LA SCIENCE ET DE L'ART
C'est sur la science expérimentale positiviste que repose maintenant la justification de quiconque s'affranchit du travail. Voici ce que dit cette théorie scientifique :
« Pour étudier les lois qui régissent la vie des sociétés humaines, il n'existe qu'une seule méthode indubitable : celle de la science positive critique.
« Il n'y a que la sociologie, basée sur la biologie, basée elle-même sur toutes les sciences positives, qui puisse nous formuler les lois de la vie du genre humain. Le genre
humain ou les sociétés humaines sont des organismes déjà formés ou encore en voie de formation et qui sont soumis à toutes les lois de l'évolution des organismes.
a L'une de ces lois essentielles est la distribution des fonctions entre les différentes particules des organes. Si les uns commandent et les autres obéissent, si les uns vivent dans l'abondance et les autres dans le besoin, tout cela arrive non parce que Dieu l'a voulu ainsi, ni parce que le gouvernement est l'expression des besoins de la société, mais parce que, dans les sociétés comme dans les organismes, la vie de l'être entier a pour condition nécessaire la division du travail : les Uns exécutent dans les sociétés le travail musculaire, les autres le travail intellectuel. »
Sur cette doctrine s'appuie la justification favorite de notre temps.
Il n'y a pas longtemps que dans le monde
savant régnait la philosophie de l'esprit1 dont 1rs conclusions sont que tout ce qui existe est rationnel, qu'il n'y a ni bien ni mal, que l'homme n'a pas à lutter contre le mal, qu'il doit seulement manifester son intelligence, l'un dans le service militaire, l'autre dans la magistrature, l'autre dans l'art du violon, etc.
Il existait cependant de nombreuses et diverses expressions de la sagesse humaine, qui toutes étaient connues du xixe siècle. On connaissait Rousseau, et Lessing, et Spinoza, et Bruno, et toute la sagesse de l'antiquité, mais de toute cette sagesse, la foule n'en voulait plus rien savoir. On ne peut pas dire que le succès de Hegel tenait à l'harmonie de sa théorie : il existait des théories non moins harmoniques, celles de Descartes, de Leibnitz, de Fichte, de Scho-
1 Hegel.
penhauer. L'unique cause pour laquelle cette théorie philosophique devint quelque temps la doctrine de tout le monde, c'était qu'elle s'ajustait, par ses conséquences, aux vices des hommes. Elle tendait à établir que tout est rationnel, que tout est bon, que nul n'est coupable de rien.
Lorsque je commençais la vie, le hégélianisme était la base de tout : il se respirait dans l'air, se faisait jour dans les articles des journaux et des revues, dans les cours d'histoire et de droit, dans les romans, dans les traités, dans l'art, dans les sermons, dans les conversations. L'homme qui ne connaissait pas Hegel n'avait pas le droit de parler ; quiconque voulait trouver la vérité étudiait Hegel. Tout reposait sur lui ; et quarante ans se sont à peine écoulés que tout d'un coup rien ne reste plus de lui, il n'en est pas plus question que s'il n'eût jamais existé. Et le plus surprenant, c'est que le
hégélianisme esl tombé sans ([ue personne l'ail réfuté, renversé; non, tel il était, tel
il est; mais il apparut soudain sans objet aux veux du monde savant.
Un temps fut où les docteurs hégéliens enseignaient solennellement la foule, où la foule, sans rien comprendre, croyait aveuglément à tout, trouvait là une confirmation de ce qu'elle jugeait avantageux pour elle, persuadée que ce qui lui semblait à elle obscur et contradictoire , — là-haut, sur les sommets de la philosophie, était clair comme le jour. Mais le moment est venu, cette théorie s'est usée ; une autre apparaît à sa place et l'ancienne est dédaignée, et la foule, jetant un coup d'oeil dans les sanctuaires mystérieux des sacrificateurs, s'aperçoit qu'il n'y avait rien que des mots très obscurs et très absurdes. — Tout cela s'est passé à ma souvenance.
— Mais, diront les tenants de la science
actuelle, tout cela est arrivé parce que c'étaient là des absurdités de la période théologique et métaphysique. A présent, une science positive et critique existe, qui ne saurait tromper, car elle repose tout entière sur l'instruction et sur l'expérience. A présent, nos connaissances ne sont plus incertaines comme auparavant, et c'est seulement en marchant dans notre voie qu'on résoudra toutes les questions humaines.
Mais absolument la même chose disaient les maîtres anciens ; et ils n'étaient point des sots, et nous savons que parmi eux se trouvaient de grands esprits ; absolument la même chose, à ma souvenance, et avec une assurance non moindre, une non moindre faveur de la foule des gens soi-disant éclairés, disaient les hégéliens. Et ce n'étaient pas non plus des sots que nos Hertzen, nos Stankevitch, nos Belinski.
Mais alors comment expliquer ce phéno-
mène singulier, que des sages aient professé avec une si grande assurance, que la foule ait accueilli avec tant d'enthousiasme des doctrines aussi fausses, aussi absurdes ? La cause unique en est que ces doctrines justifiaient les gens de leur vie mauvaise.
Un piètre publiciste anglais, dont les œuvres sont toutes oubliées et de la dernière nullité, écrit un traité sur la population, dans lequel il pose cette loi imaginaire que la production des substances alimentaires n'est point proportionnelle à l'augmentation de la population. Il établit cette loi imaginaire sur des formules mathématiques sans aucun fondement, et la publie. A la légèreté, à la nullité de l'ouvrage, on devait supposer qu'il n'attirerait l'attention de personne, qu'il tomberait dans l'oubli comme toutes les autres œuvres suivantes du même écri-
SI II LA DESTINATION DE LA SCIENCE (il)
vain, il arrive tout le contraire : le publïciste qui l'a écrit devient tout à coup une autorité scientifique et demeure sur cette hauteur presque un demi-siècle durant.
Malthus ! — La théorie de Malthus, — l'accroissement de la population suivant une progression géométrique, et des substances alimentaires suivant une progression arithmétique, le remède naturel et rationnel donné par le ralentissement de la procréation, — autant de vérités scientifiques, indubitables, qui ne se démontraient point et qui, comme des axiomes, servaient à des démonstrations ultérieures. C'était là le fait des gens de science et d'instruction : quant à la foule des gens oisifs, elle admirait humblement les grandes lois de Malthus.
Gomment cela s'est-il produit?
11 semblerait que ce soit là une théorie scientifique dont les conclusions n'ont rien de commun avec les instincts de la foule. Mais
celui-là seul peut en juger de la sorte, qui s'imagine que cette science est quelque chose d'indépendant et d'infaillible, comme l'Eglise, et qui ne veut point voir ce qu'elle est en réalité : une invention de gens superficiels et fourvoyés, qui n'attachent d'importance qu'à l'étiquette de la science, sans aller au fond des idées.
Il suffit de déduire les conséquences pratiques delà théorie malthusienne, pourvoir que cette théorie était la plus applicable à l'homme, avec les buts les plus déterminés. Les conséquences qui en découlent directement sont les suivantes :
La situation malheureuse des ouvriers est telle en vertu d'une loi immuable, indépendante des hommes, et s'il y a quelqu'un de coupable là-dedans, ce sont les ouvriers affamés eux-mêmes: pourquoi, les sots, viennent-ils au monde, sachant qu'ils n'auront rien à manger ?
SI il! LA DKSTINATION DK LA SCIKNCE 71
En laveur de ce résultat, si précieux pour la foule des gens oisifs, tous les savants fermèrent les yeux sur l'irrégularité et l'arbitraire absolus de ces conclusions sans preuves, tandis que la foule des lettrés, c'est-à-dire des oisifs, sentant d'instinct à quoi mènent ces conclusions, adopta la théorie avec enthousiasme, lui imprima le cachet de la vérité, c'est-à-dire de la science, et la suivit un demi-siècle.
N'est-ce point la même cause qui explique l'assurance des hérauts du positivisme, et l'humble soumission de la foule à ce qu'ils prêchent? A première vue, il paraît étrange que la théorie scientifique de l'évolution puisse justifier les gens de leur fausseté, et il semble qu'elle ait uniquement à s'occuper des phénomènes, qu'elle n'ait rien autre chose à faire que d'observer les phénomènes.
Mais tout cela n'est qu'une pure apparence.
De même, semblait-il, avec la doctrine de Hegel, dans des proportions plus vastes, et, en particulier, avec la doctrine de Malthus. Le hégélianisme, semblait-il, ne s'occupait que de ses constructions logiques, et n'avait aucun rapport avec la vie des hommes. Pareillement, la théorie malthusienne semblait n'avoir d'autre objet que des faits de statistique. Mais tout cela n'était qu'une pure apparence.
La science contemporaine s'occupe, elle aussi, uniquement de faits, elle observe des faits. Mais quels faits? Pourquoi spécialement ceux-ci, et pas ceux-là?
Les adeptes de la science contemporaine répètent volontiers, avec solennité et assurance : « Nous n'étudions que les faits, » en s'imaginant que ces mots offrent un sens quelconque. Etudier uniquement les faits, c'est chose impossible, parce qu'il existe une quantité innombrable (dans le sens propre
Sir, LA DESTINATION DE LA SCIENCE l'\
du mot) do faits susceptibles d'étude. Avant d'étudier les faits, il faut avoir une théorie d'après laquelle on les étudie, c'est-à-dire on choisisse, dans la masse innombrable des faits, ceux-ci ou ceux-là. Et cette théorie existe, et même très nettement formulée, bien que les adeptes de la science contemporaine parfois l'ignorent, parfois feignent de l'ignorer. Il en fut toujours de même pour toutes les doctrines régnantes et dirigeantes. Les éléments de chaque doctrine sont toujours donnés par la théorie, et les soi-disant savants ne font que découvrir les conséquences ultérieures de ces éléments une fois donnés. De même aujourd'hui la science contemporaine choisit ses faits d'après les éléments d'une théorie qu'elle connaît parfois, que parfois elle ne veut pas connaître que parfois elle ne connaît pas en effet ; mais cette théorie existe.
Cette théorie, la voici. Le genre humain tout entier constitue un organisme vivant ; les hommes sont les différentes particules d'organes ayant chacun leur mission spéciale qui sert à l'organisme entier. De même que les cellules, constituées en organisme, se distribuent le travail dans la lutte pour l'existence de l'organisme entier, développant telle faculté, restreignant telle autre, et composent des organes spéciaux pour mieux satisfaire les besoins de l'organisme entier ; de même que chez les animaux sociables, fourmis, abeilles, — les individus se
divisent le travail, la femelle pondant les œufs, le bourdon les fécondant, la jeune abeille travaillant pour la vie de ia communauté : — de même aus-si pour le genre humain et les sociétés humaines. Et pour trouver la loi de la vie de l'homme, il faut étudier les lois de la vie et de l'évolution des organismes. Dans la vie et l'évolution des organismes nous trouvons les lois suivantes : la loi de différentiation et d'intégration, la loi qui veut que tout phénomène comporte d'autres conséquences encore que sa conséquence immédiate, la loi de l'instabilité de l'homogène, etc. Tout cela semble très innocent, mais il suffit de tirer les conséquences de toutes ces lois pour voir immédiatement que ces lois tendent au même but où tendaient les lois de Malthus.
Toutes, elles tendent uniquement à faire reconnaître cette distribution de l'activité, qui existe dans les sociétés humaines, comme
organique, c'est-à-dire nécessaire, et par conséquent, à considérer cette situation fausse où nous nous trouvons, nous qui nous sommes affranchis du travail, non à la lumière de la raison et de la justice, mais comme un fait inéluctable qui confirme la loi générale.
La philosophie de l'esprit justifiait la cruauté et l'abomination, mais c'était d'une manière philosophique, et par conséquent fausse, tandis que la science démontre tout cela d'une manière scientifique, et par conséquent indubitable.
Et comment ne pas accueillir une si belle théorie ? — Il suffit de considérer la société humaine comme un sujet d'observation, et dès lors je peux me consoler par l'idée que mon activité, quelque forme qu'elle prenne, est une activité fonctionnelle de l'organisme du genre humain, sans qu'il soit besoin de m'inquiéter s'il est juste que moi, en pro-
si II LA DESTINATION DE LA SCIENCE 77
lit.uit du travail d'autrui, je fasse uniquement ce qui me plaît, ni si la division du travail entre la cellule du cerveau et celle des muscles est équitable. Gomment donc ne pas admettre une théorie aussi séduisante, pour pouvoir ensuite mettre pour toujours la conscience dans la poche, et vivre d'une vie animale, complètement débridée, fort d'un appui scientifique, inébranlable selon notre temps ?
Et voilà que sur cette doctrine nouvelle se fonde maintenant la justification de l'oisiveté et de la cruauté des hommes.
Cette doctrine se fit jour il n'y a pas longtemps, environ cinquante ans. Son fondateur principal fut le savant français Auguste Comte.
Auguste Comte, homme à la fois sytématique et religieux-, reprit, sous l'influence des découvertes physiologiques de Bichat, découvertes alors toutes nouvelles, cette ancienne idée émise déjà par Ménénius Agrippa1, que les sociétés humaines, que
1 C'est ce Ménénius Agrippa dont l'apologue : Les membres et l'estomac a été immortalisé par une fable de La Fontaine.
même le genre humain entier peut être considéré comme un tout, un organisme, et les hommes comme les particules d'organes différents ayant chacun leur destination déterminée qui coopère à l'organisme entier.
Cette idée plaisait tellement à Auguste Comte, qu'il se mit à bâtir sur elle un système philosophique, et ce système l'entraîna si loin, qu'il oublia absolument que le point de départ de sa théorie n'était qu'une bonne comparaison, à sa place dans un apologue, mais qui ne pouvait aucunement servir de base à une science. Lui, comme il arrive souvent, prit pour un axiome une hypothèse qu'il aimait, et s'imagina que sa théorie entière était bâtie sur des fondements solides.
Sa théorie tend à établir que, le genre humain étant un organisme, on ne peut savoir ce qu'est l'homme, et quels doivent
être ses rapports avec le monde, qu'en sachant les propriétés de cet organisme. Pour savoir ces propriétés, l'homme a la possibilité de faire des observations sur les autres organismes inférieurs , sur leur vie, et d'en tirer des inductions.
Donc, premièrement, la méthode véritable et unique de la science, d'après Auguste Comte, c'est la méthode inductive, et toute la science a pour seule base l'expérience. Secondement, l'objet et la hiérarchie des sciences constituent une science nouvelle, celle de l'organisme imaginaire du genre humain : cette science nouvelle, c'est la sociologie.
De cette même façon d'envisager la science en général, il résultait que toutes les sciences antérieures étaient fausses, et que l'histoire entière du genre humain, au point de vue de l'évolution intellectuelle, se divisait en trois, ou, à proprement par-
1er, en deux périodes : la période théologique et métaphysique, qui se poursuivit depuis l'origine du monde jusqu'à Auguste Comte, et la période actuelle, celle de la science unique et véritable, le positivisme, qui a commencé à Auguste Comte.
Tout cela était parfait et ne présentait qu'un seul défaut, à savoir que tout cet édifice était construit sur le sable, sur l'affirmation arbitraire et inexacte que le genre humain est un organisme. Cette affirmation était arbitraire en ce que, pour admettre l'existence de l'organisme humain, non susceptible d'observation, nous n'avons pas plus de droit que pour affirmer l'existence de tout être chimérique et invisible. Et inexacte, en ce qu'à la notion du genre humain — c'est-à-dire des hommes — ■ était jointe l'idée d'organisme, alors que ce genre humain est dépourvu du caractère
essentiel de l'organisme : le centre de la sensibilité, ou la conscience1.
Mais malgré l'arbitraire et la fausseté de la thèse fondamentale de la philosophie positiviste, les soi-disant savants n'ont point laissé de l'accueillir avec enthousiasme.
Il est à remarquer, à ce propos, que, des deux parties de l'œuvre entière d'Auguste Comte, — philosophie positive et politique positive — le monde savant n'accueillit que la première, celle qui justifiait, par des raisons nouvelles tirées de l'expérience, le mal existant des sociétés humaines. Quant à la
*Nous disons que l'éléphant et la bactérie sont des organismes uniquement parce que nous supposons en ces êtres, par voie d'analogie, les mêmes assimilations, sensations ou conscience que nous sentons en nous ; mais dans les sociétés humaines et dans le genre humain ce caractère essentiel fait défaut ; et par conséquent, bien qu'en dehors de ce caractère essentiel nous trouvions d'autres caractères communs au genre humain et à l'organisme, l'assimilation du genre humain a un organisme n'est point juste.
(Note de l'auteur.)
S! i: l,\ m.STiWTlON DE LA SCIENCE 83
seconde partie, qui traite des devoirs moraux de l'altruisme, devoirs dérivant de l'assimilation du genre humain à un organisme, on la déclara non seulement peu importante, mais nulle et non scientifique.
Il arriva la môme chose qu'avec les deux parties de l'œuvre de Kant. La critique de la raison pure fut accueillie par le monde savant, mais la critique de la raison pratique, qui contient la substance de sa morale, on la rejetait.
Dans l'œuvre de Kant on proclamait comme scientifique uniquement ce qui justifiait le mal régnant.
Mais la philosophie positive acceptée par le public, philosophie fondée sur une théorie arbitraire et fausse, était par elle-même inconsistante, partant instable, et n'eût pu se tenir debout toute seule. Et voici que, dans le nombre de tous ces jeux oiseux de la pensée, parmi les adeptes de cette philo-
sophie, surgit cette affirmation, aussi peu nouvelle, aussi arbitraire et fausse, que les êtres vivants, c'est-à-dire les organismes, se formaient les uns des autres, non seulement un organisme d'un autre, mais un seul de plusieurs : c'est-à-dire que, dans un laps de temps très long, au bout de millions d'années, par exemple, non seulement d'un ancêtre commun peuvent descendre un canard et un poisson, mais d'un essaim d'abeilles peut se former un animal. Et cette affirmation arbitraire et fausse, le monde savant l'accueillit avec une faveur encore plus générale. Arbitraire, en ce que nul n'a jamais vu comment les organismes se forment les uns des autres, et c'est pourquoi l'hypothèse de l'origine des espèces demeurera toujours une hypothèse, et non point un fait expérimental. Fausse, en ce que la solution du problème de l'origine des espèces par les principes de l'hérédité et de
l'adaptation au milieu, dans un laps de temps infiniment long, n'est pas du tout une solution, mais un nouvel exposé du problème sous une autre forme.
Dans la théorie de Moïse, la variété des espèces vivantes a été établie par la volonté de Dieu et par sa puissance infinie ; mais dans la théorie de l'évolution, cette variété des êtres vivants est le résultat du hasard et des influences diverses de l'hérédité et du milieu pendant une période infiniment longue. La théorie de l'évolution, pour parler la langue usuelle, affirme seulement ceci, que, dans un laps de temps infiniment long, de ce que vous voulez peut sortir tout ce que vous voulez. Le problème n'est point résolu ; c'est la même question posée autrement : à la volonté on substitue le hasard, et le coefficient de l'infini est transporté de la puissance au temps.
Mais cette nouvelle affirmation corrobore
celle d'Auguste Comte ; et de plus, suivant l'aveu naïf du fondateur de la théorie darwinienne lui-même, c'est la loi de Malthus qui lui a inspiré l'idée de son système, c'est sur elle qu'il édifia sa théorie de la lutte des êtres vivants et des hommes pour l'existence, comme la loi fondamentale de tout être vivant. Mais il n'en fallait pas davantage à la foule des oisifs pour leur justification.
Deux théories instables, incapables de se tenir debout, s'étayaient l'une l'autre et en recevaient un semblant de stabilité. Toutes deux, elles portaient en soi cette conclusion, précieuse pour la foule, que, dans le mal existant des sociétés humaines, les hommes ne sont point coupables, et que l'ordre existant est précisément celui qui doit exister : et la nouvelle théorie fut acclamée par la foule avec une confiance, un transport inouïs.
Kl sur ces deux thèses arbitraires et fausses, acceptées comme des dogmes, s'éleva la nouvelle doctrine scientifique.
Spencer, par exemple, dans l'une de ses premières œuvres, formule ainsi cette doctrine :
« Les sociétés et les organismes, dit-il, sont semblables en ceci :
« 1° Que, formées à leur origine en petits agrégats, elles accroissent insensiblement leur masse, jusqu'à atteindre parfois une grandeur six mille fois plus considérable que leur grandeur primitive ;
« 2° Que, tandis qu'à l'origine leur structure est telle qu'on peut les considérer comme dépourvues de structure, elles acquièrent, en grandissant, une structure de plus en plus compliquée ;
« 3° Que, bien que dans la période primitive et rudimentaire il n'existe entre leurs parties presque aucune dépendance, il s'éta-
blit graduellement entre ces parties une dépendance réciproque, laquelle finit par devenir si forte que l'activité et la vie de chaque partie ne deviennent plus possibles que par l'activité et la vie des autres :
« 4° Que la vie et le développement de la société sont indépendants de la vie et du développement de chacune des unités qui la composent et ils durent plus longtemps ; ces unités naissent, grandissent, agissent, se reproduisent et meurent, tandis que le corps politique, qui est composé de ces unités, continue à vivre une génération après l'autre, en développant sa masse, son activité fonctionnelle, ses progrès. »
Plus loin sont indiquées les différences des organismes et des sociétés, et il est démontré que ces différences sont purement apparentes, que les organismes et les sociétés sont absolument semblables.
