi, comme un luth qui se brise, Et le prêtre prie à l'autel.
(Quelques rare^ aiins s'en vont au cimetière, Parfois d'un pas distrait, faire escorte au cercueil Sur lequel, à la tin, on jette un peu de terre. . . Et c'est là que finit le deuil.
En ce monde fiévreux où rintérêt seul veille, Le souvenir des morts est vite enseveli; Et sur tout ce qui fut Têtre aimé de la veille S'étend le voile de l'oubli.
Pour des êtres chéris dont la vie exemplaire Fut à chacun de nou^ comme un appui constant Pour un père béni, pour une sainte mère, On prie à peine un court instant!
0 morts! si vous pouviez soulever vos paupières, Et voir ce que l'on fait de votre souvenir, Vous vous enfonceriez encor plus dans vos bières. . Et ce serait deux fois mourir.
La peine suit la faute: ainsi les cieux l'ordonnent. Les ingrats d'aujourd'hui auront demain leur tour; Et, pour leur châtiment, ceux qui vous abandonnent Seront abandonnés un jour.
Mais si l'ingrat itiide enfante des bassesses, Des outrageants mépris et des délaissements, L'amour qui se souvient oppose à ces tristesses Les plus sublimes dévoûments.
Il existe des cœars de sensible nature, Meurtris par un grand deuil et laissés en lambeaux, Qui s'en vont demander, pour leur vive blessure. Un baume au calme des tombeaux.
D'autres inconsolés, tout trempés du naufrage. L'œil fixé sur la tombe où leur cœur a sombré, Conservent à jamais les sillons que l'orage A creusés sur leur front marbré.
Non! sur terre il n'est pas que des âmes inertes, Qui perdent en un jour la mémoire des leurs! Et si le triste Oubli rend les tombes désertes. Bien sûr, le Souvenir y fait croître des fleurs.
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Rêve triste
Au doctevr Gaudiose Paradv
Jeanne, trois fois déjà, depuis que tu n'es plus, Depuis qu'à mon amour ton âme fut ravie, La feuille s'est fanée et, dans les bois sans vie, L'automne a teinté d'or la cime des grands fûts.
Le vent passe en sifflant à travers les nids vides Qui bercent aux rameaux leurs coques de duvet ; D'un manteau mordoré le gazon se revêt. Et la limace dort sur les mousses livides.
i:j6 CE qu'il a chanté
Les oiseaux ont cessé leurs chants et leurs concerts; Tout est silencieux, muet et solitaire, Les gazouillants ruisseaux même semblent se taire Pour prendre part au deuil des bois nus et déserts.
Fidèle aux lieux témoins de nos heures d'ivresse, Jeanne, las du chemin, je viens comme autrefois Rasséréner mon front au calme des grands bois. Où, vivace toujours, ton souvenir se dresse.
Et là, tout à ma peine, et le cœur plein de toi. Abîmé dans mon rêve et loin des bruits du monde, Je songe aux jours que Dieu, dans sa bonté féconde, Nous versa pleins d'amour, d'espérance et de foi.
Disparus les jasmins, les éclatantes roses!
Les brises en ont bu les sucs et les parfums ;
Sur la croix des tombeaux les lierres sont défunts.
Et les lis blancs sont morts dans les vallons moroses.
Naguère encor, ces lis, je les ai vu s'ouvrir Aux baisers caressants des colibris frivoles, Et le sol est déjà jonché de leurs corolles. . . Jeanne, comme ces fleurs, que je voudrais mourir !
Quand dans la sombre nuit autour de nous tout tombe, Quands les yeux adorés pour toujours se sont clos, Quand le cœur ne rend plus que d'éternels sanglots, Heureux sont ceux qui vont s'endormir dans la tombe !
Sur le vaste Océan où j 'erre au gré du sort La tempête et l'orage ont déchiré ma voile. Et tu n'es plus là, toi, pour être mon étoile A travers les éçueils environnant le port.
Le naufrage m'attend; car, ballotté sans trêve, Mon esquif s'en ira rouler au fond des mers, Et moi, triste débris, battu des flots amers, Les vents me jetteront sur l'éternelle grève.
Les petits qui s'envolent
Ah! qu'ils sont bienheureux, tous ces beaux petits anges Qui S'en vont, souriant à leur premier printemps, S'asseoir aux pieds de Dieu pour chanter ses louanges Jusqu 'au delà des temps !
Tous ces blonds chérubins, qu'il faut que Dieu les aime, Pour qu'ils soient appelés, sans lutte et sans combats, A. partager la gloire et le bonheur suprême, Promis à ses soldats !
Comme ces colibris qui des fleurs demi closes Aspirent en passant le suc essentiel, A la coupe des jours trempant leurs lèvres roses, Ils n'ont bu que le miel.
