Ce qui ne meurt pas
Il y a, dans quelques parties delà Basse-Normandie, — et notamment dans la presqu'île du Cotentin, — des paysages tellement ressemblants à certains paysages d'Angleterre que les Normands qui jetèrent l'ancre de l'une à l'autre de ces contrées purent croire, à ces places du pays qu'ils venaient de conquérir, n'avoir pas changé de patrie. Cette ressemblance, du reste, exerça probablement peu d'influence sur l'imagination farouche de nos^ïeux, ces Rois de la mer, pour qui la Mer elle-même, avec ses sublimes étendues, n'était qu'une grande route, audacieusement suivie, vers des proies et des pillages inconnus flairés de loin par ces lions marins, avec leur instinct de pirates... Mais pour nous, qui sommes leurs descendants, pour nous, assis depuis des siècles sur les rivages qu'ils ont gardés, et dont l'imagination moderne aime à contempler à loisir les pays qu'ils n'eurent, eux, souci que de prendre, la ressemblance entre les paysages anglais et les paysages
normands, en beaucoup de points, est frappante. Le ciel même, le ciel si souvent gris et pluvieux de notre Ouest, qui nous pénètre si profondément le cœur de sa lumière mélancolique et nous y met, quand nous en sommes loin, la nostalgie, ajoute encore en Normandie à cette illusion d'Angleterre, et semble quelquefois pousser entre les deux pays la ressemblance jusqu'à l'identité.
Et cela était vrai, surtout, du château qu'on appelait : « le château des Saules. » Parmi tous les châteaux qui se dressaient sur les côtes de la presqu'île du Cotentin, il n'y en avait certainement pas un qui donnât mieux l'impression de ces châteaux comme on en voit tant en Angleterre, émergeant tout à coup de quelque lac qui leur fait ceinture et qui baigne leurs pieds de pierre dans la glauque immobilité de ses eaux. Situé dans la Manche, à peu de distance de Sainte-Mère-Église, cette bourgade qui n'a conservé du Moyen- Age que son nom catholique et ses foires séculaires, entre La Fière et Picauville, il ne rappelait pas autrement le temps de la Féodalité disparue. Si on l'avait jugé par ce qui restait des constructions de ce château, malheureusement en ruines aujourd'hui, il avait dû être bâti dans les commencements du dix-septiême siècle sur les bords de la Douve, qui coule par là en plein marais, et il aurait pu s'appeler « le château de Plein-Marais », tout aussi bien que le château d'en face, dont c'est le nom. Plein-Marais et Les Saules, séparés par les vastes marécages que la Douve traverse, en se tordant comme une longue anguille bleue, pour aller languissamment se perdre sous les ponts de Saint-Lô dans la Vire, et trop éloignés l'un de l'autre sur la rivière qui passait entre eux, ne pouvaient s'apercevoir dans le lointain reculé
de leurs horizons souvent brumeux , même les jours où le temps était le plus clair.
Isolées en ces immenses parages, c'étaient deux demeures aristocratiques et solitaires qu'il avait fallu même quelque courage pour habiter autrefois. Autour d'elles, en effet, l'atmosphère de ces marais avait été longtemps aussi meurtrière que celle des Maremmes de la campagne romaine, avant l'époque du drame intime dont ce château des Saules fut l'obscur théâtre. Il n'y avait pas beaucoup d'années qu'un drainage intelligemment pratiqué avait purifié la contrée des influences, presque toujours mortelles, dans lesquelles des générations de riverains et d'habitants de ces marécages avaient misérablement vécu, tremblant, toute l'année, les fièvres, comme elles disaient, ceshâves et malingres populations! Mais , vers Tannée 1845, ces populations avaient perdu l'aspect de langueur et de maladie qui avait si longtemps attristé l'œil du voyageur quand il passait par ces marais typhoïdes, et la santé était revenue là aux hommes comme aux paysages. Assainis par une culture qui en avait fait une prairie, ces marais offraient alors, à perte de vue, le spectacle opulent d'une étendue d'herbe pressée, tassée, presque touffife, où les bœufs qui paissaient en avaient jusqu'au ventre, de cette herbe plantureusement foisonnante sur le vert éclatant de laquelle ils se détachaient vigoureusement dans leurs diverses attitudes, soit dans la lente errance de leur pâture, le cou baissé, soit couchés sur le flanc, dans la somnolence de leur ruminement et de leur repos. Ces herbages humides coupés, de place en place, par d'étroits fossés d'alluvion qui mettaient une eau transparente d'opale dans leur fond d'émeraude, avaient aussi — stagnantes çà et
là — de rondes mares d'eau pure, qu'ils devaient autant aux pluies fréquentes de ce climat mouillé de l'Ouest qu'au sol primitivement spongieux et au voisinage de la Douve ; et, à quelques endroits, ces mares étaient même assez grandes pour former de véritables lacs sillonnés et moirés de mille plis, aux nuances frissonnantes et changeantes selon le vent ou le ciel qu'il faisait... Certainement, une des plus frappantes beautés de ce paysage de marais c'étaient ces espèces de lacs nombreux qui, à l'automne et à l'hiver, prenaient des proportions grandioses, mais qui l'été, quoique diminués, ne disparaissaient pas entièrement et devenaient, sous le soleil, des semis de plaques métalliquement étincelantes et comme des îlots de lumière. Le château des Saules, qui prenait son nom du bouquet de saules qui l'entourait, avait un grand jardin, fermé du côté du marais, qu'il surplombait de quelques pieds, par une longue terrasse, avec sa balustrade en pierre ornée de place en place de ces beaux vases en granit de forme italienne que leXVIIe siècle a mis partout. Les entrées du château et ses grilles armoriées étaient de l'autre côté, du côté des terres ; mais, de ce côté du marais, il paraissait inaccessible dans sa vaste mare bleuâtre du fond de laquelle il s'élevait comme une blanche fée des Eaux, — et c'était sa poésie !... Ceux-là qui l'habitaient pouvaient, dans ce désert de terre et d'eau, se croire au bout du monde. Même le chemin de fer qui fait chaussée de Carentan à Isigny, et scinde en deux moitiés ces marais devenus des pâturages, est trop éloigné pour qu'on entende dans ce coin de marécage ses insolents coups de sifflet, ou pour qu'on y voie traîner à l'horizon une déchirure de son orgueilleuse fumée. Rien donc, excepté, à de
rares intervalles, le cri strident de quelque canard sauvage ou de quelque sarcelle, ne troublait l'épais silence de ce château fait, à ce qu'il semblait, pour la rêverie des âmes profondes ou le mystère des âmes passionnées qui auraient voulu s'y cacher...
Ce soir-là, — car c'était un soir, et même un soir d'été plus chaud en ces lieux découverts par la raison qui les fait plus froids quand il fait froid, — le château des Saules jetait, par ses fenêtres longtemps fermées, mais en ce moment-là rouvertes, des bruits d'instruments et de voix qui disaient que la vie — la vie du monde — était enfin revenue à ce château depuis longtemps déshabité. Le soleil — un soleil d'août — n'atteignait plus que d'un rayon oblique les eaux tièdes de ces lacs multipliés qui, tout le jour, avaient été ses miroirs ardents. A cette heure de tranquille vesprée, les libellules, qu'on appelle dans le pays des DemoiselleSy ces tournoyantes et azurées hanteuses de marais, lasses de leur immatériel patinage sur le cristal des eaux torpides, dansaient, avant de rentrer dans leurs joncs, leurs dernières valses aux souffles mourants du crépuscule, quand un jeune homme, tête nue, descendit le perron du château des Saules et vint s'asseoir à l'extrémité du jardin, sur un banc placé au bord de l'eau dormante qui, par ce côté, l'étreignait de ses plis. Ce jeune homme était d'une beauté presque divine. Il avait cet âge hermaphrodite d'entre l'adolescence et la jeunesse qui participe de toutes les deux, et qu'on dirait un troisième sexe pendant le peu de temps qu'il dure, — car la beauté de cet âge dure encore moins que la beauté si vite évaporée des femmes. Une fois la virilité venue, cette beauté délicieuse et périssable disparaît, et, même dans l'homme le
plus beau, on n'en reconnaît pas la trace. Ce jeune homme, ce soir-là, semblait le Génie pensif de la Solitude en personne. Seulement, s'il avait cru la trouver là, son espérance fut trompée. Une voix, plus légère et plus pure que le flot d'air qui l'apporta, prononça deux fois le nom, étranger à ce pays, d'Allan. Si la rosée faisait du bruit en tombant dans le calice de la fleur, elle aurait cette douceur céleste.
Cette voix devait appartenir à un être encore plus immatériel que la femme, à une enfant destinée à être femme un jour, à la blanche aube qui allait devenir une aurore. C'était la voix d'une petite fille. Hélas ! pour peu que la main gourde de l'homme ait touché aux cordes de l'instrument merveilleux, il n'a plus de retentissements pareils!
Et l'enfant de cette voix accourut près de celui qu'elle avait appelé Allan, et, lui mettant la main sur l'épaule et n'y pesant non plus qu'un oiseau :
— Voyez! — dit-elle avec essoufflement. — Oh! j'ai bien couru pour l'avoir, mais enfin je l'ai prise, la bleue demoiselle. Voyez, Allan ! Est-elle d'un assez beau bleu?...
