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SYMPHONIE INÉDITE, DE HAYDN
On supporte aisément huit jours de labeur stérile avec la perspective d’uue conversation immortelle au bout ; l’esprit se retrempe dans un élément de paix et d’harmonie.
Jamais concert ne fut écouté plus religieusement. On exécutait la Symphonie inédite de Haydn en ut. Je l’entends pour la quatrième fois; je la sais à peu près par cœur. Après chaque nouvelle audition, je rectifie un passage que ma mémoire n’avait pas assez fidèlement gardé. Celle conquête par le seul effort du souvenir m’a valu une nuit d’insomnie. Réveillé en sursaut par plusieurs passages ravissants qui m’étaient revenus pendant le sommeil, je traçai tant bien que mal, sur un papier à musique, ces phrases miraculeusement retrouvées; elles m’ont aidé le lendemain à compléter le thème entier. Je possède ainsi la plus adorable partie de cette
Symphonie inédite que le Conservatoire ne veut pas faire graver.
Cette ravissante Symphonie inédite de Haydn débute presque comme une majestueuse ouverture; puis, audessus des graves accords, la voix de fauvette du hautbois exécute un passage suivi d’un trémolo très doux et très bas dans l’orchestre. Le motif du hautbois est repris par le violon et le tutti de 1 orchestre.
Quelle prodigieuse variété dans cette Symphonie! la grâce, la douceur, la solennité. Tout ce que l’innocence candide peut inspirer au génie est dans la phrase de la seconde partie.
L’alternance de la flûte, du hautbois, avec les violons est délicieuse. La partie de la flûte est un chef-d’œuvre d’émotion. Tafîanel la joue avec une telle perfection qu’elle arrache des murmures étouffés d’admiration à l’auditoire qui n’en veut rien perdre; puis le thème reprend. La troisième partie est brillante d’ensemble. Et voilà encore l’admirable chant de la flûte qui recommence, accompagné par le hautbois. Gillet et Tafîanel, ces deux grands artistes, représentent les hôtes ailés des bois et des airs; c’est un charme inexprimable; il faut les avoir entendus.
La dernière partie, très rapide, est très charmante aussi.
Pour ce concert, je n’avais pu obtenir qu une place dans la loge des aveugles, sorte de soupente dans un grenier. C’était délicieux de pouvoir se livrer sans contrainte à l’émotion, au lieu de la maîtriser.
SYMPHONIE INÉDITE, DE HAYDN
Et quels dialogues intérieurs ! La Symphonie de Haydn disait, entre autres, qu’un aussi grand amour de l’harmonie devrait communiquer non seulement aux sentiments, mais aux manières, un rythme noble et doux et les pénétrer d’harmonie.
La Symphonie inédite de Haydn me fait encore revenir à celte idée : le musicien de génie est inconscient et porte en lui un univers qu’il ignore. Haydn en est la preuve vivante. Comparez sa musique et son existence terre à terre, la vulgarité de son entourage, de ses habitudes. C’était un vrai bourgeois de Vienne rivé dans la servitude de la cour d’Autriche. Une existence plate, mesquine et servile devait étouffer l’héroïsme de l’esprit, la délicatesse, la noblesse du cœur; pourtant leur empreinte est dans la plupart des œuvres de Haydn. D’où lui viennent ses inspirations suaves? Ses Symphonies, ses Oratorios renferment tout un univers d’idées larges, grandioses. Il peint la Création à la manière de Raphaël; même ingénuité et pureté de la beauté. Il exprime l’héroïsme comme les grands orateurs de la Révolution. Dans sa Marche militaire il a les accents de Mirabeau, leloquence de madame Roland. Ses Adagio parlent d’amour mieux que les plus exquises poésies de Lamartine. Et, même dans ses sonates de piano, quels chants printaniers, quelle fraîcheur matinale dans la mélodie! Autant de voix de la nature, les modulations des oiseaux, le mois de mai avec ses brises, ses fleurs, ses parfums et son ciel bleu.