Tout homme de sens se pose aussitôt la question :
— Mais de quoi parlez-vous ? Gomment le genre humain est-il un organisme, ou semblable à un organisme ?
Vous dites que les sociétés sont semblables à des organismes par ces quatre caractères : mais il n'y a rien de tel. Vous vous bornez à prendre quelques caractères de l'organisme, sous lesquels vous introduisez les sociétés humaines.
Vous citez quatre caractères de similitude ; puis vous prenez les points de difîé-
rence, et vous les réduisez à des apparences pures, et vous concluez que les sociétés humaines peuvent être considérées comme des organismes.
Mais c'est là un jeu oiseux de dialectique et rien de plus. On peut, avec autant de raison, sous les caractères de l'organisme, introduire ce qu'on veut. Je prends la première chose qui me vient à la tête, supposons la forêt : comment on la sème dans les champs, comment elle devient plus épaisse en grandissant :
1° « Formée à son origine en petit agrégat, elle accroît imperceptiblement sa masse, etc. » La même chose arrive aux champs, quand ils se sèment et peu à peu se couvrent de boi^.
2° « La structure, simple au début, se complique ensuite de plus en plus, etc. » La même chose arrive à la forêt : d'abord les bouleaux seuls, puis les saules, les noise-
tiers; d'abord ions poussent, droit, puis ils entrelacent leurs branches.
3° « La dépendance des parties devient tellement forte, que la vie de chacune d'elles dépend de la vie et de l'activité des autres. » La même chose arrive à la foret : le poirier chauffe les troncs ; coupe-le, les autres arbres gèleront ; — la lisière abrite du vent, les arbres de semis continuent les espèces, les grands et les touffus donnent l'ombre, et la vie d'un arbre dépend d'un autre.
4° « Les individus peuvent mourir, mais le tout survit. » La même chose arrive à la forêt : la forêt ne pleure pas l'arbre.
En montrant que vous pouvez, avec autant de raison, en vertu de cette théorie, considérer la forêt comme un organisme, vous croyez avoir prouvé aux partisans de la doctrine organique la fausseté de leur définition : — point du tout. Cette défi-
nition qu'ils donnent de l'organisme est tellement inexacte , tellement étendue , qu'ils peuvent y faire entrer ce qu'ils veulent.
— Oui, diront-ils, la forêt elle-même peut être considérée comme un organisme. •La forêt, c'est l'action réciproque d'individus qui se conservent l'un par l'autre, un agrégat dont les parties peuvent se confondre dans une dépendance de plus en plus étroite, comme un essaim d'abeilles peut devenir un organisme.
— Mais alors, direz-vous, les oiseaux, les insectes, les herbes de cette forêt, qui agissent les uns sur les autres et se conservent les uns par les autres, pourront donc aussi être considérés comme constituant avec les arbres un organisme unique ?
Ils admettront aussi cela. Toutes collections d'êtres vivants, agissant les uns sur les autres et se conservant les uns par les
autres, peuvent, d'après leurs théories, être considérés comme des organismes. Vous pouvez affirmer la dépendance et l'action réciproque entre ce que vous voulez, — affirmer, en vertu de l'évolution, que, dans un laps de temps infiniment long, de ce que vous voulez peut sortir ce que vous voulez.
Et ce qu'il y a de plus surprenant, c'est que cette même philosophie positive préconise, comme le seul moyen d'arriver à la vraie science, la méthode scientifique, et elle a déterminé elle-même ce qu'elle entend par méthode scientifique.
Par méthode scientifique, elle entend le sens commun.
Et ce sens commun la condamne à chaque pas.
Dès que les papes eurent senti que plus rien de saint n'était resté en eux, ils s'appelèrent les très saints.
Dès que la philosophie eut senti que plus rien de sensé n'était resté en elle, elle s'appela celle qui juge sensément, c'est->à-dire la philosophie scientifique.
La distribution du travail est la. loi de tout ce qui existe, elle doit donc régir les sociétés humaines.
Il est bien possible qu'il en soit ainsi, mais toujours cette question se pose : cette distribution du travail, que je vois maintenant dans notre société humaine, est-elle vraiment celle qui doit être? Et si je trouve déraisonnable et injuste une certaine distribution du travail, aucune science ne pourra me prouver que doit exister ce que je trouve déraisonnable et injuste. La distribution du
travail est une condition de la vie des organismes et des sociétés humaines : mais qu'est-ce qu'on doit, dans les sociétés humaines, considérer comme la distribution organique du travail? Et la science aura beau étudier la distribution du travail dans les cellules des vers, toutes ces observations ne forceront point l'homme à reconnaître, comme légitime, une distribution du travail que ne reconnaîtraient comme telle ni sa raison ni sa conscience.
Quelque probants que soient les arguments fournis par la division du travail dans les cellules des organismes observés, quiconque n'a pas encore perdu sa raison dira néanmoins qu'un homme n'est point né pour tisser toute sa vie l'indienne, que c'est là, non la division du travail, mais l'oppression de l'homme. Spencer et d'autres assurent qu'il existe des populations entières de tisserands, et que par suite le tissage
résulte d'une distribution organique du travail : il existe des tisserands, c'est donc un effel de la distribution du travail. On pourrait parier de la sorte si les populations des tisserands se faisaient elles-mêmes, mais nous savons qu'elles ne se font pas ellesmêmes, que c'est nous qui les faisons.
Il s'agit maintenant de savoir si nous avons fait ces tisserands suivant la loi organique ou quoi ?
Voici que des gens vivent, se nourrissent des champs, comme c'est le propre de tous les humains. Un homme installe un fourneau de forgeron et raccommode sa charrue : son voisin vient le trouver, et le prie de lui raccommoder aussi la sienne, en lui promettant en échange son travail ou de l'argent.
Arrive un troisième, un quatrième, et dans cette société de gens une distribution du travail s'établit : voilà un forgeron. — Un autre a bien enseigné ses enfants ; son voi-
sin lui amène les siens, et le prie de les enseigner, et voilà un instituteur.
Mais le forgeron et l'instituteur sont devenus tels et continuent à l'être uniquement parce qu'on les en a priés, et ils demeureront tels tant qu'on les priera d'être forgeron et instituteur. S'il arrive que forgerons et instituteurs se trouvent en nombre, ou qu'on n'ait plus besoin de leurs services, ils laissent aussitôt, comme le veut le bon sens, et comme il advient toujours là où rien ne trouble la régulière distribution du travail, ils laissent aussitôt leur métier et retournent à l'agriculture. Ce faisant, ils obéissent à leur raison, à leur conscience, et c'est pourquoi nous tous doués de raison et de conscience, affirmons qu'une telle division du travail est juste.
Mais s'il arrive que les forgerons aient le pouvoir de forcer autrui à travailler pour eux, et s'ils continuent à forger des fers de che-
val alors qu'on n'en a pas besoin, et si les instituteurs enseignent, alors qu'il n'y a personne à enseigner, il est évident pour tout être doué de raison et de conscience, comme l'homme, que c'est là, non la division, mais l'usurpation du travail d' autrui. Et c'est là, cependant, ce que la philosophie scientifique appelle particulièrement la division du travail. Les gens font ce que personne ne leur demande, et ils prétendent qu'on les nourrisse pour cela, et ils disent que cela est juste, parce que c'est la division du travail.
La cause de la misère économique de notre temps, c'est ce que les Anglais appellent « overproduction » la surproduction, quand on fabrique en quantité excessive des objets qu'on ne sait où placer et dont personne n'a besoin.
Il serait étrange de voir un cordonnier estimer que les gens devraient le nourrir,
parce qu'il fabriquerait sans répit des souliers dont nul depuis longtemps n'aurait le moindre besoin : mais que dire de ces gens qui ne cousent rien, qui ne produisent rien d'utile à personne, dont la marchandise ne trouve pas d'acheteur, et qui n'en demandent pas moins hardiment, en arguant de la division du travail, qu'on les nourrisse, qu'on leur fasse boire doux et qu'on les habille bien ? Il peut y avoir et il y a des sorciers dont on réclame les offices, et on leur porte des trochisques et des flacons : mais ce que seraient des sorciers dont la sorcellerie ne profiterait à personne et qui demanderaient hardiment qu'on les nourrît délicatement pour leur sorcellerie, il est bien difficile de l'imaginer. C'est ce qui se produit dans notre monde. Et tout cela se produit en vertu de cette notion fausse de la division du travail, qui repose, non sur la conscience ni sur la raison, mais sur l'observa-
tion, et que les soi-disant savants proclament avec une telle unanimité.
La division du travail a toujours existé et existe en effet, mais elle n'est juste que lorsqu'elle est fondée sur la raison et la conscience, et non point sur l'observation. Et la conscience et la raison de tous les hommes résolvent cette question très simplement, très sûrement, et unanimement.
Elles la résolvent toujours ainsi : la division du travail est juste alors seulement que l'activité spéciale d'un homme est tellement nécessaire aux gens, qu'eux-mêmes, en lui demandant ses services, lui offrent spontanément de le nourrir pour le service qu'il leur rendra. Mais quand un homme peut, depuis l'enfance jusqu'à sa trentième année, vivre sur les bras des autres, en promettant de faire, quand il l'aura appris, quelque chose d'utile dont personne n'a besoin, et lorsque, de trente ans jusqu'à sa mort, il
102 ce qu'il faut taire
peut vivre de même, toujours promettant de faire quelque chose dont personne n'a besoin, alors ce ne sera point là la division du travail (et en effet il n'existe rien de tel dans notre société), mais ce sera — et c'est en effet uniquement l'usurpation du travail d'autrui par le plus fort, usurpation qu'on a appelée jadis de différents noms, par exemple, chez les philosophes : les formes nécessaires de la vie, — et qu'aujourd'hui la philosophie scientifique appelle la division organique du travail.
La philosophie scientifique n'a pas d'autre signification. Elle est devenue aujourd'hui la dispensatrice des brevets d'oisiveté, parce qu'elle seule, dans ses temples, analyse et détermine quelle est l'activité parasitique, quelle est l'activité organique de l'homme dans l'organisme social. Gomme si chaque homme n'était pas lui-même en mesure de le savoir d'une façon plus juste
et plus courte en consultant la raison et la conscience ! Il semble aux adeptes de la philosophie scientifique qu'il ne saurait y avoir de doute sur ce point : c'est leur propre activité qui seule est organique ; ils sont, eux les agents de la science et de Fart, les cellules les plus précieuses de l'organisme, celles du cerveau.
Depuis que le monde existe, les êtres raisonnables ont distingué le bien du mal ; mettant à profit les efforts de leurs devanciers, ils luttaient contre le mal, cherchaient la voie juste, la meilleure, et lentement, mais incessamment, s'avançaient dans cette voie. Et toujours, leur barrant le chemin, ils trouvaient devant eux les fauteurs de mensonges qui prétendaient leur prouver qu'il faut prendre la vie comme elle est. Eux, à force d'efforts et de luttes, se sont peu à peu affranchis de ces mensonges. Et voici qu'un mensonge nouveau, le pire de
tous, se dresse sur leur voie : le mensonge scientifique.
Ce nouveau mensonge est au fond le même que les anciens : son essence est de remplacer l'activité de la raison et de la conscience, la nôtre et celle de nos devanciers, par quelque chose d'extérieur ; dans le mensonge scientifique, ce quelque chose d'extérieur, c'est l'observation.
Le piège de cette science consiste en ce que, après avoir montré aux hommes les oblitérations les plus grossières de l'activité de la raison et de la conscience, elle tend à détruire en eux la croyance en la raison et en la conscience elles-mêmes, et à leur persuader que tout ce que disent à eux-mêmes, ce que disaient aux esprits les meilleurs, depuis que le monde existe, la raison et la conscience, que tout cela est conditionnel et subjectif.
— Il faut rejeter tout cela, disent-ils. Par
106 CE QU'lL F5UJT FAIRE
la raison on ne peut arriver à la vérité, parce qu'on est exposé à se tromper ; il y a une autre voie plus sûre et presque mécanique : il faut étudier les faits.
Mais pour étudier les faits, il faut prendre pour base la philosophie scientifique, c'està-dire une double hypothèse sans fondement, le positivisme et l'évolution, qui se donnent pour des vérités indubitables. Et la science régnante déclare, avec une solennité trompeuse, que la solution de tous les problèmes de la vie n'est possible que par l'étude des phénomènes de la nature et surtout des organismes. Et la jeunesse crédule, séduite par la nouveauté de ce dogme, que la critique n'a pas encore, non pas même détruit, mais seulement touché, s'empresse d'étudier ces phénomènes dans les sciences naturelles, sur cette unique voie qui, au dire de la science régnante, puisse conduire à l'éclaircissement des problèmes de la vie.
.Mais plus les jeunes gens avancent dans cette étude, plus loin et plus loin d'eux se, recule la possibilité, le désir même de résoudre ces problèmes, et d'autant plus ils s'accoutument, non pas tant à observer, qu'à croire sur parole les observations d'autrui (croire aux cellules, aux protoplasmas, à la quatrième existence des corps, etc.) ; de plus en plus la forme leur cache le fond, de plus en plus ils perdent la conscience du bien et du mal et la faculté de comprendre ces expressions et déterminations du bien et du mal que le genre humain a élaborées, dans le cours de sa vie entière ; de plus en plus ils s'assimilent un spécial jargon scientifique, des termes conditionnels qui n'ont pas de sens général et humain ; de plus en plus ils s'enfoncent dans lehallier des observations que rien n'éclaire ; de plus en plus ils perdent la faculté, non seulement de penser indépendamment, mais même de com-
prendre une pensée d'autrui, humaine et spontanée, qui se trouve en dehors de leur talmud. Mais le pire, c'est qu'ils passent leurs meilleures années à se déshabituer de la vie, c'est-à-dire du travail, ils s'accoutument à regarder leur situation comme légitime, deviennent des parasites incapables physiquement d'un effort quelconque, se disloquent le cerveau, et finissent par être les eunuques de la pensée. Et à mesure que leur stupidité grandit, ils acquièrent une confiance en soi qui leur ôte pour toujours la possibilité de revenir à la simple vie du travail, à la pensée simple, claire, humaine. La division du travail existe et sans doute existera toujours dans la société humaine ; mais pour nous la question n'est point de savoir si elle existe et existera, mais de savoir comment la rendre juste . Mais prendre pour critérium l'observation, c'est, par cela même, se refuser tout critérium : toute dis-
tribution du travail que nous verrons parmi les hommes et qui nous semblera juste, nous la trouverons juste en effet ; et c'est à quoi mène effectivement la régnante philosophie scientifique.
La division du travail !
Les uns sont voués au travail intellectuel, spirituel, les autres au travail physique, musculeux. . . Avec quelle assurance ils disent cela ! Ils veulent le penser, et il leur semble qu'il y a là, en effet, un échange de services absolument juste.
Mais nous, dans notre aveuglement, tant nous avons perdu de vue le devoir qui nous incombe, nous avons même oublié au nom de quoi se fait notre travail, et que ce même peuple, que nous voulions servir, nous en avons fait l'objet de notre activité scientifique et artistique. Nous F étudions et le peignons pour notre amusement et distraction, nous avons absolument oublié que nous devons^
non l'étudier et le peindre, mais le servir. Tant nous avons perdu de vue le devoir qui nous incombe, nous n'avons pas même remarqué que ce que nous voulions faire dans le domaine des sciences et des arts, d'autres que nous l'ont fait, et que notre place a été prise. Oui, tandis que nous disputions tantôt sur la génération spontanée des organismes, tantôt sur le spiritisme, tantôt sur la forme des atomes, tantôt sur la pangénésie, tantôt sur le protoplasma, etc., le peuple réclamait néanmoins sa nourriture spirituelle ; et les fruits secs de la science et de l'art, sur la commande des spéculateurs, sans autre but que l'appât du gain, se sont mis à fournir au peuple cette nourriture spirituelle, et la lui fournissent.
Voilà déjà quarante ans en Europe, et dix ans environ chez nous, en Russie, que s'écoulent par millions des livres, des tableaux, des chansons, que s'ouvrent des
baraques, et que le peuple regarde, chaule, et reçoit une nourriture spirituelle qu'il ne tient pas de nous, à qui il incombait de la lui fournir; et nous, qui justifions notre oisiveté par cette nourriture spirituelle que nous sommes censés lui offrir, nous restons là à clignoter des yeux1. Mais nous ne devons pas clignoter des yeux, la dernière justification va manquer sous nos pieds. Nous nous sommes spécialisés. Nous avons chacun notre fonction particulière. Nous sommes le cerveau du peuple. Lui nous nourrit, et nous, nous l'enseignons. Mais que lui avons-nous enseigné, et que lui enseignons-nous ? Il a attendu des années, des dizaines, des- centaines d'années. Et nous discutions, nous nous instruisions l'un l'autre, nous nous amusions, oubliant tout à fait le peuple. Nous l'avions si bien oublié,
1 Locution russe analogue à notre locution française : se croiser les bras.
ï'1'2 ce qu'il faut faire
que d'autres ont dû l'enseigner et le distraire, et nous, nous n'y ayons pas même fait attention. Nous avons parlé si inconsidérément de la division du travail, que nous en avons donné comme excuse unique et éhontée les prétendus services rendus par nous au peuple.
La science et l'art se sont réservé le droit à l'oisiveté et à la jouissance des travaux d'autrui, et ont failli à leur mission. Et leur défaillance provient uniquement de ce que leurs adeptes, s'appuyant sur le principe faussement entendu de la division du travail, se sont arrogé le droit d'usurper le travail d'autrui ; ils ont perdu le sentiment de leur mission, en se proposant pour but non point l'intérêt du peuple, mais l'intérêt mystérieux de la science et de l'art, et se sont laissé aller à l'oisiveté et à une dépra-
vation non point tant sensuelle qu'intellectuelle.
On dit :
— La science et les arts ont rendu de grands services au genre humain.
La science et les arts ont rendu de grands services au genre humain, non point parce que les adeptes de la science et de l'art, sous le couvert de la division du travail, vivent sur les bras du peuple travailleur, mais malgré cela.
La république romaine n'était point puissante parce que ses citoyens avaient la faculté de ne rien faire, mais parce que des vaillants se trouvaient parmi eux. De même pour la science et les arts. Si la science et les arts ont rendu de grands services au genre humain, ce n'est point parce que leurs servants avaient parfois auparavant, et maintenant ont toujours la possibilité de s'affranchir du travail, mais parce que des génies
se sont rencontrés qui, sans user de cette faculté, ont fait progresser le genre humain.
La classe des savants et des artistes qui, s'appuyant sur une fausse distribution de travail, réclame le droit d'usurper le travail d'autrui, ne peut pas assurer l'épanouissement de la véritable science et de l'art véritable, parce que le mensonge ne peut pas produire la vérité.
Nous sommes si bien faits à nos représentants favorisés et affaiblis du travail intellectuel, que l'idée nous semble étrange d'un savant ou d'un artiste labourant ou charriant du fumier. Il nous semble que tout serait perdu, que toute sa science serait culbutée sur le chariot, que ces grandes images d'art qu'il porte en lui seraient salies par le fumier. Et nous sommes tellement accoutumés à cela, qu'il ne nous semble pas étrange de voir notre servant de la science, — c'est-à-dire le servant et le maître de la
vérité, — obligeant les autres à faire pour lui ce qu'il pourrait faire lui-même, passer la moitié de son temps à manger doux, à fumer, à causer, à cancaner libéralisme, à lire des journaux, des romans, et à fréquenter les théâtres ; il ne nous semble pas étrange de voir notre philosophe au cabaret, à la comédie, au bal, ni de reconnaître que ces artistes, qui adoucissent et ennoblissent nos âmes, passent leur vie à boire, aux cartes et chez les filles, sinon pis encore.
La science et l'art sont de belles choses, mais c'est justement parce qu'elles sont belles qu'il ne faut point les gâter par un alliage forcé de dépravation, c'est-à-dire en se libérant du devoir qui incombe à tout homme de subvenir par le travail à sa vie et à la vie d' autrui.
— La science et les arts ont fait progresser le genre humain.
Oui ! mais ce n'est pas parce que les
adeptes de la science et de Fart se sont, sous le couvert de la division du travail, affranchis du devoir humain le plus nécessaire et le plus indubitable : travailler de ses mains dans la lutte commune du genre humain avec la nature.
