‹ Ce qui ne meurt pasChapitre 3 sur 10 · MADAME DE SCUDEMOR A ALLAN · texte numérisé non relu

MADAME DE SCUDEMOR A ALLAN

« Oui, VOUS avez raison, Allan, pourquoi vos larmes m'ont-elles fléchie ? Celui-là qui a fait le cœur de la femme le sait seul. A l'autre extrémité de la vie, blessée par les hommes et les choses, cicatrisée par la réflexion et le mépris, je me croyais forte à tout jamais, et des pleurs encore, des pleurs quand j'en ai vu tant verser qui n'étaient que des hypocrisies abominables, m'ont empêchée de vous éloigner de moi. Ah ! la cuirasse de la femme est toujours faussée à l'endroit du cœur. Si vous aviez été un homme, peut-être la pitié ne m'eut-elle pas saisie. Mais à votre âge, on ne trompe point. On est vrai. Être vrai, c'est presque être pur. C'est être le contraire de tout ce que j'ai vu, et, le dirai-je ? aimé aussi. Voilà probablement, Allan, pourquoi vos larmes m'ont fléchie !

« Et puis, ma pitié s'est augmentée de la superstition de la douleur. J'ai tant souffert, mon jeune ami, que la douleur m'est chose sacrée. Vous paraissiez tellement à plaindre que je n'ai pas voulu rendre votre chagrin plus cuisant encore ; misérable calcul, puisqu'en refusant de

prendre sur ma tête la responsabilité de vos larmes, j'en appelais une autre bien plus pesante à porter.

« Oui, je me suis trompée ; oui, j'ai été aveugle quand votre amour m'a semblé n'être qu'un premier sentiment et un résultat de votre âge, de votre imagination exubérante et embrasée, et des circonstances dans lesquelles vous étiez placé, j'ignorais à quel point votre sentiment pour moi était profond... J'espérais qu'il ne serait qu'une préoccupation éphémère. Accusez-moi, ~ condamnez-moi, je vous le pardonne ; mais sachez que, depuis le jour où je vous vis embrasser Camille avec répugnance, je voulus n'avoir plus à m'abuser sur le sentiment silencieux qui se trahissait de manière à m'épouvanter pour l'avenir.

« Vous comprendrez plus tard, mon ami, pourquoi j'ai ravalé votre amour jusqu'à n'être que... ce qu'il n'est pas. Il y a du passé dans tous les jugements d'une femme ; mais, c'est au nom de ma pitié même que je reprends ma pitié. Maintenant que je ne crois plus à un caprice qu'il était dangereux d'irriter, maintenant que vous m'avez dénudé votre âme, je vous répéterai le mot qui vous afflige, mais qui doit vous sauver : Allan, il faut que vous partiez. Quittez-moi. Voyagez. Vous êtes jeune et poétique. Vous vous déprendrez aisément de moi pour vous prendre à tant de choses ! De nouveaux amours écloront dans ce cœur qui s'essaie à aimer. Un avenir s'ouvre devant vous, brillant et vaste. Ne restez pas lâchement à | l'écart de cet avenir et laissez-moi, sur les confins de ma vie terminée, assise à terre, défaite des fatigues du voyage et du temps trop long qu'il a duré.

<< D'ailleurs, Allan, que voulez-vous de moi ?... J'ai trop

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vécu, et je ne fus jamais assez prude pour ne pas savoir, à leur premier souffle, quelles sont les exigences des passions. C'est de l'amour que vous voulez, Allan, et je n'en ai point à vous donner. Mon Dieu ! je comprends que l'on joue son immortalité à pile ou face ; je conçois que toute la vie on la mette sur le dé pipé d'un amour fragile et qu'on la risque ainsi, sans sourciller; mais ne faut-il pas qu'un autre amour soit à l'enjeu?... Ne faut-il pas que quelque chose d'actuel, mais d'enivrant, une chance de bonheur rapide, mais immense, contre le millier de chances de dépérissement, de regret, de misère, de néant qui vous menacent!... Gonflez, exagérez la passion, encore suppose-t-elle cette pauvre chance qui trop souvent lui manque... Mais si jusqu'à cette supposition est impossible, est-ce de la passion qu'il faut appeler un pareil désordre dans la nature humaine ? et n'est-ce pas plutôt une honteuse et incurable extravagance que l'on dignifie avec ce nom-là?...

