MILLIERS DE FRANCS
Il aurait donc fallu pourvoir à une dépense de guerre de près de 44 milliards de francs, alors que la somme des bud-
(1) La Guerre (T. IV. : Les troubles économiques et les pertes matérielles que déterminera la guerre future), Paris, Guïllaumin, 1900.
gets ordinaires de ces cinq puissances — c'est-à-dire d'une contribution annuelle que les contribuables s'accordent à trouver excessive — n'atteignait pas 13 milliards et demi. Où trouver de semblables ressources, au moment d'une crise qui amènerait une disparition immédiate de tout crédit, et au milieu d'une misère générale sans précédent ?
Car la misère sérail? générale en Europe, dès les premiers jours d'une grande guerre, et dans des proportions dont il serait difficile de se faire une idée. Je ne puis que renvoyer à ce sujet à l'ouvrage de M. de Bloch (T. IV, chapitres I et II) ; à ma connaissance, c'est la première fois que cette question a été traitée avec l'ampleur qu'elle mérite ; et, pour bien faire, il faudrait pouvoir reproduire ici toute la discussion du savant économiste, qui forme à elle seule la matière d'un gros volume, et qui fourmille de données numériques et graphiques du plus haut intérêt.
Dans l'impossibilité de résumer ce travail, ou d'en tirer une évaluation même vague des pertes de toute nature que subirait l'Europe, je me bornerai à ajouter aux considérations développées par M. de Bloch cette simple remarque.
On a vu que M. Mulhall évalue à 685 francs le revenu moyen d'un Français, ce qui représente 26 milliards pour la nation entière. D'autre part M. des Essarts, cité par M. Raffalovich(l), donne une appréciation voisine de celle-là, savoir 8 milliards de revenus du capital, et 15 milliards de produits du travail, au total 23 milliards. Et M. A. Coste indique presque le même total, soit 22 milliards et demi (2).
Or, on vient de voir que les dépenses de guerre proprement dites absorberaient, pour la France seule, près de 11 milliards en un an. Les revenus du capital, notamment ceux provenant de l'étranger, qui sont très considérables, il n'y faudra pas songer. Quand aux produits du travail... mais il n'y aura plus de travailleurs ! Et, encore une fois, ces dépenses budgétaires, qui représentent la moitié du revenu
(1) Le marché financier en iS9ù.
(2) Etude statiêtique sur les salaires des travailleurs et les revenus de la France. Paris, 1890.
normal du pays, et s'appliqueraient à une année où toute source de revenu aurait disparu, ces dépenses seraient certainement dépassées de beaucoup par le montant des pertes indirectes qui subirait le pays.
Or la même constatation s'applique à tout les États d'Europe. Certains rencontreraient peut-être des difficultés économiques plus grandes encore, soit qu'ils soient moins riches, soit qu'ils produisent moins d'aliments (1); mais par contre, il n'est pas besoin d'insister sur ce fait que la France, dont la dépopulation actuelle est en grande partie le legs des saignées du premier Empire et du second, est, moins que toute autre nation, en état de supporter une saignée nouvelle (2).
On objectera peut-être qu'une grande guerre européenne ne durerait vraisemblablement pas un an.
Il y a au contraire beaucoup de chances pour qu'il en soit ainsi, et que la guerre dure même plus longtemps. Il s'agira d'en finir avec son adversaire, de le « saigner à blanc », suivant un mot trop connu. Dès 1893, j'écrivais (3) :
« On admet couramment que les batailles de la « prochaine guerre » seront des hécatombes sans précédent, mais que cette guerre elle-même sera courte ; quelques engagements terribles suffiraient à démoraliser l'un des deux adversaires, qui implorerait la paix à tout prix : des premiers chocs, dit-on, dépendra l'issue de la guerre.
« Tout au contraire, il est facile de montrer que les combats seront relativement peu meurtriers, mais que la guerre
(1) En Italie, le revenu du temps de paix est évalué 9.470 millions ; les dépenses d'une année de guerre se monteraient donc à 55 0/0 de ce revenu, destiné à tomber à zéro à la mobilisation.
(2) Je dois recommander à ce propos la lecture du chapitre où M. de Bloch évalue eu argent la valeur, selon leur profession, des hommes qui succomberaient ou seraient estropiés dans une guerre. C'est un des passages les plus curieux de l'ouvrage. On consultera avec le même intérêt rétude détaillée que donne cet auteur des conditions de temps dans lesquelles la famine éclaterait, en temps de guerre, dans tous les pays d'Europe.
(3) V Alsace-Lorraine devant V Europe, Paris, OlleudorlT.
durera jusqu'à l'épuîsement complet de l'un, ou plutôt même des deux adversaires ».
Et après avoir montré que les pertes sur le champ de ba*
taille seront foudroyantes, mais locales, et représentant un
faible pour cent des effectifs totaux ; que, la guerre ayant lieu
simultanément sur de nombreux théâtres d'opérations, entre
adversaires également bien préparés, les avantages seront
certainement balancés» et qu'aucun belligérant ne se donnera
pour vaincu tant qu'il lui restera ainsi une lueur d'espoir ; que
les deux partis, également incapables d'infliger l'un à l'autre
une série d'échecs décisifs, seraient dans la situation des
Chiliens et des Péruviens-Boliviens, qui, dans leur dernière
guerre, ont lutté pendant quatre ans jusqu'à épuisement
complet ; j'ajoutais :
« Qu'on se représente, d'autre part, la situation résultant de l'universalité du service militaire. Tous les hommes valides, jusqu'à quarante-cinq ans, sont aux armées ; les boutiques, les ateliers sont fermés ; les champs restent incultes. Sans même tenir compte des destructions de toute nature opérées sur le théâtre des hostilités, c'est, des deux côtés, la ruine générale immédiate, et la famine certaine pour l'année suivante.
