UNE
Lorsqu'il y a deux ans nous racontions ici l'histoire de la Dette anglaise, nous faisions 1 'éloge des finances de la Grande- Bretagne, c’est-à-dire de ceux qui en avaient eu l'a gestion depuis près d’un siècle. Or, comme il n’est guère de bonnes finances sans bonne politique, c’est à celle-ci que nos louangès allaient dans une certaine mesure. Nous étions loin de prévoir qu’à brève échéance ce pays, dont les hommes d’État avaient donné tant de ; preuves de sagesse, se laisserait entraîner à une guerre si différente de la plupart des expéditions qui avaient occupé les armées anglaises depuis 1815, et qui, à l’exception de la campagne de Crimée et de la révolte des Cipayes, ne méritent pas d’être rangées au nombre de ces épreuves décisives qui mettent en jeu la grandeur et la fortune politique d’une nation, 11 est vrai que, depuis plusieurs années, une transformation profonde, mais encore obscure, se faisait dans l’esprit du peuple anglais, que nous avons vu peu à peu abandonner la tradition gladstonienne et celle même du torysme modéré, pour prêter l’oreille aux appels de l’impérialisme, cet état d’âme tout moderne de nos voisins. Déjà bien avant la campagne sud-africaine, leurs arméniens maritimes indiquaient la préoccupation qui les obsédait d’être prêts à toute éventualité et de ne pas redouter ce « splendide isolement, » dont un de leurs hommes d’État ne craignait pas de s’enor-
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gueillir, et qui leur impose des budgets militaires infiniment supérieurs a ceux des époques où ils savaient armer les puissances continentales de l’Europe les unes contre les autres.
De même que la durée et la difficulté de la lutte contre les Boers ont dépassé de cent coudées celles de la plupart des entreprises coloniales de l’Angleterre au xix c siècle, de même les charges financières qu’elle paraît devoir imposer aux contribuables sont hors de proportion avec celles qui étaient nées des guerres antérieures. C’est plus spécialement ce côté de la question que nous examinerons. Nous n’en ignorons point les difficultés; il est malaisé de prévoir quelles charges seront imposées aux pays occupés en ce moment par les troupes anglaises et dont l'annexion à l’Empire a été proclamée, le 25 mai 1900, pour l’Etat libre d’Orangë et le 1 er septembre suivant, pour la République sudafricaine. 11 n’en est pas moins instructif de montrer dès aujourd’hui l'énorme augmentation du budget de la métropole, les dépenses engagées dans le présent, celles qu'il faut prévoir dans l’avenir, enfin, l’effet considérable produit sur les marchés financiers, sur celui de Londres tout d’abord, et, par contre-coup, sur ceux clu monde entier, solidaires, jusqu’à un certain point, du premier. Diverses leçons d’une haute portée se dégagent de cette étude, qui nous apprendra comment une erreur politique peut compromettre ou du moins arrêter dans son développement une œuvre financière poursuivie avec une rare persévérance par plusieurs générations de grands ministres et d’hommes d’État à longues vues.
Nous ne pouvons pas encore dresser le bilan d’une campagne qui n’est pas terminée; mais nous savons déjà quelles taxes nouvelles ont été établies en Angleterre et dans quelle mesure certains impôts ont été augmentés; nous constatons, depuis un an, la tension du marché monétaire de Londres, due en partie aux besoins de 1 Échiquier (1) et à 1 interruption des envois d’or de 1 Afrique du Sud, qui venaient régulièrement réapprovisionner la Banque d Angleterre. Aussi voyons-nous la réserve de celle-ci se tenii à un niveau inférieur à celui des années précédentes, tandis que les taux d’escompte s’y élèvent et s’y maintiennent à une hauteur qui dépasse la moyenne de ces mêmes années, ans prétendre que tous ces phénomènes aient leur source
(1) L’Échiquier est le Trésor public anglais.
unique dans les dépenses de la guerre « Khaki » (1) comme elle est déjà surnommée, nous pouvons affirmer quelles y ont joué une part prépondérante. Cette guerre agissait en effet dans les deux sens : elle augmentait le besoin de capitaux, en particulier de ces capitaux frappés clc stérilité qui s’engloutissent dans les œuvres de mort, et elle tarissait la source du métal précieux, qui n’est qu’une des formes du capital, mais qui en est la forme utile par excellence, l'huile, selon l’expression heureuse de M. Paul Leroy-Beaulieu, qui entretient les rouages en bon état de fonctionnement.
