‹ Ce que femme veutChapitre 44 sur 71 · L'HOMME REMARQUABLE · texte numérisé non relu

L'HOMME REMARQUABLE

La princesse, se posant dans son fauteuil. — Allez! je vous écoute... religieusement...

Monsieur d'Horty. — Je vous dirai que ce n'est pas, comme vous semblez le croire, d'aujourd'hui que... que l'idée m'est venue de... de...

La. princesse. — Voyez-vous, vous avez besoin d'être interrompu; quand on ne vous interrompt pas, ca ne va plus du tout...

Monsieur d'Horty. — Si vous croyez que vous n'êtes pas déconcertante, vous?...

La princesse. — Moi! diconcertante? pour un bon petit jeune homme timide et amoureux, je le veux bien; mais pour M. d'Horty 1 le beau d'Horty 1 c'est autre chose! Allons donc! Si vous pensez que je gobe tout ça, moi ? vous n'y êtes pas du tout.

Monsieur d'Horty. — Vous me croyez un aplomb...

La princesse. — Énorme. Je suis convaincue que quand vous entrez dans un salon, vous vous dites : « Tous ces gens-là sont des gnafs ! il n'y a que moi qui suis bien. » Vous avez raison, du reste, c'est le vrai moyen de réussir.

Monsieur d'Horty. — De réussir 1 Qu'appelezvous réussir.^ Je vous en prie, soyez bonne, je vous jure que je vous aime vraiment... vous le savez bien... Vous vous en êtes aperçue bien des fois;

122 l'homme REMARQUABLE

VOUS êtes belle à tourner la tête à un saint... Il y a longtemps que je suis fou...

La princesse, railleuse. — Si longtemps que ça? Alors comment m'expliquerez-vous madame de Nacre? Est-ce comme dérivatif?

Monsieur d'Horty, se rapprochant. — Ne par- Ions pas de madame de Nacre.

La princesse. — Parlons-en, au contraire, car si je fais q uelque chose pour vous, ce sera uniquement à elle que vous le devrez...

Monsieur d'Horty, étonné. — Comment cela?

La princesse. — Oh 1 ne me questionnez pas, je vous prie.

Monsieur d'Horty, se rapprochant encore. — Non, je vous regarderai, cela me suffira.

La princesse, moqueuse. — Ah! tant mieux, je craignais que vous fussiez plus exigeant.

Monsieur d'Horty, la dévorant desyeux. — Je ne sais plus ce que je dis... Eh bien, oui, quand je suis arrivé, je venais tâter le terrain sans idée bien arrêtée encore... Vous m'avez enveloppé, abruti. Votre étrange beauté étonne et grise ceux qui se permettent de la contempler en face et qui osent la désirer... Oh! ne me regardez pas avec de granJs yeux méchants... {Elle le regarde tendrement.) Oh! ainsi... regardez-moi ainsi... ainsi toujrurs... De quelle couleur sont-ils donc, vos yeux?

l'homme remarquable I2J

La princesse, distraite. — Je ne sais pas trop... flamme de punch, je crois.

Monsieur d'Horty, en extase. — Oui, c'est cela, flamme de punch... (// lui prend les mains et les embrasse.) Jamais je n'ai éprouvé pareille joie.

La princesse. — Jamais?... vraiment? Gela prouve que vous avez les sensations... tardives, voilà tout.

Monsieur d'Horty. — Oh! ne vous moquez pas d'un sentiment respectable, après tout,

La PRINCESSE. — Respectable! n'employez donc pas des mots que vous ne comprenez pas.

Monsieur d'Horty. — Mais je vous adore... je..- Vous ne voyez donc pas dans quel état je suis?... regardez-moi...

La princesse. — Si, si, je vois... Vous avez le sang à la tête, mon cher d'Horty, il faut prendre l'air.

Monsieur d'Horty. — Mais vous savez bien que c'est vous qui... Gomment! vous n'êtes pas touchée par...?

La princesse. — Touchée? Nullement. Vous avez même tort d'insister autant là-dessus... Tenez, j'ai un cocher qui est très beau. Je ne sais si vous l'avez remarqué, mon cocher, mais il est bien mieux que vous; je ne puis lui parler sans qu'il devienne à

124 l'homme remarquable

l'instant comme un coquelicot... Je ne crois pas que ce soit le respect qui... Enfin, vous comprenez? Eh bien, cela ne me touche pas du tou:, mais du tout, d'inspirer ce... sentiment...

Monsieur d'Horty. — Oh! si vous comparez...

La princesse. — Eh 1 sans doute, je compare... Où est la différence, je vous prie.? Vous arrivez chez moi avec l'intention bien arrêtée de me proposer d'être votre maîtresse...

Monsieur d'Horty. — Mais...

La princesse. — Ce n'est pas cela?...

Monsieur d'Horty. — Si, mais...

La princesse. — Dans ce cas, ce n^était pas la peine de m'interrompre. Donc, vous m^offrez la succession de madame de Nacre, vous me baisez les mains, vous vous montez, et vous trouvez que je dois être extrêmement flattée d'inspirer une passion au beau d'Horty; car les gens bien élevés appellent ce genre de sensation « une passion ». C'est absurde, mais c'est décent... Eh bien, je veux mieux que cela, moi; je ne me contente pas de ce que vous m'offrez.

Monsieur d'Horty, avec élan. — Que voulezvous? ma vie, ma fortune, ma carrière, tout est à vous...