Voguant sur une mer en dehors des orages, Emportés tout ravis sur l'aile des flots bleus, Ils n'ont plus, comme nous, à craindre les naufrages Sur nos fleuves houleux.
Que Dieu leur a caché de' cruelles tempêtes, A ces frêles épis moissonnés dans leur fleur! Craignant pour eux l'automne, il a soustrait leurs têtes Aux vents froids du malheur.
Eux, qui nous ont quittés avant l 'âge des songes, Avant ces jours fiévreux où l'on croit tout tenir, Ils n'auront pas connu les engageants mensonges Que promet l'avenir!
Eternels héritiers des éternels royaumes Où les bonheurs d'hier sont ceux du lendemain, Ils n'auront point connu de ces plaisirs fantômes Si chers au cœur humain.
ILs n'ont pas eu, non plus, en touchant à la terre, A suivre des cercueils, le cœur plein et navré ; Et sur un être cher dormant au cimetière, Leurs yeux n'ont pas pleuré.
Anges, ô ! dites-moi, quand tout dort dans nos plaines, Quittez-vous quelquefois vos sommités lointaines
Pour visiter notre séjour?
Est-ce vous qui venez réchauffer sous votre aile, Les petits orphelins de la pauvre hirondelle
Tombée aux griffes du vautour?
Est-ce à vous qu'il répond, l'enfant encore aux langes, Quand sa bouche bégaye avec des sons étranges
Des fragments de mots isolés?
Et rêve-t-il du Ciel quand on le voit sourire Pendant son doux sommeil aux baisers du zéphire,
Comme les jeunes fleurs des blés?
Purs et subtils rayons de l'immortelle flamme, Vous êtes remontés en passant par notre âme
Vers votre lumineux foyer! Mais vous avez laissé dans vos berceaux la douce Et moelleuse chaleur que laisse au nid de mousse
L'oiseau qui vient d'y sommeiller.
Combattez avec nous, bienheureux petits anges, Vous qui formez là-haut les célestes phalanges
Dont s'environne l'Eternel; Dans l'immortel séjour soyez notre avant-garde, Préparez la victoire ! ici-bas il nous tarde D 'aller nous reposer au ciel !
Aux brises de la terre ouvrez votre aile blonde, Venez tendre la main aux naufragés du monde
Qui sont sans pain et sans abris!
Pour atteindre le but la route est graveleuse; Faites couler d'en haut de l'eau miraculeuse
Sur leurs pieds saignants et meurtris!
Puisque l'envers du ciel est au delà des cimes, Par pitié, sous nos pas éclairez les abîmes,
De vos étincelants flambeaux, Afin qu'aux saints parvis, dans les clartés divines. Nous puissions de nos cœurs, arrachés aux épines,
Rapporter les derniers lambeaux !
Ne nous oubliez pas! Et consolez vos mères, Qui répandent encor des larmes bien amères
Sur vos silencieux berceaux.
Demandez au bon Dieu pour ces âmes si bonnes. Qu'il place sur leurs fronts d'immortelles couronnes,
Dont vous serez les purs joyaux!
Et vous qui les pleurez, ces petits qui s'envolent. Votre cœur vous abuse et vos pleurs vous affolent ! Vos enfants sont au ciel, pourquoi vous attrister Leur bonheur est complet, qu'ont-ils à regretter?
CE qt''tt. a ciîaxtf. 143
0 mères 1 Les écueils. les dangers du jeune âge;
J.es angoisses du cœur à son premier orage;
Les rêves d'avenir perdus sur le chemin;
Les amitiés d'hier mortes le lendemain;
Les vertus d'apparat de tant d'âmes infimes,
La haine qui poursuit jour et nuit ses victimes,
Les leçons du malheur; l'affreuse pauvreté,
Les abandons cruels aux jours d'adversité,
Les vifs empressements que Tintérêt réveille,
Les écrasants dédains des riches de la veille.
Les victoires du mal. l'injustice et l'affront,
L'insulte prodiguée au plus généreux front,
La mort des siens, les deuils, les pleurs du cimetière,
Les épuisants regrets d'une existence entière,
La vieillesse ployant sous son propre fardeau:
Voilà ce qu'on ignore en mourant au berceau!
Sous mes sapins
Salut, ô mes sapins, doux et paisible ombrage Où je venais m 'asseoir pour rafraîchir mon front! A ma muse attristée et pleurant sous l'orage L'exil a paru long.
Vous n'avez point changé; vous êtes pleins de sève. Vous balancez gaîment vos vigoureux rameaux! Il ne reste donc rien que l'âge vous enlève: Vous me semblez plus beaux!
Vous conservez encor vos enivrants murmures, Vos parfums résineux, vos senteurs d'autrefois; Et l'oiseau .vient toujours sous vos sombres ramures Faire entendre sa voix.