« Pendant combien de temps de tels sacrifices pourront-ils être supportés, c'est ce que personne ne saurait dire. . . . Mais cette ruine générale devancera de beaucoup le moment où l'une ou l'autre armée pourra être irrémédiablement battue. C'est par les finances, et non par les armes que l'on vaincra. » Je ne crois pas qu'il y ait quelque chose à changer à ces conclusions.
Il est intéressant de présenter en une récapitulation rapide les principaux chiffres qui ont été établis dans cette étude. Une partie seulement des guerres menées en ce siècle par
les nations dites civilisées a causé une perte de 10 millions d'hommes et de 123 millions de francs (dépenses budgétaires seules). Là-dessus, 8 millions d'hommes et 72 milliards et demi de francs reviennent à l'Europe.
En tout, l'Europe a certainement dépensé à la guerre (toujours, sans compter les destructions) plus de 100 milliards en ce siècle. Si elle avait épargné ces guerres, elle compterait aujourd'hui 45 millions d'habitants de plus, et le revenu de cette population plus considérable se monterait au moins à 551 francs par tête au lieu de 451 fr. 55.
Que si, par malheur, une guerre européenne venait à éclater actuellement, on peut affirmer qu'elle durerait fort longtemps, aucune puissance ou coalition ne se trouvant en état d'infliger rapidement à son adversaire éventuel une série de revers décisifs. Ce serait une guerre d'usure, ruinant l'Europe plus complètement que ne fit pour l'Allemagne la guerre de Trente Ans. Au bout de peu de semaines, la famine serait générale.
Les dépenses budgétaires pour un an de guerre s'élèveraient, seulement pour les cinq puissances formant les deux grandes alliances continentales, à près de 44 milliards de francs.
En regard de ce chiffre, on notera que la somme générale des budgets de ces cinq puissances n'atteint pas, aujourd'hui, 13 milliards. Pour la France seule, la dépense serait de près de 11 milliards, alors que son revenu total est actuellement évalué de 23 à 26 milliards, et tomberait presque à zéro en temps de guerre. Pour l'Italie, la dépense de guerre serait de 5 milliards 200 millions, pour un revenu normal de 9 milliards et demi.
D'autre part, si l'on se borne àiétudier la politique dite de la « paix armée », consécutive au démembrement du Danemark, on constate qu'en trente-deux années, elle a coûté les sommes ci-après, à neuf puissances seulement (les six grandes puissances militaires : Allemagne, Autriche-Hongrie, France,
Grande-Bretagne, Italie, Russie et trois petits États essentiellement pacifiques : Belgique, Pays-Bas et Suisse) :
Dépenses militaires directes et visibles, en sus de celles dont on se contentait à cette époque (d*après M. Théry) 45 milliards
Dépenses directes et visibles, omises par M. Théry (notamment les pensions de retraite), notablement plus de 10 —
Perte du travail des hommes incorporés pendant cette période en sus des effectifs de 1805, comptée seulement au chiffre modeste de 1.000 francs par homme (au lieu de 1.800 francs, chiffre
de M. Théry) 27 —
Accroissement du domaine militaire, plus de.. . 42 —
Soit un premier total de 94 milliards,
auquel il faut ajouter toutes sortes de dépenses indirectes, impossibles à chiffrer, et dont j'ai tenté de donner une idée. Mettons, en nombre rond, 100 milliards, et nous serons certains d'être bien en dessous de la réalité.
Cette somme représentant seulement l'excès du militarisme actuel par rapport à celui de 1865, ne concerne, avons-nous vu, que neuf puissances ; et parmi les États qui n'y figurerai ' point, il en est, comme l'Espagne et la Turquie, dont les arme- . ments sont considérables. Si donc on considérait l'ensemble de l'Europe, ce total devrait être notablement augmenté ; en s'appuyant, pour une approximation rapide, sur le rapport des populations, il devrait être majoré de 18 0/0, c'est-à-dire porté aux environs de 120 milliards.
Les dépenses militaires apparentes de l'Europe s'élèvent actuellement à 5 milliards 600 millions par an (23,2 p. 100 du total), auxquels il faut environ 20 p. 100 de pensions et autres dépenses directes non apparentes. Mettons, en nombre rond, 6 milliards 700 millions, soit 28 p. 100 du total.
Parmi les dépenses militaires indirectes, je n'en relèverai ici qu'une, la perte de travail des hommes maintenus sous les drapeaux, au nombre de 4 millions. Ci, 7 milliards 600 millions de perdus, si l'on évalue avec M. Théry la valeur
moyenne du travail d'un homme à 1,800 francs, ou 4 milliards si Ton se borne au chiffre de 1,000 francs par homme.
Intérêts des dettes de l'Europe, dues presque en totalité aux guerres et aux armements, 5 milliards 775 millions.
Total de ces trois rubriques des charges militaires actuelles, de 16 à 20 milliards par an, ou de 68 à 83 p. 100 du budget général de l'Europe, suivant la valeur admise pour le travail
d'un homme.