Et elle entr'ouvritavec précaution les doigts de son autre main pour montrera Allan tous les trésors de sa conquête, mais le jeune songeur, avec la distraction stupéfaite de quelqu'un qui s'éveille, avait retiré son front du creux de ses mains où il l'avait plongé, et il semblait ne rien comprendre à ces joies d'enfant qu'il avait oubliées, quoiqu'il ne fût qu'un adolescent encore.
Et l'enfant, voyant la maussade indifférence d' Allan pour le triomphe dont elle était si joyeuse, s'arrêta dans la brillante énumération des qualités de sa captive à l'effilé corsage d'azur. Pauvre et charmante torturée qui se débat-
tait au fond de sa fournaise , dans le calice écarlate d'une capucine épanouie.
— Va-t'en donc, ma pauvre gentille, puisqu'il ne te trouve pas jolie ! — dit la fillette avec dépit et tristesse, en lâchant l'insecte et la fleur. Et sa tête se pencha découragée sur son épaule. Il y a donc des déceptions cruelles à quatorze ans ! Le regard dédaigneux d'AUan avait rendu tout honteux le front heureux de la petite fille, comme l'aurait fait un reproche de mère. Il vit bien qu'il l'avait blessée, et ce n'était pas seulement à la main trop durement étreinte en l'écartant, c'était au cœur plus délicat encore. La susceptible enfant ne dit pas un mot et fut pour s'éloigner, mais Allan, qui se reprochait sa violence, la retint doucement, la main dans les siennes, et la regardant, cette main qu'il avait rougie et qu'il baisa :
— T'ai-je fait mal? — lui demanda-t-il avec inquiétude.
— Non ! — dit-elle, en mentant fièrement. Mais sa physionomie si ouverte, il n'y avait qu'un moment, s'était refermée, et ses charmants sourcils s'étaient froncés.
— Pardonne-moi ce mouvement involontaire, — reprit Allan, avec insistance, — pardonne-moi si j'4 été cruel. Depuis quelques jours ma disposition d'âme est si misérable que je ne suis vraiment pas digne de jouer avec toi. Laisse-moi, je t'en prie, ma chère Camille. Rentre au château. Le froid du soir va tomber tout à l'heure. Moi, j'ai besoin d'être seul encore. Va ! bientôt je te rejoindrai.
Elle l'écouta et partit lentement, mais rigide, froide et muette. On voyait qu'elle n'avait rien accepté des paroles réparatrices d'AUan. Seulement, la pensée qu'elle emportait ne transpira pas. Elle s'en alla, l'index de sa main
gauche entre ses lèvres devenues sérieuses, et le regard oblique et sombre... Il y avait, à côté des joies fraîches et vives de l'enfance, quelque chose de profond qui étonnait dans cette petite de quatorze ans. Camille, comme on le voit, était à cet âge où les jeunes filles ont le moins de charme et où elles cachent traîtreusement, sous les signes d'une puberté incertaine et la maigreur des contours, ce fléau de beauté qui doit plus tard frapper les cœurs. Ne dirait-on pas que cet âge sans grâce est une première ruse involontaire de ces êtres, plus tard si sournoisement et si volontairement rusés? On ne se défie de rien, et tout à l'heure la terrible beauté va jaillir ! Cette beauté, on la pressentait dans Camille. On la pressentait à l'ovale de son visage et à de grands yeux noirs, beaux et brillants comme le matin d'un jour d'orage. Ils étaient rapprochés d'un nez qui eût été d'une pureté grecque, sans l'ouverture palpitante des narines, trait saillant et inquiétant d'un visage idéal sans ce trait. Les cheveux de Camille étaient de ce roux adoré aujourd'hui, mais qui, dans ce temps-là, faisait le désespoir des mères. Pour les lui brunir, la sienne les lui passait au peigne de plomb et les lui faisait porter coupés très courts et sans boucles, comme ceux d'un garçon. Garçon, c'était elle qui semblait l'être quand on la regardait auprès d'Allan, et c'était Allan qui, sous ses habits de garçon, à force de beauté, semblait la jeune fille. Lorsque le jeu ne l'animait plus, cette garçonnette, et que, par hasard, elle était assise dans le salon aux côtés de sa mère, on ne pouvait pas reconnaître la fougueuse enfant du jardin dans cette autre enfant silencieuse qui soutenait languissamment, dans des mains pleines de morbidesse, cette folle tête rousse devenue tout à coup si pensive.
Elle avait regagné le château. Allan, comme ce soir-là, ne l'avait pas toujours repoussée quand elle venait à lui l'invitant à ses jeux naïfs. Élevés presque à côté l'un de l'autre et sous le même toit, séparés seulement par trois années qu'Allan avait de plus qu'elle, ils avaient déjà, depuis qu'ils étaient dans ce pays, passé bien des heures ensemble en ces marais solitaires ouverts à leurs promenades oisives, cherchant les fleurs rares au bord de ces flaques, étoiles d'eau qui criblent et constellent ces marécages et en font comme une vaste mosaïque de cristal aux incrustations lumineuses. Souvent, dans la liberté qu'on leur donnait ou qu'on leur laissait prendre, ils descendaient jusqu'à la Douve, qui est assez loin du château des Saules, et ils arrachaient à ses anses les nénuphars, ces lys des rivières sommeillantes... Ils en rapportaient des guirlandes au château. Longues promenades des premiers jours de la vie dont le souvenir reste au cœur longtemps, mais dont la douceur ne se sent bien que dans le passé, c'est-à-dire toute empoisonnée !... Ces promenades et ces tête-à-tête d'enfants qui vont être un homme et une femme demain ont une secrète ivresse, même pour l'innocence. La ressentaient-ils, cette ivresse? Quand ils vaguaient ainsi, à cœur de journée, en ces campagnes où ils ne rencontraient personne, ne s'inquiétaient-ils que de vivre ? Vivaient-ils simplement et inconsciemment comme la fleur qui s'ouvre et s'épanouit sous le rayon qui la vivifie, comme les mille créations qui les entouraient et qui palpitaient sans savoir?... Lorsqu'ils parlaient à voix basse entr'eux, leurs voix baisaient-elles l'air qui coulait entre leurs jeunes têtes avec des lèvres aussi fraîches que celles de la brise, cette cruelle coquette, à qui les fleurs ne peuvent rendre les agaçantes
caresses qu'elle leur fait? Et, quand Allan passait son bras autour de la taille de couleuvre de l'onduleuse Camille, était-ce comme le lierre autour de l'arbre qu'il étreint sans rien réchauffer ?...
Des imprudentes mères de ces enfants, la mère d' Allan, si elle avait vécu, aurait été la plus coupable... Son fils avait les troubles, les rougeurs, la tête penchée d'un âge qu'on peut regarder comme un second enfantement à la vie. Imagination d'une telle plénitude qu'elle se passait d'aliments et qu'elle se nourissait d'elle-même, Allan, dont les études étaient à peine terminées, répudiait toute espèce de livres. Les poètes, ces fées divines des contes qu'ils nous font, avaient peu de merveilles pour lui, qui dédorait en les lisant leurs pages les plus reluisantes. Ce dont on pouvait douter dans Camille, on ne pouvait en douter dans Allan. Cette panthère qui couche dans l'antre du cœur de l'homme s'éveillait dans le sien, et lui mettait sa griffe au front. Il souffrait du mal d'avoir dix-sept ans.
Ses yeux n'avaient déjà plus, s'ils l'avaient jamais eu, l'éclat matinal des yeux de Camille. Les siens roulaient voilés sous une paupière mi-close, comme ceux d'une indolente sultane au sortir du bain. Au-dessus de cette paupière, entre de longs sourcils imperceptiblement froncés i3ar une rêverie continuelle, se creusait un pli, expirant sillage de la pensée mystérieuse enfermée dans ce front, semblable à une coupe voluptueuse par la forme et la grâce de son adorable contour. La mère d'Allan, une Anglaise, avait, disait-on, passé les neuf mois entiers de sa grossesse à regarder avec une obstination superstitieuse le portrait de lord Byron, . dont elle était folle, et ce front de génie, — où la pruderie épouvantée de l'Angleterre
voyait le coin de la démence dans un de ses angles, hardiment prolongé sous la masse des cheveux bouclés qui le couronnaient, — ce front, à la fois charmant et sublime, elle l'avait donné à son fils. C'était là ce qui sautait aux yeux de qui regardait Allan pour la première fois, et ce n'était guère que plus tard qu'on s'apercevait des originales beautés d'un visage qui ne ressemblait qu'à lui-même. Habituellement les yeux d'Allan étaient mornes comme le sont presque toujours les yeux de ceux qui regardent plus dans leur cœur que dans la vie; mais à la moindre émotion ou au moindre caprice de ce jeune homme, à l'âme plus passionnée que forte et qui deviendrait peut-être robuste avant d'avoir un caractère, il partait de ses larges prunelles mates un dard de lumière, comme le trait d'or d'une étoile qui file dans un ciel noir à travers les branchages plus noirs encore d'une forêt. Allan portait, ainsi que Camille, le cou nu et les cheveux coupés court. Seulement, dans sa titus hardie, Camille montrait les cheveux droits et drus d'un garçon, tandis que les cheveux d'Allan étaient naturellement anneléset tassés autour de sa tête brune comme s'ils eussent été des cheveux de jeune fille, et, par ce contraste singulier, ces deux enfants donn^ent une fois de plus l'illusion à laquelle on se prenait sans cesse, quand on les voyait, de leurs deux sexes transposés.