— Mais il n'y a que la division du travail, le souci ôté aux savants et aux artistes de préparer leur nourriture, qui ait rendu possible ce merveilleux progrès des sciences que nous voyons dans notre temps, objectet-on. Si tous avaient dû labourer, nous n'aurions pas obtenu ces grandioses résultats qu'obtient notre époque, ces progrès miraculeux qui ont si fort augmenté le pouvoir de l'homme sur la nature, ces découvertes qui frappent tellement l'esprit humain et assurent la navigation; point de bateaux à vapeur, ni de chemins de fer, ni de ponts admirables, ni de tunnels, ni de moteurs à vapeur ; ni télégraphe, ni photographie, té-
léphone, machine à coudre, phonographe, électricité, téléphone, télescope, spectroscope, microscope, chloroforme, pansement de Lissner, acide phénique.
Je n'énumère point tout ce dont s'enorgueillit notre siècle. Cette énumération et ces transports d'enthousiasme devant soimême et ses propres exploits, on les trouve presque dans chaque journal et dans tout livre populaire. Ces transports se répètent si souvent, que nous sommes absolument convaincus que la science et les arts n'ont jamais fleuri comme aujourd'hui. Toutes ces merveilles, c'est à la division du travail que nous en sommes redevables ; pourquoi donc ne pas le reconnaître ?
Supposons que les progrès de notre siècle soient en effet grandioses, admirables, miraculeux ; supposons que nous soyons de si heureux mortels, que nous vivions dans une époque aussi extraordinaire : mais essayons
su; LA DESTINATION DE LA SCIENCE 11!)
d'évaluer ces progrès, non point d'après notre enthousiasme pour nous-mêmes, mais d'après le principe même qui cherche dans ces progrès sa justification : la division du travail.
Certes, tous ces progrès sont fort admirables, mais, par un hasard malheureux, que les savants eux-mêmes constatent, ces progrès, jusqu'ici, n'ont pas amélioré, ils ont même aggravé la situation du plus grand nombre, c'est-à-dire du travailleur.
Si le travailleur peut, au lieu d'aller à pied, se servir du chemin de fer, ce chemin de fer lui a brûlé sa forêt, lui a ôté son blé à sa barbe, et l'a jeté dans une condition proche de l'esclavage, en l'asservissant au capitaliste.
Si, grâce aux moteurs à vapeur et aux machines, le travailleur peut acheter à bon marché une indienne peu solide, ces moteurs, ces machines lui ont pris son argent
gagné par le travail, et l'ont réduit à l'esclavage absolu en l'asservissant au fabricant.
S'il y a des téléphones, des télescopes, des vers, des romans, des théâtres, des bals, des symphonies, des opéras, de galeries de tableaux, etc. , la vie du travailleur n'en est pas devenue meilleure, parce que tout cela, par le même hasard malheureux, demeure pour lui inabordable.
Ainsi, jusqu'à présent, — et les gens de science tombent d'accord là-dessus, — tout ces progrès extraordinaires, toutes ces merveilles de la science et de l'art n'ont, en somme, aucunement amélioré la vie du travailleur, s'ils ne l'ont rendue pire.
Donc, si nous mesurons la réalité des.
progrès obtenus par les sciences et les arts, non point à notre enthousiasme pour nousmêmes, mais au principe sur lequel s'appuie la division du travail, l'intérêt du peuple
travailleur, — nous verrons qu'il n'a pas encore des fondements bien solides, cet enthousiasme pour nous-mêmes auquel nous nous livrons si volontiers.
Le moujik prendra le chemin de fer, la baba achètera l'indienne, on aura dans l'isba non pas une torche, mais une lampe, et le moujik allumera sa pipe avec une allumette, c'est plus commode; mais quel droit ai-je de dire que le chemin de fer et les fabriques ont rendu service au peuple?
Si le moujik prend le chemin de fer, achète la lampe, l'indienne et les allumettes, c'est uniquement qu'on ne peut l'en empêcher; mais tous nous savons que la construction des chemins de fer et des fabriques n'a jamais été faite dans l'intérêt du peuple: pourquoi donc donner comme preuves des services rendus au peuple par ces établissements, les commodités accidentelles dont peut user le travailleur.
A. quelque chose malheur est bon. Après un incendie, on peut se chauffer, et, avec un tison, allumer sa pipe ; mais dira-t-on que l'incendie soit utile ?
Les adeptes de la science et de Fart pourraient dire que leur activité est utile au peuple, s'ils se proposaient de servir le peuple, comme ils se proposent à présent de servir les gouvernements et les capitalistes. Nous pourrions le dire s'ils avaient en vue l'intérêt du peuple : mais il n'en est point de tels. Tous les savants sont absorbés dans leur office de sacrificateur ; il en résulte des recherches sur les protoplasmas, les analyses spectrales des astres, etc. Mais quelle hache hache le mieux, quelle scie est plus commode, comment pétrir mieux le pain,
avec quelle farine, où le tenir, comment chauffer, bâtir des poêles; quels aliments, quelles boissons, quelle vaisselle est la plus commode et la plus avantageuse dans des conditions déterminées/ quels champignons on peut manger, et comment les cultiver, les préparer le plus facilement : de tout cela la science n'eut jamais cure. Mais c'est l'objet de la science, tout cela !
Je sais que, par essence, la science doit être inutile, c'est-à-dire la science pour la science; mais c'est là une défaite évidente. L'objet de la science, c'est de servir les hommes. Nous avons inventé le télégraphe, le téléphone, le phonographe, mais dans la vie, dans le travail du peuple, qu'avonsnous amélioré ? Nous avons compté deux millions de petits scarabées ! Avons-nous domestiqué un seul animal depuis les temps bibliques, où nos espèces étaient depuis longtemps déjà domestiquées? L'élan, le
cerf, la perdrix, le tétras, la gelinotte des bois sont encore à l'état sauvage. Les botanistes ont trouvé la cellule, et dans les cellules le protoplasma, et dans le protoplasma encore quelque chose, et dans ce quelque chose quelque chose encore. Ces rechercheslà ne se finiront évidemment pas de sitôt, parce qu'elles n'ont évidemment pas de fin ; et c'est pourquoi les savants n'ont pas le temps de s'occuper de ce qui serait utile au peuple. Et c'est pourquoi depuis les temps de l'ancienne Egypte et de la Judée, où se cultivaient déjà le froment et la lentille, jusqu'à nos jours, aucune plante nouvelle n'est venue s'ajouter à la nourriture du peuple, en dehors de la pomme de terre, que nous ne devons pas à la science. On a inventé des torpilles, des appareils dosimétriques etc. ; mais la quenouille, le métier du tisserand, le rouet de la baba, la charrue, la hache, le fléau, le râteau, la fine, la poulie
du puits, sont au même point que sous Rurik. Et si quelque chose s'est modifié, ce n'est point grâce aux hommes de science.
De même pour l'art. Nous avons promu une foule de gens au rang de grands écrivains, et nous les avons passés par Tétamine, et nous avons entassé les critiques sur leurs travaux, et les critiques sur les critiques, et les critiques sur les critiques de critiques ; nous avons réuni des galeries de tableaux, et nous avons étudié minutieusement les diverses écoles d'art, et les symphonies et les opéras sont tels chez nous que nousmêmes avons déjà bien de la peine à les entendre : mais qu'avons-nous ajouté aux légendes populaires, contes, chansons, quels tableaux avons-nous donnés au peuple, quelle musique ! A Nikolskoya on fait des livres et des tableaux pour le peuple, à Toula des harmonicas; mais ni ici, ni là nous n'avons pris aucune part.
Ce qu'il y a de plus (nippant, de plus évident, c'est la fausseté de la tendance de notre science et de nos arts, notamment dans ces domaines où, par leur objet même, science et arts devraient, semblerait-il, être utiles au peuple; et où, par suite de leur tendance fausse, ils se montrent plutôt nuisibles qu'utiles. L'ingénieur, le médecin, l'instituteur, le peintre, l'écrivain, par leur destination même, doivent, semble-t-il, servir le peuple ; mais quoi ? grâce à la tendance actuelle, ils ne peuvent rien apporter au peuple que de mal.
L'ingénieur, le mécanicien ont besoin, pour travailler, du capital. Sans le capital, ils ne peuvent rien. Toutes leurs connaissances sont telles que pour les appliquer, il leur faut le capital et, dans de grandes proportions, l'exploitation du travailleur; et sans parler de ceci, qu'ils sont eux-mêmes habitués à dépenser de quinze cents à deux mille
128 ce qu'il faft faire
roubles au moins par an, et qu'ils ne peuvent point, par suite, aller au village, où personne ne serait en état de leur donner une pareille récompense, — la nature même de leur science les rend incapables de servir le peuple. L'ingénieur peut, par des calculs de hautes mathématiques, déterminer l'arc d'un point, calculer la puissance d'un moteur, etc. ; mais devant les simples besoins du travailleur, il est au bout de son latin : comment améliorer la charrue, le chariot, comment traverser un ruisseau, — tout cela répond aux conditions d'existence du travailleur, tout cela, l'ingénieur ne le sait point, ne le comprend point, — le dernier moujik en sait plus long que lui là-dessus. Donnez-lui des ateliers avec beaucoup d'ouvriers ; faites venir des machines de l'étranger : alors il donnera des instructions. Mais, étant donné les conditions d'un travail commun à des millions de gens, trouver les
SI II LA DESTINATION DE LA SCIENCE \2i)
moyens de faciliter ce travail, il ne le sait ni ne le peut; son savoir, ses habitudes, ses besoins, tout le détourne de cette mission. Pire est encore la situation du médecin Toute sa science est ainsi combinée qu'il peut traiter seulement les personnes qui ne font rien. Il a besoin d'une quantité innombrable de choses chères, d'instruments, de médicaments, de conditions hygiéniques. Il a étudié chez les professeurs éminents de la capitale, dont les clients peuvent se soigner à la clinique, ou acheter les machines nécessaires pour se traiter et se médicamenter, et même quitter immédiatement le nord pour le midi, aller à telle ou telle ville d'eaux. Leur science est telle, que tout médecin de district se plaint que les ressources manquent pour- soigner le peuple travailleur, trop pauvre pour assurer au malade des conditions hygiéniques ; et ce même médecin déclare en gémissant que les hôpitaux
manquent et qu'il ne réussit pas faute d'aides -médecins et d'aides -chirurgiens.
Mais qu'est-ce que cela prouve ? Gela prouve que le principal malheur du peuple, d'où s'engendrent et se propagent et se perpétuent les maladies, c'est le manque des ressources nécessaires à la vie. Et voilà comment la science, sous le drapeau de la division du travail, appelle ses combattants au secours du peuple.
La science médicale a concentré tous ses efforts dans les classes riches; elle s'est fixé pour tâche de soigner les personnes qui peuvent se procurer tout, et prétend soigner celles qui n'ont pas de quoi par les mêmes moyens. Mais les ressources font défaut, et où faut-il les prendre? chez le peuple qui est malade et infecté, mais ne guérit point faute de ressources. Et les défenseurs de la médecine populaire vont disant que son développement est moins considérable de
nos jours. Il est évident qu'elle se développe moins, parce que si, ce qu'à Dieu ne plaise ! au lieu de deux médecins, sages-femmes et aides-chirurgiens par district, il y en avait vingt comme ils le veulent, la moitié du peuple succomberait sous la charge du corps médical à entretenir, et il ne resterait bientôt plus personne à soigner.
L'accommodation de la science au peuple dont parlent les défenseurs de la science, doit être entendue d'une façon tout autre. Et cette accommodation, telle qu'elle doit être, n'est pas encore commencée. Elle commencera quand l'homme de science, ingénieur ou médecin, cessera de trouver légitime de prendre aux gens, pour prix de ses services, je ne dis pas des centaines de mille roubles, mais même mille ou cinq cents roubles, qu'il vivra au milieu des travailleurs, dans les mêmes conditions d'existence qu'eux et appliquera alors son savoir
aux questions de mécanique, hygiène, médecine populaires.
Mais aujourd'hui la science qui se nourrit aux dépens du peuple travailleur, a tout à fait oublié les conditions d'existence de ce peuple, elle les ignore, et elle s'irrite de voir que ses connaissances spéculatives ne trouvent pas d'application dans le peuple. • Le domaine de la médecine, comme celui de la technique, se trouve encore inexploré. Toutes les questions relatives à la meilleure manière de se vêtir, de se chausser, de résister à l'humidité, au froid, de se laver, de nourrir les enfants, de les emmailloter, etc., et ce, conformément aux conditions d'existence du peuple travailleur, toutes ces questions ne sont pas encore posées.
îl en est de même pour l'activité de l'instituteur pédagogiste. Ici comme ailleurs, la science a arrangé les choses de telle sorte, qu'on ne peut enseigner que les riches, et
que l'instituteur, comme l'ingénieur et le médecin, s'attache involontairement à l'argent.
Il n'en saurait aller autrement, parce que une école modèle (règle générale, mieux l'école est organisée pour l'instruction, plus elle est chère) , avec des bancs vissés et des globes, et des cartes, et des bibliothèques, et des méthodes pour les élèves, les maîtres et les pédagogistes nécessite une telle dépense que, pour y faire face, il faut doubler les impôts de chaque village. C'est là ce que demande la science.
Le peuple a besoin d'argent pour son travail, et il en a d'autant plus besoin qu'il est plus pauvre.
Les défenseurs de la science disent :
— La pédagogie rend, déjà maintenant, des services au peuple, mais attendez, elle se développera et alors ce sera bien mieux encore.
Oui, et si elle se développe, si, au lieu de vingt écoles par district, il s'en fonde cent, et toutes scientifiques, et si le peuple les entretient, il s'appauvrira encore davantage, et il aura encore plus besoin du travail de ses enfants.
Mais que faire donc? dit-on. Le gouvernement fondera des écoles, décrétera l'enseignement obligatoire comme en Europe; mais l'argent, c'est toujours dans le peuple qu'on le prendra; et le peuple peinera toujours davantage, et il aura moins de loisir, et l'instruction violente ne sera pas l'instruction. Là encore, une seule voie de salut : que l'instituteur vive dans les mêmes conditions, que le travailleur et enseigne en échange de la rétribution qu'on lui donnera librement et volontairement.
Telle est la tendance fausse de la science, tendance qui la détourne de remplir sa mission : servir le peuple.
Mais cette fausse tendance ne se manifeste nulle part aussi visiblement que dans l'activité de l'art, qui, par son essence, devrait être accessible au peuple. La science peut encore invoquer son excuse stupide , que la science travaille pour la science, et que, lorsque les savants l'auront développée, elle deviendra accessible même au peuple ; mais l'art, s'il est l'art, doit être accessible pour tous et surtout pour ceux au nom desquels
il se pratique. Et notre art, tel qu'il est, accuse hautement les adeptes de l'art, en ce qu'ils ne veulent pas, ne savent pas, ne peuvent pas servir le peuple.
Le peintre , pour l'exécution de ses grandes œuvres, a besoin d'un atelier tel qu'une quarantaine d'ouvriers, menuisiers ou cordonniers, gelés ou étouffés dans des caves, y pourraient travailler à l'aise. Mais c'est peu encore : il a besoin de la nature, de costumes, de voyages. On dépense des millions pour l' encouragement des arts et les productions de ces arts ne sont ni accessibles ni nécessaires au peuple.
Les musiciens, pour exprimer leurs grandes idées, ont besoin de réunir deux cents hommes en cravate blanche, ou en costumes, et la mise en scène d'un opéra coûte des centaines de mille roubles. Et les productions de cet art ne peuvent provoquer dans le peuple, à supposer même que le
peuple en puisse jamais jouir, rien autre chose que de l'inquiétude et de l'ennui.
Les écrivains, les auteurs n'ont pas besoin, semblerait-il, ni d'ateliers, ni de la nature, ni d'orchestres, ni de chanteurs, mais ici l'écrivain, l'auteur, sans parler d'un logis confortable, ni des délices de la vie, il leur faut, pour l'exécution de leurs grandes œuvres, des voyages, des palais, des cabinets, des bibliothèques, les jouissances de l'art, les visites, les théâtres, les concerts, les eaux, etc. S'ils ne gagnent pas euxmêmes l'argent dont ils ont besoin, on les pensionne pour qu'ils écrivent mieux. Et, là encore, ces œuvres que ntfus évaluons un si haut prix, sèment la faim pour le peuple et ne lui servent absolument de rien.
Mais que sera-ce si, comme le désirent les adeptes des sciences et des arts, on multiplie encore davantage les producteurs de la nourriture spirituelle, et s'il faut, dans
chaque village, créer des ateliers, organiser des orchestres, entretenir les écrivains dans les conditions que jugent pour eux nécessaires les adeptes de l'art? J'estime que les travailleurs jureraient bien plutôt de ne jamais entendre de symphonies, de ne jamais lire de vers ou de nouvelles, à seule fin de n'avoir pas à nourrir tous ces fainéants.
Et pourquoi , semble-t-il , les gens de l'art ne serviraient-ils pas le peuple ? Mais chaque isba a ses icônes, ses images, point de moujik, de baba qui ne chante; plusieurs ont un harmonica, tous content des histoires et récitent des vers et la plupart lisent.
Gomment donc le désaccord s'est-il mis contre deux choses faites l'une pour l'autre, comme la clef pour la serrure, un désaccord si profond, qu'on ne voit même pas la possibilité de les unir ?
Dites au peintre de produire sans atelier, sans costumes, sans la nature, et de peindre des tableaux de cinq kopeks : il dira qu'il y va pour lui de renoncer à l'art, tel qu'il le comprend.
Dites au musicien déjouer de l'harmonica, et d'apprendre aux babas à chanter des chansons; dites au poète, à l'écrivain, de laisser là ces poèmes et ces romans, pour composer des recueils de chansons, des histoires, des contes accessibles aux illettrés : ils diront que vous êtes fou.
Le peuple profitera des sciences et des arts, alors seulement que les gens de science et d'art, vivant parmi le peuple et comme le peuple, sans revendiquer aucun droit, lui offriront leurs services, qu'il dépendra de la volonté du peuple de rétribuer ou non.
On dit que l'activité des sciences et des arts a contribué au mouvement en avant du
genre humain, en entendant par activité ce qui s'appelle aujourd'hui de ce nom : c'est comme si l'on disait que l'agitation désordonnée qui empêche la marche d'un navire au fil de Teau, contribue au mouvement de ce navire. Elle ne fait que le gêner. La division du travail qui est devenue, en notre temps, la condition de l'activité des gens de la science et de l'art, a été et demeure la cause principale du lent progrès du genre humain.
La preuve en est que tous les adeptes de la science reconnaissent que les bienfaits de la science et des arts ne sont pas accessibles aux masses travailleuses par suite de la mauvaise distribution des richesses. L'irrégularité de cette distribution, loin de s'atténuer à mesure que se développent les sciences et les arts, va s'aggravant sans cesse. Les adeptes affectent de regretter vivement cette malheureuse circonstance, indépendante de
leur volonté. Mais cette malheureuse circonstance, c'est eux qui l'ont provoquée, parce que cette irrégulière distribution des richesses n'a point d'autre origine que la théorie de la division du travail préconisée parles adeptes de la science et de l'art.
La science défend la division du travail comme une loi immuable, elle voit que la distribution des richesses, qui repose sur la division du travail, n'est pas juste, qu'elle est funeste, et elle affirme que son activité, qui proclame la division du travail, mènera les hommes au bonheur.
Il s'ensuit que les uns usurpent le travail des autres, mais que, s'ils l'usurpent encore longtemps et dans des proportions encore plus considérables, cette injuste distribution des richesses, c'est-à-dire l'usurpation du travail d'autrui, cessera.
Des hommes se tiennent auprès d'une source à l'eau toujours accrue, et sont occu-
pés à tenir à l'écart les gens qui ont soif; et ils affirment que c'est eux qui produisent cette eau, et que bientôt elle sera amassée en assez grande quantité pour suffire à tout le monde. Mais cette eau qui coule et coule sans s'arrêter, et qui nourrit tout le genre humain, non seulement elle n'est point produite par l'activité de ces hommes qui, se tenant près de la source, la puisent, mais elle coule et s'épand au loin, malgré les efforts de ces hommes pour arrêter son flot.
Toujours il y eut une science et un art véritables, mais ils étaient véritables non point parce qu'ils s'intitulaient tels. A ceux qui se prétendent les représentants de la science et de l'art d'une certaine époque il semble toujours qu'ils ont accompli, qu'ils accomplissent, et, surtout, qu'ils accompliront tout de suite, là, sur l'heure, des miracles admirables, et qu'avant eux il n'y
avait aucune science, aucun art. Ainsi semblait-il aux sophistes, aux scolastiques, aux alchimistes, aux cabalistes, aux talmudistes et à nos adeptes de la science pour la science et de l'art pour l'art.
— Mais la science, l'art! Vous niez la science et Fart, c'est-à-dire que vous niez ce par quoi vit le genre humain !
Telle est toujours, non pas la réplique, mais la manière dont on use pour rejeter mes arguments sans les examiner.
— Il nie la science et Fart, il veut faire revenir les hommes à l'état sauvage; à quoi bon l'écouter et discuter avec lui?
Mais cela est injuste. Non seulement je ne nie point la science et l'art, mais c'est uniquement au nom de la vraie science et
du vrai art que je dis ce que je dis ; c'est uniquement pour qu'il devienne possible au genre humain de sortir de cet état sauvage où le précipite la science fausse de notre temps, que je dis ce que je dis.