On notera que le « maritimisme » est responsable du tiers environ des dépenses militaires, et qu'il est en voie d'accroissement rapide. Aucune statistique, de quelque manière que nous ayons procédé, ne nous a révélé d^ailleùfs qu'il y ait une relation quelconque entre le développement industriel et commercial d'un pays et la puissance de sa flotte de guerre. Cette dernière représente une dépense essentiellement somptuaire.
Les nations européennes, étant à des degrés très différents de développement économique, sont très diversement affectées par ces charges militaires. Sans me dissimuler le caractère assez vague des données sur lesquelles je pouvais opérer, j'ai cherché à reconnaître, suivant plusieurs méthodes, dans quelles conditions elles se trouvent vis à vis de ces charges.
En dernier lieu, admettant assez arbitrairement une valeur au-dessous de laquelle ne devrait paç descendre, dans les conditions actuelles, le revenu moyen d'une nation européenne (valeur certainement choisie bien trop bas, puisqu'elle est inférieure au revenu moyen de l'Irlande), j'ai indiqué une évaluation des sommes restant disponibles, dans chaque pays, pour l'épargne, c'est-à-dire pour la création de richesses nouvelles.
Tandis que cette économie annuelle, cette puissance créatrice, se monte à plus de 680 francs par Australien, à 650 francs par citoyen des États-Unis, elle se réduit à 475 francs environ pour les deux nations européennes les plus favorisées, Grande- Bretagne et Danemark. Puis elle décroît rapidement (Belgique 356, France 312, Suède 217, Allemagne 209, Hollande 208) et tombe à 40 francs pour l'Autriche-Hongrie. Elle est remplacée par un déficit pour le Portugal, l'Italie, la Russie
et la Grèce, nations qui, ayant un revenu inférieur à celui de la misérable Irlande, n*en prélèvent pas moins sur ces ressources de famine des sommes considérables pour la guerre et la marine.
Dans son ensemble, l'Europe dispose d'une économie anniielle de 148 fr. 45 par habitant, réduite à 134 fr. 70 par les <lépenses militaires.
Sans doute, ces chiffres sont tout à fait sujets à caution. Mais ils sont intéressants à titre d'éléments de comparaison générale. Et quand ils nous montrent qu'un Français moyen dispose d'une épargne annuelle qui ne représente que les 46 p. 100 de celle d'un Australien, ou les 48 p. 100 de celle d'un Américain, et que l'épargne européenne, par habitant, n'atteint que 20 p. 100 de celle de l'Australie et 21 p. 100 de celle des Etats-Unis, une telle constatation devrait faire comprendre aux citoyens de l'Europe qu'il est grand temps d'aviser.
En regard des sacrifices rappelés plus haut, il est intéressant de placer les chiflFres suivants :
Les neuf États que nous citions plus haut avaient, en 1899, une dette totale de 113 milliards 847 millions et demi. On vient de voir qu'en trente-deux ans ils ont dépensé, en sus de leurs leurs budgets militaires de 1865, une centaine de millions, soit en moyenne 3 milliards par an. Avec cette annuité de 3 milliards, ils auraient amorti toute leur dette en moins de vingt-deux ans, ou de vingt ans, suivant que l'on suppose le taux de l'intérêt à 3 0/0 ou à 4 0/0. C'est-à-dire que, s'ils avaient conservé leur état militaire de 1865, ils seraient, depuis dix ou douze ans, quittes de toute dette ; ils pourraient donc consacrer à des travaux productifs non seulement cette annuité de 3 milliards, mais aussi les 4.887 millions que leur -coûtent actuellement les intérêts de leurs dettes, soit, en tout, près de 8 milliards. Pour l'Europe entière, l'économie correspondante (par rapport à 1865) serait de plus de 4 milliards de dépenses militaires, directes et indirectes, et de près de 6 milliards d'intérêts de dettes, soit 10 milliards.
Des sommes aussi considérables ne disent rien à l'imagination : il faut les expliquer au moyen d'applications con- 'Crètes.
Par exemple, on notera que, d'après le Dictionnaire du Commerce^ de VIndustrie et de la Banque, le réseau ferré du globe comprenait, à la fin de 1896, 715.000 kilomètres, ayant coûté 170 milliards; cela met le kilomètre, en moyenne, à 238.000 francs. Pour 10 milliards, on pourrait donc construire, chaque année, 42.000 kilomètres de chemins de fer : c'est plus que la longeur du réseau français (37.300.kni. en 1898) et presque celle du réseau allemand (47.800 km.).