Depuis quelques mois Allan avait montré une tristesse, ou, pour mieux parler, une inégalité d'humeur qui rejaillissait jusque sur Camille. La cause de ce changement était inconnue aux habitants du château des Saules. Parmi toutes les femmes qui étaient venues y passer l'été, parmi toutes celles qui regardaient ce beau rêveur, dont la beauté faisait peut-être naître la rêverie aussi dans leurs âmes,
l6 CE QUI NE MEURT PAS.
il devait y en avoir au moins une qui eût pénétré le secret d'Allan ; car, en étudiant ce frêle et presque transparent jeune homme chez qui les émotions montaient du fond à la surface, il était facile de s'apercevoir qu'il y avait en lui autre chose que des mystères d'organisation. D'ailleurs, est-ce qu'au début de la vie et à l'âge d'Allan on pourrait voiler quelque chose à celle qui fait tout éprouver? Plus tard, même, est-il bien sûr de se fier à un masque ? Il serait d'airain, il serait de marbre, que ces regards de femme qui semblent si doux, et qui sont si pénétrants, perceraient aisément l'airain et le marbre pour voir dessous le sentiment qu'elles aui'aient inspiré, et qu'on leur cacherait le plus.
Allan resta si longtemps sur le banc où il s'était étendu qu'il ne s'aperçut du tomber du jour que quand le dernier pan de la robe purpurine du soir ne flottait plus à l'horizon, où il traîne souvent encore quand le soleil a disparu. L'obscurité, qui engloutit tous les objets, était d'un tel accord avec ses pensées qu'il serait resté encore longtemps à la même place, s'il n'avait pas entendu des pas près de lui. Il crut que c'était Camille qui revenait.
— Est-ce vous, Camille?... demanda-t-il.
Mais une voix qui n'était plus la musicale voix de l'enfant, — une voix que l'expérience de la vie avait brisée (on l'eût dit, du moins, en entendant ses intonations profondes et un peu creuses), répondit : « Non, ce n'est pas Camille », et cette voix, d'un timbre altéré, fit bondir Allan, debout à l'instant, comme l'irrésistible appel d'un chant de syrène.
Une femme d'une grande taille s'avança : — Que faitesvous donc, Allan, tout seul, à cette heure? — dit-elle, -r-
Est-ce que la rosée de la nuit qui est glaciale n'aurait pas dû vous faire rentrer? Camille, que j'ai vue, boude dans un coin du salon. Est-ce que vous auriez eu quelque querelle avec ma fille?...
— Non, Madame, — répondit-il comme un écolier coupable, et son accent était si tremblant qu'on aurait juré qu'il mentait.
— Alors pourquoi ne pas revenir?... Pourquoi vous être enfui tantôt du salon ? Pourquoi devenez-vous si sauvage?... Tout le monde se plaint de vous au château.
— C'est que tout ce monde m'ennuie ! — répondit-il avec lassitude.
— Oh ! vous êtes un trop grand poète pour nous, Allan, — fit-elle, et sa voix s'empreignit d'une légère ironie, mais l'intention de cette ironie fut trompée, le silence revint, et elle ajouta d'un ton plus vrai :
— Savez-vous que je suis inquiète, Allan ? J'ignore ce qui se passe en vous, mais vous avez l'air de beaucoup souffrir. Êtes-vous malade, mon ami? Ou, si vous ne Têtes pas, pourquoi cette inexplicable morosité?... Confiez-moi ce que vous avez.
Et l'implacable prit la main brûlante du jeune homme dans sa main de glace.
— Non, jamais! — fit-il, en retirant impétueusement sa main, et il se sauva dans le bouquet de saules qu'il avait derrière lui, mais on entendit ses sanglots.
— Pauvre enfant ! — murmura-t-elle. On ne pouvait voir son visage, et elle reprit, à pas lents, l'allée qui conduisait au château.
Le château des Saules — qui, dans les temps anciens, ainsi que la plupart des châteaux du Moyen-Age, avait dû être quelque formidable nid de guerre caché comme une embuscade dans ces marais du Cotentin, alors d'inexpugnables fondrières, mais qui, détruit après les guerres religieuses du seizième siècle, avait été rebâti au commencement du dix-septième et transformé en une demeure spacieuse et pacifique — appartenait en 1845 à la comtesse Yseult de Scudemor, veuve du dernier descendant de la vieille famille normande de ce nom, et dont la vie, fort courte, s'était écoulée hors de France dans les hauts emplois de la diplomatie auprès des cours étrangères.
Cette comtesse de Scudemor, épousée au loin et qui n'était pas du pays, mais qui y avait séjourné avec son mari quelque temps après son mariage, y était revenue avec sa fille depuis plusieurs mois. Par quoi y avait-elle été attirée ?... Le temps qu'elle avait passé là avec son mari avait été trop court pour qu'elle en pût garder un bien profond souvenir... Quand elle avait reparu aux Saules, le monde des châteaux circonvoisins l'avait presque
oubliée. D'ailleurs, elle était si changée que ceux qui l'avaient entrevue autrefois ne l'eussent probablement pas reconnue, si à l'avance ils n'avaient su que c'était elle. Son absence, ses voyages, la dispersion dans de lointains climats de tous ces dons de beauté, de tout cet éclat de jeunesse qu'on lui avait connus et qu'elle semblait y avoir laissés; cette enfant qu'elle appelait sa fille et dont on n'avait pas, dans le pays, su la naissance ; cet adolescent qui l'accompagnait et à qui elle ne donnait que le nom écossais d'Allan ; tout cela l'entourait d'on ne savait quel mystère difficile à percer, car sa réserve pleine de noblesse, mais froide, ne permettait jamais à l'observation la plus attentive de pénétrer dans sa pensée et d'en surprendre les secrets.
C'était une femme d'un charme étrange et silencieux. Le monde, auquel elle imposait, — même sans le vouloir, — la disait distinguée et mettait généreusement sous ce mot, banal maintenant, de distinction, le respect d'un esprit qu'elle ne lui montrait pas. Si elle en avait, en effet, elle ne s'en servait point. Elle était aussi désintéressée de cet esprit qu'on lui attribuait que de la vie, et elle n'en faisait pas une arme contre la sienne, qui lui avaif été peutêtre cruelle... Quoi qu'elle eût encore assez de cette beauté qui suffit aux femmes pour tenir à la vie, elle avait le calme indifférent, qui ne se vante ni ne se plaint, d'un être détaché de tout. Elle en avait le naturel et la simplicité. Probablement à cause de son extrême froideur, les femmes ne l'aimaient pas, quoiqu'elle ne jalousât en rien des succès de vanité auxquels elle ne prétendait plus. On lui supposait des opinions très hardies. Avez-vous remarqué que le monde suppose toujours des opinions
très hardies à ceux qui n'ont pas l'air de tenir les siennes en grand respect ? Il faut être si osé pour cela ! Mais, cette assertion hasardée on n'aurait guère pu la justifier par des faits. Dans le monde, la comtesse Yseult de Scudemor avait l'habitude de ne se mêler à la conversation que quand elle roulait sur des sujets généraux et vagues. Agissaitelle ainsi par mépris ou par indolence ? Avait-elle peur de trahir, dans l'entraînement de la causerie, quelque pensée ou quelque sentiment, et d'entr'ouvrir ainsi une perspective sur sa vie passée? On ne savait, et l'imposance de toute sa personne était telle qu'elle eût dérouté, du premier coup, le plus insolent observateur.
Mais, pour qu'il en fût ainsi, la comtesse de Scudemor ne faisait aucun effort sur elle-même. Toute sa personne avait cette expression patricienne qui respirait dans ses traits tranquilles. La moindre contraction ne s'y montrait pas. Elle n'avait ni dédain, ni langueur. Ses manières — les manières, qui sont les attitudes de l'esprit comme les attitudes sont les manières du corps, — étaient lentes jusqu'à la nonchalance, mais elles n'étaient pas nonchalantes. Son parler sobre et ses expressions presque sans couleur seyaient à sa voix aux trois quarts éteinte... Imagination, sans doute, comme toutes les femmes, mais qui s'était endormie, la tête sous son aile, à ces fatigantes cinq heures d'après midi dans la vie, et que le monde ne réveillait pas de son assoupissement. Elle était toujours vraie avec les autres, mais de la vérité des insignifiances, car on a besoin de l'intérêt d'un sentiment quelconque pour être faux. Ce qui frappait le plus en madame de Scudemor, c'était un calme, pour ainsi dire, immense. Quand son sérieux ordinaire se fondait, au souffle de quelque mot
Spirituel, au contact de quelque approbation gracieuse et égère, dans un sourire rare et tari aux contours de la bouche offensée par une ride déjà perceptible, ce sourire ne semblait pas toucher au calme sur lequel il passait rapide... L'eau parfois ondule aux lacs les plus aplatis, sous le pied trop rapproché d'une mésange qui vole le long de leur surface unie, mais à cette glace plutôt qu'à ce lac, a cette glace immobile, rien n'était pied de mésange et le cristal plus solide ne s'entamait pas... Alors il y avait, beaucoup plus dans la façon de dire de Madame de Scudemor que dans ce qu'elle disait, une amabilité ineffable. Et c'était le mot, puisque cette amabilité ne se parlait pas. Cependant, d'insaisissables nuances en elle n'auraient pas dû s'y révéler, car ses traits faits si bien pour exprimer l'énergie, la force reposée qui coulait de son beau front à ses pieds nerveux, dignes de s'appuyer sur un socle, éloignaient d'elle toute idée de vague rêverie, exilaient d'elle toutes les angéliques spiritualités de la poésie, mélodie de harpe qu'un pouvoir inconnu tire parfois d'un instrument de cuivre, brumes mélancoliques d'un soir avancé à travers lesquelles un dôme de bronze peut perdre de son austérité rigide !