La science et l'art sont aussi nécessaires aux hommes que la nourriture, la boisson, le vêtement, et même plus nécessaires ; mais ils deviennent tels, non parce que nous aurons décidé que ce que nous appelons la science et Fart est nécessaire, mais parce qu'ils sont effectivement nécessaires aux gens.
Si, pour leur nourriture animale, on offrait du foin aux gens, nous aurions beau leur assurer que le foin est la nourriture qu'il leur faut, cela ne les déciderait point à accepter le foin pour leur nourriture. Je ne peux donc pas dire :
— Pourquoi ne manges-tu pas le foin, alors que c'est la nourriture qu'il te faut?
La nourriture est nécessaire; mais il peut arriver ceci, que ce que j'offre ne soit point la nourriture.
Et c'est précisément ce qui est arrivé avec notre science et notre art. Et il nous semble que si à un mot grec nous ajoutons le mot « logie » et si nous appelons cela la science, ce sera la science en effet; et que si nous appelons quelque chose d'obscène, comme la danse de femmes nues, d'un mot grec u chorégraphie » et si nous disons que c'est l'art, ce sera l'art en effet. Mais nous avons beau dire cela, ce que nous faisons en comptant les coccinelles, en analysant la composition chimique des étoiles de la voie lactée, en peignant les nymphes des eaux et des tableaux historiques, en écrivant des romans et des symphonies, ce que nous faisons ne deviendra ni la science ni l'art, tant que ceux pour lesquels nous le taisons ne l'accueillerons
pas volontiers. Mais, jusqu'ici, ils ne r,accueillent point du tout.
S'il était permis à quelques-uns seulement et défendu à tous les autres de produire la nourriture, ou que ceux-ci fussent mis dans l'impossibilité de le faire, j'imagine que la qualité de la nourriture en serait amoindrie. Si c'était aux paysans russes qu'on réservât ce monopole, on n'aurait à manger que du pain noir, de la soupe aux choux, etc.,, avec du kvas, — ce qu'ils aiment et ce qui leur plaît.
Il en adviendrait de même avec l'activité supérieure humaine des sciences et des arts, si le monopole en était réservé à une seule classe, mais seulement avec cette différence que la nourriture corporelle ne peut se dénaturer beaucoup, — le pain et la soupe, sans être des aliments bien délicats, se mangent aisément — tandis que la nourriture spirituelle peut être grandement dénaturée : il
en est qui peuvent se nourir longtemps d'aliments spirituels inutiles, nuisibles, empoisonnés, et même se tuer d'opium ou d'alcool intellectuels; et c'est cette même nourriture qu'ils offrent aux masses.
C'est ce qui est arrivé chez nous. Et cela est arrivé parce que la situation des adeptes de la science et de l'art est privilégiée, parce que la science et l'art, dans notre temps et dans notre monde, représentent non point l'activité intellectuelle tout entière du genre humain tout entier consacrant ses meilleures forces à la science et à l'art, mais l'activité d'un petit noyau de gens qui s'en font un monopole et qui s'appellent les initiés de la science et de l'art, dont ils dénaturent jusqu'à la notion, et qui, ayant perdu le sentiment de leur mission, s'occupent uniquement d'amuser, d'arracher à son accablant ennui leur petit cercle de fainéants.
Depuis que les hommes existent, ils avaient toujours entendu la science dans son sens le plus simple et le plus vaste. La science, c'est-à-dire l'ensemble de toutes les connaissances acquises par le genre humain, a existé et existe toujours, et sans elle la vie est impossible : cette science-là, on ne peut pas plus l'attaquer que la défendre. Mais le domaine de la science générale du genre humain entier est tellement varié, depuis l'art d'exploiter une mine de fer jusqu'à la connaissance du mouvement des astres , que l'homme se perd dans cette multiplicité des connais-
sances actuelles, et dans leur infinité, s'il n'a pas un fil conducteur qui lui permette de les coordonner, de les classer suivant leur degré d'importance et leur signification. Avant de se mettre à n'importe quel objet d'étude, il doit décider si cet objet est important pour lui, plus important et plus nécessaire que les autres objets innombrables d'étude dont il est entouré. Avant d'étudier un objet, l'homme doit décider pourquoi il étudiera cet objet et pas les autres. Mais étudier tout, comme les adeptes de la philosophie scientifique le proclament dans notre temps, sans considérer ce qu'il résultera de cette étude, c'est chose absolument impossible, parce que le nombre des objets à étudier est- infini, et quelques objets que nous étudiions, leur étude ne saurait avoir aucune importance, ni aucune signification.
Et c'est pourquoi, dans les temps anciens,
et même tout dernièrement, jusqu'à l'apparition de la philosophie scientifique, la sagesse supérieure de l'humanité consistait à trouver le fil conducteur permettant de coordonner les sciences, de déterminer quelles d'entre elles sont de la première importance, quelles d'une importance secondaire. Et cette science, régulatrice de toutes les autres, les hommes l'ont toujours appelée la science par excellence. Et une telle science a toujours, avant notre époque, existé dans les sociétés humaines dégagées de la barbarie primitive. Depuis que le genre humain existe, toujours, chez tous les peuples, des sages ont apparu, qui élaboraient la science par excellence, la science de ce qu'il importe le plus à l'homme de connaître. Cette science avait toujours eu pour objet de déterminer la destination, et par suite le vrai bien, de chacun et de tous. C'est cette science qui servit de fil conduc-
teur pour établir l'importance respective de toutes les autres. C'était la science de Confucius, de Bouddha, de Socrate, de Mahomet et des autres , la science comme la comprenait et comprend tout le monde, excepté notre cercle de soi-disant savants. Cette science non seulement avait toujours occupé la première place, mais c'était la seule science qui déterminât l'importance de toutes les autres. Et il en était ainsi, non point, comme le croient les prétendus savants de notre temps, parce que les sacrificateurs fallacieux, maîtres de cette science, lui attribuaient cette signifiation, mais parce qu'effectivement, comme chacun peut le reconnaître et par l'expérience intérieure et par le raisonnement, sans la science de la destination et du vrai bien de l'homme, aucune science ne peut exister, car le nombre est infini des objets d'étude (je souligne le mot infini en le prenant dans son sens pro-
prc), sans cotte science, impossible de faire un choix dans cette infinie quantité des objets d'étude ; et par conséquent, sans cette science, toutes les autres sciences et tous les arts deviennent, comme ils sont devenus chez nous, un divertissement nuisible et oiseux.
Le genre humain, depuis le temps qu'il vit, n'a jamais vécu sans la science de la destination et du vrai bien des hommes ; il est vrai que, pour un observateur superficiel, cette science du vrai bien semble différer chez les bouddhistes, les brahmins, les juifs, les chrétiens, les confuciens,les musulmans, mais partout ou nous voyons des hommes sortir de l'état sauvage, nous trouvons cette science.
Et voici que soudain des gens surgissent de nos jours, et décrètent que cette même science , jusqu'ici la régulatrice de toutes les sciences humaines, empêche tout.
On construit un édifice ; un architecte a fait un premier calcul, l'autre, un second calcul, le troisième, un troisième calcul. Les trois calculs sont un peu différents, mais ils sont justes, et chacun voit que si tout se fait conformément au calcul, l'édifice s'achèvera. Mais voici que des gens arrivent soudain et assurent que le point principal, c'est qu'il n'y a point de calcul, mais que l'on construit ainsi, à vue d'oeil. Et cet ainsi, ces gens-là l'appellent la philosophie scientifique la plus exacte. Ils nient toute la science, l'essence même de la science, la recherche de la destination et du vrai bien des hommes ; et cette négation de la science, ils l'appellent la science.
Depuis que l'humanité existe, elle a produit de grands esprits qui, aux prises avec les exigences de la raison et de la conscience, se sont posés ces questions :
— En quoi consiste le bien, la destina-
tion et le bien non de moi tout seul, mais de chaque homme? La force qui m'a produit et qui me mène, que veut-elle de moi et de chaque homme ? Et que me faut-il faire pour remplir le devoir que m'imposent l'intérêt particulier et l'intérêt général?... Je suis un tout, se sont-ils dit, et une particule de quelque chose d'immense, d'infini : quels sont mes rapports avec les particules semblables à moi, qui sont les hommes, et avec le tout qui est le monde?
Et attentifs à la voix de la conscience et de la raison comme aux découvertes de leurs devanciers et de leurs contemporains qui s'étaient posé les mêmes questions ces grands esprits en ont déduit des doctrines simples, claires, accessibles à chacun, et toujours éminemment pratiques.
De tels hommes, on en trouve à tous les rangs du premier au dernier. De tels hommes le monde est plein. Tout vivant se pose la
question : comment concilier son aspiration vers le bonheur de la vie individuelle avec la conscience et la raison ; — et par ce travail commun s'élaborent lentement, mais sans interruption, des formes nouvelles de la vie, plus conformes aux exigences de la raison et de la conscience.
Soudain surgit une nouvelle caste de gens qui disent :
— Bagatelles que tout cela, il faut laisser tout cela de côté. Gela, c'est la méthode déductive de l'entendement (en quoi consiste la différence de la déduction et de l'induction, c'est ce que personne n'a jamais pu comprendre). Ce sont là les procédés de la période théologique et métaphysique.
Tout ce que les hommes ont découvert par la voie de l'expérience intérieure, ce qu'ils se sont transmis les uns aux autres touchant la loi de leur vie (de leur activité
fonctionnelle, comme ils disent dans leur jargon), tout ce que, depuis le commencement du monde, ont fait sur cette voie les grands esprits du genre humain, tout cela, bagatelles sans la moindre importance !
De cette nouvelle doctrine il résulte ceci : Vous êtes une cellule, mais que vous ayez, en tant que cellule, une activité fonctionnelle rigoureusement déterminée, que non seulement vous observez, mais sentez au dedans de vous ; que vous soyez une cellule pensante et intelligente, et par suite, vous puissiez demander à une autre cellule parlante si elle sent aussi ce que vous sentez, et confirmer ainsi une fois de plus votre expérience ; que vous puissiez mettre à profit ce que les cellules parlantes qui ont existé avant vous ont élaboré sur ce même point, et que vous ayez des millions de cellules dontl'accord avec les cellules qui ont écrit leurs pensées confirment vos observations, tout cela n'a
aucune importance, tout cela procède d'une méthode fausse et mauvaise.
Et voici quelle est la méthode scientifique, la seule vraie. Si vous voulez connaître votre destination et votre vrai bien, la destination et le vrai bien de tout le genre humain et de chaque homme, vous devez avant tout cesser d'écouter la voix et les exigences de la conscience et de la raison qui se manifestent en vous et en chacun de vos semblables ; vous devez cesser de croire à tout ce qu'ont dit les grands maîtres du genre humain sur la raison et la conscience, considérer tout cela comme des bagatelles, et tout recommencer à nouveau. Et pour comprendre tout, vous devez examiner au microscope les mouvements des amœbeset des cellules dans les vers, ou plus simplement croire en tout ce que vous diront là-dessus les adeptes munis d'un brevet d'infaillibilité. Et en observant les mouvements de ces
amœbes et de ces cellules, ou en lisant ce que les autres auront observé, vous attribuerez à ces cellules des sentiments humains, puis, déterminant ce qu'elles désirent, où elles courent, quelles sont leurs habitudes, — de ces observations (où chaque mot contient une erreur de pensée ou d'expression) vous conclurez par analogie et ce que vous êtes, et quelle est votre destination, et en quoi réside votre vrai bien, à vous et aux cellules semblables à vous. Vous devez, pour vous connaître, étudier non seulement le ver que vous voyez, mais les substances microscopiques que vous voyez à peine et les transformations successives des êtres que personne n'a jamais vues et que vous ne verrez certainement jamais. Il en est de même pour Fart. L'art — là où était la vraie science — en était toujours l'expression.
Depuis que les hommes existent ils voyaient dans l'expression des différentes sciences la
principale expression de la destination et du vrai bien de l'homme, et l'expression de cette science, c'était l'art, au sens strict du mot.
Depuis que les hommes existent, toujours des natures vibrantes, passionnées pour le problème du bonheur et de la destination de l'homme, ont exprimé, sur le psaltérion et sur la lyre, par la parole et par l'image, ont exprimé leur lutte et la lutte humaine contre les mensonges qui les détournaient de leur vraie mission, et leurs souffrances dans cette lutte, et leurs espérances en le triomphe du bien, et leurs désespoirs quand le mal triomphait, et leurs extases de sentir imminente la victoire définitive du bien.
Depuis que les hommes existent, l'art véritable, hautement apprécié par eux, n'était pas autre chose que l'expression de la science de la destination et du vrai bien de l'homme.
Toujours et jusqu'en ces derniers temps, l'art se consacrait à l'étude de la vie ; alors seulement il était ce que les hommes appréciaient par-dessus tout.
Mais en même temps qu'à la science véritable de la destination et du vrai bien se substituait la science de tout ce qu'on veut, l'art disparaissait avec elle , en tant que forme capitale de l'activité humaine.
L'art, chez tous les peuples, a existé et existe tant que ce que nous appelons la religion est regardé comme la science unique. Dans notre monde européen, tant que l'Eglise a représenté la science de la destination et du vrai bien, et tant que sa doctrine à été considérée comme la science véritable, l'art s'est voué à l'Eglise, et c'était le vrai art; mais depuis que l'art est sorti de l'Eglise pour se vouer à la science, et que la science s'est vouée à n'importe quoi, l'art a perdu toute son importance ; et malgré ses
droits attestés par l'ancienne gloire, malgré l'absurde affirmation de l'art pour l'art, laquelle prouve uniquement qu'il a perdu le sentiment de sa mission, l'art est devenu un métier qui procure aux gens des sensations agréables, et comme tel se confond fatalement avec les arts chorégraphiques , culinaires, capillaires, dont les adeptes s'appellent des artistes au même titre que les poètes, peintres et musiciens de notre temps.
Tu regardes derrière toi et tu vois, pendant des milliers d'années, parmi les milliards de gens qui ont vécu, émerger à peine quelques dizaines de Gonfucius, de Bouddha, de Solon, de Socrate, de Salomon, d'Homère. Il est certain qu'ils se rencontrent rarement parmi les hommes, — bien qu'alors le genre humain entier, et non pas seulement une caste , contribuât à les former, — ces véritables savants et
artistes, producteurs de la nourriture spirituelle. Et ce n'est point en vain que l'humanité les estima et les estime à si haut prix.
Mais maintenant on proclame que tous ces grands maîtres anciens de la science et de l'art ne nous sont plus nécessaires. Maintenant, les maîtres de la science et de l'art, on peut les fabriquer en vertu de la loi de la division du travail, et nous en avons plus fabriqué en dix ans qu'il n'en était né parmi les hommes depuis le commencement du monde. Maintenant nous avons la corporation des savants et des artistes, et ils nous préparent, suivant un procédé perfectionné, toute la nourriture spirituelle dont a besoin le genre humain. Et ils la préparent en si grande quantité, qu'on n'a plus besoin d'invoquer les devanciers, non seulement les anciens, mais encore les plus proches de nous : c'était l'activité de la période
théologique et métaphysique, il faut balayer tout cela. L'activité véritable et raisonnable s'est fait jour voilà une cinquantaine d'années, et pendant ces cinquante ans nous avons tant fabriqué de grands hommes qu'on en compte au moins dix par chaque science, et nous avons créé tant de sciences, — il est vrai qu'on les crée aisément, il suffit d'ajouter à un nom grec le mot « logie » et de disposer quelques formules toutes prêtes, et voilà une science — nous avons créé tant de sciences que non seulement il est impossible à un homme de les connaître, mais nul ne saurait retenir dans sa mémoire la nomenclature des sciences existantes ; cette nomenclature seule formerait un gros dictionnaire ; et tous les jours on crée encore de nouvelles sciences.
On a fait comme cet instituteur finnois qui enseignait aux enfants de pomestchiks le finnois au lieu du français. Il enseignait
tout fort bien ; mais, par malheur, personne, sauf nous, n'y comprend rien et tous ne voient là que d'inutiles bagatelles.
D'ailleurs cela aussi peut s'expliquer. Si les hommes ne comprennent point toute l'utilité de la philosophie scientifique, c'est qu'ils se trouvent encore sous l'influence de la période théologique, de cette période arriérée où le peuple entier, et chez les Juifs, et chez les Chinois, et chez les Hindous, et chez les Grecs, comprenait tout ce que lui disaient ses grands maîtres.
Mais quelles que fussent les causes, le fait est que les sciences et les arts existèrent toujours, et tant qu'ils existaient vraiment, ils étaient nécessaires et accessibles à tous les hommes. Nous autres, nous produisons quelque chose que nous appelons les sciences et les arts; mais il apparaît que ce que nous produisons n'est ni nécessaire ni accessible aux hommes. Et c'est pour-
SI i; LA DESTINATION DE LA SCIENCE 1()7
quoi, si jolies que soient les choses que nous produisons , nous n'avons pas Je droit de leur donner le nom de sciences et d'arts.
— Mais vous ne faites que donner une autre définition plus étroite de la science et de l'art, définition en désaccord avec la science, m'objecte-t-on là-dessus : l'activité scientifique et artistique reste toujours la même, des Galilée, des Homère, des Bruno, des Michel- Ange, des Beethoven, et de tous les savants et artistes de moindre grandeur, qui ont sacrifié leur vie à la science et à l'art, et qui furent et demeurent les bienfaiteurs du genre humain.
Voilà ce qu'on dit et redit, en essayant d'oublier le nouveau principe sur lequel
s'appuient la science et l'art pour revendiquer aujourd'hui une situation privilégiée, et qui nous permet de décider, non point sans preuves, mais suivant une échelle certaine, si l'activité qui prend le nom de science et d'art a ou non le droit de s'enorgueillir ainsi. Lorsque les sacrificateurs de l'Egypte ou de la Grèce élaboraient leurs mystères ignorés de la foule, et disaient que ces mystères contenaient en soi toute la science et tout fart, je n'eusse pu contrôler, par leurs services rendus au peuple, la vérité de leur science, cette science reposant, d'après leur affirmation, sur le surnaturel; mais aujourd'hui nous avons une définition très précise et très claire de l'activité de la science et de l'art, définition qui exclue tout surnaturel : la science et Fart s'engagent à consacrer l'activité du cerveau du genre humain au service de la société ou du genre humain tout entier. Cette définition de la science et de l'art
par la doctrine nouvelle est absolument juste ; mais, malheureusement, l'activité des sciences et des arts actuels ne s'accorde pas avec elle. Les uns produisent des choses nuisibles, les autres, des choses inutiles, d'autres des choses indifférentes, qui ne conviennent qu'aux riches. Ils ne tiennent point les engagements inclus dans leur définition, et ils ont par suite aussi peu le droit de se considérer comme les représentants de la science et de l'art, qu'un clergé perverti qui ne remplit point les obligations par lui contractées, n'a le droit de se regarder comme le dépositaire de la vérité divine.
Et la cause est évidente, pour laquelle les adeptes de la science et de l'art actuels n'ont point rempli et ne peuvent point remplir leur mission. Ils ne la remplissent point parce qu'ils ont fait de leurs devoirs des droits.
L'activité scientifique et artistique, au
vrai sens du mot, est fécondante alors seulement qu'elle ne se reconnaît pas des droits, mais uniquement des devoirs. C'est seulement parce qu'elle est telle, parce que c'est sa nature d'être telle, que le genre humain estime à si haut prix cette activité. Si en effet des êtres sont appelés à servir les autres par le travail spirituel, ils ne verront alors dans ce travail qu'un devoir, et ils s'en acquitteront malgré les difficultés, les privations, les sacrifices.
Le penseur, le peintre ne doit point planer dans la sérénité des hauteurs olympiques, comme nous avons coutume de l'imaginer.
Le penseur, le peintre doit souffrir avec les hommes pour les sauver et pour les consoler. Et il souffre encore, parce qu'il vit toujours dans une inquiétude, dans une agitation éternelles : il pourrait découvrir et exprimer ce qui donnerait le bonheur aux hommes, les délivrerait de la souffrance,
les consolerait, mais il n'a encore rien découvert, rien exprimé de tel, et demain, peut-être, il sera trop tard, il mourra. Et c'est pourquoi la souffrance et le sacrifice seront toujours l'apanage du penseur et de l'artiste.
Le penseur, le peintre ne sera point celui qui, élevé dans un établissement où l'on est censé former le savant et le peintre (et où, à proprement parler, on forme un destructeur de la science et de l'art), recevra le diplôme et le poinçon de garantie : ce sera celui qui, ne voulût-il ni penser, ni exprimer ce qu'il sent dans l'âme, ne pourra point s'en empêcher, sous l'impulsion de deux forces insurmontables : la poussée intérieure et le besoin des hommes.