J'emprunterai encore à Novicow les exemples suivants. Une ligne de Mexico à Buenos-Ayres, à travers quelques-unes des plus riches régions du globe, non encore ouvertes à la civilisation, ne mesurerait guère plus de 10.000 kilomètres ^ en la comptant, à cause des accidents du terrain, à 300.000 francs le kilomètre, elle coûterait 3 milliards seulement. — Le canal du Suez n'a coûté, jusqu'en 1885, que 488 millions. — Le Caucase, qui ne compte aujourd'hui que 6 millions d'habitants, en nourrissait 17 avant la grande invasion des Mongols, grâce à un admirable système d'irrigations,*aujourd'hui détruit ; on a calculé que pour rétablir les anciens canaux, il suffirait d'un demi-milliard. — Il y a, en Russie, environ 24.000 écoles primaires, avec près de 1.263.000 élèves; alors que, pour assurer l'instruction à tous les enfants, il faudrait 220.000 écoles, contenant 22 millions d'élèves ; à 25.000 francs par école, la dépense serait de 4 milliards 900 millions. — Ainsi, le chemin de fer transaméricain; l'irrigation permettant de ramener 11 millions d'habitants au Caucase; la construction de 220.000 écoles permettant de rendre obligatoire l'instruction en Russie, où l'on compte 62 illettrés sur 100 conscrits, — tout cela pourrait être accompli pour 8 milliards 400 millions, c'est-à-dire pour une somme notablement inférieure à l'excédent annuel des dépenses militaires de l'Europe, par rapport à celles de 1865 I
Or, il est très important de remarquer que si, dans tous nos raisonnements, nous avons pris pour point de comparaison Tannée 1865, ce n'est nullement que l'état militaire de l'Europe ait été en ce moment insignifiant, loin de là. Cette année a été simplement le point de départ de la recru-
descence d'armements qui a abouti à la situation actuelle, et que l'on croirait parvenue à la limite du possible, si chaque jour on n'apprenait que telle ou telle puissance a décidé un nouveau renforcement de son armée ou de sa flotte. Mais si l'état militaire de l'année 1865 nous apparaît comme un idéal que beaucoup de gens estiment inaccessible, il n'est pas moins vrai qu'en son temps il soulevait déjà les protestations les plus vives, du moins dans les grandes nations. La caractéristique de la période actuelle, ce qui montre bien que l'Europe se trouve dans un état de tension intolérable, c'est que les plus petits États se sont trouvés obligés de se mettre à l'unissons des grands, et que même les puissances neutres ont dû chercher, dans l'idée d'un recours éventuel à la force, la sécurité que ne leur assuraient plus le droit et le respect des traités : la paix armée peut se définir la période de V armement des petites puissances neutres.
Eh bien, je le répète, dès 1865, un concert général de plaintes s'élevait déjà contre l'importance des armements de l'Europe. Trente-cinq ans avant le message mémorable par lequel Nicolas II a montré aux yeux les plus prévenus que l'ère nouvelle préparée par les « utopistes » pacifiques n'est pas une utopie, Napoléon III s'élevait, dans son discours du trône de 1863, contre aies préjugés, les rancunes, la rivalité jalouse » des grandes puissances ; et il reconnaissait que ce sont précisément les « armements exagérés » qui entretiennent les « mutuelles défiances » et qui « épuisent les ressources les plus précieuses ». Le Congrès auquel il voulait convoquer les puissances était prématuré, car les idées n'avaient point progressé comme elles l'ont fait depuis sous la pression des événements ; et surtout l'empereur avait maladroitement mêlé à ses préoccupations humanitaires des considérations politiques qui devaient provoquer d'irréductibles méfiances. Mais le fait est là : dès 1865, c'est-à-dire à une époque à laquelle nous nous estimerions déjà heureux de revenir au point de vue des charges militaires, ces charges étaient déjà telles, qu'on pût officiellement les proclamer excessives. Et c'est donc à un état militaire bien plus réduit encore que le souci de la civilisation nous commande de ramener l'Europe.
Au reste, l'un n'est pas plus difficile que l'autre. Des préjugés, que leurs conséquences rendent criminels, nous empêchent seuls de nous diriger dans la voie du salut. Qu'on les attaque assez énergiquement pour qu'il soit possible de revenir aux armements de 1865, et c'est d'une poussée irrésistible que l'Europe secouera, non-seulement la surcharge qu'elle s'est imposée depuis trente-cinq ans, mais tout le fardeau de son appareil guerrier.
Coneliision
Dans les pages qui précèdent, j'ai tenté, non de mesurer toute rétendue du mal dont souffre l'Europe — cela est véritablement impossible — mais d'en donner une idée générale ; et l'impression d'ensemble qui se dégage d'une telle étude est que la paix armée ne saurait se prolonger indéfiniment, ni même seulement pendant un temps comparable à celui qu'elle a déjà duré. Il nous reste donc à rechercher qu'elle est le remède que comporte cette situation désastreuse.
A cette question « où est le salut ? », je ne puis répondre que par le mot de Tolstoï : « Le salut est en vous».
Quelles sont en effet les issues possibles de cette crise des armements à outrance ?
Il y en a deux : la guerre ou le désarmement.
La guerre — qui, bien entendu, ne pourrait être localisée, mais s'étendrait instantanément sur l'Europe entière — j'ai indiqué plus haut ce qu'elle serait, au double point de vue militaire et économique : une lutte à mort, jusqu'à l'épuisement complet des deux partis en présence, le vainqueur, ruiné lui-même, ne trouvant plus à asseoir sa domination que sur des ruines. Et lors même qu'un conquérant heureux aurait obtenu ce résultat si peu enviable, il n'aurait pas atteint le but. Il n'aurait pas résolu les questions pendantes, il les aurait seulement déplacées, remplacées par d'autres. Loin de de détruire les ferments de méfiance et de haine qui ont
créé la situation actuelle, il leur en aurait ajouté de nouveaux. Et finalement, au lendemain de la crise sanglante, les premières épargnes que ferait l'Europe après avoir pansé tant bien que mal ses blessures, seraient de nouveau consacrées à restaurer ces armements qu'on prétendait abolir.
Ainsi, d'une part, le désarmement s'impose à bref délai, et de l'autre, la guerre est impuissante à le provoquer. Bien mieux, elle est le plus sûr moyen de le retarder. Comment pourra-t-il donc se produire ?
La première solution à laquelle s'arrêtent les esprits qui viennent à l'idée pacifique — que ces esprits se nomment Napoléon III, Nicolas II ou Durand — est celle d'un concert des puissances qui l'opéreraient d'un commun accord, sur une base déterminée en commun.