La princesse. — Il s'agit bien de ça > Que voulez-vous que je fasse de votre vie? Gela m'encom-

l'homme remarquable I2Ç

brera't. Non, vous êtes un hoaime remarquable.

Monsieur d'Horty, modeste. — Oh!...

La princesse. — On me l'a dit; car je n'ai pu, jusqu'à présent, en juger par moi-même. Or, je consens à être la maîtresse d'un homme remarquable...

Monsieur d'Horty, transporté. — Quoi? vous...

La princesse, — Seulement, prouvez-moi que vous êtes cet homme-là?

Monsieur d'Horty. — Que je...

La princesse. — Oui. Je vous donne une heure pour me démontrer clairement ce fait; je ne demande qu'à croire... (Elle prend sur la table une petite pendule d'émail ancien et la pose devant elle). Vous êtes entré à trois heures... Eh bien, à quatre heures je suis à vous, si vous avez rempli les conditions exigées. Vous voyez qu'avec moi les préliminaires ne sont pas longs...

Monsieur d'Horty, ahuri. — Mais vous voulez une chose impossible I... Comment puis-je ainsi... au commandement ?. . .

La princesse. — Mais on ne vous demande pas d'être éblouissant... Non, du tout... Soyez seulement remarquable... un peu remarquable... Allez, je vous écoute... Amusez-moi...

Monsieur d'Horty. — En vérité, je suis saisi...

La princesse. — Vous avez tort. Un homme

120 l'homme remarquable

remarquable ne doit jamais être saisi; il faut laisser cela aux gens ordinaires, pour lesquels c'est une ressource... au moment du danger. Voyons, parlez-moi de n'importe quoi.^... amour, si vous voulez, Je permets tout... Dépêchez-vous seulement, le temps marche et Pluton commence à faire les cent pas...

Monsieur d'Horty. — En effet, ce maudit chien...

La princesse. ~ Aïe ! quelle faute ! Critiquer Pluton 1 voilà une maladresse, pour commencer...

Monsieur d'Horty, se levant et s adossant à la cheminée. — Je ne sais où j'en suis... je crois que je vais devenir fou! Gomment! c'est lorsque je suis au paroxysme de l'exaltation, lorsque je ne puis même plus rassembler mes idées, que vous venez me demander d'être remarquable? Mettez-moi tout de suite à la porte, j'aime mieux celai

La princesse. — Voilà donc ce monsieur si admiré, cet homme d'esprit, ce conteur que l'on s'arrache, cet homme d'expérience toujours prêt à faire face aux exigences de la vie, à tout surmonter, à franchir tous les obstacles!... Mais, mon pauvre ami, vous n'êtes même pas capable de les tourner...

Monsieur d'Horty. — Vous jugez sévèrement

l'homme remarquable 127

un malheureux placé dans la situation la plus fausse, la plus...

La princesse. — Sortez-en. Je vais vous aider un peu. Racontez-moi — je ne suis pas bégueule, vous le savez — ce que vous ferez à quatre heures, si, convaincue de votre supériorité, je... tombe dans vos bras.

Monsieur d'Horty. — Vous voulez que... que je?... Mais...

La princesse. — Ahl vous ne saisissez pas vite la perche qu'on vous tend... Comment! si dans une demi-heure je vous dis : « Je suis à vous », vous resterez à me regarder dans le blanc de l'œil, sans bouger?...

Monsieur d'Horty. — Naturellement non...

La princesse. — Eh bien, alors, racontez-moi ce que vous ferez... Allons, allons...

Monsieur d'Horty, anéanti. — Mais ces choseslà ne se racontent pas...

La princesse. — Pourquoi , puisqu'elles se font ?... Je voudrais, moi, savoir à quoi m'en tenir sur ce qui m'attend... Je ne suis pas une ingénue, n'est-il pas vrai? je suis même un peu blasée, et je serais heureuse si une surprise m'était réservée. Vous ne dites rien ?. ..

Monsieur d'Horty, rassemblant son courage *- Vous voulez savoir ce que je ferai ! Eh bien !

128 l'homme REMARQUABLE

{il s'assoit sur un grand coussin placé aux pieds de la princesse Gypsy) je me coucherai ainsi à vos pieds, et je vous dirai d'ordonner; je...

Pluton s'élance sur M. d'Horty en grognant, M. d'Horty le repousse; le caniche lui saisit le bras entre ses dents.

La princesse. — Levez-vous ! levez-'/Ous vit; 3 il va serrer!... C'est son coussin, et û ne permet à personne d'y toucher... Ah I pour cela, il est intraitable!

Monsieur d'Horty, se frottant le bras. — Charmant animal !

La princesse. — Heureusement il n'a pas serré!

Mo^si^vR-ù'VioKw^ se frottant toujours. — Pas serré, pas serré...

La princesse. — Il n'y a pas même de trous à votre manche... Reprenez votre récit.

Monsieur liHoKXY^ furieux. — Que voulez-vous que je reprenne?... Je ne sais plus seulement de quoi j'allais vous parler. Je vous adore, vous m'abrutissez par vos moqueries et ça ne suffit pas encore; il faut que votre chien se mette de la partie!... (Pluton recommence à gronder sourdement.)

La princesse. — Il est certain qu'il est mécontent... Voyez-vous sa lèvre?... Quand il la retrousse ainsi, en montrant une seule dent de côté.

Page 1