Il n'y a point de penseurs et d'artistes bien nourris, gras et contents de soi. L'activité spirituelle et son expression réellement nécessaire aux autres, c'est la mission la
SI R LA DESTINATION DE LA SCIENCE 17o
plus pénible de r homme, la croie, comme il est dit dans l'Evangile. Et le symptôme unique, indubitable de la vocation réelle, c'est l'abnégation, le sacrifice de soi-même pour manifester la force mise dans l'homme en vue de servir à l'utilité d' autrui. Il ne se forme pas non plus sans effort, le fruit spirituel.
Enseigner combien il y a de coccinelles dans le monde, examiner les taches du soleil, écrire des romans et des opéras, on le peut sans souffrir ; mais enseigner aux hommes leur vrai bien, tout de renoncement à soi-même, tout de dévouement au prochain, on ne le peut sans abnégation.
Ce n'est pas en vain que le Christ est mort sur la croix, pas en vain que les martyrs souffrent pour le triomphe de leur cause.
Mais notre science et notre art sont garantis, diplômés, et tous n'ont d'autre souci que de les garantir encore mieux, c'est-à-dire
IT-I CE qu'il fait faire
de les rendre de plus en plus inaptes à servir les hommes.
Il v a deux caractères indubitables de la vraie science et du vrai art : le premier, intérieur, c'est que le servant de la science et de l'art remplisse sa mission avec abnégation, et non point par intérêt : le second, extérieur, c'est que l'œuvre du servant soit accessible à tous les hommes dont il a le bien en vue.
Où que les hommes placent leur destination et leur vrai bien, la science sera l'étude de cette destination et de ce vrai bien, et l'art sera l'expression de cette étude. Ce qui chez nous s'appelle la science et l'art, est le produit d'esprits et de sentiments oisifs, qui a pour but de chatouiller des esprits et des sentiments non moins oisifs. Sciences et arts ne sont pas compréhensibles, et ne disent rien au peuple parce qu'ils n'ont pas en vue le bien du peuple.
Aussi loin que remontent nos connaissances sur la vie de l'humanité, nous trouvons toujours et partout une doctrine dominante, qui s'appelle faussement la science, qui. au lieu de découvrir aux hommes le sens de la vie. le leur voile. Ainsi advint-il chez les Grecs avec les sophistes, puis chez les chrétiens avec les mystiques, les ^nostiques, les scholastiques. chez les juifs ëh les cabalistes et les talmudistes. et ainsi partout jusqu'à nos jours. Quel bonheur spécial de vivre dans une époque priVilégî où cette activité intellectuelle, qui s'ap-
pelle la science, non seulement n'est point dans l'erreur, mais se trouve, comme on nous l'assure, clans une voie de progrès ! Peut-être ce bonheur spécial provient-il de ce que l'homme ne peut ni ne veut voir son infirmité? Mais pourquoi, de ces sciences-là, sophistes, cabalistes, talmudistes, n'est-il rien resté, que des mots, et pourquoi, nous, sommes-nous si spécialement heureux? Les symptômes sont les mêmes : même contentement de soi, même assurance aveugle que nous; mais nous sommes, nous, sur la véritable voie, et c'est à nous, rien qu'à nous, que le présent commence. Mais cette attente où nous sommes de quelque chose d'extraordinaire que nous découvrirons bientôt, bientôt, dévoile nos erreurs, non moins que ce même symptôme principal : notre sagesse reste en nous, la masse du peuple ne la comprend pas, n'en profite pas, n'en a pas besoin.
Notre situation est très grave; mais pourquoi ne pas la regarder en face?
Il est temps de se reprendre et de se juger. Nous ne sommes que des érudits et des pharisiens qui se sont assis sur le siège de Moïse, et qui ont ravi les clefs du royaume céleste, et qui ne veulent ni entrer euxmêmes, ni laisser entrer les autres. Nous, les sacrificateurs de la science et de l'art, nous sommes les pires trompeurs, ayant beaucoup moins de droits sur notre situation privilégiée que les sacrificateurs les plus fourbes et les plus dépravés. Donc notre situation privilégiée ne se justifie par rien.
Les sacrificateurs, eux, pouvaient prétendre à leur situation; ils disaient qu'ils enseignaient aux gens la vie et le salut. Mais nous, nous nous sommes substitués à eux, et nous n'enseignons point la vie aux hommes, nous reconnaissons même qu'il ne faut point leur enseigner cela; nous ensei-
gnons à nos enfants notre même talmud, — la grammaire grecque et latine — pour qu'ils puissent à leur tour continuer cette même vie de parasites que nous menons.
Nous disons :
— - Il y avait des castes, nous n'en avons plus aujourd'hui.
Mais que signifie cette assertion, alors que les uns, eux et leurs enfants, travaillent, et que les autres, eux et leurs enfants, ne travaillent pas ?
Faites venir un Hindou ignorant de notre langue et montrez-lui la vie européenne et la nôtre, et il reconnaîtra les deux castes principales et bien délimitées qui existent chez lui : les travailleurs et les non-travailleurs. Et chez nous comme chez lui, le droit de ne point travailler sacre d'un privilège particulier, que nous appelons la science et l'art, en général l'instruction.
Et voilà comment cette instruction, avec
l'oblitération de la raison qui en est la conséquence, nous a conduits à cette singulière démence d'esprit qui fait que nous ne remarquons point ce qui est si clair et si indubitable.
Mais que faire? Que devons-nous faire?
Cette question, qui implique l'aveu que notre vie est mauvaise et illégitime, et, en outre, comme une excuse de ne pouvoir néanmoins s'amender, cette question, je l'ai entendue et je l'entends de tous les côtés.
J'ai décrit mes souffrances, mes recherches, les solutions que je me faisais de cette question. Je suis un homme comme les autres, et si je me distingue par quelque point d'un homme ordinaire de notre cercle, c'est surtout en ce que j'ai contribué plus que lui à former la doctrine fausse de notre
monde, j'ai reçu plus d'éloges des adeptes de la doctrine régnante et, par là, plus que les autres, je me suis perverti et j'ai fait fausse route.
Et c'est pourquoi j'espère que la solution du problème, que j'ai trouvée pour moi, sera bonne aussi pour tous les hommes sincères qui se poseront la même question.
Avant tout, à la question : « Que faire? » je me suis répondu ceci : ne point mentir, ni aux hommes, ni à moi, ne point craindre la vérité, où qu'elle doive me conduire.
Tous nous savons ce que c'est que de mentir aux hommes, mais nous ne craignons point de mentir à nous-mêmes ; alors que le pire mensonge, le plus cynique mensonge devant les hommes n'est rien, quant à ses conséquences, en comparaison de ce mensonge devant soi-même sur lequel nous réglons notre vie.
C'est de ce mensonge-là qu'il faut se gar-
der, pour se mettre en état de répondre à la question : « Que faire? »
Et en effet, comment répondre à cette question « Que faire? » quand tout ce que je fais, quand ma vie entière est basée sur ce mensonge, quand, ce mensonge, je le présente comme la vérité et aux autres et à moi-même? Ne point mentir, dans ce sens, c'est ne point craindre la vérité; c'est ne point imaginer et ne point accueillir les fauxfuyants imaginés par les hommes pour se dissimuler à soi-même les obligations de la raison et de la conscience ; c'est ne point redouter de rompre avec tous ceux qui vous entourent pour rester soi-même fidèle à la raison et à la conscience ; c'est ne point craindre l'état où conduirait la vérité, en se persuadant fortement que cet état où conduisent la vérité et la conscience, si affreux fût-il, ne peut pas être pire que celui qui repose sur le mensonge. Ne point mentir,
SUll LA DESTINATION DE LA SCIENCE 18.'>
pour nous autres, gens privilégiés, travailleurs de la pensée, c'est ne point craindre de contrôle.
Peut-être ta dette est-elle déjà si grande que tu ne saurais la payer : mais si grande qu'elle soit, tout vaut mieux que de ne pas régler ton compte. Si loin que tu sois engagé sur le mauvais chemin, tout vaut mieux que de continuer à le suivre. Le mensonge devant les autres n'est qu'incommode : tout se résoudplus juste et plus vite par la vérité que par le mensonge. Le mensonge devant les autres ne fait qu'embrouiller les choses et retarder la solution : mais le mensonge devant soi-même, érigé en vérité, perd la vie entière de l'homme.
Si l'homme fourvoyé dans le mauvais chemin le considère comme le véritable, chacun de ses pas sur ce chemin l'éloigné du but; si cet homme, après avoir marché longtemps sur cette fausse voie, devine de
lui-même ou s'entend dire qu'il est fourvoyé, mais qu'alors il s'épouvante de se voir déjà si loin, si loin dans la mauvaise voie, et qu'il tache de se persuader que peut-être, en continuant, il arrivera à la bonne, — jamais il n'y arrivera.
Si l'homme perd courage devant la vérité, si, en la voyant, il ne la reconnaît pas, mais considère le mensonge comme la vérité, alors il ne saura jamais ce qu'il lui faut faire. Nous autres, les hommes non seulement riches, mais privilégiés, et soi-disant instruits, nous sommes si engagés dans la fausse voie, qu'il nous faut soit une grande audace, soit de très vives souffrances sur notre voie d'erreur pour revenir à nous et reconnaître ce mensonge dont nous vivons.
Moi, c'est grâce aux souffrances où me conduisait le mauvais chemin, que je reconnus le mensonge de notre vie, et c'est en
reconnaissant que je faisais fausse route que je conçus l'audace d'aller, d'abord par la seule pensée, là où me mèneraient la raison et la conscience, sans considérer où elles me mèneraient. Et je fus récompensé de cette audace.
Tous les phénomènes de la vie, compliqués, discordants, enchevêtrés, qui m'entouraient, devinrent clairs soudain, et ma situation parmi ces phénomènes, auparavant étrange et pénible, devint tout d'un coup naturelle et aisée.
Et dans cette nouvelle situation mon activité se fit jour sous sa véritable forme, non plus celle d'antan, mais une activité nouvelle, bien plus tranquille, bien plus chère et joyeuse. Ce qui auparavant m'épouvantait commença à m'attirer. Et c'est pourquoi je pense que celui qui se posera sincèrement cette question : « Que faire ?» et, en se répondant, ne se mentira point à soi-
même, mais ira là où le mènera la raison, celui-là aura déjà décidé la question.
Pourvu qu'il ne se mente pas à soi-même, il trouvera comment, où et que faire.
Une chose qui peut l'entraver dans sa recherche du but, c'est son faux orgueil, la haute opinion qu'il se fait de lui-même et de sa situation. Il en fut ainsi pour moi; et c'est pourquoi la seconde réponse qui découle de la première à la question : « Que faire? » consiste pour moi à m'humiKer dans toute l'acception de ce mot, c'est-àdire à apprécier tout autrement ma situation et mon activité ; à reconnaître, au lieu de l'utilité et de l'importance de mon activité, son danger et son infirmité ; au lieu de mon
instruction, mon ignorance ; au lieu de ma bonté et de ma moralité, mon immoralité et ma dureté ; au lieu de ma grandeur, ma bassesse.
Je dis qu'outre l'obligation de ne pas mentir à moi-même il me fallait encore m'humilier, car, bien que l'un découle de l'autre, la fausse idée de ma grandeur était si bien ancrée en moi que, tant que je ne me fus point humilié sincèrement, tant que je n'eus point rejeté cette fausse opinion, je ne pouvais voir la plus grande partie de ce mensonge dont je mentais à moi-même. Ce fut seulement en m'humiliant, en cessant de me considérer comme un homme à part, en me regardant comme un homme semblable à tous les hommes, ce fut alors seulement que ma voie s'éclaira.
Jusqu'alors, je n'avais pu répondre à la question « Que faire? » parce que, cette question elle-même, je la posais mal.
Avant de m' être humilié, voici comment je posais la question :
Quelle activité choisir pour moi, pour un homme qui a reçu l'instruction et les talents que j'ai reçus ? Gomment compenser, par cette instruction et ces talents, ce que j'ai pris, ce que je prends au peuple?
La question était mal posée, en ce qu'elle impliquait cette idée fausse, que je n'étais pas un homme comme les autres, mais un être à part, appelé à servir les gens par mon instruction et mes talents, fruits d'une pratique de quarante années. Je me posais la question, mais, au fond, j'y répondais par avance, parce que, par avance, je déterminais déjà le genre d'activité qui me plaisait le plus, et qui m'appelait à servir les hommes. A proprement parler, je me demandais ceci :
— Gomment moi, un si bon écrivain, qui ai acquis tant de sciences et tant de
talents, comment les employer dans l'intérêt du peuple ?
Voici comment la question devait être posée, comme on la poserait à un rabbin savant, ayant étudié le talmud et appris le nombre des lettres de tous les livres saints et toutes les finesses de sa science ; voici comment elle devrait être posée, tant à moi qu'au rabbin:
— Que faire, moi qui, par le malheur de ma condition, ai passé les meilleures années scolaires — au lieu de m' endurcir à la fatigue, à étudier la grammaire, la géographie, les sciences juridiques, les vers, les nouvelles, les romans, la langue française, le piano, les systèmes de philosophie, les exercices militaires ; moi qui ai employé les meilleures années de ma vie à des occupations oisives et dépravantes, que dois-je faire, malgré ces malheureuses conditions de mon passé, pour m'acquitter envers ces gens
qui, pendant tout ce temps-là, m'ont nourri et habillé, et qui, môme à présent, continuent à me nourrir et à m'habiller?
Si la question se posait comme elle se pose à moi depuis que je me suis humilié : « Que doit faire un homme aussi perverti?» la réponse serait facile :
— S'efforcer avant tout de se nourrir honnêtement, c'est-à-dire apprendre à ne point vivre sur les bras d'autrui ; apprendre cela, et, l'ayant appris, servir les hommes à toute occasion, des mains, des pieds, du cerveau, du cœur, en tout et pour tout ce dont les hommes ont besoin.
Et c'est pourquoi je dis qu'à l'homme de notre cercle, outre l'obligation de ne point mentir à soi-même et aux autres, il lui faut encore s'humilier, arracher de soi-même l'orgueil qu'implantent en nous l'instruction, l'éducation, les talents, se reconnaître, non comme le bienfaiteur du peuple, comme
un homme avancé, qui veut bien partager avec le peuple son trésor de connaissances utiles, mais comme un coupable, comme un homme perverti et inutile qui désire se corriger et, sans faire du bien au peuple, cesser seulement de l'outrager et de l'injurier.
J'entends souvent dire à des jeunes gens qui goûtent la partie négative de ma théorie :
— Eh bien ! que dois-je faire, pour me rendre utile, moi qui viens d'achever mes études à l'université, ou dans un autre établissement ?
Ces jeunes gens questionnent, mais, au fond de l'âme, ils ont déjà décidé que cette instruction qu'ils ont reçue est leur plus grand sujet d'orgueil, et que c'est surtout par elle qu'ils veulent servir le peuple. Et c'est pourquoi la seule chose qu'ils se garderont bien de faire c'est d'examiner sincèrement, honnêtement , scrupuleusement ce qu'ils
appellent leur instruction, de se demander si c'est bon ou mauvais, ce qu'ils appellent leur instruction. Mais s'ils le font, ils seront fatalement amenés à la nécessité de renier leur instruction, à la nécessité de se remettre à l'étude : or c'est là ce qu'il faut.
Ils ne peuvent pas résoudre la question : « Que faire ? » parce que cette question ne se pose pas à eux comme elle doit se poser. Elle doit se poser ainsi :
— Comment moi, abandonné et inutile, qui, par le malheur de ma condition, ai perdu les meilleures années de ma vie dans l'étude du talmud scientifique, étude qui pervertit l'âme et le corps, comment puis-je me corriger de mon erreur, me rendre utile aux hommes?
Mais eux, voici comment ils se la posent :
— Gomment moi, qui ai acquis tant de belles sciences, me rendre utile aux hommes par ces sciences?
Et c'est pourquoi un tel homme ne répondra jamais à la question: « Que faire? » tant qu'il ne se sera pas humilié. Et la pénitence n'est point terrible, pas plus que la vérité n'est terrible; et elle est tout aussi joyeuse et profitable. Il suffit d'accueillir pleinement la vérité et de s'humilier en toute franchise pour comprendre que personne n'a dans la vie ni ne peut avoir des droits, des avantages, des caractères distinctifs, mais que les devoirs n'ont ni fin ni limites, et que le premier, le plus indubitable devoir de l'homme, c'est la participation à la lutte contre la nature, pour sa vie et celle d'autrui.
Et c'est cette conscience du devoir de l'homme qui constitue le fond de la troisième réponse à la question :
« Que faire ? »
Je m'efforçai de ne point mentir à moimême, je m'efforçai d'arracher de mon cœur les derniers vestiges de la fausse idée que je me faisais de l'importance de mon instruction et de mes talents, et de m'humilier franchement ; mais une nouvelle difficulté m'empêchait encore de résoudre la question : « Que faire? » Tant de choses différentes sont à faire, qu'il me fallait une
indication sur ce qu'il faut faire plus spécialement. Et cette indication, je l'ai trouvée dans un repentir sincère du mal dans lequel je vivais.
« Que faire? Que faire plus spécialement? » C'est ce que tous demandent, ce que je demandai aussi tant que, grâce à la haute idée de ma mission, je ne voyais point ceci : que ma première et plus indubitable obligation, c'était de me nourrir, de me vêtir, de me chauffer, de m'abriter moi-même, et de servir mon prochain, parce que, depuis la création du monde, c'est là le premier et plus indubitable devoir de chaque homme.
En effet, quelle que soit la mission que l'homme s'assigne: ou gouverner un peuple, ou défendre ses compatriotes, ou célébrer le culte, ou enseigner les autres, ou inventer des moyens pour rendre la vie plus agréable, ou découvrir les lois de l'univers, ou incarner les vérités éternelles dans des
formes d'art, — le devoir qui s'impose à un homme raisonnable de prendre part à la lutte contre la nature pour assurer sa vie et celle d'autrui sera toujours le premier, le plus indubitable de ses devoirs.
Ce devoir est le premier de tous, parce que rien n'est plus nécessaire à l'homme que sa vie, il a besoin de la conserver pour défendre, enseigner les hommes, rendre leur existence plus douce ; tandis que ma non-participation à la lutte, mon usurpation du travail d'autrui, porte une atteinte mortelle à la vie d'autrui. Et c'est pourquoi la prétention est insensée de servir à la vie clés hommes en détruisant la vie des hommes ; on ne peut pas dire que je rende service aux hommes lorsque, par mon genre de vie, je leur nuis manifestement.
La lutte contre la nature pour la conquête des moyens d'existence sera toujours le premier et plus indubitable des devoirs de
l'homme, parce que ce devoir, c'est la loi même de la vie, dont la violation entraîne après elle, comme un châtiment inévitable, la destruction de la vie soit corporelle, soit raisonnable de l'homme. Lorsque l'homme s'affranchit du devoir de la lutte en vivant seul, il en est tout de suite puni par la destruction de son corps. Lorsque l'homme s'affranchit de ce devoir en forçant les autres de le remplir à sa place, il en est tout de suite puni par la destruction de la vie raisonnable, c'est-à-dire de la vie ayant un sens raisonnable.
Au contraire, l'homme trouve, dans le seul accomplissement de ce devoir, une satisfaction complète des besoins tant corporels que spirituels de sa nature : se nourrir, se vêtir, se soigner, soi et les siens, voilà la satisfaction de ses besoins corporels ; nourrir, vêtir, soigner autrui, voilà la satisfaction de ses besoins spirituels. Toute autre
forme de son activité n'est légitime que si elle concourt à la satisfaction de ces besoins primordiaux de l'homme, parce que dans la satisfaction de ces besoins réside toute la vie de l'homme.
J'étais si dénaturé par ma vie passée, cette première et indubitable loi de Dieu ou de la nature est si cachée dans notre monde, que l'exécution de cette loi me semblait étrange, monstrueuse, honteuse même, comme si l'exécution d'une loi éternelle, indubitable, pouvait être étrange, monstrueuse, honteuse, mais non pas sa violation.
D'abord je m'imaginai que, pour l'accomplissement de cette tâche, il fallait un arrangement, une certaine organisation, la société de gens unanimement pénétrés des mêmes idées, le consentement de la famille, la vie à la campagne ; puis je m'imaginai qu'il était honteux de se montrer devant les gens, de faire une chose aussi insolite dans notre
société que le travail physique, et je ne savais comment m'y prendre.
Mais il me suffit de comprendre que je n'avais point à chercher, à donner à mon activité une certaine forme déterminée, mais que cette activité devait tendre uniquement à me ramener, de la situation fausse où je me trouvais, dans la situation naturelle, à redresser le mensonge dans lequel je vivais ; il me suffit de comprendre cela pour que toutes ces difficultés s'évanouissent.
M 'arranger, me préparer, attendre le consentement des autres, il n'y fallait pas songer, parce que, dans quelque situation que je dusse me trouver, il y aurait toujours des gens obligés de se nourrir, de se vêtir, de se chauffer, eux et moi avec eux, et que partout, dans tous les cas, je pouvais faire cela moi-même et pour moi et pour eux, si j'en avais le temps et la force. Quant à éprouver de la fausse honte pour une besogne insolite
et singulière aux yeux des gens, je ne le pouvais pas davantage, parce que je sentais déjà, tout au contraire, une vraie honte de ne la point entreprendre.