Mais les gens du monde ne se rendaient pas compte, si elles existaient, de ces finesses de contraste que des observateurs exercés auraient pu seuls apercevoir dans madame de Scudemor. Les hommes passent auprès d'une femme de l'âge de la comtesse, parmi toutes celles que l'on rencontre dans le monde, comme auprès d'une plante parmi cent autres. Il n'y a que la fleur qui marque des différences aux yeux de ces botanistes grossiers. La fleur fanée, ce ne sont plus que des feuilles vertes, sur lesquelles
le regard se pose à peine et qu'il confond avec toutes celles sur lesquelles elles ne ressortent pas. Au regard du monde, la comtesse de Scudemor n'était qu'une femme de plus de quarante ans et qui vous écoutait des heures entières, beaucoup plus qu'elle ne vous parlait, en lissant de l'extrémité de ses doigts les bandeaux de ses cheveux le long de ses tempes et de ses joues, où la fraîcheur pâle de la jeunesse était remplacée par une teinte orangée, molle encore. A voir, ainsi posée d'aplomb sur ses épaules, cette tête que la fierté intérieure ne relevait pas ou qu'une pensée triste ne faisait jamais pencher, on aurait dit une majestueuse cariatide délivrée de son entablement... « La statue y est toujours, mais la femme n'y est plus », disaient pour se consoler les hommes dont elle désespérait la galanterie, et que son grand air froid éloignait d'elle et empêchait de lui faire la cour. Ils la proclamaient une femme finie. Et, en effet, elle avait la beauté d'une belle morte, mais qui n'est pas encore tombée sur le sol, comme ces grenadiers russes de la bataille d'Eylau qui, restés debout dans le rang, semblaient vivants encore, et qu'il fallut pousser et renverser pour bien s'attester qu'ils étaient morts.
La comtesse Yseult de Scudemor avait été liée autrefois avec la mère d'Allan de Cynthry, orphelin élevé sous la surveillance d'un tuteur. En mourant, l'amie de la comtesse lui avait fortement recommandé son fils, et c'était en souvenir de cette amie que madame de Scudemor avait rapproché d'elle le jeune de Cynthry. N'a-t-on pas une espèce de pitié maternelle pour l'enfant d'une amie perdue ? Allan était pour madame de Scudemor quelque chose d'entre le fils et le neveu, et pourtant ce n'était ni l'un ni
l'autre. Position mixte et dangereuse, comme le sentiment qu'elle créait et qu'un lien ne confirmait pas... Du reste, avec Allan et même avec Camille, la comtesse Yseult se montrait peu affectueuse. Elle n'était qu'aimable. Son caractère semblait se refuser à toute espèce de démonstration extérieure. S'il en avait été autrement, peut-être ses manières, qui contrastaient naturellement d'une façon piquante avec le caractère véhément de sa physionomie, auraient-elles perdu de leur charme ? Mais aussi voilà pourquoi les âmes vives, les natures enthousiastes la croyaient égoïste. Jugement à faux de tous ces esprits qui s'élancent à tire d'ailes ; méprise ordinaire de ces mains impatientes d'un clavier !
Pour revenir à Allan, madame de Scudemor comprenait-elle bien le sentiment, ondulation sereine et douce, qu'elle avait pour lui ?. .. Un sentiment se compose souvent de tant de choses dans nos âmes, de tant d'imperceptibles subtilités, qu'on s'étonnerait parfois de quels brins de paille cette merveilleuse trame est faite au dedans de nous, si on les montrait séparés. Cette mystérieuse trame, qui se tisse silencieusement et sans que nous nous en doutions dans nos cœurs, madame de Scudemor savait-elle de quels fils déliés elle était faite dans le sien?... Sans doute, le fait de la naissance d' Allan et de la mort de sa mère avait été la cause première de l'intérêt qu'elle portait au jeune de Cynthry. Le monde est stupide quelquefois, et même ceux-là qui, comme le monde, s'abusent le moins sur la réalité des choses et sur leurs apparences menteuses. Trop souvent on se passionne pour ces enfants à qui un père ou une mère ont manqué de bonne heure. On les croit à plaindre parce que les douleurs
de la famille (qui a aussi les siennes, comme la société,) ne les atteindront pas un jour et que, semblables à de nouveaux autochtones par la mort de ceux qui leur donnèrent la naissance, ils n'auront grandi qu'en vertu de la force seule qui était en eux. Madame de Scudemor n'était pas exempte de cet intérêt vulgaire, mais était-il le seul qui entourât Allan à ses yeux ?
Eh bien, non ! ce n'était pas le seul. Il en était un autre, plus profond et plus tendre, et qui prenait sa source dans le sentiment qu^elle inspirait ; car Allan, quoique élevé par elle, n'avait pas trouvé, dans cette communauté de la vie partagée dès l'enfance, l'accoutumance préservatrice qui sauve les mères et les sœurs de l'amour incestueux des cœurs pubères... Le sentiment d'Allan pour madame de Scudemor, cette grande personne si grave et si imperturbablement maternelle, il l'avait puisé et développé sans défiance dans les plus filiales et les plus chastes familiarités. Seulement, pour peu qu'elle eût la vue perçante et l'intelligence acquise des passions, ces sœurs jumelles de la soufl'rance dans nos âmes, elle avait dû saisir dès leur origine les confuses ardeurs et les ferments de toute sorte qui s'agitaient laborieusement dans Allan. Il y a des êtres d'un triste privilège qui commencent leur martyre d'hommes de bien bonne heure ; les premiers que le Maître ait pris, sur la place publique de leur oisive enfance, pour les mener travailler à la vigne de la Douleur. Ils en reviennent le soir tout pâles, la bouche malade et le regard obtus, et les parents croient que ce sont les ennuis de l'école qui les changent ainsi. Leur idiote tendresse ne comprend pas ce qui se passe dans ces âmes trop avancées. L'idée en apparaît-elle un jour à leur
expérience, ils la repoussent, parce qu'eux étaient heureux et tranquilles à l'âge de leur fils. C'est alors que si on a au fond de soi des douleurs que Dieu seul connaît, il y en a d'autres, fruits de celles-là, qu'on nommerait bien. Allan connaissait ces dernières. Dès douze ans, la passion était venue le troubler de ses rêves obscurs, chauds et doux. Linéaments de rêves plus que rêves, dont le souvenir ne recompose rien, mais brûle et rougit ; passion vague, tourmentante, infinie, qui ne se réclame pas encore des choses visibles et qui énerve les facultés à l'heure oiî elles s'élancent d'un jet si vigoureux et si souple... Pendant les années qui suivirent, Allan ne trahit l'orage intérieur que par éclairs. C'était en lui comme dans sa voix (cette voix que l'on a à cet âge), quelque chose de l'homme qui s'irrompait à travers l'enfant tout à coup. Il eût été, comme nous tous, malade de cette souffrance inhérente à cette époque-là (1845), — terrible lieu commun d'alors dans les âmes comme dans la littérature, et dont le René de Chateaubriand fut l'idéalisation la plus élevée, — si une position à part ne l'eût arraché à ces agitations sans but, et n'eût donné une physionomie plus réelle, plus humaine, plus une à ses passions. •
Cette comtesse Yseult de Scudemor, près de laquelle il passait sa vie, s'empara bientôt de toutes ses pensées. Quoiqu'elle eût avec lui la gravité d'une mère, une mère n'aurait pas si bien fait naître l'adoration et le respect. Vesper du premier amour qui commence à luire dans la nuit de nos cœurs, l'éclat que vous jetiez alors eût échappé à tous les yeux ! Jusque-là, l'imagination seule était compromise. C'était une lueur timide et pure qu'il croyait suivre ; un astre caché qui se levait souriant, à un inacces-
sible horizon ; un mystique amour digne de la Muse ; — mais le rayon ne rosait encore que le front de la Galathée... Ce ne fut que quand, du front animé, il coula comme un torrent de flamme sur le marbre de la poitrine, qu'elle dit: « Moi ! »
Le temps vint vite où cette Galathée d'enfant dit « Moi ! » aussi. Le peu de paix qu'il avait par intervalles, il le perdit. Il ne se contenta plus de ce culte désintéressé qui lui avait suffi longtemps, de cette adoration muette qui ne demande pas que son expression gardée dans le cœur lui soit renvoyée quand, par hasard, elle lui échappe. Le poète s'effaça, comme toujours, dans la réalité de la passion. A cet autel où il appendait des guirlandes, la nature humaine lui soufflait le désir de quelque moins pur sacrifice. Alors, il se prit à avoir peur de lui-même. 11 eut peur d'un sentiment dont les exigences devenaient chaque jour plus impérieuses. Homme prématuré par les facultés sensibles, c'était un enfant par la volonté. Il portait la peine de cette niaise et dangereuse éducation d'un temps sceptique et pédantesque, qui laisse là le caractère et ne s'occupe que des développements de l'esprit. Ses manières changèrent entièrement. Ses habitudes furent bouleversées. Une tristesse affreuse s'empara de lui et décomposa jusqu'à son sourire. Il passait ses journées sajis livres, dans une solitude et une oisiveté vraiment effrayantes, et madame de Scudemor avait eu raison de lui dire sous le massif du jardin: « Savez-vous, Allan, que je suis inquiète de vous » ?