« Vous partirez, Allan ; cela est sûr, maintenant. J'aime mieux que vous souffriiez pendant quelques instants d'une jeunesse qui vous dédommagera plus tard, que de vous exposer à des regrets affreux, et moi à des regiords éternels. Il ne m'est plus permis d'être légère, et, de vanité, je ne crois pas qu'il en soit resté beaucoup dans mon cœur. Vous partirez donc, cruel enfant, puisque vous n'eûtes pas assez de l'amitié maternelle d'une femme de mon âge. Seulement pour rendre, non pas vos adieux, mais votre séjour loin de moi moins pénible, j'aurai le courage de briser votre dernière espérance... si vous en nourrissiez une encore, sans le savoir, dans l'ombre de votre cœur... Je vous ferai encore ce mal-là pour que vous me

le pardonniez et que vous m'en remerciiez un jour. Ce jour n'est pas éloigné, Allan. Vous serez guéri, et moi tout à fait vieille. Vous resplendirez de l'auréole de la jeunesse, et, de cette gloire de la vie, il y aura de quoi faire un rayon doux pour mes cheveux blancs. »

Deux jours avaient suivi cette lettre. Aucun événement insolite n'avait eu lieu au château des Saules. Les heures s'y enchaînaient aux heures de la même façon qu'à l'ordinaire. Comme les jours précédents, on y vivait avec cette dillusion, ce laisser-aller, cette non-curance dont on jouit si bien à la campagne. On ne s'occupait les uns des autres que le soir, parce que le soir, les promenades finies, on se rassemblait dans le grand salon. Des jeunes femmes qui se trouvaient là jouaient du piano ou de la harpe, les fenêtres ouvertes, au clair de lune, assez avant dans la nuit ; ou l'on causait de Paris, de l'hiver prochain, d'une brochure nouvelle. Cette vie-là, on n'a pas besoin de la décrire. Tout le monde la sait.

Au milieu de tous ces corsets où la chair respirait en repos, parmi ces dandys, des Italiens et ces femmes mignardes et pâlottes, aux yeux en amande et aux poignets d'Andalouse, dignes odalisques de sultans si éreintés de cœur et de corps, il y avait un drame pourtant, un drame, cette chose rare ! qui se jouait entre deux personnages comme entre Pygmalion et sa statue, et que tous ces yeux de myope ne voyaient pas à travers leurs lorgnons carrés.

11 fallait que la vanité rendit cette société bien imbécile, pour qu'au moins un soupçon ne remuât pas leurs cervelles de linotte en voyant le visage d'AlIan. Il faisait trembler ; sa pâleur avait des nuances vertes, et son beau front un abattement de foudroyé. Il ne revenait plus que très tard au salon, et il n'y avait que Camille qui entendît sa mère quand elle lui disait quelquefois, tout bas, dans le bruit des conversations : « Allan, mon ami, du courage ! »

Il avait été atterré du coup de la lettre que madame de Scudemor lui avait écrite. Mais à force de souffrir l'âme se bronze, et la passion, c'est aussi de la volonté ! Il sentait, confusément encore il est vrai, qu'il résisterait aux injonctions de la femme aimée, à l'empire de laquelle il voulait enfin se soustraire dans l'intérêt de son amour même. Mais il sentait, aussi, qu'à cette raison froide et bienveillante qu'on lui opposait il n'y avait pas de remède. L'âme de cette femme était close, cette destinée enfermée dans un cercle de fer : — tout fini ! comme si la pelletée de terre y avait passé. Seulement, il se promettait qu'on ne l'arracherait point aux colonnes de ce tombeau de marbre doux et glacé, — si c'était un tombeau, toutefois, si ce n'était pas plutôt un sarcophage auquel, hélas! la cendre même aurait manqué.

Il avait à peine saisi le sens des dernières lignes de madame de Scudemor. Cependant, il prévoyait qu'elle lui parlerait une dernière fois. Mais il était bien résolu à se roidir, à se révolter contre l'ascendant qu'elle avait sur ses facultés confondues. Délire ! délire ! Toujours nos passions se mesurent à la lâcheté qui en est le fruit !