Que vos destins sont doux! La main ({ui vous rassemble Vous unit à jamais par un lien secret; Chacun a du soleil, et vous mourrez ensemble Dans le même bosquet.
Oh ! moi, . . . j 'ai bien souffert. Au milieu du cortège De mes rêves fleuris je marchais souriant Quand un jour, mutilé, tout sanglant sur la neige Dieu me jeta mourant.
Comme un oiseau ble&sé par une main cruelle, Pauvre débris humain, je m'en vais chancelant; Et, regardant le ciel, je traîne de mon aile Le lambeau pantelant.
Mais. . . dis! j'entends gémir dans ta cime mouvante!. . Athlète aux bras noueux, aux grands rameaux brunis ! Dis-moi quels sont ces cris, cette plainte touchante ? . . . Pleure-t-on dans les nids ? . . .
Oui, dans les nids on pleure ! . . . Existe-t-il sur terre Un recoin à l'abri des serres du vautour?... De la sombre Douleur chacun est tributaire: Chacun paie à son tour.
Et cha(iue âme a son deuil, et tout eœur sa souffrance! Le bonheur né dhier n"a pas de lendemain; L'homme seul porte au front le rayon d'espérance Qui marque son chemin!
Les morts
La feuille tombe morte au souffle de la bise, Le glas tinte, lugubre, au clocher de> Téglise : C'est demain jour des Morts, le grand jour des sanglots. C'est demain que le prêtre, élevant le calice, Offrira, plein d'espoir, le divin sacrifice Pour qu'ils aient l'éternel repos.
A l'encens de l'autel mêlons notre prière. Afin que le bon Dieu les rende à la lumière, Qui brille éternisée au sein de son amoi^r. Ils nous tendent les bras du fond de leurs demeures ; Faisons notre devoir! raccourcissons les heures Qui las séparent du grand jour.
Que sont-ils devenus, nos amis de jeunesse? Où sont allés ces fronts rayonnants de l'ivresse Que nous versait ce temps si prodigue et si beau? La plupart sont tombés sur les bords de la route, Gladiateurs vaincus abandonnant la joute Pour aller dormir au tombeau.
La mort a fauché dru dans cette herbe nouvelle, Et broyé sous son pied cette humaine javelle Avant que les épis fussent jaunes et pleins. Mais, mon Dieu! la tempête attend-elle l'automne Pour frapper dans son nid l'oisillon qui fredonne A peine ses premiers refrains?
Vous tous, qui reposez à l'ombre de vos pierres. Immobiles et froids dans vos humides bières! Le son plaintif du glas vous redit-il nos pleurs? Et lorsque nous allons, à l'heure où le jour tombe. Ployant sous nos fardeaux, prier sur votre tombe, Entendez-vous battre nos cœurs?
Quand, pour se dérober au monde, le poète Va promener, rêveur, sa souffrance muette Dans les sentiers perdus qui longent les caveaux. Ne pouvez-vous lui rendre, à ce ciieur où tout sombre. Un peu de cette paix ([ue vous goûtez dans l'ombre De vos silencieux tombeaux?
Est-ce vrai que parfois, lorsque le jour expire, Vous franchissez le seviil de votre noir empire, Pour aller rafraîchir vos crânes nus aux vents? Et que, lents et pensifs, drapés dans vos suaires, Vous errez dans la nuit le long des cimetières Pour causer avec les vivants?
Foyers où Iwit encor le sourire des mères! Vous ne connaissez rien des angoisses amères Qui reposent au fond du calice de fiel ! Vous n'avez pas connu cet instant d'agonie Où dans un long adieu la lèvre communie Du dernier baiser maternel.
Avez-vous vu passer cette heure déchirante. Où, sur son lit de mort, d'une voix expirante, Un père vous a dit: "Mon pauvre enfant, adieu! Ma dernière heure approche ; il faut quitter la lice Et consommer, hélas! mon plus grand sacrifice. Toi. reste dans les mains de Dieu"?...
Combien peu vous devez regretter cette vie. Vous, morts petits et grands, ((ue le ï^eigneur convie A l'éternel banquet offert à ses soldats! Quel bonheur infini (juantl, fi'appés sur l'arène. Vous avez vu soudain tomber la lourde chaîne Qui vous retenait ici-bas!
Vous avez traversé la saison des orages; Vous êtes maintenant à l'abri des naufrages; Votre barque à son tour est arrivée au port. Nous, nous luttons toujours, les yeux sur notre étoile; ^lais souvent ra([uilon déchire notre voile Et nous voguons au gré du sort.
Déjà vous avez pu contempler sur son trône Celui dont la main droite et punit et pardonne, Mesurant sa justice au poids de sa bonté; Vous avez respiré le souffle pur des anges Et reçu du Dieu juste, en face des phalanges, L'arrêt de votre éternité.