Quelques jours après la scène au jardin qui ouvre ce récit, la comtesse de Scudemor se tenait, assise et non pas à moitié couchée, — car rien ne languissait en elle, — sur un canapé, dans un appartement qu'elle habitait exclusivement aux Saules. Elle était enveloppée d'un long peignoir blanc, flottant négligé qui laissait entrevoir, à travers la vapeur de ses plis, les lignes et les contours d'une taille que le temps avait épargnée, comme une espèce de dédommagement de la royauté des anciens jours évanouie... C'était l'heure de la journée oii les femmes font les apprêts de leur toilette avant le dîner, et où une maîtresse de maison, à la campagne, est parfaitement libre. La Comtesse de Scudemor paraissait fort agitée. Des pensées comme des mouettes d'orage, inaccoutumées au ciel sans nuées de ce front, des pensées pénibles semblaient Tobséder. On voyait qu'il se débattait quelque chose dans son âme, quelque chose qui allait finir par une résolution, — mais se résoudre n'est pas toujours avoir vaincu.
Ailan entra, chancelant, et comme écrasé par l'air et l'odeur de cette chambre oij il mettait le pied pour la première fois. Il s'appuya contre un meuble.
— Ne restez pas debout, — lui dit-elle, et elle lui désigna de la main un siège près du canapé où elle se tenait, droite et rectangulaire. La belle tête d'Allan touchait presque à répaule de Madame de Scudemor, mais il ne pouvait la voir que de profil.
— Je vous ai fait appeller, Allan, — lui dit-elle. — J'avais besoin de vous voir seul, car j'ai à vous parler de choses graves et douloureuses. — Ce début était solennel. Tout en parlant, elle roulait dans ses doigts une fleur d'héliotrope, arrachée sans doute à ceux qui s'épanouissaient dans de longs vases blancs à la fenêtre. Fleur qui n'aurait pas pu nous dire le sentiment qui l'avait détachée de sa tige, dans la crispation d'un doigt distrait. Cette voix si profondément vulnérée avait des accents encore plus voilés que de coutume. Elle retentissait à mille pieds dans la poitrine d'Allan , comme une pierre lancée dans un puits.
' — En me quittant si brusquement l'autre jour, en refusant de me répondre, — reprit-elle après un silence, — croyez-vous, Allan, nem'avoir pas tout dit?... Croyez-vous même que j'eusse besoin d'une réponse pour tout savoir ! Vous pouvez tromper Camille, mais une femme, et une femme de mon âge, croyez-vous, Allan, que ce fût possible?...
Elle s'arrêta sans tourner la tête, les cils baissés, et dt cette impérissable noblesse dans l'attitude qu'elle ne perdait jamais, roulant toujours entre ses doigts effilés la fleui d'héliotrope qui les imprégnait de ses parfums. Moitié joie de ce qu'elle l'avait pénétré, moitié saisissement de ce qu allait suivre, Allan rougissait jusqu'aux yeux. Mystérieux carmin du sentir, broyé sur on ne sait quelle palette divine.
qui pourrait nombrer les cent confusions différentes révélées par l'unité de sa couleur?...
— Mais j'ai agi à la légère, — reprit-elle. — Je ne devais point vous demander un aveu. Entre nous toute confidence était impossible, et j'ai résolu de vous l'épargner.
Elle se tut une seconde, comme si elle se recueillait.
— AUan, — fit-elle, — - votre imagination et votre âge, voilà ce qui vous a égaré à ce point. Il faut s'en prendre à votre âge et à votre imagination, qui vous gâte la vie de si bonne heure, et non à moi qui serais votre mère. Aussi ai-je l'espoir que cette folie cessera bientôt. D'ailleurs, demain je serai vieille tout à fait. Vous pourrez faire demain de ces comparaisons qui me ravaleront autant qu'elles m'élèvent tout à l'heure dans votre esprit. L'amour d'un adolescent pour une femme qui a vécu presque la moitié d'un siècle, doit être le moins long parmi les plus courts.
Elle fit une pause encore, scandant ses paroles comme elle lui scandait le cœur.
— Mais, quoiqu'il en puisse être, mon enfant, il faut nous quitter... Vous retournerez à votre Université d'Angleterre. Je ne veux vous revoir que guéri de cet inconcevable caprice qui finirait peut-être par vous r^dre malheureux. Quand vous serez plus calme, quand vous aurez entrevu que vos besoins d'affection peuvent être satisfaits par des femmes riches de la jeunesse du cœur autant que de celle de la beauté, vous me retrouverez votre amie toujours, et le temps se sera chargé, à mes dépens, de rendre toute méprise impossible.
Et elle se tut, naturellement comme elle avait parlé. Avait-elle été assez raisonnable et assez maternelle !... La pBuvre fleur d'héliotrope qu'elle froissait était épuisée, et
elle la rejeta. Elle avait mis le même temps à blesser une créature avec son accent plein de sollicitude, qu'à détruire une création sous le doux froissement de ses doigts. Puissance de l'âme, puissance ignorée ! il y a dans les choses de sentiment des courbes qui échappent au calcul.
Voyons ! Franchement, ne pouvait-on pas l'accuser d'hypocrisie, cette femme qui se savait aimée et qui prenait de tels airs de maternité et de raison avec ce malheureux qui l'adorait?... N'aurait-on pas pu voir une atroce tartufferie d'orgueil dans cette prétention à la vieillesse, dont elle présentait avec tant de fréquence la perspective quand tout, en elle, la faisait oublier? Comédienne étrange, — ou, si elle ne l'était pas, vanité diogénique qui passait à travers les trous du manteau! Un homme fort lui eût cassé son masque sur la figure et mis à nu , comme un ver, son âme devant lui. Mais Allan n'était pas un homme fort. Il n'avait point de ces ressentiments qu'une passion blessée souffle au cœur avec une haleine d'ouragan. Pauvre chien, il se couchait sous les coups I Qiiand elle avait dit : « Il faut nous quitter », cette âme timide et fraîche ne s'était trouvé que des larmes.
Mais qui peut comprendre la magie des larmes pour une femme?... Qu'elles coulent, blanches, fraîches et tièdes, peu importe ! elles font toujours un de ces fleuves qui emportent au loin les digues de son cœur. Pour ces êtres d'une pitié divine, il y a toujours du sang du cœur dans les moindres larmes qu'on verse à leurs pieds. Les grands séducteurs le savent bien. Leur puissance est de savoir pleurer. Don Juan et Lovelace pleurent. Terrible puissance de ces terribles syrènes! Allan n'était ni Don Juan ni
Lovelace. Ce n'était pas alors, et ce ne fut jamais plus tard, un de ces crocodiles de séduction dont les larmes attirent pour dévorer II était à l'âge de la vie oij l'on est vrai encore, et il n'avait que des pleurs involontaires d'enfant. Avec son corsage de jeune fille, on l'aurait pris pour la sœur de Camille que sa mère eût mise en pénitence pour s'être déguisée en garçon.
La comtesse de Scudemor n'était plus, de son côté, à l'époque de l'existence où la simple vue d'une émotion vous émeut. Et cependant, cette froide personne ne put résister à l'éloquence de ces pleurs muets et d'un désespoir si résigné. Elle attira à genoux devant elle sur le tapis le pauvre Allan, et, longuement, elle lui essuya les yeux avec son mouchoir parfumé. Elle ne se sentait plus le courage de lui répéter « qu'il fallait partir. »
— Ah ! voilà bien ce que j'avais prévu! — dit-elle. Et après avoir cherché dans sa pensée quelque temps, elle ajouta :
— Désolant enfant, vous resterez près de moi. — A ce mot, il lui étreignit les genoux contre son visage en pleurs. Il la respira ainsi dans les plis de son peignoir où étaient tombées ses dernières larmes, à lui, et il les buëcomme du nectar parce qu'elles avaient chauffé sur le tissu tiédi par le contact du corps qu'il voilait.