Cela est simplement impraticable.
Il faut se rendre compte, en effet, qu'en tous pays les armements sont considérés, non comme une chose bonne en soi, mais comme un mal nécessaire, imposé à chaque puissance par les noires intentions qu'elle prête à ses voisines. Demander aux puissances de se concerter pour désarmer, c'est donc leur demander de concilier deux idées contradictoires, puisqu'un semblable concert implique l'absence de toute suspicion, et que leurs armements ne proviennent que de l'existence d'une suspicion générale. On peut même dire que c'est leur demander une chose absurde en soi ; car, aussi longtemps qu'on suspecte et qu'on redoute ses voisins, on se doit à soimême de se maintenir en état de repousser l'agression que l'on craint de leur part ; en sorte que le premier devoir d'un gouvernement, responsable de l'existence de la nation, est alors de lui assurer la plus grande puissance militaire qu'elle ait le moyen d'atteindre. — Enfin, la réalisation d'un semblable concert est matériellement impossible; car le problème se pose différemment d'une nation à l'autre ; la configuration du sol, la densité de la population, sa richesse, l'importance de l'empire colonial créent à chaque puissance des conditions de défense toutes particulières, d'où résulte l'impossibilité de trouver une commune mesure à laquelle on puisse réduire la puissance défensive qu'on lui permettrait de conserver. Je ne
puis, sur tous ces points, que renvoyer à des études antérieures où je les ai développés comme il n'est pas possible de le faire ici (1).
Ce n*est donc point par un accord des puissances que se fera le désarmement; c*est, comme je le disais plus haut, spontanément et progressivement. Spontanément, car c'est là le seul moyen d'éviter les froissements d'amour-|M^pre et les marchandages dangereux, puisque c'est en toute indépendance, dans la plénitude de sa souveraineté, que chaque puissance réduira, dans la proportion qui lui conviendra, son état militaire. Progressivement, car la puissance qui comprendra la première qu'elle n'a rien à craindre puisque personne ne peut plus songer à provoquer l'embrasement de l'Europe, et que d'autre part le désarmement, commandé par ses intérêts primordiaux, lui vaudra une gloire incomparable, — cette puissance commencera par opérer une faible réduction, à titre d'indication, comme fit la France au début de 1070; une autre l'imitera, puis une autre, puis elles pousseront un peu plus loin (toujours sans convention, de par leur seule volonté); et enfin, pièce à pièce, le harnais se trouvera déposé.
Peu importe d'ailleurs la méthode pratique que suivra chaque puissance; l'une commencera par raser des places fortes, une autre réduira ses troupes de couverture, une autre diminuera ses effectifs permanents, une autre encore préparera par les transitions nécessaires l'institution des milices nationales; bref, chacune prendra conseil exclusivement de sa situation particulière. Cette indépendance dans l'action est, je le répète, une condition indispensable de la réussite du désarmement. Ce qui est certain, c'est que, l'opération une fois entreprise, on s'étonnera de voir combien elle est aisée à mener à bonne fin.
Le tout, évidemment, est de l'entamer. Et il importe donc de rechercher, pour conclure, quelle est la condition nécessaire de cette libération de l'Europe.
(1) Voir notamment, dans VÉrt sans violence^ les deux études intitulées Gomment se fera le désarmement et Le message du tsar et la politique internationale républicaine. Les débats et l'issue de la Conférence de La Hayeen ont clairement confirmé les conclusions.
Cette condition ressort de ce qui a été dit plus haut au sujet de la possibilité de s'entendre en vue d'un désarjnement. Puisque les armements ont pour cause la suspicion réciproque où se tiennent les nations européennes, ils dureront autant que cette suspicion. Que la confiance renaisse, et les peuples seront trop heureux de déposer les armes; la volonté d'en finir avec ces charges intolérables naîtra en eux et se développera jusqu'à la passion, et cette volonté, ils l'imposeront au besoin à leurs gouvernements. Ainsi, le désarmement ne saurait être un moyen d'apaisement des haines nationales : il ne peut être que le résultat de cet apaisement. Il sera déterminé fatalement par le développement de la confiance internationale. Il est, à proprement parler, une question morale.
Comment donc pourra-t-on créer cette confiance, comment déterminer l'évolution morale au bout de laquelle est le désarmement?
Il y a pour cela deux moyens, qui doivent être employés concurremment.
L'un consiste à faire comprendre qu'une guerre européenne n'est plus possible. Cela, d'abord, parce que les peuples sont tous avides de paix et de travail, et que les crises belliqueuses dans lesquelles nous les voyons retomber parfois ne sont que des retours d'atavisme, artificiellement fomentés par quelques dilettantes ou professionnels d'un patriotisme de mauvais aloi, qu'il est aisé de démasquer comme les ennemis, inconscients ou non, de la civilisation; qu'on facilite, par les voyages, par la correspondance, par les écrits, la pénétration réciproque des peuples, et chaque homme reconnaîtra bien vite que celui qu'il suspectait par pure ignorance n'est pour lui qu'un frère de douleurs, de travail et d'aspirations. Et aussi, une guerre européenne n'est plus possible, parce que la somme jies maux qu'elle causerait serait infinie par rapport aux résultats imaginables, et qu'on peut légitimement espérer aujourd'hui qu'il n'est pas un gouvernement ou une nation qui veuille assumer une telle responsabilité. Il est aisé de démontrer actueilemeut qu'une guerre, si victorieuse qu'on la suppose, serait, pour le vainqueur même, l'opération la plus désas-
treuse. Répandre le plus possible cette notion positive, s'adresser ainsi aux intérêts matériels et à la froide raison plutôt qu'aux sentiments toujours mobiles, telle est actuellement une des tâches essentielles qui s'imposent aux Pacifiques — j'allais dire à tous les esprits cultivés.