Et ici, en arrivant à cette conviction et au résultat pratique de cette conviction, je me vis récompensé pleinement de n'avoir point reculé devant les conséquences de la raison, et d'être allé là où elles me menaient. En arrivant à cette conséquence pratique, je fus frappé par la façon aisée et simple dont se résolvaient toutes ces questions qui m'apparaissaient auparavant si difficiles et si compliquées.
A la question : « Que faut-il faire ? » surgissait la réponse la plus indubitable : qu'avant tout, je devais préparer moi-même mon samovar, mon poêle, mon eau, mon vête-
ment, tout ce que je pouvais préparer moimême.
Sur la question : « Les gens ne trouveront-ils pas étrange que je fasse cela?-» la réponse fut que cette étrangeté les frapperait une semaine durant, et qu'au bout d'une semaine on trouverait étrange que j e revienne à mon état précédent.
Sur la question : « Faut-il organiser ce travail physique, créer une société pour la terre dans le village? » la réponse fut qu'il n'est pas besoin de tout cela, que le travail, s'il a pour but, non point d'acquérir la possibilité de vivre oisif et d'usurper le travail d'autrui, — ce à quoi tend le travail des gens qui amassent l'argent, — mais la satisfaction des besoins, entraîne tout naturellement de la ville au village, à la terre, là où ce travail est le plus fructueux et le plus joyeux. Nul besoin d'organiser aucune société, parce que le travailleur vient naturellement et de
lui-même se joindre à la société existante des travailleurs.
Sur la question : « Ce travail n'absorberat-il point tout mon temps? N' entravera- t-il point l'exercice de cette activité intellectuelle que j'aime, à laquelle je suis accoutumé et que, dans les moments de présomption, je ne trouve pas inutile à autrui ? » ce fut la réponse la plus inattendue. L'énergie de mon activité intellectuelle, une fois affranchie de tout superflu, s'accrut et s'accroissait en proportion de mon énergie corporelle. Il apparut qu'en consacrant au travail physique huit heures, cette moitié de la journée que je passais auparavant dans les pénibles efforts de la lutte contre l'ennui, il me restait encore huit heures, dont il me fallait cinq seulement pour le travail intellectuel. Il apparut que si moi, F écrivain très fécond, qui, pendant quarante années, n'ai rien fait que d'écrire, et qui ai écrit trois cents feuilles
SUll LA DESTINATION DE l,\ SCIENCE 205
d'imprimerie; si, pendant ces quarante années, je m'étais astreint au travail physique comme un ouvrier, et si, sans compter les soirées d'hiver et les jours fériés 1 j'avais consacré cinq heures tous les jours à lire et à étudier, écrivant seulement deux pages par jour (or j'écrivais parfois une feuille d'imprimerie dans une journée), alors cesmêmes trois cents feuilles, je les eusse écrites en quatorze années. Il apparut une chose étonnante : le plus simple calcul d'arithmétique, que peut faire un enfant de sept ans et que je n'avais jamais pu faire jusqu'alors. Une journée pleine a vingt-quatre heures; nous dormons huit heures ; il reste seize heures. Si un travailleur de la pensée consacre à sa tâche intellectuelle cinq heures par jour, il fera beaucoup de besogne. Les onze heures restantes, à quoi les passe-t-on ?
Il apparut que non seulement le travail physique n'excluait point l'exercice de l'ac-
tivité intellectuelle, qu'il en augmentait la dignité, mais qu'il la stimulait.
Sur la question : « Ce travail physique ne me prive-t-il point de plaisirs innocents, qui sont naturels à l'homme, comme les jouissances artistiques, les acquisitions de la science, la société du monde, et, en général, les bonheurs de la vie ? » c'est l'inverse qui se produisit : plus intense était le travail, plus il se rapprochait du travail de la terre, qu'on trouve grossier, et plus j'étais sensible aux jouissances des arts et des sciences, plus étroites et plus cordiales devenaient mes relations avec les hommes, plus je goûtais les bonheurs de la vie.
Sur la question (que j'ai si souvent entendu poser par des gens qui ne sont pas entièrement sincères) : « Quel résultat attendre de ma goutte infinitésimale de travail physique personnel dans la mer du travail commun dont je jouis? » ce fut la même réponse
satisfaisante et inattendue. Il apparut qu'il suffisait de faire du travail physique la condition coutumière de ma vie, pour que la plupart de mes chères habitudes mensongères, que mes goûts d'oisiveté physique eux-mêmes se détachassent de moi sans le moindre effort de ma part. *
Sans parler de l'usage qui fait du jour la nuit et réciproquement, du coucher, du vêtement, de la propreté méticuleuse, — impossibles en réalité et qui gênent le travail physique, — la nourriture, le besoin d'une bonne chère se modifièrent du tout au tout.
Au lieu des aliments choisis, rares, compliqués, épicés, qu'il me fallait auparavant, je m'attachai, je pris goût à la nourriture la plus simple : du potage aux choux, du kacha1, du pain noir, le thé avec un grain de sucre dans la bouche.
1 Plat de gruau bouilli.
C'est ainsi, sans parler de l'influence exercée sur moi par les travailleurs ordinaires, gens contents de peu, avec lesquels, dans mon travail physique, j'entrai en rapports, mes besoins eux-mêmes se transformèrent peu à peu par suite de la vie ouvrière : de sorte que ma goutte de travail personnel dans la mer du travail commun devenait tous les jours plus grande à mesure que je m'habituais et que je m'assimilais mieux les procédés techniques ; et mon besoin du travail d'autrui allait toujours en diminuant de plus en plus à mesure que mon propre travail devenait plus fécond. Et ma vie s'achemina tout naturellement, sans efforts et sans privations, vers une simplicité telle, que je ne l'aurais pu même imaginer avant d'accomplir la loi du travail.
Il apparut que les besoins les plus impérieux de ma vie, — notamment mes besoins de vanité et de distraction, c'était l'oisiveté
qui les créait. Avec le travail physique, rien ne prêtait à la vanité, et je n'avais plus besoin de distraction, puisque le temps était agréablement occupé, et qu'après la fatigue, le simple repos que je goûtais en prenant du thé, en lisant un livre, en causant avec les miens , était incomparablement plus agréable que le théâtre, les cartes, le concert, la société du monde, plus agréable que toutes ces choses nécessaires à l'oisif et qui coûtent cher.
Sur la question : « Ce travail inaccoutumé n'altère-t-il point la santé, qui est indispensable pour servir les hommes ?» — il apparut, malgré les affirmations positives de médecins éminents que le travail physique intense, surtout à mon âge, peut avoir les conséquences les plus fâcheuses, et qu'il vaut mieux la gymnastique suédoise, le massage, et autres procédés destinés à remplacer les conditions naturelles de la vie de
l'homme, — il apparut que plus mon travail était intense, — plus je me sentais vigoureux, et vert, et gai et bon.
Il apparut donc indubitablement que, comme tous ces artifices de l'esprit humain : — journaux, théâtres, concerts, visites, bals, cartes, romans, — ne sont que des moyens de soutenir la vie spirituelle de l'homme hors des conditions naturelles du travail pour autrui qui sont les siennes, — ainsi tous les artifices hygiéniques et médicaux, imaginés par l'esprit humain pour la nourriture, la boisson, le couvert, la ventilation, le chauffage, le vêtement, les médicaments, les eaux, le massage, la gymnastique, le traitement par l'électricité etle reste, tous ces artifices ne sont que des moyens de soutenir la vie corporelle de l'homme hors de ses conditions naturelles de travail.
Il apparut que tous ces artifices de l'esprit humain, pour rendre agréable la vie
des oisifs, sont absolument identiques aux artifices que des gens inventeraient pour fabriquer, dans un local hermétiquement clos, au moyen d'appareils mécaniques, de vaporisateurs et de plantes, — pour fabriquer un air meilleur à respirer, — alors qu'il suffit seulement d'ouvrir la fenêtre.
Toutes les inventions de la médecine et de l'hygiène pour les gens de notre monde, c'est comme un mécanicien qui, après avoir bien chauffé une chaudière à vapeur ne fonctionnant pas, et fermé toutes les soupapes, inventerait un moyen pour l'empêcher de crever. Au lieu de se donner tant et tant de mal pour organiser les plaisirs, le confort, les procédés médicaux et hygiéniques qui doivent guérir les hommes de leurs maladies spirituelles et corporelles, il faut seulement une chose : accomplir la loi de la vie, faire ce qui est le propre, non seulement de l'homme, mais de l'animal :
rendre, sous forme de travail musculaire, l'énergie reçue sous forme de nourriture ; ou, à parler la langue usuelle : gagne ton pain, ne mange point sans travailler, ou tant tu manges, tant travaille.
Et lorsque j'eus compris tout cela, cela me sembla singulier. Par une série continue de doutes, de recherches, par un long acheminement de la pensée, j'étais arrivé à cette vérité extraordinaire : que si l'homme a des yeux, c'est pour regarder avec ses yeux ; des oreilles, c'est pour entendre ; des jambes, c'est pour marcher ; des bras et un dos, c'est pour travailler. Et si l'homme n'emploie point ses membres à l'usage auquel ils sont destinés, ce sera bien pis pour lui.
J'étais arrivé à cette conclusion qu'il
en a été de nous, les privilégiés, comme des étalons d'un mien ami. Son serviteur, qui n'était point un amateur de chevaux, ni un connaisseur, avant reçu de son maître Tordre de conduire à l'écurie les meilleurs étalons, les choisit dans le troupeau de chevaux, les mit dans leurs stalles, les nourrit d'avoine et leur donna à boire. Mais craignant pour ces précieux animaux, il ne put se décider à les confiera personne, ni à les monter, ni même à les promener. Tous les étalons s'accroupirent sur leurs jambes, et ils ne devinrent bons à rien.
Il en alla de même avec nous, mais avec cette différence que les chevaux, on ne peut pas les tromper, et que. pour les empêcher de sortir, il faut les attacher ; tandis que nous, c'est le mensonge qui nous enchaîne de ses liens funestes, et qui nous retient dans une situation aussi contraire à notre nature.
SUR LA DESTINATION DE LA SCIENCE w2 1 .')
Nous nous sommes forgé une vie contraire à la nature tant morale que physique de l'homme, et nous tendons toutes les forces de notre esprit à persuader l'homme que c'est là la vraie vie. Tout ce que nous appelons culture : nos sciences, nos arts, le perfectionnement des agréments de la vie, — autant de tentatives pour tromper les besoins moraux de l'homme ; tout ce que nous appelons hygiène et médecine, — autant de tentatives pour tromper les besoins physiques et naturels de la nature humaine.
Mais ces tromperies ont leur bornes, et nous nous en approchons.
— Si la vraie vie humaine est telle, il vaut mieux alors ne point vivre, dit la philosophie régnante, à l'exemple de Schopenhauer et de Hartmann.
— Si la vie est telle, il vaut mieux ne point vivre, dit le nombre croissant des suicides dans la classe privilégiée.
Si la vie est telle, il vaut mieux, pour les générations futures, il vaut mieux ne point vivre, disent les artifices imaginés par la médecine pour la destruction de la fécondité chez la femme.
Il est dit dans la Bible, comme la loi de l'homme.
— Tu gagneras ton pain à la sueur de ton visage, et tu engendreras dans la douleur !
Mais « nous avons changé tout cela1! » comme dit le personnage de Molière, extravaguant et proclamant que le foie est à gauche. Nous avons changé tout cela. Les gens n'ont pas besoin de travailler pour se nourrir ; tout cela sera fait par des machines, et les femmes ne doivent plus enfanter. La médecine enseignera les différents remèdes, il n'y aura encore que trop de monde sans cela.
1 En français dans le texte.
su; LA DESTINATION DE LA SCIENCE ^217
Dans le district de Krapivcnsky vagabonde un moujik déguenillé. Pendant la guerre, il était acheteur de blé chez le tchinovnik des vivres. Dans ce contact avec le IchinoN nik, en voyant sa vie facile et douce, le moujik devint fou : il s'imagina que lui aussi, comme les hospodars, pouvait vivre sans travailler, et qu'il touchait un traitement de l'empereur. Ce moujik s.' intitule maintenant le prince militaire sérénissime Blochine, fournisseur des vivres de guerre de tous les corps. Il dit de lui « qu'il a épuisé tous les grades » et qu'après le service du corps militaire, il doit recevoir de l'empereur une banque ouverte, des vêtements, des uniformes, des chevaux, des équipages, du thé, des pois, des domestiques et toute espèce de vivres. Cet homme semble comique au plus grand nombre ; mais, pour moi, la signification de sa folie est horrible. Qand on lui demande s'il ne veut pas
travailler un peu, il répond toujours avec fierté :
— Je vous suis très obligé. Les paysans arrangeront tout cela.
Quand on lui dit que les paysans ne voudront pas non plus le faire, il répond :
— L'arrangement n'en est point difficile pour des paysans. (En général il parle d'un style recherché et affectionne les substantifs verbaux.)
— On invente aujourd'hui des machines pour faciliter la besogne des paysans, dit-il. Plus de difficulté pour eux.
Quand on lui demande pourquoi il vit :
— Pour flâner, réplique-t-il.
Je regarde toujours cet homme, comme on regarde dans un miroir. En lui, c'est moi que je vois, et toute notre classe. Epuiser les grades, pour vivre en flânant et recevoir une banque ouverte, pendant que les paysans, à qui l'invention des machines
aplanit les difficultés, arrangent toutes les affaires : c'est là ioute la formule de la religion insensée des gens de notre monde.
Lorsque nous demandons ce que nous devons faire, nous ne demandons rien, nous affirmons seulement, — sans avoir toutefois les scrupules du sérénissime prince Blochine, qui a épuisé tous les grades, et en perdant toute raison, — que nous ne voulons rien faire. Quiconque rentre dans son bon sens ne peut pas demander cela, parce que d'une part, tout ce qu'il consomme a été et est produit par les mains des hommes, et, d'autre part, tout homme sensé, dès qu'il s'est éveillé et qu'il a mangé, sent le besoin de travailler et des jambes, et des bras, et du cerveau. Pour trouver un travail et pour travailler, il n'a qu'à le vouloir : celui-là seul qui trouve honteuse toute besogne, — comme la barinia qui prie son hôte de ne point se donner la peine d'ouvrir la porte,
mais d'attendre qu'elle ait appelé quelqu'un pour cela, — celui-là seul peut se poser la question : « Que faire en particulier? »
L' essentiel , ce n'est point d'inventer un travail, — il y en a plus, pour soi et les autres, qu'on n'en pourrait faire, — mais de se défaire de cette opinion criminelle sur la vie, « qu'on mange et dort pour son plaisir », et de s'assimiler cette simple et juste opinion, dans laquelle a grandi et vit le travailleur, « que l'homme est avant tout une machine, qui s'entretient par la nourriture, et qu'il est donc honteux, difficile, impossible de manger sans travailler; que manger sans travailler, c'est l'état le plus impie, le plus contraire à la nature, et, partant, le plus dangereux, analogue à la sodomie. »
Que cette conscience soit, et le travail sera, et il sera toujours joyeux et il répondra aux besoins spirituels et corporels.
Voici comment l'affaire m'apparut. La journée de chaque homme est divisée par les repas mêmes en quatre parties, ou en quatre traites, comme disent les moujiks : la première jusqu'au déjeuner; la seconde, du déjeuner jusqu'au dîner, la troisième, du dîner jusqu'à la collation ; et la quatrième, de la collation jusqu'au soir.
L'activité de l'homme, dont sa nature même lui fait un besoin, se divise aussi en quatre genres : premièrement, l'activité de la force musculaire, le travail des mains, des jambes, des épaules, du dos, un travail
pénible et qui vous couvre de sueur ; secondement l'activité des doigts et du poignet, celle qui constitue l'habileté de métier ; troisièmement, l'activité de l'esprit et de l'imagination ; quatrièmement, la tendance à frayer avec les autres hommes.
Les biens dont l'homme fait usage se divisent également en quatre sortes : en premier lieu, les produits d'un travail pénible, le pain, le bétail, les bâtiments, les puits, les étangs, etc.; en second lieu, les produits des différents métiers, vêtements, bottes, ustensiles, etc. ; en troisième lieu, les produits de l'activité intellectuelle, des sciences, de l'art, etc. ; et, en quatrième lieu, les relations établies entre les hommes.
Et il m'apparut que le mieux serait d'alterner les différentes occupations de la journée de manière à exercer les quatre formes de notre activité, et à produire soi-même les quatre sortes de biens dont les hommes
font usage : de telle façon qu'une partir de la journée, la première traite, soit consacrée au travail pénible, la seconde au travail intellectuel, la troisième au travail de métier et la quatrième aux rapports sociaux.
Il m'apparut que seulement alors s'abolirait la fausse division du travail qui règne dans notre société, et qu'à la place s'établirait une juste distribution du travail qui ne troublerait point le bonheur de l'homme.
Moi, par exemple, jeme suis occupé toute ma vie de travail intellectuel. Je me disais que je divisais mon travail de telle sorte, que la copie, c'est-à-dire le travail intellectuel, était ma tâche essentielle, et que les autres besognes nécessaires, je chargeais (ou je forçais) les autres de les faire. Mais cet arrangement, plus commode, il semblerait, pour le travail intellectuel, était au contraire, sans parler de mon injustice, parti-
culièrement incommode pour ce travail-là.
Moi, toute ma vie, j'avais réglé la nourriture, le sommeil, les distractions en vue de ces heures que je consacrais à cette tâche essentielle, et, en dehors d'elle, je ne faisais rien.
Il en résultait premièrement, que je rétrécissais mon champ d'observation et de science : souvent je manquais de moyens d'étude; souvent, me proposant pour objectif de décrire la vie des gens (la vie des gens est l'habituel objectif de toute activité intellectuelle), je sentais l'insuffisance de mon savoir, et j'étais obligé de m'instruire, d'interroger sur des choses familières à tout homme que n'absorbait point une tâche spéciale.
Deuxièmement, je m'asseyais pour écrire, mais sans me sentir le moindre besoin intérieur d'écrire, et personne ne me demandait ma copie en tant que copie, c'est-à-dire
tues pensées, on ne me demandait que mon nom pour la réclame. Je tâchais d'exprimer de moi ce que je pouvais; parfois je n'exprimais rien du tout, parfois quelque chose de très mauvais et j'en éprouvais du mécontentement et de l'angoisse.
Mais dès que j'eus reconnu la nécessité du travail physique et grossier et de métier, il en advint tout autrement. Mon temps était occupé à une besogne sans doute modeste, mais à coup sûr utile, joyeuse, instructive pour moi. Partant, je ne m'arrachais à cette occupation indubitablement utile et joyeuse pour revenir à ma spécialité que lorsque j'en sentais le besoin intérieur, et qu'on me demandait vraiment de ma copie.
C'était de ces demandes, de ces demandes seules, que dépendait la qualité de mon œuvre spéciale et partant son utilité et sa joie. Il en résultait ainsi que ces travaux
physiques, nécessaires à moi comme à tout homme, non seulement n'empêchaient point mon activité spéciale, ils étaient vraiment la nécessaire condition de l'utilité, la bonté et la joie de cette activité.
L'oiseau est ainsi organisé qu'il a le besoin de voler, de marcher, de becqueter, de regarder, et lorsqu'il fait tout cela, alors il est satisfait, heureux, alors il est un oiseau. De même aussi pour l'homme : quand il marche, tourne, se lève, s'asseoit, travaille des doigts, des yeux, des oreilles, de la langue, du cerveau, alors seulement il est satisfait, alors seulement il est un homme.
L'homme qui aura reconnu sa mission de travail se sentira naturellement poussé vers cette alternance du travail, laquelle lui est propre, pour la satisfaction de ses nécessités extérieures et intérieures, et il ne changera cet ordre alterné que lorsqu'il sentira en soi une impulsion irrésistible vers une tâche
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exclusive, et que cette même tâche, les autres la lui demanderont.
L'essence propre du travail est telle, que la satisfaction de toutes les nécessités de l'homme réclame cette même alternance des diverses formes du travail, qui fait du travail non pas une charge, mais une joie. La fausse croyance, ôo^a1 , que le travail est une malédiction, a seule pu conduire les hommes à s'affranchir des différentes formes du travail, c'est-à-dire à usurper le travail d'autrui, car le travail spécial des uns impose aux autres une occupation forcée et c'est ce qu'ils appellent la division du travail.
1 En grec clans texte.
Nous sommes si bien accoutumés à nos vues fausses sur l'organisation du travail, il nous semble qu'il vaudra mieux, pour le cordonnier, le mécanicien, l'écrivain ou le musicien, d'être affranchi du travail propre à l'homme. Mais là 011 il ne sera point fait violence au travail d'autrui, là où s'abolira la fausse croyance en la joie de l'oisiveté, pas un ne se laissera détourner, par sa tâche spéciale, du travail physique nécessaire à la satisfaction de ses besoins, parce que cette tâche spéciale n'est pas un plaisir,
Sir. LA DESTINATION DE LA SCIENCE 220
mais un sacrifice que l'homme fait à sa vocation et à ses semblables.