Ainsi, déjà ! L'expiation des paroles qu'elle avait dites d'abord était consommée... Cette femme à la sagesse hautaine, aux prévisions d'une réalité desséchante, n'avait pas su résister aux pleurs d'un enfant. Aussi, faut-il l'avouer? quand on est femme, ce doit être quelque chose de bien touchant qu'un de ces amours, silencieux de respect mais si expressifs, qu'on a fait naître, sans y songer, dans une
âme virginale au moment où toutes les affections s'éloignaient pour ne jamais revenir ; et, en vérité, il est bien permis de confondre ce qu'on éprouve avec de l'amour, et beaucoup de femmes l'ont confondu, sans nul doute. Éternellement tendres, elles ont dû se méprendre aisément sur l'ardente reconnaissance qui renouvelait d'un sentiment leur cœur vieilli, veuf et affligé. Voyageuses brûlées de tous les soleils, fatiguées de tous les orages dans ce désert qu'elles achèvent de traverser seules, et sans se plaindre d'une soif qui demeurera désormais inapaisée, une affection — à n'inporte quel titre — n'est-elle pas pour elles comme un verre d'eau de la rosée du ciel, donné au nom d'un Dieu miséricordieux?... Mais quand cette affection est un amour comme ceux de la jeunesse écoulée, n'y a-t-il pas une douceur, plus suave encore que celle des premières années, dans cet amour sur lequel on ne comptait plus ?... La vie, on la croyait finie et enterrée dans son cœur. On croyait que des touffes d'herbes verdissaient dans ce cimetière de la poitrine où les tombes s'effacent comme ailleurs, et voilà qu'on se trouve une vivante affection, une dernière toufle de fleurs à y recueillir encore et non pas à y ensevelir; une affection que l'on souhaiterait à sa fille pour sa dot ! La maternité humaine a beau être sublime, elle ne tient pas contre une pareille épreuve, — et, quoique sans amour à rendre pour l'amour qu'on a inspiré, ce n'est pourtant pas la blonde tête d'un fils qui passe le plus dans la nue des rêves comme un astre bien-aimé, quoique ce soit une tête aussi adolescente tant il est vrai que, pour les femmes, le fruit de leurs entrailles peut être moins sacré que la création de leurs regards !
Cependant, madame de Scudemor avait repris son air
maternel, et, ayant fait asseoir Allan sur le canapé à côté d'elle :
— Mais si vous restez ici, — dit-elle, — je veux, Allan, que vous promettiez de m'obéir. Me le promettez-vous?...
Cet homme, qui avait sur la lèvre moins de duvet que la femme qui l'interrogeait, répondit «oui» comme une innocente le jour de son mariage.
— Eh bien, Allan, — reprit-elle, — je veux que vous renonciez à la solitude dans laquelle vous consumez vos journées. Je veux quevous renonciez à la vie oisive et isolée que vous recherchez depuis trop longtemps. Il y a cette année beaucoup de monde aux Saules ; il y a des jeunes filles de votre âge. Ne les fuyez pas comme vous avez fait jusqu'ici ; restez avec nous le soir, dans le salon, quand vous aurez passé la journée dans des études qui vous auront distrait d'une préoccupation trop absorbante. Et lorsque votre esprit ne sera plus capable d'une attention soutenue, quand les troubles de votre imagination seront trop grands, venez me trouver toujours ; car, voyez-vous, mon jeune malade, — ajouta-t-elle avec une grâce inattendue, — je suis beaucoup moins dangereuse pour vous de près que de loin. «
— Oh ! si j'ai tant aimé la solitude, — répondit Allan avec la tristesse touchante d'un cœur soulagé, — c'est que je n'avais personne qui s'intéressât à ce que je souffrais. Je craignais...
Il hésita... — Que craigniez-vous ? — demanda-t-elle.
— Que vous ne vous moquassiez de moi, — fit Allan, — et Dieu sait s'il y a de la vanité dans ce que je vous dis là ! Je ne vous aurait pas haie, mais je sens que j'en aurais été plus malheureux.
— Et si je m'étais moquée de vous, Allan, — dit-elle avec le scepticisme d'une insincérité charmante, vibration féminine retrouvée dans les cordes de l'instrument détendu, — n'aurait-ce pas été tant mieux, Allan?...
Elle n'osait pourtant appuyer, car elle avait la conscience de n'être pas vraie en prononçant ces paroles. Combien, en effet, y a-t-il de femmes après trente ans qui rient de l'amour qu'elles allument dans les cœurs, fussent-elles, par le cœur, les dernières de l'humanité? Une jeune fille a de ces cruautés innocentes. Inexpérimentée, c'est l'enfant qui creva les yeux du moineau avec le poinçon athénien. Mais une femme qui a bu les trois quarts du calice amertume de la vie ne rejette pas avec mépris la goutte de miel restée au fond, par un de ces hasards qui font croire à Dieu les impies, et madame de Scudemor venait de montrer qu'elle le savait bien.
Ils causèrent longtemps ainsi, elle toujours mère, c'està-dire sérieuse et tendre, et lui amoureux, timide, mais d'une timidité si confuse ! Elle lui imposant une vie plus active, plus extérieure, comme si la voix de la femme qu'on aime pouvait faire fondre l'amour qu'on a pour elle, — et Lui ne résistant pas, disant « oui » toujours, quoiqu'il sût très bien qu'il y avait dans son cœur mille impossibilités d'obéir. Causerie charmante, coupée de silences et faite à mi-voix parce que la nudité des choses de l'âme, cette Eve intérieure, a une pudeur si inquiète qu'elle détache, pour ajouter à sa ceinture, des milliers de feuilles inutiles à tous les abris du secret.
— C'est bien, — fit-elle, avec le sourire du sculpteur dont le premier coup de ciseau a été heureux. — C'est bien, mon enfant, je vous promets du calme bientôt. — Et comme
elle l'eût fait à Camille, à ce qu'il semblait (car qui peut dire que les ténèbres de l'âme d'une femme ne soient pas des contradictions?), elle déposa sur le front d'Allan un baiser long comme s'il n'avait pas été désintéressé. De cette. lèvre glacée et pâlie, jaillit une mer d'écarlate sur les tempes dilatées du jeune homme. Il faut l'avoir éprouvé soi-même, pour savoir ce qui s'élève dans notre être de mouvements surhumains et fous quand on voudrait — effort inutile ! — reprendre avec les lèvres le baiser exilé sur le front.
— Tu as tort de l'embrasser, maman, — dit Camille qui entrait, des gerbes de pensées dans les mains. — Si tu l'aimes, tu n'aimes donc plus ta pauvre Camille?... Tu ne sais pas comme il la délaisse maintenant. Autrefois, il ne m'aurait pas laissé cueillir seule un aussi gros bouquet que celui-ci.
Et, vive, elle se jeta pour s'asseoir sur le canapé, entre Allan et sa mère, tournant boudeusement sa ronde et gracieuse épaule à Allan. Ainsi posée, le visage moite de cette chaleur de quatre heures de relevée qui n'a déjà plus d'aiguillons comme à midi, mains dégantées, bouche entr'ouverte mais sans sourire, avec sa robe blanche tellement courte qu'on voyait entièrement ses sveltes brodeiiuins hortensia lacés aux pieds mignons qu'elle agitait avec caprice, sérieuse comme les fleurs qu'elle tenait, elle ressemblait à une espérance et à un pressentiment tout ensemble, — point d'intersection entre la première floraison de la jeunesse et la première illusion fanée, versant entrevu de la colline, âge auquel il faudrait rester ! Elle avait piqué derrière son oreille, sur ses cheveux d'un roux que le soleil avait déjà bistré, une rose rouge dans la corolle de laquelle une jaune abeille lassée s'était endormie, colère et dard émous-
ses. Flèche d'or qu'elle rapportait sans le savoir de ses combats contre les insectes, et de ses courses, tête nue, au jardin.
— Il faut faire ta paix avec Allan, ma chère amie, — dit madame de Scudemor en chassant, avec le mouchoir qu' Allan avait mouillé de ses larmes, l'abeille, détachée de la rose où elle reposait dans son berceau de pourpre. — Tu ne voudrais pas rester courroucée contre lui. Il a toujours été si aimable pour toi! 11 te délaisse, dis-tu? mais si, depuis quelque temps, il avait été ou souffrant ou trop occupé pour se mêler à toutes tes folâtreries, serait-il raisonnable de lui tenir rancune ?... D'ailleurs je vous connais, mutine : si Allan vous a négligée, vous avez été probablement piquante ou boudeuse avec lui. Bien loin de le ramener, vous l'avez éloigné de vous davantage, et voilà comme les torts ne restent jamais d'un côté !
— Oh! tu prends déjà ton air sévère, maman, — répondit-elle. — Je t'assure que c'est lui qui a tous les torts... — Et sa voix tremblait comme quand on a le cœur gros.
— Je ne te gronde pas, mon enfant, — reprit madame de Scudemor en accompagnant ces paroles d'un geste affectueux. — Seulement, je ne voudrais pas que tu fusses injuste, et surtout pas vindicative. J'exige que tu embrasses ton ami et que tout soit fini entre vous, enfants que vous êtes tous les deux !