Pour nous, le jour suprême approche, on le voit poindre ! Quelques instants encor! nous irons vous rejoindre Et goûter avec vous le repos et la paix. Nous aussi, nous devrons emporter sous la terre Tous les chagrins secrets que nos cœurs ont su taire, Et que la mort garde à jamais!
Et ({ue sont, après tout, à nos lèvres arides, Toutes les coupes d'or et les liqueurs sapides, Que le destin nous offre aux heures de soleil? Ont-elles pu jamais guérir la soif intense Et les dessèchements qu'enfante la souffrance Et les longues nuits sans sommeil?
Et pourquoi s'asservir aux idoles fragiles? Ils ne sont, on le sait, que de frêles argiles. Nos corps que le destin aura bientôt brisés. N'allons pas oublier que nous sommes poussière, Et qu'un jour, reprenant leur essence première, Nos os seront pulvérisés.
Tout ne s'oublie pas
O Jeanne, malgré tout, il reste au cœur souffrant Des bonheurs disparus 1» souvenir constant.
Pitié! je t'en supplie.
Tu rouvres ma blessure et réveilles mes pleurs, Lorsque, pour m 'arracher à mes sombres douleurs,
Tu me dis: tout s'oublie.
Le temps nous fait subir de bien cruels affronts : Mais a-t-il pu jamais effacer de nos fronts,
Les baisers que nos mères Venaient y déposer, tout imprégnés d'amour?... Oh! non, ce ne sont ipas de ces bonheurs (|u'un jour
Voit passer éphémères.
Saintes affections du foyer paternel!
Célestes avant-goûts des douces harmonies
Du séjour éternel, Jusqu'au dernier soupir nous vous gardons, bénies! Aller vous oublier, suaves symphonies,
Ce serait criminel.
0 rêves de quinze ans, éparpillés dans l'herbe, Comme des épis d'or arrachés à la gerbe
De nos illusions!
Rayons de nos printemps, enfants de la lumière. Vous conservez toujours votre chaleur première,
Et vos séductions!
Les Heures dans leur vol, dis-le moi, peuvent-elles Ternir, un seul instant, les blancheurs immortelles
Des premières amours?
Si les lis des vallons se flétrissent et meurent, Ceux qui croissent dans l'âme en nous-mêmes demeurent
Vivaces pour toujours.
C'est en vain que la Mort, de son baiser suprême. Vient cueillir parmi nous les êtres que l'on aime.
Elle n'est pas vainqueur!
En brisant le pétale, elle laisse ] 'arôme; Et c'est ce doux parfum qui guérit comme un baume .
Les blessures du cœur.
Ah! peuvent-ils jamais s'exiler de notre âme, Les jours pleins de soleil, vécus près de la femme
Qui fut comme une sœur ? . . .
Oh ! non, crois-moi : pas plus que les baisers timides, Que cet ange mettait sur nos lèvres avides
D 'amour et de l^onheur !
Et ces regards bénis, tout remplis de tendresse, D'oii jaillissaient des flots de pure et douce ivresse.
S'éteindraient dans la nuit 1. . .
Non! ces subtils rayons se rallument dans l'ombre. Et sèment de clarté notre firmament sombre.
Qui s 'étoile et qui luit.
Ah! comment oublier cette part de soi-même,
Qui du haut du ciel bleu nous regarde et nous aime
Son image est dans l'air I Oubli, tu n'es qu'un mot! Elle vit, éternelle, L'âiJie qui sut aimer, et toujours garde en elle
L'être qui lui fut cher.
Si tu crois à l'amour, Jeanne, je t'en supplie. Ne dis plus, par pitié! qu'ici-bas, tout s'oublie:
Qu'un jour vient tout finir!
Car si tout passe et fuit, si tout s'envole et tombe, Tl est un bruit du cœur qui survit à la tombe:
Celui du souvenir!
Je ne chanterai plus
Je ne chanterai plus: mon âme refroidie
Ne saurait ranimer les refrains que j'ai sus.
Les redire encor L . . non ; ma langue est engourdie.
Oh ! laissez-moi rêver ! Je ne chanterai plus !
Je ne chanterai plus: j'ai les yeux pleins de larmes Et le cœur plein de deuil et de rêves déçus. Pourtant, ces pleurs amers, je trouve en eux des charmes Oh! laissez-moi pleurer! Je ne chanterai plus!
Je ne chanterai plus, car ma course est finie ; .Bientôt j'irai m 'asseoir au séjour des élus... Mais, pour monter vers Dieu qui me donne la vie, Oh ! laissez-moi prier ! Je ne chanterai plus !
Je ne chanterai plus : ma voix est comme un râle, Tous ses joyeux accents, hélas! sont disparus. Mon luth n'a plus de son dans ma main faible et pâle Oh! laissez-moi mourir! Je ne chanterai plus!