Le deuxième moyen de créer la confiance internationale consiste à faire germer le bon grain qu'a semé la Conférence de la Haye.
Il est de mode, dans certains milieux, de dénigrer l'œuvre de cette assemblée ; l'événement montrera que ce dédain est injustifié.
Trois objets étaient proposés à la Conférence. L'un, le désarmement a priori, était, je ne saurais trop le répéter, absurde en soi ; il n'est pas étonnant qu'on n'ait pas abouti de ce côté. Le second, l'atténuation des horreurs de la guerre, n'était guère plus logique : on n'adoucit pas ce qui est criminel, on ne moralise pas ce qui est essentiellement immoral. Et il suffit de ne pas s'égarer dans le rêve pour reconnaître que la guerre, une fois déchaînée, n'a d'autre but que la victoire, et ne reconnaît, en fait, d'autre loi que la menace des représailles, c'està-dire la crainte du plus fort : on peut ne pas faire la guerre, mais si on la fait, ce ne sera jamais avec des boulettes de mie de pain! Quoi qu'il en soit, la Conférence a pris sur ce point des résolutions intéressantes et qui auraient éventuellement leur utilité, à supposer qu'au milieu du déchaînement de barbarie que la guerre est par définition, on ne les viole pas.
Reste la question de l'arbitrage international. Ici, on peut affirmer sans crainte que l'œuvre accomplie par la Conférence de la Haye, si rudimentaire qu'elle ait été nécessairement, marque pour le monde civilisé le début d'une ère nouvelle.
Les étapes que doit parcourir la pacification de l'Europe, étant donnée l'impossibilité démontrée d'accomplir cette pacification par l'unification, c'est-à-dire par la conquête, sont : la pratique de plus en plus courante des arbitrages internationaux spéciquXy c'est-à-dire limités chacun à un différend déterminé, — la conclusion de traités d'arbitrage permanent^
— la constitution d'une Cour permanente d*arbiirage, .-- enfin rengagement, pris par tous les États, de recourir en toute circonstance à cette Cour.
Or, la première de ces étapes est franchie victorieusement : 195 sentences arbitrales ont été rendues en ce siècle — chaque année voit augmenter le nombre des recours à cette juridiction — et il est sans exemple qu'une sentence rendue n'ait pas été exécutée, même dans des cas aussi graves que ceux de l'Âlabama, des Carolines, ou des pêcheries de Behring, ce qui ruine l'objection de ceux qui croient à la nécessité d'une sanction de l'arbitrage par la force (1).
La deuxième étape était entamée, par l'introduction de la clause arbitrale dans un grand nombre de traités, par la mise à l'étude de plusieurs traités d'arbitrage permanent, enfin par la signature d'un semblable traité entre l'Argentine et l'Italie (1898), quand, brusquement, la Convention de la Haye nous a fait entrer dans la phase suivante du mouvement, en instituant une Cour permanente.
Que cette Cour entre en fonctions, et l'on peut être assuré que son rôle sera aussitôt encombré d'affaires. De petites affaires, sans doute, qui sommeillent depuis longtemps dans les cartons des chancelleries sans menacer la paix du monde, et que l'on sera heureux de liquider ainsi. Mais peu importe. L'essentiel est que, d'un bout à l'autre de l'Europe, se répandra jusque dans les hameaux les plus reculés, cette nouvelle surprenante : « Il existe, en Hollande, un tribunal d'arbitres respectés, à qui les États soumettent les litiges pour lesquels, jadis, on courait aux armes » I
De bonne foi, croit-on que quand les peuples auront compris la grandeur du progrès ainsi accompli, ils n'exigeront pas de leurs gouvernements l'engagement de toujours recourir à l'arbitrage de la Cour? Ne compirend-on pas que, dès main-
Ci) Voici, d'après le Bureau international de la Paix, de Berne, la progression de l'arbitrage en ce siècle. De 1800 à 1819, il y eut 11 arbitrages (la plupart, pour interpréter divers articles des traités de Gand, de Paris et de Vienne). Puis, dans chacune des huit périodes de dix ans qui se sont écoulées de 1820 à 1899, on compte respectivement 4, 8, 6, 15, 22, 24, 42 et 63 arbitrages internationaux.
tenant, nous touchons à cette quatrième et dernière étape du mouvement pacifique, à laquelle, naguère encore, on n'osait pas assigner de date? (1)
Or, la Cour arbitrale, dont Tinstallation matérielle est déjà assurée par le gouvernement des Pays-Bas, entrera en fonctions dès que la Convention de la Haye aura été ratifiée par neuf puissances quelconques. Cinq ratifications sont déjà données (Juin 1900), d'autres sont imminentes, et il y a des raisons sérieuses d'espérer que le nombre de neut sera atteint avant la fin de l'année courante.
Il importe donc avant tout de faire, chacun dans son pays, la propagande la plus énergique en vue de la prompte ratification de cette Convention. La constitution définitive de la Cour arbitrale est le but immédiat vers lequel doivent tendre tous les efforts des hommes clairvoyants qui comprennent quel progrès immense, et d'une réalisation rapide, est en germe dans cette institution.