Et Camille, heureuse d'obéir, se retourna fougueusement, comme elle faisait tout, cette fillette dont les sensations étaient si vives ; et, avec une innocence passionnée, se jeta au cou d'Allan qui, muet et devenu sombre, avait mordu sa lèvre au sang en entendant le mot dit par madame de Scudemor : Enfants que vous êtes tous les deux !
Il l'embrassa, mais de mauvaise grâce.
— Est-ce que vous seriez capricieux à votre tour, Allan? — dit singulièrement madame de Scudemor, en tournant sur lui les orbes mobiles de ses larges prunelles.
Avait-elle vu tout à coup, avec l'aiglonne perspicacité de la femme aimée, la profondeur du sentiment qu'elle inspirait?. .
Les jours passèrent, — mais il ne passèrent plus pour Allan à l'ombre furtive du jardin, au pied des saules, ou sur les bords lointains de la rivière, théâtres favoris de ses promenades pendant que le salon de la comtesse de Scudemor exhalait la joie, les rires et les propos des femmes rassemblées. Il était sûr d'être vu par Elle maintenant ! d'être deviné dans toutes ses pensées, à chaque instant donné. L'irritation contre la femme aimée, cette injustice qui tient aux racines mêmes du sentiment qu'on éprouve parce que ce sentiment n'est pas soupçonné, ce démenti perpétuel donné par celle qui l'enflamme au désir idéalisateur de son image, ne le chassaient plus du salon avec ce dépit concentré, aigreur de la passion cachée. Ce sont toujours des passions blessées qui nous poussent à la solitude. Ame de Timon ou de la Vallière, la créature humaine ne se rejette à la solitude que quand les hommes l'ont repoussée. Sans l'égoïsme d'une passion quelconque , nul d'entre nous n'irait livrer sa vie à cette maîtresse de Raphaël qui tue, mais pas comme l'autre, car elle n'a pas même de semblants d'amour à donner. Nul ne reposerait sa lassitude sur le sein perfide de cet ami, subtil lago retrouvé toujours dans les parties
es moins nobles de nous-mêmes, quand il n'y a plus que tous avec nous... La solitude est un fait divin, inapplicable .ux hommes. Ils n'y résistent pas quand ils osent se l'ap- )roprier.
Allan ne quittait presque plus madame de Scudemor. buvait-elle s'en plaindre ? Ne le lui avait-elle pas dit, enoint, ordonné ? Quoiqu'elle eût pris avec lui le langage de 'expérience, Allan ne la connaissait pas assez encore pour qu'une vague espérance ne se jouât dans toutes ses pensées, it, d'ailleurs, la passion a parfois des ruses de modestie ians ses vœux qui devraient faire frémir sur les suites de 'hypocrisie ou de la déraison de nos sentiments. Peu lui iuffit, d'abord, à cette Vorace qui veut tout plus tard. Allan kait heureux du mystère qu'il y avait entre lui et madame de kudemor. Depuis le jour oii elle lui avait parlé tête à tête, :t malgré les défiances de son caractère (toutes les grandes imaginations sont défiantes), il portait plus légèrement la vie, rendu pour quelque temps à cette admirable fatuité de la jeunesse, confiance exlravasée sur toutes choses, bouche et narines ouvertes à tous les souffles de l'avenir. Il répondait, avec la céleste gaucherie d'un sentiment vrai, aux plaisanteries doucement moqueuses des femmes venues de Paris pour passer l'été aux Saules, et qui n'avaient pas vu sans le remarquer le changement d'humeur de ce beau jeune homme qu'elles auraient désiré un peu plus occupé d'elles. Mais aucune n'était, aux yeux d'Allan, comparable à cette Yseult de Scudemor que , sans doute;, elles appelaient passée dans leur orgueil de fraîcheur et de beauté, et aux pieds de laquelle il prosternait tous leurs printemps humiliés.
On l'a vu, ce qui caractérisait l'amour d'Allan pour
madame de Scudemor, c'était une timidité excessive. Plus cet amour avait grandi, moins Allan s'était trouvé familier avec celle auprès de qui son enfance s'était écoulée. Amour vraiment jeune que celui-là qui se traduit par les tremblements du respect ! Jeune dans l'âme, car la passion devient fatalement insolente ; jeune dans la vie, car, après le premier, en retrouvera-t-on jamais un second sous les draperies de la vanité?,.. Cette timidité, qui n'est que l'émotion perpétuelle produite en nous par l'intuition de la beauté qui nous captive, s'augmentait encore de plusieurs circonstances accessoires qui modifiaient d'une façon nouvelle et puissante la position d' Allan de Cynthry vis-à-vis madame de Scudemor. Presque toujours on n'aime que tout près de soi dans la vie. Il est si rare de ne pas s'éprendre d'une de ces fleurs de l'existence éclose sur la même branche que nous I L'infini des pensées virginales, colorées mollement des premières lueurs de l'amour, ce même infini soulève les deux seins qui commencèrent à respirer presque ensemble, et, parce que ces deux mains n'ont rien touché encore elles se cherchent, et parce que ces deux cœurs n'ont rien joint encore ils s'élancent, l'un à l'autre, dans l'instinct merveilleux de leurs soupirs !... L'infini des autres mystères de ja vie : Dieu, l'intelligence, le cœur éprouvé, se révèlent moins intimement en nous. Atomes par la pensée comme dans l'univers, nous avons assez d'un abîme et nous nous jetons, plongeurs tremblants, dans celui oii des roses, comme dans certains cratères éteints , forment des tapis pour nos sybarites mollesses. En vérité, les femmes , qui n'ont d'existence que par l'amour, ont raison d'être fières quand elle sont belles, car la honte de la nature spirituelle de l'homme est écrite dans ces impressions brûlantes et déli-
cieuses qui nous bouleversent, et qui sont causées par leur adorable beauté.
xMais si cette beauté est déjà morte ou va mourir, attaquée au plus pur de sa source ; si — hasard étrange! — c'est bien loin de soi qu'on va chercher une âme à aimer de toutes les aspirations de son âme ; lorsque c'est à la fleur flétrie, souillée du pied de l'homme qui passe, ensevelie dans la poussière du soir, que nous sourions du premier sourire de nos corolles entr'ouvertes, une foule de faits inaccoutumés viennent, en se groupant alentour, rendre cent fois plus ébranlant cet amour bizarre. Jeune, on ressemble tant à tout ce qui est jeune ! La jeunesse est un si large fait qu'il prend toute la place de la vie. N'est-ce pas de l'avenir que l'on porte en soi, comme la jeune fille ? N'est-ce pas la même ignorance ? N'est-ce pas en approchant de cette âme allumée plus tôt qu'on y peut lire — tout or et lumière — les caractères des premiers désirs, comme en posant un flambeau derrière les transparents de nos fêtes on fait jaillir des symboles de feu du fond sombre sur lequel ils étaient indistinctement tracés? Quand la vie entière est avenir, c'est le passé qui est surtout l'inconnu. Une âme qui a vécu sa vie est un bien plus formidable mystère que celle qui commence la sienne, pour qui tend aussi, dans la même baie d'adolescence, sa blanche voile au vent qui s'élève. Ah ! de quelle ardente et rêveuse curiosité se prend-on pour ce vaisseau, revenu des plus lointains rivages, et qui a tant et tant labouré de flots amers ! Oh ! que cttte femme, parce qu'elle difl'ère de nous de tout un passé impénétrable, nous apparaît divine à travers sa pâleur mortelle! Comme la jeune fille, notre légitime épouse, elle n'a pas été tirée de nos flancs. C'est
un Dieu caché qu'on adore, et jamais nous n'avons défailli, auprès des vierges les plus charmantes, comme en sa présence ou à son approche nous nous sommes sentis défaillir.
Et l'imagination, — cette racine noueuse des passions, — et l'imagination trouve son compte à ces incompréhensibilités humaines. Ne croyez point qu'il y ait dans cet amour d*Allan pour madame de Scudemor, de l'adolescent pour la femme vieillie, quelque chose déplus glorieusement immatériel que dans tout ce qui porte le nom d'amour. Pour changer d'objet, la passion ne change point de nature. Elle a toujours sa causalité et son but dans la fange de notre chair, cercle dont les deux bouts se rejoignent et se confondent on ne sait où...
Et d'ailleurs, la beauté qu'on aime et qu'on préfère est un secret que l'imagination garde à jamais. Cheveux cendrés par les années, sur un cou qui a perdu les mollesses du pâle azur de ses belles veines ; yeux dont la flamme, dans des prunelles un peu ternies, se concentre au lieu d'irradier, comme si le cœur avait absorbé dans ses sables arides les flots de lumière et de larmes qui s'y jouaient ; bouche où l'haleine n'est plus fraîche, mais ardente ; tempes plus expressives et plus élargies sous la couleur de jour en jour plus meurtrie d'un bistre mat, n'y a-t-il pas en vous la volupté autant que dans les efflorescences de la jeunesse ? Ne dirait-on pas que l'âme, comme la nature, fait fleurir dans les ruines ses plus beaux gramens ? Et l'imagination développée n'arrive-t-elle pas, en toutes choses, à ce que les imaginations moins riches et restées en deçà de ses développements, osent appeler une dépravation?...
