‹ Ce que disent les livresChapitre 20 sur 38 · LA PLAINE CULTIVÉE · texte numérisé non relu

LA PLAINE CULTIVÉE

plaisante aux yeux, bref le séjour plus habi« table? Mais non.

Entre ces marais infects qui occupent les lieux bas et les forêts décrépites qui couvrent les terres élevées, s'étendent des espèces de landes, des sav mes qui n'ont rien de commun avec nos prairies ; les mauvaises herbes y surmontent, y étouffent les bonnes ; ce n'est point ce gazon fin'qui semble être le duvet de la terre ; ce n'est point cette pelouse émaillée qui annonce sa brillante fécondité; ce sont des végétaux agrestes, des herbes drues, épineuses, entrelacées les unes dans les autres, qui semblent moins tenir à la terre qu'elles ne tiennent entre elles et qui, se desséchant et repoussant successivement les unes sur les autres, forment une barrière grossière, épaisse de plusieurs pieds. Nulle route, nulle communication, nul vestige à' intelligence dans ces lieux sauvages. . .

Et ainsi, la terre relativement habitable n'est ni plus belle ni plus hospitalière à l'homme que la terre des forêts vierges. Et inême, pourrait-on dire, il y avait là-bas quelque chose de formidable et d'auguste, une horreur sacrée qui, au moins, avait sa beauté; où nous sommes maintenant, il n'y a que laideur et il n'y a que stupidité ; il n'y a rien qui sente la raison, le génie de beauté, l'ordre ; « nul vestige d'intelligence. L'homme ici n'est même pas ému; il se sent, simplement, repoussé... »

RUINES ROMAINES (DOUGGA, XaMSIE)

L'homme, s'il veut parcourir ces espaces, obligé de suivre les sentiers des bêtes farouches, contraint de veiller sans cesse pour éviter de devenir leur proie, etfrayé de leurs rugissements, saisi du silence mente de ces prtfondes solitudes, rebrousse chemin et dit...

Ce qu'il va dire, ce que BufFon voit dans sa pensée et fait exprimer par lui, c'est la civilisation ; c'est la civilisation en tant qu'aux prises avec la nature et d'abord l'assainissant, ensuite en l'assainissant, la rendant plus belle. L'homme dit:

La nature brute est hideuse et mourante; c'est moi seul qui peux la rendre agréable et vivante (vraiment vivante, c'est-à-dire en belle et brillante santé]. Desséchons ces marais, animons ces eaux mortes en les faisant couler; formonb-en des ruisseaux, des canaux ; employons cet aliment actif et dévorant qu'on nous avait caché et que nous ne devons qu'à nous mêmes [le feu], mettons le feu à cette bourre superflue, à ces vieilles forêts déjà à demi consumées ; achevons de détruire avec le fer ce que le feu n'aura pu consumer...

Voilà la terre (ov du moins les parties de la terre où l'homme aura pu porter le feu et le icr) débarrassée de sa propre ruine et de son propre débris, purgée de son cadavre; reste à la rajeunir, à la rendre saine par l'air libre et pur et par les eaux courantes. L'homme fera cela peu à peu, à force de patience et d'énergie; c'est la patience qui fait les roses.

Bientôt au lieu du jonc, du nénuphar, dont le crapaud composait son venin, nous verrons paraître la renoncule, le trèfle, les herbes douces et salutaires; des troupeaux d'animaux bondissants fouleront cette terre jadis impraticable; ils y trouveront une subsistance abondante, une pâture toujours renaissante; ils se multiplieront pour se multiplier encore : servons-nous de ces nouveaux aides pour achever notre ouvrage; que le bœuf, soumis au joug, emploie ses forces et le poids de sa masse à sillonner la terre; qu'eMe rajeunisse par la culture : une nature nouvelle va .sortir de nos mains.

L'homme a fait tout cela, parce qu'il avait de l'esprit; il a mis, lui qui est en soi un des plus faibles et un des moins armés des animaux, fa marque de l'intelligence sur la nature ; car au commencement était l'esprit, mais étouiîé et écrasé par les forces énormes de la nature; mais il a tiré peu à peu de lui-même tout ce qui y était et de quoi maîtriser la nature pour rordonner et la vivifier de la véritable vie. Dès lors il peut contempler son œuvre et dire que son oeuvre est bonne.

Qu'elle est belle cette nature cultivée! Que, par • les soins de l'homme elle est brillante et pompeusement parée ! Il en fait lui-même le principal orne-

ment; il en est la production la plus noble... Que d^ trésors ignorés, que de richesses nouvelles ! Les torrents contenus, les fleuves dirigés, resserrés ; la mer soumise, reconnue, traversée d'un hémisphère à l'autre ; la Terre accessible partout, panout rendue aussi vivante que féconde ; dans les vallées de riantes prairies; dans les plaines de riches pâturages ou des moissons encore plus riches : les déserts devenus des cités habitées par un peuple immense qui, circulant sans cesse, se répand de son centre jusqu'aux extrémités ; des routes ouvertes et fréquentes, des communications établies partout comme autant de témoins de la force et de l'union de la société ; mille autres monuments de puissance et de gloire démontrant assez que l'homme, maître du domaine de la Terre, en a changé, renouvelé la surface entière et que de tout temps [ou du moins depuis un temps déjà très long] il en a partagé l'empire avec la nature. Cependant...

Faites bien attention en effet! L'homme n'est pas le roi de la Terre. 11 n'en est que le conquérant, ce qui est très diflerent. Il ne l'a pas par décret immuable de Dieu ; il ne l'a pas de fondation. Il n'en est le maître que parce qu'il l'a conquise et à la condition de continuer sans cesse à la conquérir. C'est à quoi il faut qu'il songe toujours.

Cependant il ne règne (jtie par droit de conquête. Il jouit plutôt qu'il ne possède [il est usufruitier plutôt que propriétaire], il ne conserve que par des soins toujours renouvelés; s'ils cessent, tout languit, tout s'altère, tout change ; tout rentre sous la main de la n.iture; elle reprend ses droits, efiace les ouvrages de rhonime, couvre de poussière et de mousse ses plus fastueux monuments, les détruit avec le temps et ne lui laisse que le regret d'avoir perdu par sa faute ce que ses ancêtres avaient conquis par leurs travaux...

Travaillons donc sans cesse à reconquérir la terre. Elle est notre éternel esclave fugitif. Nous l'enchaînons, elle brise notre chaîne si nous ne la rivons pas tous les jours et si nous ne la reforgeons pas tous les jours. C'est une lutte éternelle qu'elle soutient par instinct et que nous ne pouvons soutenir que par volonté. Elle ne s'endort jamais ; nous avons toujours un penchant à nous endormir.

Lutte pacifique, du reste, et luite de frères pour le bien l'un de l'autre. Nous lui devons la vie, elle nous doit l'intelligence et la beauté ; elle nous nourrit, nous la parons et nous l'élevons. Nous avons besoin l'un de l'autre. Si nous ne prenons pas soin d'elle, nous périssons et elle périt aussi en ce sens qu'elle devient cetteterre « mourante » dont nous a parlé Buffon. A le prendre ainsi, et c'est le bien prendre, l'homme est le fils de la terre et la terre est la fille de l'homme. Quand nous travaillons sur elle nous devons donc dire : « Pour notre bien commun, travaillons ensemble. »

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