Par la même occasion, on fera comprendre aux masses que ce n'est là qu'un début, et que cette Cour facultative n'est qu'une transition nécessaire pour arriver à la Cour obligatoire, ce mot n'impliquant nullement la garantie de sanctions violentes, mais étant entendu en ce sens que chaque nation devra s'engager elle-même à ne résoudre ses différends que par la voie juridique. En un mot, on entreprendra une agî-
(1) Ne tût-ce que pour ne pas être accusé d'esquiver une objection devenue classique. Je dois faire allusion aux litiges, actuellement existants ou en puissance, que les divers Etats, dans leurs dispositions présentes^ ne consentiraient pas à soumettre à un arbitrage.
Ici, il faut s'en rapporter à la vertu calmante du temps. Si l'on tient tant, aujourd'hui, à maintenir certaines questions en dehors de toute discussion, c'est parce qu'on craint qu'elles n'engendrent la guerre. Mais quand on aura pris l'habitude d'exclure l'hypothèse de la guerre, ces questions ne seront plus des épouvantails, et Ton trouvera tout simple de rechercher à l'amiable le moyen d'écarter une cause de frictions et de gêne.
Au reste, ces litiges sont généralement des questions territoriales. Or, si l'on tient tant à rester maître de telle ou telle zone frontière, c'est toujours dans l'hypothèse de la guerre, c'est-à-dire en vue des positions stratégiques situées dans cette région, ou des soldats qu'elle peut fournir* Dans une Europe pacifiée, une rectification de frontières conformément au vœu des populations s^ra une négociation toute normale, une affaire courante à débattre au mieux des intérêts de tous.
talion active en vue de la conclusion de traités d'arbitrage permanent.
Quand ces résultats seront obtenus — et ils peuvent l'être en
peu d'années — les États de l'Ancien Monde ne porteront
peut-être pas le nom d'États-Unis d'Europe. Mais, si nous
n*avons pas le nom, nous aurons la chose, ce qui est plus
important.
Les États-Unis d'Europe I II y a peu d'années, personne n*osait plus employer ce mot, que la grande voix de Victor Hugo avait prononcé trop tôt. Nous tous, qui travaillions dans l'ombre à leur avènement, nous abritions notre idéal fédéraliste sous l'expression, trop technique pour devenir populaire, « d'institution de l'état juridique international». Depuis la Conférence de La Haye nous pouvons, et nous devons dire nettement que nous voulons la fédération européenne ; et pour peu que nous en fassions comprendre les bienfaits à la foule, nous déterminerons un mouvement fédéraliste aussi puissant que les mouvements unionistes qui ont abouti en ce siècle à constitution de l'Allemagne et de l'Italie, et à la renaissance de toutes les nationalités écrasées aux traités de 1815 (1).
(1) Tout récemment, au mois de juin dernier, M. Anatole Leroy-Beau- Ueu n'a pas craint de faire au Congrès des Sciences politiques une communication sur la question des États-Unis d'Europe. J'en découpe l'extrait suivant dans le Petit Temps du 22 juin :
« Le rapprochement matériel opéré entre les peuples voisins par la vapeur et 'électricité ; les tendances internationales de l'esprit démocratique et les aspirations sociales des classes ouvrières désireuses d'assurer le développement de leur bien-être par l'affermissement de la paix ; l'élargissement même du cercle de la politique européenne par la colonisation, l'exploitation des autres parties du globe, ont conduit, dans les différents £.tats, nombre de nos contemporains à se demander si la civilisation, si les intérêts politiques et économiques de l'Europe ne leur faisaient pas un devoir de remédier au fractionnement historique de notre continent en réunissant les divers peuf^es européens en une association qui, tout en laissant à chacun son indépendance, leur donnerait à tous avec la paix européenne l'avantage de l'union vis-à-vis de leur concurrents exotiques d'Orient ou d'Occident. »
Après cette citation, le Temps continue en ces termes son compte rendu :
« A cette question ; le rapporteur conclut nettement par l'affirmative : si, dit-il, « toute l'histoire du dix-neuvième siècle, le siècle des nationalités, nous montre combien les oeuples modernes tiennent à leur indi-
MU
Eh bien, pour réaliser tout cela, il suffit de vouloir et d'agir. Encore une fois, « le salut est vous » ! C'est de chacun de nous, c'est de notre volonté, et de notre volonté seule, que dépend le désarmement. Chacun de nous veut la paix : qu'il ose le dire, qu'il le fasse comprendre à son voisin, et il s'apercevra que ce voisin la veut aussi. Et alors, elle sera.