Nous rappellerons ce qu’était le budget anglais avant la lutte contre les deux Républiques boers, quelles prévisions avaient été faites pour l’exercice 1899-1900, avant que rien annonçât au public l’orage qui s’amoncelait, quelles charges soudaines y ont ajoutées les nécessités de la guerre. Nous raconterons 1 histoire du marché monétaire de Londres pendant cette période et nous indiquerons le contre-coup ressenti par les autres places financières. Nous essaierons, en manière clc conclusion, et ce ne sera pas la partie la plus aisée de notre travail, de prévoir les conséquences durables des faits que nous aurons exposés.
Le budget de 1898-1899 prévoyait pour la Grande-Bretagne environ 3 milliards de francs de dépenses, et autant de recettes. Celles-ci, chez nos voisins, dépassent en général les premières, mais dans des proportions modérées, car les chanceliers de l’Echiquier ne cherchent pas, par une exagération dans leurs prévisions de dépenses ou une modération excessive dans celles des recettes, à se préparer de faciles excédens. Les Anglais estiment avec raison que l’art véritable d’un ministre consiste à soumettre au Parlement des évaluations aussi voisines que possible de la réalité. Seule, la rapidité du développement économique du Royaume- Uni , au cours des dernières années du xix e siècle, a fait progresser les recettes des douanes et de certains services publics et les produits des impôts à une allure plus rapide encore que les dépenses, quelque considérables que ces dernières aient été : depuis 1882, pour borner à cette période notre coup d’œil rétrospectif, seize
(1) Le khaki est l’étoffe de couleur jaunâtre qui sert à habiller les troupes Coloniales anglaises.
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budgets se soldèrent en excédent, et trois seulement en déficit.
On connaît les sacrifices que les Anglais se sont imposés pour développer sans relâche leur flotte militaire, dont ils ont passé avec orgueil une revue demeurée célèbre, dans la rade de Spithead, en 1897, l’année du jubilé de diamant de l’impératricereine Victoria. Si quelques doutes peuvent être émis sur l’égale valeur de tous les équipages de ces innombrables bâtimens, ils n’en constituent pas moins la force navale la plus imposante qui soit aujourd’hui entre les mains d’un peuple; aidées de la flotte commerciale qui effectue à elle seule une bonne partie des transports internationaux de marchandises dans le monde, ces escadres permettent au cabinet de Saint-James d’entreprendre des campagnes d’outre-mer dans des conditions qui ne pourraient être réalisées par aucun autre pays. En peu de mois, 200 000 hommes de troupes, cavalerie, artillerie, intendance comprises, ont été amenés dans l’Afrique australe ; leur subsistance, leur ravitaillement en armes, vêtemens, munitions, leur relève, sont assurés par un va-et-vient régulier et incessant de navires entre les ports de la Grande-Bretagne et ceux des colonies du Cap et de Natal, Capetown, East-London, Port-Élisabeth, Durban. Le pays a pu juger en cette occurrence que les dépenses faites avaient eu du moins pour résultat de donner à la mobilisation transocéanique de son armée les instrumens qui lui étaient nécessaires. Pour 1 armée de terre, la progression des crédits, moins formidable que pour la marine, n’en avait pas moins, en dix-sept ans, dépassé cent millions de francs ; en 1882, le budget de l’armée n’atteignait pas 400 millions; en 1899, il s’était élevé à 500 millions. Quant à la marine, elle recevait 265 millions en 1882 et 650 en 1899. Voici un tableau qui mettra sous les yeux du lecteur des chiffres instructifs : depuis 1865, les dépenses militaires et navales de la Grande-Bretagne ont suivi la marche suivante :
Décade de 186ÎS à 1874.
— de 1875 à 1884.
— de 1885 à 1894.
Quinquennat de 1895 à 1899.
millions de fra
Guerres de Nouvelle-Zélande, d'Abyssinie, des Achantis; dépenses de la guerre franco-allemande.
Guerres russo-turque, du Transvaal, des Zoulous, d’Égypte, d’Afghanistan.
Dépenses d’armement.
Dépenses d’armement, campagne du Soudan.