Un soir, il vint se placer sur le canapé où elle était assise, indifférente comme toujours à ce qu'on disait, mais

non distraite, et causant avec le désintérêt qu'elle avait pour tout. Délicieuse Impression causée par la présence de ce qu'on aime ! Voilà quarante-huit heures qu'Allan avait dévoré des siècles d'anxiété et de souffrances, et cette âme si saturée et si pleine s'anéantit tout à coup au fond des organes enivrés. Il passa deux heures, cœur en lambeaux, yeux, oreilles et pensée, à regarder les admirables bras de madame de Scudemor dans la transparence des manches de son corsage.

La conversation, dans le salon, était fort animée et scindée par groupes. Les hommes parlaient politique et assez haut. Les femmes chuchotaient ensemble, et de ces différents tons de voix résultait une confusion qui permettait de glisser quelques mots à l'oreille de son voisin, sans être entendu ni remarqué. C'est ce qui arriva quand madame de Scudemor dit à Allan : « Allez m'attendre dans le petit bois. >► Camille était assise alors sur un tabouret aux pieds de sa mère. Elle était là, droite et silencieuse. Elle aurait été la seule qui eût pu entendre madame de Scudemor, et, naïve et fougueuse comme elle l'était, avec sa curiosité de. petite fille, elle eût pu hasarder une question. Elle se tut. Pas un linéament de sa mobile physionomie ne bougea.

Ce mot, dit à voix basse, rappela Allan à la vie de douleur. Il pressentait que ce mot cachait un adieu, un dernier ordre, cette cruauté qu'elle lui avait annoncée et dont il serait la victime. Remède violent qui n'empêcherait pas le malade de mourir... Il se souvint de ses résolutions. Encore une fois, il était bien convaincu qu'il ne pourrait, ni ne voudrait, quitter cette femme qu'il aimait sans espoir ; mais il tremblait de la lutte qui allait s'rmgager entre elle et lui. Il se trouvait la puissance de l'éneigie, —

puissance qu'il n'avait jamais exercée, — mais, subjugué dans les derniers replis de son âme par madame de Scudemor, il avait peur que cette énergie, en laquelle il n'avait pas la sécurité absolue de la foi, fût brisée. Sentiment amer, puisqu'il comprend la crainte delà mésestime de soi-même!

11 sortit bientôt du salon et gagna l'endroit indiqué. Ce petit bois, planté sur une langue de terre opposée au ma* rais, de l'autre côté du château, était une retraite fraîche, ombreuse et sombre, formée par de nombreux sapins, des acacias et des cyprès. Entre les pieds de ces arbres on avait semé, au hasard, une grande quantité de fleurs, et ces fleurs, intouchées du soleil, vivaient pâles et languissantes sous ces arbres ; mais on eût dit que ce qu'elles perdaient en éclat elles le regagnaient en parfums. C'était le bouquet virginal de la Nuit. Il n'y avait là pour sa chaste haleine que des bouches inefiîeurées, des fronts purs et l'ignorance des sourires du ciel ; jamais la trace tiède encore d'une lèvre disparue, la lassitude d'une caresse ouïes langueurs muettes d'un souvenir, mais quelquefois, dans ces seins de fleurs à demi-fermés, une goutte de la rosée du soir, conservée comme un témoignage de l'immatériel amour de la Nuit dans ce célibat du soleil... Touchant symbole de bien des destinées ! Que d'êtres conservent aussi, dans le célibat du cœur, une larme qu'ils ont recueillie, parce que jamais, hélas ! il ne leur sera donné davantage !

La nuit était sombre. Allan s'assit sur un banc, au fond de ce bois où les odeurs étaient presque humides et s'imprégnaient opiniâtrement dans les vêtements. Les syringas, aux parfums dardant dans la cervelle et voluptueux jusqu'à la douleur, s'épanouissaient autour de lui. A une lieue de

là, du côté des terres, car le château et les jardins des Saules dessinaient un isthme dont la pointe était le marais, on entendait chanter un rossignol, et c'était une mélancolie de plus que ces modulations d'oiseau veloutées par la distance et qui ébranlaient seules le silence infini de l'espace, où, de temps à autre, il passait un souffle muet.