Le cordonnier de village, s'il s'arrache au travail accoutume et joyeux de la terre pour se mettre à raccommoder ou fabriquer les bottes de ses voisins, c'est uniquement parce qu'il aime à coudre; il sait que personne ne peut faire cette besogne aussi bien que lui et crue les gens lui en sauront gré. Mais il ne peut pas éprouver le désir de renoncer toute sa vie à la joyeuse alternance du travail.
De même aussi pour le staroste ', le mécanicien, l'écrivain, le savant.
C'est nous autres qui, avec nos idées dénaturées, nous imaginons que, si le teneur de livres est remis moujick par le barine, ou si l'on déporte un ministre en Sibérie, on les a punis, on leur a fait du mal. Mais
1 Chef de starostie, exploitation rurale.
en réalité on les a ainsi comblés de bienfaits, c'est-à-dire qu'on a substitué à leur travail pénible, spécial, la joyeuse alternance du travail.
Dans une société naturelle il s'en va tout autrement. Je sais un mir1 où les habitants se suffisent à eux-mêmes. L'un des membres de ce mir était plus instruit que les autres, et on lui demandait la lecture, à laquelle il devait se préparer le jour pour lire le soir. Il s'en acquittait volontiers, sentant qu'il était utile aux autres et qu'il faisait là de bonne besogne. Mais il se fatigua de ce travail exclusivement intellectuel , et sa santé s'altéra. Les membres du mir eurent pitié de lui et le prièrent d'aller travailler aux champs.
Pour quiconque considère le travail comme la substance et la joie de la vie, le fond, la
1 Collectivité des habitants d'une même commune.
base de la vie sera toujours la lutte contre la. nature, c'est-à-dire le travail des champs, et des métiers, et le travail intellectuel, et l'établissement de rapports sociaux. On ne verra plus de dérogation à l'une ou plusieurs de ces formes du travail, ni de travail spécial, que dans le cas où l'homme d'un travail spécial, l'aimant et sachant qu'il le fait mieux que les autres, se sacrifiera pour la satisfaction immédiate de besoins qu'on lui aura dûment exprimés.
Seules, une pareille notion du travail et la naturelle distribution du travail qui en découle, détruisent l'anathème que notre imagination fait peser sur le travail ; et tout travail devient toujours une joie, parce que l'homme ou accomplira une besogne indubitablement utile et joyeuse, et nullement fatigante, ou il aura la conscience de se sacrifier pour une tâche plus difficile, exclusive, mais utile au bonheur des autres.
— Mais la division du travail est plus avantageuse. — Pour qui, plus avantageuse? — Il est plus avantageux de faire des bottes et des indiennes, aussi vite et autant que possible. — Mais qui fera ces bottes et ces indiennes? Les gens qui, de génération en génération, ne font que des têtes d'épingles. Alors, comment ce peut-il être plus avantageux pour les hommes ? S'il s'agissait de fabriquer la. plus grande quantité possible d'indiennes et d'épingles, passe encore': mais ce dont il s'agit, c'est des hommes, de leur bonheur. Et le bonheur des hommes est dans la vie. Et la vie est dans le travail. Alors, comment la nécessité d'un travail douloureux, écrasant, peut-elle être plus avantageuse pour les hommes? Une seule chose est plus avantageuse pour eux, la même que je souhaite pour moi, — quelque bonheur et la satisfaction de toutes ces nécessités corporelles et spirituelles, de ces
SI li LA DESTINATION DE LA SCIENCE 233
aspirations <l<k la conscience et de la raison qui sont innées en moi.
Et voici, j'ai trouvé que pour moi, pour mon bonheur, pour la satisfaction de mes besoins, je n'avais qu'à me guérir de cette folie 011 je vivais auparavant avec le fou de Krapivenski, de cette folie qui consiste à croire que quelques-uns échappent à la nécessité du travail, et que « d'autres arrangeront tout cela » ; et que je n'avais, pour me guérir, qu'à faire ce qui est le propre de l'homme, c'est-à-dire travailler en satisfaisant aux besoins de sa nature.
Et en trouvant cela, je me suis convaincu que le travail ainsi compris se divise luimême en différentes parties dont chacune a son charme, et qui, loin de nous surmener, nous reposent l'une de l'autre. J'ai divisé (grossièrement et sans insister sur la justesse de cette division) ce travail, d'après les besoins que j'ai dans la vie, en quatre parties
correspondant aux quatre traites dont se compose la journée, et je tâche de satisfaire à ces besoins.
Voici les réponses que j'ai trouvées pour moi sur la question : « Que faire ? »
1° Ne point mentir à moi-même, si écartée que soit ma vie du vrai chemin que la raison m'ouvre ;
2° Cesser de croire à la légitimité de ma vie, à ma supériorité, et que je suis différent des autres hommes, et m'avouer coupable;
3° Accomplir la loi éternelle, indubitable de l'homme, par le travail de tout mon être, sans jamais rougir d'aucune besogne, et lutter contre la nature pour assurer ma vie et celle d 'autrui.
SUR LE TRAVAIL ET LE LUXE
J'ai fini de dire tout ce qui me touche personnellement, mais je ne puis résister au désir d'ajouter encore quelques mots qui s'appliquent à tout le monde, et de contrôler, par des considérations générales, les conclusions particulières auxquelles je suis arrivé. Je yeux dire pourquoi il me semble que plusieurs de notre monde doivent en venir là où j'en suis venu, dire aussi ce qu'il adviendrait s'ils en venaient là, ne fût-ce qu'en petit nombre.
Je pense que plusieurs en viendront là où j'en suis venu, parce que si les gens de
notre cercle, de notre caste, s'examinent sérieusement, les jeunes, qui cherchent le bonheur personnel, seront saisis de peur devant le malheur de leur vie, malheur qui va toujours en augmentant, qui les mène évidemment à leur perdition ; les consciencieux trembleront devant la dureté, l'illégitimité de leur vie, et les timorés reculeront devant le danger de leur vie.
Le malheur de notre vie. — Nous avons beau, nous, les riches, corriger, soutenir, par notre science et notre art, notre vie mensongère : cette vie devient chaque année et plus débile, et plus maladive et plus douloureuse ; chaque année s'accroît davantage le nombre des suicides et des refus d'engendrer ; nous sentons d'année en année s'appesantir l'angoisse de notre vie, et de génération en génération les gens de notre caste vont s 'affaiblissant davantage. Il est évident que le salut ne peut être dans cette
SUR LE TRAVAIL Et LE LUXE ï2«>î)
multiplication des commodités et des agréments de la vie, dans les traitements de toute espèce, dans les artifices imaginés pour le perfectionnement de la vue, de Fouie, de l'appétit, des fausses dents, des cheveux, de la respiration, des massages, etc. Que les gens qui n'usent point de ces perfectionnements soient plus robustes, mieux portants, c'est devenu une telle banalité, qu'on publie dans les journaux des réclames sur les poudres stomachiques à l'usage des riches sous ce titre : Blessings for the poor (le bonheur des pauvres) , où l'on explique que les pauvres seuls ont une digestion régulière, mais qu'il faut aux riches des adjuvants, et, dans le nombre, ces poudreslà, Corriger le mal, on ne le peut par aucunes distractions, commodités et poudres ; on le peut seulement en changeant sa vie.
La discordance de notre vie avec notre
conscience. — Nous avons beau tenter de justifier à nos propres yeux notre trahison envers le genre humain ; tous nos essais de justification tombent en poussière devant l'évidence. Autour de nous les gens meurent sous la charge d'un travail au-dessus de leurs forces, sous la charge de la misère ; nous détruisons le travail des autres hommes , la nourriture, le vêtement qui leur sont nécessaires, à seule fin de trouver des distractions, de la variété dans l'ennui de notre vie. Et c'est pourquoi la conscience de riiomme de notre caste, si peu qu'il lui en reste, ne peut pas s'assoupir, et empoisonne toutes, ces commodités, tous ces agréments que nous fournissent nos frères souffrants et accablés de travail. Or, tout homme consciencieux sent lui-même cela ; il serait bien aise de l'oublier, mais il ne le peut.
Le nouvel acquittement éphémère de la
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science par la science, de Tari par Tari, ne supporte point la simple lumière du bon sens. La conscience des hommes ne peut pas être apaisée par de nouvelles inventions, mais seulement par une vie nouvelle, dans laquelle il n'y aura ni besoin ni lieu de se justifier.
Deux raisons démontrent aux hommes des classes riches la nécessité de changer leur vie : le souci de leur bonheur personnel, du bonheur de leurs proches, que n'assure point la voie sur laquelle ils se trouvent, et l'obligation de satisfaire à la voix de la conscience, obligation dont leur existence actuelle rend évidemment impossible l'accomplissement. Ces raisons réunies doivent pousser les gens des classes riches à changer leur vie, de manière à assurer leur bonheur et à satisfaire leur conscience.
Et pour un tel changement, une seule voie : cesser de se mentir, s'humilier, pre-
clamer le travail non comme la malédiction, mais comme la joie de la vie.
— Mais quand je consacrerai dix, huit, cinq heures à un travail physique que feraient volontiers des milliers de moujiks pour cet argent que j'ai, qu'en résultera-t-il ? m'objecte-t-on là-dessus.
Le premier, simple, incontestable résultat sera que tu deviendras plus gai, mieux portant, meilleur, tu apprendras la vraie vie que tu te cachais à toi-même, ou qui t'était cachée. Le second, que, si tu as de la conscience, elle ne souffrira point alors comme elle souffre à présent en voyant le travail des hommes , dont , par ignorance, nous exagérons toujours ou diminuons l'importance; tu te sentiras à jamais joyeux de satisfaire chaque jour davantage aux obligations de ta conscience et de sortir de cette situation affreuse où le mal s'accumule à ce point dans notre vie qu'il est impossible de
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l'aire le bien aux hommes; tu goûteras le bonheur de vivre librement, et de pouvoir faire le bien; tu perceras la fenêtre, tu prendras jour sur le domaine du monde moral qui t'était fermé.
— Mais , nous dit-on communément, quelle bizarrerie, pour les gens de notre monde, avec les questions profondes qui nous sont posées, questions philosophiques, scientifiques , politiques , artistiques ; religieuses , sociales, — pournous, ministres, sénateurs, académiciens, professeurs, artistes, dont les instants sont considérés par le monde comme si précieux, quelle bizarrerie d'aller perdre notre temps, et à quoi? A nettoyer nos bottes, à laver nos chemises, à bêcher, à planter des pommes de terre, à nourrir nos poules ou notre vache, etc., toutes choses que
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font pour nous, à notre place, et avec joie, non seulement notre dvornik \ notre cuisinière, mais des milliers de gens qui attachent du prix à notre "temps !
Mais pourquoi nous habillons-nous nous mêmes, nous lavons-nous, nous peignonsnous? Pourquoi donnons-nous nous-mêmes des chaises aux dames, à nos hôtes, ouvronsnous, fermons-nous la porte, aidons-nous à monter en voiture et faisons-nous des centaines de choses semblables, qu'à notre place jadis faisaient les esclaves? C'est parce que nous estimons qu'il en doit être ainsi, qu'en cela réside la dignité de l'homme, c'est-à-dire le devoir de l'homme.
Il en est de même pour le travail physique. La dignité de l'homme, son devoir le plus sacré, c'est d'employer les jambes et les bras qui lui ont été donnés à l'usage pour
1 Concierge.
lequel ils lui ont été donnés, et la nourriture qu'il mange au travail qui lui procure cette nourriture; mais non point de laisser ses mains s'atrophier, non point de les laver et nettoyer et employer uniquement à porter à la bouche les aliments, la boisson et la cigarette. Tel est le sens du travail physique pour tout homme dans toute société ; mais dans notre société, où la dérogation à cette loi de la nature est devenue le malheur d'une classe entière de gens, le travail physique prend une autre signification encore : celle d'une prédication et d'une activité capables de conjurer les calamités qui menacent le genre humain.
Mais dire que, pour un homme instruit, le travail physique est de nulle importance, c'est comme si on disait, dans la construction d'un monument :
— Qu'y a-t-il d'important à mettre une pierre justement en sa place?
SUR LE TRAVAIL ET LE LUXE
Mais toute affaire de conséquence s'accomplit obscurément, sans éclat, simplement : on ne peut ni labourer, ni bâtir, ni paître le bétail avec ostentation, à grand fracas. Les grandes, les véritables affaires sont toujours simples et modestes. Telle est l'affaire la plus considérable qui nous sollicite : la résolution de ces contradictions terribles parmi lesquelles nous vivons. Et les moyens qui résolvent ces contradictions sont modestes, imperceptibles à en sembler ridicules : — se servir soi-même, travailler du corps pour soi et, si l'on peut, pour autrui, voilà les moyens qui s'offrent à nous, les riches, si nous comprenons le malheur, l'illégitimité et le danger de cette situation où nous sommes tombés.
— Et quand moi, un autre, un troisième, un dixième, nous n'aurons pas de répugnance pour le travail physique, quand nous le trouverons nécessaire pour le bonheur et la
tranquillité de notre conscience, qu'en résttltera-t-il?
— Ceci, qu'il y aura un, deux, trois, dix hommes qui, sans entrer en conflit avec personne , sans troubler le gouvernement , sans violence révolutionnaire , résoudront pour eux mêmes la terrible question qui se pose à tous et qui divise le monde, et ils la résoudront de telle façon, qu'ils commenceront à mieux vivre, que leur conscience deviendra plus tranquille, et qu'ils n'auront plus rien à redouter.
Il en résultera que les autres hommes verront que le bonheur, qu'ils cherchent partout, est ici près d'eux; que les contradictions qui semblaient insolubles entre la consience et l'organisation de la société, se résolvent de la manière la plus facile, la plus joyeuse, et qu'au lieu de craindre les gens qui nous entourent, nous devons nous rapprocher d'eux et les aimer.
SUR LE TRAVAIL ET LE LUXE 249
Cette question économique et sociale qui semble insoluble, c'est la cassette de Krilov1. La cassette s'ouvre simplement. Elle ne s'ouvre point tant qu'on ne fait pas simplement la première chose simple, tant qu'on ne l'ouvre pas.
1 Célèbre fabuliste russe.
L'homme arrange sa propre bibliothèque, sa propre galerie de tableaux, son propre logis, son vêtement, il acquiert de l'argent en propre pour acheter tout ce qu'il lui faut et à force de s'occuper de cette propriété imaginaire comme d'une propriété véritable, il finit par perdre absolument la conscience de ce qui lui appartient véritablement en propre, sur quoi il peut en effet exercer son activité, dont il peut user, qui demeure toujours en son pouvoir, — et de ce qui ne lui appartient point, qui ne peut être sa pro-
SL1U LE TRAVAIL ET LE Ll XE V2T)1
priété, de quelque nom qu'il l>appelle1 et qui ne peut être l'objet de son activité.
Les mots ont toujours un sens clair tant que nous ne leur donnons point à dessein un sens faux.
Qu'est-ce que la propriété?
La propriété signifie ce qui a été donné, ce qui appartient à moi seul exclusivement, ce dont je peux toujours faire tout ce que je veux, ce que personne ne peut jamais m'ôter, ce qui reste toujours mien jusqu'à la fin de ma vie, et ce que je dois spécialement employer, accroître, améliorer. Or cette propriété, pour chaque homme, c'est luimême, et lui seul.
— Mais quand une dizaine de gens laboureront, fendront du bois, feront des bottes non par nécessité, mais dans la conviction que l'homme doit travailler, et que plus il travaillera, mieux il s'en trouvera, qu'en résultera-t-il ?
— Ceci, qu'il suffira de ces dix, et même d'un seul, pour montrer aux hommes, en principe et en fait, que ce terrible mal dont ils souffrent, ce n'est point l'effet d'une loi du sort, ou de la volonté de Dieu, ou de quelque nécessité historique ; mais d'une superstition aucunement formidable et terrifiante, d'une superstition sans force et sans fondement, en laquelle il suffit de ne plus croire comme en une idole pour se délivrer d'elle et pour la balayer comme une toile d'araignée. Quiconque se mettra à travailler pour accomplir la loi joyeuse de sa vie, c'est-à-dire travaillera pour satisfaire à la loi du travail, se verra délivré de cette superstition néfaste, la propriété imaginaire.
Si la vie de l'homme est remplie par le travail, et s'il connaît les jouissances du repos, il n'a pas besoin de salons, de meubles, de vêtements beaux et variés, d'aliments chers, de moyens de transport, de
SUR LE TRAVAIL ET LE LUXE ^').'
distractions. Mais surtout l'homme qui considère le travail comme le but, la joie de sa vie, no cherchera pas l'allégement de son travail dans le travail des autres. L' homme qui fait consister sa vie dans le travail se proposera pour but, à mesure qu'il acquerra plus de savoir-faire, plus d'adresse, plus d'endurance, un travail de plus en plus considérable, qui remplira de plus en plus sa vie. Pour un tel homme, qui fait reposer sa vie sur le travail, et non point sur les résultats du travail, la question des instruments du travail pour l'acquisition de la propriété ne saurait entrer en ligne de compte. Tout en choisissant toujours les instruments les plus productifs, il goûtera les mêmes satisfactions de travail et de repos en travaillant aussi avec F instrument le plus improductif. S'il a une charrue à vapeur, il s'en servira pour labourer; s'il n'en a pas, il labourera avec la charrue attelée ; s'il n'en a pas, avec
l'araire ; s'il n'en a pas, il bêchera avec une bêche ; et dans tous les cas il atteindra également son but, il consacrera sa vie à une besogne utile aux hommes, et il goûtera ainsi une satisfaction entière.
Et la situation d'un tel homme, tant par les conditions extérieures que par les conditions intérieures de sa vie, sera plus heureuse que la situation d'un homme qui mettra sa vie dans l'acquisition de la propriété.
Par ses conditions extérieures, un tel homme ne se trouvera jamais dans le besoin, parce que les gens, en voyant son désir de travailler, — comme on applique la force de l'eau à un moulin — tâcheront de rendre son travail le plus productif possible; ils assureront son existence matérielle, ce qu'ils ne font point pour ceux qui courent à la propriété. Et l'existence matérielle assurée, c'est tout ce qu'il faut à l'homme.
SUU LE TKAVAIL ET LE LUXE 255
Par ses conditions intérieures, un tel homme sera toujours plus heureux que celui qui poursuit la propriété, parce que le second n'obtiendra jamais tout ce qu'il souhaite, tandis que le premier, toujours, dans la mesure de ses forces, faible, vieux, mourant, « tant qu'il tiendra l'alêne dans les mains, » comme dit le proverbe, obtiendra, avec une satisfaction entière, l'estime et la sympathie des hommes.
Voici ce qui résultera de ce que quelques originaux, — quelques fous, — laboureront, coudront des bottes, etc., au lieu de fumer des cigarettes, jouer aux cartes, voyager dans tous les sens, et porter leur ennui pendant les dix heures libres qu'a dans sa journée tout travailleur intellectuel.
Il en résultera que ces fous démontreront, par l'exemple, que cette propriété imaginaire, en vue de laquelle les hommes souffrent et se tourmentent et tourmentent les autres, n'est point nécessaire au bonheur, elle l'empêche; qu'elle n'est qu'une supers-
SI 11 LE TRAVAIL ET LE LUXE *2<ÏÏ
tition ; que la propriété, la vraie propriété, c'est uniquement ma tête, mes bras, mes jambes ; que pour exploiter effectivement, utilement, joyeusement cette vraie propriété, il faut répudier cette fausse notion de la propriété entendue en dehors de mon corps, et pour laquelle nous perdons les meilleures forces de notre vie.
Il en résultera que ces fous montreront que, seulement quand l'homme cessera de croire à la propriété imaginaire, seulement alors il cultivera sa vraie propriété, ses facultés, son corps, de telle manière qu'ils lui donneront des fruits au centuple et un bonheur dont nous n'avons pas l'idée; seulement alors il deviendra un homme utile, vigoureux, bon et capable, où qu'il soit jeté, de retomber sur ses pieds ; par tout, pour tous, toujours, il sera un frère, il sera accessible à tous, et nécessaire, et cher. Et les gens, en voyant un, deux, dix de ces
fous, comprendront ce qu'ils doivent faire pour dénouer ce terrible nœud dont les a serrés la superstition de la propriété, pour s'arracher à la situation misérable dont ils gémissent tous à l'unisson, sans en prévoir l'issue.
— Mais que fera un seul homme dans la foule discordante ?
Il n'y a pas de raisonnement qui démontre mieux l'erreur de ceux qui le font. Les bourlaki 1 tirent la barque en remontant le fleuve. Est-il possible qu'il se trouve un bourlak assez stupide pour refuser de s'atteler au câble sous prétexte qu'il n'est pas de force à tirer seul la barque à contre-courant. Quiconque se reconnaît, en sus de ses droits à la vie animale, — manger et dormir, — un devoir humain, sait parfaitement en quoi consiste ce devoir humain, comme le sait le
1 Pluriel russe de bourlak, haleur.
SUR LE TRAVAIL ET LF- LUXÉ 250
bourlak qu'on attèle au cable. Le bourlak sait parfaitement qu'il n'a qu'à tirer sur le câble et à marcher dans le sens indiqué. Tl cherchera ce qu'il devra faire ensuite, et comment, alors seulement qu'il aura lâché le câble.