Je dirai donc, pour finir sur une phrase caractéristique du colonel allemand von Egidy (1) :
« Depuis longtemps, les chefs d'armée et les princes, les hommes d'État et les chefs d'État de toutes les nations civilisées ne cessent de déclarer que tous les efforts tendent à réaliser ridée pacifique. Nous voulons les aider à atteindre ce but; nous voulons désarmer. Maintenant, en ce moment même, vous pouvez vous y mettre, ami lecteur. »
En résumé, je crois devoir proposer au Congrès l'adoption de la résolution ci-après, dont la première phrase ne fait que reproduire le début et la conclusion du rescrit émis le 12/24 août 1898 par l'empereur de Russie (passages en italiques) :
Le Congrès international du Commerce et de l'Industrie considère que le maintien de la paix générale et une rédaction
vidualité nationale, s'ils ne mettent rien au-dessus », cependant pourquoi les peuples ne pourraient-ils « s'associer entre eux, ainsi que le font les individus » ? Cette union des peuples européens ne serait pas, en effet, « l'œuvre d'un internationalisme niveleur supprimant l'existence ou l'indépendance des nations européennes au profit d'une unité plus vaste qui les engloutirait dans sou sein. U faut que Tunion future puisse apparaître à chacun comme une garantie des droits et des intérêts de sa nationalité ». Et, précisant encore sa pensée, le rapporteur ajoute : « Cette Europe nouvelle ne saurait être un « Bundestaat », comme disent les Allemands; ce ne serait qu'un « Staatenbund », une ligne d'États, et pour passer de la dernière forme à la première, si le passage devait jamais s'accomplir il faudrait des siècles.» a Nous ne pouvons suivre M. Anatole Leroy-Beaulieu dans le développement de sa pensée nullement u topique... »
On a bien lu : « nullement utopique » I J'arrête sur ces mots la citation. Pour en apprécier toute la valeur, il faut avoir lutté depuis quelques années dans les rangs du parti pacifique international, et avoir connu ainsi toutes les ironies que le Temps réserve aux « individualités sans mandat » et aux idées non « reçues ». — « Nullement utopique »,... ces mots, écrits par le Temps, voilà encore un résultat de la Conférence.
(1) Voir VÈre sans violence.
possible des armtmtnls excessifs qui pèsent sur toutes les nations se présentent^ dans la situation actuelle du monde entier y comme Vidécd auquel devraient tendre les efforts de tous les gouvernements ; il estime en outre que ces bienfaits doivent être cher« chés dans une consécration solidaire des principes d'équité et de droit sur lesquels reposent la sécurité des États et le bien-être des peuples ;
Il considère enfin que Texistence et le fonctionnement d'une Cour permanente d*arbitrage créeront le sentiment de sécurité internationale qui permettra aux Puissances de réduire leurs armements, progressivement et dans la plénitude de leur indépendance.
En conséquence, il émet le vœu :
1® Que les vingt-six Puissances qui ont pris part à la Contérence de La Haye, et qui, toutes, ont signé la Convention pour le règlement pacifique des conflits internationaux, ratifient cette Convention dans le plus bref délai, et procèdent aussitôt à la désignation des membres de la Cour arbitrale ;
2^ Que les Puissances non représentées à la Conférence soient invitées à adhérer également à cette Convention ;
3<» Que les diverses Puissances civilisées concluent entre elles des traités d'arbitrage permanent;
4<» Qu'on s'applique, dans les écoles de tous degrés et de tous pays, à affranchir l'esprit des enfants des idées étroites d'un chauvinisme agressif, de façon à atténuer progressivement les haines entre peuples.
Le paragraphe 4^ de la résolution ci-dessus a été ajouté au texte primitif, sur la proposition de M. Félix Martel. Le tout a été voté à l'unanimité par le Congrès international du Commerce et de Vlnduetrie,
POST-SCRIPTUM. — Postérieurement à la rédaction de ce rapport, mon attention fut attirée par un ami sur un mode d'exposition qui peut être d'une telle utilité pour la propagande pacifique, que je crois nécessaire d'en ajouter ici l'indication.
Il est certain que, dans l'esprit d'un grand nombre des personnes à qui s'adresse une semblable propagande, on n'évoque qu'une notion assez confuse en évaluant en a francs par habitant et par
an » les charges budgétaires et les avantages correspondants. Dire, par exemple, que les charges militaires directes (non compris le temps gaspillé, etc.) s'élèvent, pour chaque Français, à 30 francs par an, en nombre rond, c'est, comme tout raisonnement fondé sur une considération de moyennes, quelque chose d'assez vague. Peu de personnes se rendent compte qu'une telle évaluation porte même sur les enfants au maillot, et que l'impôt prélevé sur le travail du chef d'une famille moyenne est, en réalité, environ 5 fois plus élevé. Et même une dépense annuelle de 150 francs par famille, si considérable qu'elle soit, ne donné pas une idée du préjudice réel que subit le pays, parce qu'on est généralement porté à ne considérer que l'individu, en méconnaissant le total formidable auquel s'élève la somme d'un très grand nombre de dépenses individuelles, relativement faibles.
Il en est tout autrement si, à la notion de l'individu ou de la famille, on substitue celle de la commune, c'est-à-dire d'un groupement dont chaque citoyen est habitué à considérer l'importance et les ressources.
Or, en laissant de côté la Ville de Paris, évidemment exceptionnelle au point de vue budgétaire, il y avait en France, en 1897, 37.386 communes, dont la population était, en moyenne, de 965 habitants, et le budget des dépenses de 11.126 francs. Et si l'on ne considère que les communes rurales, on peut évaluer approximativement leur population moyenne à 900 habitants, avec un budget de 5.000 francs environ.
Eh bien, que l'on fasse comprendre à un tel groupe de contribuables que s'ils sont au nombre de 900, l'armée et la marine leur coûtent, bon an, mal an, et pour les seules dépenses visibles et directes, une somme globale de 27.000 francs, c'est-à-dire, au bas mot, cinq fois le budget de la commune ; qu'on leur montre, par des exemples concrets, à quoi pourraient être employées des sommes aussi considérables — sur un seul budget, une école modèle et une bibliothèque; l'année suivante, la réfection et l'amélioration de tous les chemins; une autre fois, quelque travail urgent de reboisement, d'assèchement ; ou encore, l'entretien d'un hôpital, une caisse de secours, de retraites, que sais-je — et il serait bien surprenant que la population entière ne fût pas conquise, d'un seul coup, à l'idée du désarmement.