Ainsi l'âge de Madame de Scudemor, qui mettait une ▼ie entre elle et Allan, pouvait être une des causes de la timidité de celui-ci, mais, à coup sûr, elle n'était pas la seule. Une autre encore plus intimeexistait. Laplupart des passions fortes tirent leur puissance des plus abrupts contrastes. Elles sont d'éclatants démentis donnés à nos habitudes les plus invétérées, à nos tendances les plus originelles. Elles brisent violemment l'unité humaine. Les caractères despotiques, par exemple, sont les plus moutons en amour. On les mène oij Ton veut. Les autres ne sacrifient que leur vie, mais eux sacrifient leur volonté, magnifique abnégation si c'en était une, — si ce n'était pas la jouissance la plus enivrante qu'il y eût 1 Qui n'a pas compris que Catherine II voulût être battue par son amant? Ne prenez pas pour un caprice d'Impératrice blasée cette révoltante exigence. Vous ne sauriez donc pas ce qu'il y a de bonheur suprême, d'inattendu, de palpitant, de céleste, — car ce mot-là cache l'inconnu dévoilé tout à coup, — dans ce mouvement en sens contraire des lois qui régissent les cœurs fiers, et qui fait tomber à genoux les plus altiers et lécher les pieds d'une misérable créature !
Ce sentiment, Allan l'éprouvait. Enfant gâté, tenace^ impérieux, il trouvait un plaisir d'inaccoulumance (et ces plaisirs sont les plus vifs) à se soumettre, à s'humilier, à ramper bien à plat-cœur sous le brodequin de madame de Scudemor, et ce plaisir d'être dominé par elle rendait plus troublantes encore les impressions qui s'adressaient à ses sens et les enflammait jusqu'au délire.
Cette vie de la campagne ensemble, molle, paresseuse, rapprochée, ce far nienie de canapé et de gazon, de pro^ menades oublieuses et de causerie, est la plus dangereuse
existence. Si les jeunes filles vous faisaient leurs confessions, elles vous diraient que là, surtout, elles se sentent rougir sans savoir pourquoi... C'est probablement l'air aux lilas, aux jasmins, aux ardeurs du midi et aux fraîcheurs du soir qu'on y respire, qui leur apporte ces rougeurs soudaines avec les ondulations de la rivière et les frémissements des ébéniers. Quand on a la tête sur son ouvrage, que de longs cheveux pendants et bouclés font ombre sur les mains qui brodent et cachent le visage incliné, on sent s'enfler sagorgérette en entendant l'oiseau qui chante et dont la poitrine se gonfle aussi. Ce sont là les silences de deux heures de relevée, dans le salon aux fenêtres et aux persiennes fermées du côté du midi et ouvertes du côté du nord. Mais le soir, oh, le soir ! ou qu'on reste à quelque embrasure à regarder l'horizon, la tête dans sa main, ou qu'on s'en aille rôder dans quelque allée solitaire, la nuit heureusement est tombée et on ne sait plus ce qu'on devient. Dans cette liberté et cette négligence de toutes choses, y a-t-il un livre oublié au coin d'un fauteuil c'est quelque poète, Lamartine ou Alfred de Musset, ou cet autre dont les chants de bouvreuil blessé furent écrits sur des feuilles de rose sauvage, avec le sang le plus foncé de son cœur... c'est un roman plus triste encore, de la différence d'une vie racontée à un soupir échappé... et l'on en a pour huit grands jours de ces étoulTantes lectures à baigner, pour les rafraîchir dans son haleine, déposée longuement sur le mouchoir qui garde le secret des larmes, ses pauvres yeux enflammés. Ce sont là des riens, — de bien innocents détails, — mais il n'est pas un de ces riens, pas une de ces insignifiances qui ne cache un péril alTreux. La peste ne peut-elle nicher dans
un pli du cachemire le plus suave aux épaules qu'il doit envelopper ? Journées inexprimablement douces, bords de l'étang oij les cygnes languissent, ombres des bois dans lesquels on se perd si bien, réduits obscurs où les pas ne s'entendent plus, cascades qui étouffent tout dans leurs bruits qui fuient ; et, pour peu qu'on rentre, salons où souvent on fut laissée seule et où l'on est retrouvée toujours deux, rideaux baissés d'où la rêverie tombe aux fronts comme une impalpable caresse, chaleur qui affaisse les poses et ronge l'humidité aux lèvres, familiarités enivrantes qui pressent une main dégantée, sécurité sur je ne sais quelle foi insensée, abandon, oisiveté, délices qui font comprendre la vie d'yeux à moitié ouverts et de mollesses intrépides de ces peuples qui disent : Mia cara à toutes les femmes, et rêvent d'amour au pied des volcans !
Mais quand on est, comme l'était Allan, plongé dans celte Capoue d'un bel été à la campagne alors qu'un amour profond s'est emparé de vous pour la première fois, quand celle dont on est idolâtre est là, enveloppant de son charme tous les accidents de cette vie allanguissante, le bonheur ne peut pas s'écrire, mais Dieu n'a pas voulu, sans doute, qu'il fût possible d'y résister ! Comme Allan, on sent dans son âme s'épanouir plus que jamais cette large fleur d'amour qu'y a semée, en respirant, un souffle de femme. On croit que cet air, dans lequel on plonge avec des frissons voluptueux tout son être, portera le pollen de cette fleur cachée à celle qu'on adore en silence. Tendres illusions, mysticité ravissante, confiance superstitieuse en la nature, fécondation de l'âme par l'âme, rêves fragiles du premier amour ! pourquoi est-ce de ces éléments divins que se compose le mal inconnu de la vie ?
Hélas! Allan n'avait jamais qu'imparfaitement senti cette délicieuse phase de l'amour. Seulement il l'avait devinée. La femme qu'il aimait n'ignorait pas sa passion pour elle. Ne le lui avait-elle pas dit? Elle l'avait pénétré, — mais, en le lui disant, elle n'avait pas détruit les désirs contenus et les doutes des premiers instants. Depuis longtemps ces doutes et ces désirs contenus n'existaient plus dans cette âme qui vivait trop vite. Jamais rien ne vaut, dans les bonheurs de toutes les possessions qui suivent, cette poésie du cœur à son éveil, cette impression mystérieuse du jour qui va suivre, cette ombre rose qui n'est déjà plus des ténèbres à travers des paupières closes encore. L'homme insensé ne le croit pas, mais cela est ! Du bonheur passé, c'est le seul moment qu'on regrette et qui reste sanctifié au milieu des plus purs souvenirs profanés. Allan n'avait pas même eu, à sa place, l'enivrant aveu qui ne le paye pas, mais une pitié stérile et de peu d'écho. Cependant, la raillerie qu'il craignait lui avait été épargnée, et cela le soutenait... D'un autre côté, à l'âge d' Allan, quand la passion a devant soi de l'avenir encore, le désir est une volupté beaucoup plus qu'une souffrance, et les sens se repaissent de contemplations autant que le cœur.
Plus les passions croissent, plus elles s'élancent aux réalités, plus elles se matérialisent. Le platonisme n'est jamais que le commencement de l'amour. Allan ne rêvait plus; il contemplait, — mais contempler, c'est voir par les yeux, et c'est l'ivresse ! Il voyait madame de Scudemor, dans les détails insignifiants de la vie de chaque jour , encore plus troublante que dans les poétiques divinations de sa pensée. Sa présence remportait sur les songes et sur les souvenirs, et même l'imagination était vaincue.
Quant à elle, elle se répétait tout bas ce qu'elle avait dit tout haut à Allan. Sa raison hasardait bien parfois un reproche, mais elle l'atténuait en se disant que tout cela n'était qu'une folie, dangereuse certainement dans une jeune fille de l'âge d'AUan, parce que les impressions des femmes sont plus profondes que celles des hommes, mais qui passerait bientôt sans l'emploi des moyens violents. Une folie! mot qu'elles prononcent toutes, ces incrédules de quarante ans, mot orgueilleux, mais d'une sagesse bien vulgaire !
Quoiqu'il en fût, une terrible hypothèse tenait en échec son esprit et épouvantait sa conscience. Si l'amour d'AUan n'était pas seulement ce qu'elle croyait?... S'il n'était pas seulement un enthousiasme éphémère, mais une de ces déchirantes passions qui devait plus tard anéantir la destinée de ce jeune homme, beau, spirituel et généreux? A tout prix elle résolut, malgré la timidité d'AUan, de le savoir.
Depuis le jour où elle l'avait accusé de caprice, elle avait été plus caressante pour CamiUe, à qui eUe donnait à peiné un baiser au front ou un regard qui disait: « C'est bien! » Voulait-elle empêcher la petite de s'apercew)ir de la froideur de son ami?... Si elle eût été une coquette, une de ces bourrelés de vanité qui jouissent de sentir palpiter et saigner, sous la nacre de leurs ongles, un cœur que plus tard elles doivent dévorer, on eût pensé qu'elle voulait étudier sur Allan PelTet de la tendresse inattendue qu'eUe montrait à sa fiUe... A coup sûr, elle avait un motif pour se conduire d'une façon si nouvelle ; mais qui pouvait, excepté elle, donner la raison de ce calcul?...