Ce qui se produit avec les bourlaki et avec tous ceux qui s'attèlent à un travail commun, se produit pareillement dans la grande affaire du genre humain tout entier. Chacun doit, non pas lâcher le câble, mais tirer dessus dans la direction indiquée par le maître. Et c'est pourquoi il a été donné à tous la même raison, afin que cette direction soit toujours la même. Et cette direction est si visiblement, si indubitablement indiquée, et dans la vie entière des gens qui nous entourent, et dans la conscience de chacun, et dans toutes les expressions de la sagesse humaine, que celui-là seul qui ne veut pas travailler peut dire qu'il ne la voit pas.
— Que résultera-t-il donc de tout cela ?
- — Ceci, qu'un, deux hommes tireront; en les voyant, un troisième se joindra aux deux premiers, et ainsi viendront les meilleurs, tant qu'enfin l'affaire se mettra en mouvement et marchera comme d'ellemême, décidant, incitant à tirer aussi ceuxlà même qui ne comprennent pas ce qui se fait, ni pourquoi cela se fait.
D'abord, à ceux qui travaillent de propos délibéré, pour l'accomplissement de la loi divine, se réuniront ceux qui auront adopté les mêmes sentiments moitié de propos délibéré, moitié de confiance; puis viendront un nombre encore plus grand de gens, qui les auront adoptés uniquement sur la foi des plus avancés; et enfin la majorité s'y rallieront, et il arrivera alors que les hommes cesseront de se perdre et trouveront le bonheur.
Gela arrivera lorsque — ce sera bientôt — lorsque les gens de notre cercle et à leur exemple la majorité des hommes, cesseront de trouver qu'il est honteux d'aller en visite avec des bottes à la russe, mais qu'il n'est pas honteux d'aller en escarpins devant des gens qui n'ont aucune espèce de chaussures ; qu'il est honteux de ne pas savoir le français ou la dernière nouvelle, mais qu'il n'est pas honteux de manger du pain sans savoir comment il se fait ; qu'il est honteux de ne point porter une chemise empesée et des vêtements propres, mais qu'il n'est pas
honteux de porter des vêtements propres et dénotant l'oisiveté; qu'il est honteux d'avoir les mains sales, mais qu'il n'est pas honteux d'avoir les mains sans cals.
Tout cela sera, quand l'opinion publique le demandera. Et l'opinion publique le demandera, quand, dans l'imagination des hommes, s'aboliront ces sophismes qui leur déguisent la vérité.
A ma souvenance, il s'est accompli de grands changements dans ce sens. Et ces changements se sont accomplis uniquement parce que l'opinion publique s'est changée.
A ma souvenance il est arrivé ceci. C'était une honte, pour les gens riches, de sortir autrement qu'en équipage à quatre chevaux et avec deux laquais; c'était une honte de ne point se faire habiller, chausser, laver par un valet de chambre ou une suivante ; et voici qu'à présent il est devenu subitement honteux de ne point s'habiller et se
SUR LE TRAVAIL ET LE Ll M. ~KV.>
chausser soi-même, e1 de sortir avec des laquais.
Tous ces changements ont été accomplis par l'opinion publique. Est-ce que les changements qui se préparent aujourd'hui dans l'opinion publique ne sont pas manifestes ?
Il a suffi, il y a vingt-cinq ans, que le sophisme qui justifiait le servage disparût, et l'opinion publique a changé. Il suffira que disparaisse le sophisme qui justifie le pouvoir de l'argent sur les hommes, et l'opinion publique changera sur ce qui est louable et ce qui est houteux, et la vie changera.
Or l'anéantissement du sophisme qui justifie le pouvoir de l'argent et le changement de l'opinion publique à cet égard marchent déjà grand train. Ce sophisme se trahit déjà, et déguise à peine la vérité. Il suffit de regarder avec attention pour voir nettement le changement qui s'est déjà opéré dans l'opinion publique.
11 suffit à un homme tant soit peu instruit de notre temps de réfléchir aux conséquences réelles qui découlent des opinions qu'il professe sur le monde, pour être convaincu que cette appréciation du bon et du mauvais, du louable et du honteux, sur laquelle, par inertie, il règle son existence, est en contradiction absolue avec les résultats de ses réflexions.
Il suffit à un homme de notre temps, de s'abstraire pour une minute de sa vie d'inertie, et de la considérer, et de la soumettre à cette nouvelle appréciation qui découlera de ses réflexions sur le monde, pour être saisi d'effroi devant le mensonge de sa vie.
Prenons comme exemple un jeune homme (dans la jeunesse l'énergie de la vie est plus puissante, et la conscience du « moi » plus obscure), prenons un jeune homme des classes riches, quelles que soient ses tendances.
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Tout jeune homme trouve qu'il est honteux de ne pas secourir le vieillard, l'enfant, la femme ; honteux d'exposer au danger la vie ou la santé d'un autre en s'y dérobant soi-même. Chacun trouve qu'il est honteux et sauvage de faire ce que font, au rapport de Skayler, les Kirghiz pendant la tempête: ils envoient au dehors les babas et les vieilles tenir sous l'orage les coins de la kibitka\ tandis qu'ils continuent à rester eux-mêmes assis devant le koumiss* dans la kibitka. Chacun trouve qu'il est honteux de forcer à travailler pour soi un homme affaibli, et encore plus honteux, pendant le danger, sur un navire qui brûle, par exemple, quand le plus fort, bousculant les plus faibles et les laissant en détresse, se précipite le premier dans le canot de sauvetage, etc.
1 Tente de nomade.
2 Boisson faite avec le lait des juments.
Ils trouvent tout cela honteux, et ils ne le feront dans aucune circonstance; mais, dans la vie ordinaire, il y a bien des choses analogues et encore pires que le sophisme leur déguise et qu'ils font couramment.
La formation de vues nouvelles sur la vie est l'affaire de l'opinion publique. Et l'opinion publique qui les affirme n'est pas longue à s'élaborer.
Ce sont les femmes qui font l'opinion publique. Et les femmes sont bien fortes, surtout dans notre temps.
Gomme il est dit dans la Bible, à l'homme et à la femme il a été donné une loi, — à l'homme la loi du travail, à la femme la loi de l'enfantement. Bien que, d'après notre science, nous ayons changé tout cela, la loi de T homme et de la femme demeure immuable, comme le foie à sa place, et sa violation est toujours punie par la mort; avec cette différence, seulement, que, pour l'homme, la violation de la loi est punie par la mort dans un avenir si proche, qu'on peut l'appeler le présent; tandis que, pour la femme, le châtiment frappe dans un ave-
nir plus éloigné. La violation générale de la loi de tous les hommes serait punie par l'anéantissement immédiat des hommes; la violation générale de la loi de toutes les femmes serait punie par l'anéantissement des hommes à la génération suivante. Mais la violation de la loi par quelques-uns n'anéantit pas le genre humain tout entier, elle frappe seulement ceux qui se sont écartés de la nature raisonnable de l'homme.
La violation de la loi des hommes a commencé il y a longtemps dans les classes qui opprimaient les autres, et, toujours se propageant, s'est continuée jusqu'à notre temps, où elle a abouti à la démence, à l'idéal de la violation de la loi, idéal exprimé par le prince Blochine et partagé par Renan et par tout le monde savant : ce seront les machines qui feront tout le travail ; les hommes ne seront plus que des paquets de nerfs jouissants.
Quant à la violation delà loi des femmes, elle étail presque sans exemple. Elle ne se manifestait que par la prostitution et par quelques cas particuliers d'avortemcnt. Les femmes des classes riches accomplissaient leur loi, tandis que les hommes transgressaient la leur, et c'est pourquoi les femmes sont devenues plus fortes et continuent à dominer ; et elles doivent dominer les hommes qui se sont écartés de la loi et pour cela ont perdu la raison.
On dit communément que la femme (la femme de Paris n'a le plus souvent pas d'enfant) est devenue tellement charmante, en utilisant toutes les ressources de la civilisation, qu'elle a su, par le charme, se rendre maîtresse de l'homme.
Gela est non seulement faux, c'est absolument l'inverse de la vérité. Ce n'est point la femme sans enfants qui s'est rendue maîtresse de l'homme, mais la mère, qui a ac-
compli sa loi là où l'homme l'a violée. Cette femme qui est devenue stérile par artifice et qui séduit l'homme par la beauté de ses épaules et de sa chevelure, celle-là ce n'est point la femme qui domine l'homme, c'est la femme pervertie par l'homme, la femme qui s'est abaissée jusqu'à lui, jusqu'à l'homme perverti, qui, comme lui, s'écarte de la loi et, comme lui, perd le sens raisonnable de la vie.
De cette faute procède cette étonnante sottise qui s'appelle les droits des femmes. Ces droits des femmes, en voici la formule :
— Ah! toi, l'homme, dit la femme, tu as transgressé la loi de ton véritable travail, et tu veux que nous portions tout le poids de notre véritable travail à nous. Eh bien, non! puisqu'il en est ainsi, nous aussi, comme toi, nous pouvons faire ce soi-disant travail que tu fais dans les banques, les ministères, les universités, les académies ; nous vou-
Ions, nous aussi, comme toi, sous prétexte de division du travail, usurper le travail d'autrui, et vivre en satisfaisant notre seule coquetterie.
Voilà ce qu'elles disent, et elles montrent, en fait, qu'elles peuvent encore mieux que les hommes faire ce soi-disant travail.
Cette question des droits des femmes a surgi et ne pouvait surgir que parmi des hommes qui ont transgressé la loi du travail véritable. Il suffit d'y revenir, à ce travail, et cette question tombera d'elle-même. La femme, ayant sa tache spéciale, nécessaire, ne réclamera jamais le droit de participer à la tâche de l'homme, — dans les mines et au labour. Elle a pu demander seulement à participer au soi-disant travail des hommes de la classe riche.
La femme de notre caste était plus forte que l'homme, elle est plus forte encore à présent, non par son charme, ni par son
habileté à faire le même travail pharisaïque que l'homme, mais parce qu'elle ne s'écartait pas de la loi, qu'elle accomplissait son véritable travail au péril de sa vie, avec une énergie poussée au dernières limites, quand l'homme des classes riches s'affranchissait du sien.
Mais, de nos jours, la violation de la loi par la femme, c'est-à-dire sa chute, a commencé et de plus en plus s'est propagée. La femme, oubliant la loi, a cru que sa force était dans son charme, ou dans son adresse à ce travail pharisaïque.
Mais les enfants étaient un obstacle. Et voilà que la science aidant, les procédés d'avortement ont surgi par dizaine dans les classes riches. Et voilà que les femmesmères, les seules des classes riches qui tinssent le pouvoir entre leurs mains, l'ont laissé échapper pour ne point céder aux filles de rue et se mettre à leur niveau.
Le mal s'est propagé au loin et tous les jours va se propageant de plus en plus ; bientôt il atteindra toutes les femmes des classes riches. Alors elles seront au niveau des hommes, et comme eux elles perdront le sens raisonnable de la vie. Mais il est encore temps.
Si seulement les femmes comprenaient leur mission, leur force, et l'employaient au salut de leurs époux, de leurs frères , de leurs enfants, — au salut de tous les hommes!
Femmes-mères des classes riches, le salut des gens de notre monde, la guérison des maux dont ils souffrent est dans vos mains.
Non point les femmes qui s'occupent uniquement de taille, de tournure, de coiffure, de coquetterie amoureuse, et qui, contre leur volonté, par manque d'attention, avec désespoir, enfantent des enfants qu'elles abandonnent aux nourrices ; non plus celles qui
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suivent les différents cours, parlent centres psycho-moteurs et différentiation, et cherchent, elles aussi, à s'affranchir de l'enfantement pour ne point troubler leur iolie, qu'elles appellent leur développement! Mais ces femmes et mères qui, pouvant s'affranchir de l'enfantement, sans hésiter, de propos délibéré, se soumettent à cette loi éternelle, immuable, sachant que là est la mission de leur vie; ce sont ces femmes et mères des classes riches qui, plus que tout autre, tiennent dans leurs mains le salut des hommes de notre monde, la guérison de leurs accablantes misères.
Vous, femmes et mères, qui observez résolument la loi de Dieu, vous seules savez, dans notre monde malheureux, dénaturé, où rien ne demeure de la forme humaine, vous seules savez tout le vrai sens de la vie, d'après la loi de Dieu, et vous seules, par votre exemple, pouvez montrer aux hommes
te bonheur de la vie dans la soumission à la volonté de Dion, re hou heur dont ils se privent. Vous seules savez ces extases, ces allégresses qui ravissent toutrêtre, cette béatitude, apanage de celui qui ne transgresse point la loi de Dieu. Vous savez lebonheui* de l'amour pour l'époux, ce bonheur qui n'a point de fin, qui ne se brise point comme tous les autres, mais qui est l'aurore d'un bonheur nouveau, l'amour pour l'enfant.
Vous seules, quand vous êtes simples et dociles à la volonté de Dieu, vous seules savez, non pas cette parade que les hommes de votre monde appellent le travail, mais le vrai travail qui nous vient de Dieu , et vous savez les vraies récompenses qui l'attendent, et que ce qu'il donne, c'est le bonheur.
Vous savez cela lorsque, après les allégresses de l'amour, vous attendez avec angoisse, avec effroi, avec espoir, ce dou-
loureux état de la grossesse qui vous fera malade pour neuf mois, qui vous amènera sur le bord de la mort, qui vous infligera les souffrances les plus insupportables et les plus extrêmes douleurs. Vous savez les conditions du travail véritable, quand vous attendez avec joie l'approche et l'augmentation des tortures les plus affreuses suivies d'un bonheur de vous seules connu. Vous savez cela, quand, aussitôt après ces torturés, sans répit, sans trêve, vous vous mettez à un autre genre de travaux et de souffrances, l'allaitement; quand vous dominez tout d'un coup, quand vous pliez à votre sentiment la nécessité humaine la plus impérieuse, celle du sommeil, qui, d'après le proverbe, « est plus chère que père et mère » ; quand, pendant des mois, des années, vous ne dormez pas une seule nuit entière et parfois, souvent, vous passez des nuits entières sans dormir, à marcher toute seule, les mains
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enflées, à bercer votre enfant malade qui vous déchire le cœur.
Et quand vous faites cela, sans personne qui vous loue, invisibles à chacun, n'attendant de personne ni éloge ni récompense, quand vous faites cela, non comme un trait d'héroïsme, mais à la façon de l'ouvrier qui arrivait du champ, dans la parabole évangélique, en estimant que vous avez fait seulement votre devoir, vous savez alors que le faux travail de parade est pour la gloriole humaine, et que le véritable travail c'est l'accomplissement de la volonté divine, dont vous sentez dans votre cœur les prescriptions.
Vous savez, si vous êtes une mère véritable, que non seulement nul n'a vu votre travail, nul ne vous en a loué, trouvant qu'il doit en être ainsi, mais que ceux-là mêmes pour lesquels vous aurez travaillé, loin de vous remercier, souvent vous tourmenteront, vous feront des reproches. Et vous, avec
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l'enfant suivant, vous agissez encore de même : vous souffrez de nouveau, de nouveau vous accomplissez l'invisible, le terrible travail, et de nouveau vous n'attendez de personne aucune récompense et vous sentez la même satisfaction.
Si vous êtes telle, vous ne direz point, ni après deux, ni après vingt enfants, que c'est assez enfanté, comme un ouvrier de cinquante ans ne dira point que c'est assez travaillé alors qu'il mange et dort encore et que ses muscles réclament du travail ; si vous êtes telle, vous ne vous déchargerez point sur une mère étrangère du souci d'allaiter et de soigner votre enfant, comme Y ouvrier ne laissera point à un autre le soin de finir l'ouvrage commencé et presque achevé, parce que vous mettez votre vie dans ce travail, et que pour cela votre vie est d'autant plus complète et plus heureuse que le travail la remplit davantage.
Et si vous êtes telle, et s'il en est encore de telles, heureusement pour nous, — cette loi d'obéissance à la volonté divine, sur laquelle vous réglez votre vie, vous l'appliquerez aussi à la vie de votre mari, de vos enfants et de vos proches.
Si vous êtes telle, et si vous savez par expérience que seul le travail sacrifié, invisible, sans récompense, poussé aux dernières limites de l'énergie, accompli au péril de sa vie pour la vie d'autrui, — est votre vraie mission, que le bonheur couronne, vous en demanderez autant aux autres, vous mesurerez, estimerez la dignité des hommes d'après ce travail et vous y préparerez vos enfants.
Seule, une mère qui regardera l'enfantement comme un accident désagréable, et trouvera dans ses plaisirs d'amour, dans les commodités, dans l'instruction, dans les relations mondaines, — le sens de la vie,
celle-là seule élèvera ses enfants de manière qu'ils aient tous les plaisirs possibles et les goûte le plus possible : elle les nourrira délicatement, les pomponnera, les amusera, leur enseignera, non point ce qui les rendra capables de sacrifice, capables de ce travail accompli au péril de sa vie et poussé jusqu'aux dernières limites de l'énergie, mais ce qui les affranchira de ce travail. Seule, une femme ayant perdu le sens de sa vie, prendra part à ce faux travail de l'homme, dans lequel son mari, en s'affranchissant du devoir de l'homme, peut usurper avec elle les travaux d'autrui.
Seule, une telle femme choisira pour sa fille un mari pareil ; elle estimera les gens non par ce qu'ils sont, mais par ce qu'ils apportent avec eux : la situation, la fortune, l'art d'usurper les travaux d'autrui.
Mais la mère véritable, connaissant par expérience la volonté de Dieu, préparera ses
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enfants à l'accomplissement de celle volonté. Une telle mère souffrira de voir son enfant gâté et paré, car tout cela, elle le sait, rendra difficile pour lui l'accomplissement de la volonté divine qu'elle a elle-même accomplie. Une telle mère enseignera, non point ce qui permettrait à son fils ou à sa fille d'échapper au travail, mais ce qui les aidera à porter le travail de la vie. Elle n'a pas besoin de demander ce qu'il faut enseigner aux enfants, à quoi les préparer.
Une telle mère, loin de pousser son mari vers un travail mensonger, faux, ayant pour seul but d'usurper le travail d'autrui, se détournera avec dégoût, avec effroi, de ce travail.
Une telle mère ne choisira point un mari à sa fille pour la blancheur de ses mains et la distinction de ses manières ; mais sachant ce que c'est que la tromperie, estimera toujours et, partout à commencer par son
mari, et appréciera chez les hommes, et leur demandera le véritable travail, accompli au péril de la vie ; et elle méprisera ce faux travail de parade dont le seul but est de s'affranchir du véritable travail.
Une telle mère enfantera elle-même, élèvera elle-même ; elle-même nourrira ses enfants avant tout autre, elle préparera leurs aliments, coudra leurs vêtements, et lavera, et enseignera ses enfants, et dormira, et causera avec eux, parce que pour elle c'est là toute la vie. Seule, une telle mère ne cherchera point pour ses enfants des garanties extérieures, de l'argent chez son mari, des diplômes chez ses enfants ; mais elle suscitera en eux cette même aptitude qu'elle se sent en elle à accomplir avec abnégation la volonté de Dieu, et l'énergie de remplir leur tache au péril de leur vie, parce qu'elle sait que là seulement réside la garantie, le bonheur de la vie.
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Une telle mère ae demandera pas aux
autres ce qu'elle doit faire; elle saura tout et ne craindra rien.
Si pour l'homme et pour la femme sans enfants il peut exister des doutes sur la voie qui mène à l'accomplissement de la volonté divine, cette voie, pour la femme-mère, est nettement tracée; et si, docilement, dans la simplicité de son âme, elle l'a suivie, — elle, placée sur ce plus haut sommet du bien qu'il soit donné à l'homme d'atteindre, elle devient l'étoile conductrice pour tous ceux qui vont vers le bien. Seule, la mère peut dire tranquillement, avant de mourir, à Celui qui l'a envoyée dans ce monde, à Celui qu'elle a servi par l'enfantement et par l'éducation d'enfants qu'elle aima plus qu'ellemême, seule elle peut dire tranquillement après L'avoir servi pendant tout le temps prescrit :
— Maintenant, laisse aller ton esclave.
Et c'est là la plus haute perfection, comme le bien le plus haut, où puissent tendre les hommes.
Et ces femmes, qui ont rempli leur mission, dominent les hommes de ce temps ; ces femmes préparent les. nouvelles générations et élaborent l'opinion publique. Et voilà pourquoi c'est entre les mains de ces femmes que se trouvent les suprêmes moyens de salut destinés à préserver les hommes des malheurs qui accablent et qui menacent notre temps.
Oui, femmes-mères, c'est vous, plus que tout autre, qui tenez entre vos mains le salut du monde !