Notre but précis étant de rechercher l’influence de la guerre iransvaalienno, bornons-nous à considérer les chiffres de l’exercice 1899-1900, exposés et commentés par sir Michael Hicks Beach, chancelier de l'Echiquier, dans son discours-budget [budget speech) du mois d’avril 1899, quelque temps avant la conférence de Bloemfontein, où le président Krüger et sir Alfred Milner, haut commissaire de la Reine dans l’Afrique du Sud, devaient se rencontrer et ne point s’entendre, Le chancelier prévoyait alors 515 millions de crédits pour la guerre et 665 pour la marine, soit une charge militaire de I 180 millions, représentant 42 et demi pour 100 des dépenses totales, qui se montaient à 2775 millions. Dans ce dernier chiffre était comprise une somme de 650 millions, soit environ le quart du budget, qui s’applique au service d’intérêt et d’amortissement de la dette, à la liste civile, à certains traitemens judiciaires et pensions, et qui, une fois inscrit au passif de la nation, est soustrait au vote annuel du Parlement, lequel reste toutefois maître de le modi[ fier par des décisions ultérieures; c’est ce qu’on nomme le fonds consolidé. Si nous l’ajoutons aux services civils (550 miL lions), nous arrivons à un total 'de 1200 millions, presque identique à celui des dépenses militaires. Les 395 millions restans s’appliquent aux dépenses des services postaux et télégraphiques, et du recouvrement des impôts.
Les recettes effectives de l’année 1899-1900 ont atteint 3 milliards de francs, soit 225 millions de plus que les estimations : cet excédent a été dû en partie au fait que les droits sur certaines marchandises en entrepôt ont été acquittés en toute hâte avant l’ouverture de l’année financière nouvelle, au début de laquelle des augmentations de taxes devaient entrer en vigueur. Les liqueurs alcooliques, dont toute guerre développe la consommation, ont apporté aussi leur contingent à ce supplément de recettes, qui ne suffit d’ailleurs pas à mettre en équilibre l’exercice clos au 31 mars 1900, car les dépenses en atteignirent 3350 millions. Celles de l’année suivante étaient estimées à 4125 millions, dont la guerre et la marine absorbaient 2225 millions, c’est-àdire une somme presque égale au total du budget anglais de 1894- 1895, déduction faite des dépenses locales. Une revue financière de Londres (1) calculait que, du 31 mars 1894 au 31 mars 1901,
(1) The Investor’s Review.
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l’Angleterre aura dépensé pour l'armée et la marine, plus de 8750 millions, à peu près ce que la guerre de 1870 a coûté à la France. Les revenus de l’Échiquier, estimés à 3 450 millions pour 1900-1901, ne dépassaient guère 2 550 millions en 1894- 1895; ils ont donc augmenté de plus de 35 pour 100.
Au mois d’octobre 1899, c’est-à-dire au début de la guerre sud-africaine, le chancelier de l’Échiquier, sir Michael Hicks Beacli, annonçait qu’elle coûterait de 250 à 275 millions de francs. En mars 1900, il prévoyait 1100 millions. Certains statisticiens affirment qu’elle en a coûté jusqu’à 75 par semaine. C’est le calcul établi, il y a quelques mois, par M. A.-J. Wilson, qui comptait 25 millions pour la nourriture des hommes et des chevaux; autant pour l’entretien et le renouvellement de l’équipement, de la chaussure, des munitions; autant pour l’entretien et le renouvellement des armes, des moyens de transport, le service sanitaire et les dépenses imprévues qu'entraîne chaque jour le maintien sur pied de mobilisation d’une armée de 150 à 200 000 hommes, à 3 000 lieues de la métropole. Au mois de septembre 1900, le même écrivain, tenant compte de la réduction des effectifs en hommes et en chevaux, avait abaissé son évaluation à 50 millions par semaine, et ajoutait sarcastiquement que le prix d’un cadavre boer était tombé de 1 250000 à 900000 francs; YEconomist anglais avançait le même chiffre au mois de mars 1900. Dans quelle mesure sera dépassée la prévision de 1100 millions de francs pour les dépenses extraordinaires de l'armée, que sir Michael Hicks Beach formulait au mois de mars dernier? c’est ce qu il 11 es t pas encore possible de dire. Le fardeau paraîtra d’autant plus lourd au contribuable que les années précédentes avaient déjà été marquées par un accroissement énorme des dépenses militaires. Voici, en eftet, un tableau que nous empruntons au même Economist et qui montre la marche des huit budgets ayant précédé celui de la guerre, groupés en deux périodes :