Une de ses Symphonies (celle en si bémol) dévoile
les mouvements les plus profonds du cœur humain. La douleur et ses sanglots, l’espoir renaissant, les aspirations d’une âme qui veut atteindre les sommets, les luttes de la passion et de la raison, enfin le triomphe du vrai, voilà ce que dit cette superbe et attendrissante Symphonie en si bémol .
Haydn a-t-il pensé à tout cela? Certainement non. Ce n’était pas une grande âme, nourrie, comme Beethoven, de Tacite et de Platon. Haydn végétait, circonscrit dans son emploi de compositeur aux ordres de la cour impériale. Terminer pour tel archiduc un Oratorio, pour tel autre prince ou magnai hongrois la Symphonie ou la Sonate commandée, voilà peut-être le commencement et la fin de ses préoccupations, en dehors des heures sacrées du travail; mais à cette heure-là, quel sublime inconscient !
Intuition, don naturel ou surnaturel, qui se chargera de définir ce mot?Haydn, dans cette langue mystérieuse qui ne s’apprend pas, exprime des sentiments étrangers à la région subalterne où il vit emprisonné.
La vie du cœur, la méditation, les visions de l’art, l’exaltation religieuse, les pressentiments luturs, tout cela est du ressort de l’éloquence musicale. Quoi, rien de plus? N’est-elle pas aussi le symbole de cet art charmant, éminemment français, la Conversation? Art symphonique et qui tend à dégénérer en discussion. Gardezvous d’écraser par les bouches de cuivre et d airain ertenlissanls les voix douces et faibles ; la pensée domi-
SYMPHONIE INÉDITE, DE HAYDN
nante disparaîtrait sous les bruyantes argumentations, d’une sonorité excessive. Chaque instrument est là pour faire valoir un autre instrument. De cette conciliation naît l’harmonie, le charme d’une Symphonie et d’une conversation.
Certains menuets de Haydn, surtout sa Symphonie inédite en ut , donnent aussi la définition de la politesse, la vraie, celle qui ne consiste pas uniquement en révérences, en coups de chapeau; cette politesse noble et fine, qui est moins dans les formules que dans le ton et l’expression. C’est une délicatesse exquise de sentiments contenus, réservés; c’est un grand respect de soi-même et de la personne à qui l’on s’adresse ; une tradition de goût et de distinction naturelle, qualité innée, fine fleur de la civilisation qui orne et embellit les traditions humaines. Par la politesse naturelle, non maniérée, on peut juger de la culture d’une personne ou d’une nation. On y reconnaît l’héritage, l’habitude, peut-être la race qui produit ce type rare et charmant de la courtoisie. Que les moralistes étudient le caractère des peuples dans les bibliothèques et les musées : moi je crois le découvrir dans cette essence idéale, la politesse. Encore un don éminemment français qu’il faut garder avec soin! La démocratie ne doit-elle pas être la chevalerie des temps modernes?
LA FLUTE ENCÜANTÉE
Il n’est question ici que de musique symphonique ; je dirai pourtant un mot de la Flûte enchantée dont j'ai entendu un air, cette musique si gracieuse, tant aimée de tous les miens! Le libretto est absurde d’un bout à l’autre, c’est convenu. Moi qui m’intéresse médiocrement à Isis et Osiris, à la science des hiéroglyphes, aux sphinx, aux obélisques, aux ibis et aux momies, je deviens égyptologue pendant la Flûte enchantée. La clochette magique de Papageno rafraîchit cette poudreuse antiquité. Et cependant, il n’y a pas le moindre rapport entre le sujet et la musique ; elle est mariée de vive force au texte.
Dans celte œuvre souriante, pas une seule mesure qui soit du remplissage, mais une succession de chants radieux. C’est une fête de génies ou de fées qui veulent s’amuser, sans cesser d’appartenir à une région d’êtres aériens gracieux et charmants.