Mais la nature était un livre fermé pour Allan. Il regardait, à travers les interstices des feuilles, les fenêtres du château des Saules, points lumineux dans l'obscurité. Il épiait avec anxiété le moment où l'on quitterait le salon, et où chaque personne se retirerait dans son appartement.

Au bout d'une heure, il entendit venir d'un pas ferme et rapide. Il aurait fallu le poignarder juste au milieu du cœur pour lui trouver du sang. Tout ce qu'il en avait battait là.

— Vous êtes là, n'est-ce pas, Allan ? — fit madame de Scudemor, d'une voix tranquille. Un oui indistinct — car l'émotion colle la voix à nos gorges au point que nous ne pouvons l'en arracher — fut toute la réponse qui suivit.

Sous ces arbres, on n'y voyait goutte... Elle s'assit sur le banc, assez loin de lui. Heureusement pour elle, il n'avait que dix-sept ans et il l'aimait ! mais s'il avait eu éavantage, ou qu'il l'eût aimée moins, pour peu que, par hasard, dans le rapprochement de ce banc, il eût touché seulement du sien ce bras qu'il avait tant admiré dans le salon, ah ! comme elle eût payé cher cette imprudence d'un rendez- vous dans les ténèbres donné à un homme qui meurt de désir I

Mais il l'aimait d'un amour vrai et timide, du premier amour de la vie; seulement, qu'avait-elle donc, elle, pour être si follement imprudente ?...

Ce qu'elle avait ? Le malheureux allait l'apprendre !

Après un instant de silence, qui lui parut plus long que l'heure qu'il avait attendue :

— Deux jours passés, depuis que je vous ai écrit, — dit-elle, — n'ont rien changé à mes résolutions. Au contraire. Ils les ont affermies. Je vous ai promis que, pour vous rendre l'éloignement moins cruel, je vous causerais une dernière peine, la peine salutaire, et que j'empoisonnerais nos adieux de mes confidences; car, toute espérance arrachée l'âme prend son parti et se résigne ; mais quand elle en conserve encore, le m-il s'éternise et les désirs sont justifiés.

— C'est inutile î — fit-il, pour répondre, mais il se contint... Une curiosité brûlante surgit en lui. Il était las du mystère. Il voulait savoir tout, même ce qu'il redoutait le plus... Il avait soif de détails. Elle continua :

— Allan, vous allez savoir ma vie. Ce que je n'aurais jamais raconté à qui que ce soit, je vais vous le raconter, à vous, garçon de dix-sept ans. Ce que homme ni femme n'a jamais entendu, vous l'entendrez, vous. Quand cela sera fait, j'espère que vous ne m'aimerez plus. Ou, si l'impression que je vous ai causée dure encore, elle s'affaiblira de plus en plus et, dans l'absence, finira par s'effacer entièrement.

Alors, avec cette voix rauque et lassée qu'il connaissait et qui, dans le monde, ne disait que des choses très pâles, elle commença ses confidences et elle tira de sa gaine une femme que le monde ne connaissait pas :

<s Je ne suis pas Italienne, — dit-elle, — mais j'ai été élevée en Italie, dans le couvent de San-Lorenzo, auprès de Florence. Une de mes tantes me donna à une de ses amies, supérieure de ce couvent. Je crois, en vérité, qu'elle était

bien aise de se défaire de moi, orpheline à sa charge de soins, de surveillance et d'affection. J'avais perdu mes parents en bas âge. Je devais posséder une immense foftune et je recevais la plus détestable éducation. Tels furent les seuls événements de ma vie jusqu'à quinze ans,

« Mais, à quinze ans, les événements sont en nous. C'est le point du jour de la vie. De l'autre côté de mes quinze ans il n'y a que de l'ombre, du vide, et je ne me rappelle pas plus ce temps-là que celui oij j'étais au berceau. J'avais été assez richement douée d'intelligence pour que cette intelligence échappât à l'inertie de mon éducation méridionale. Plus tard, j'ai développé cette intelligence qui m'a servi à juger la vie et non pas à la deviner.

<^ Qiioique du pays des dames à plumes que mademoiselle de L'Espinasse fustigeait de son ardent mépris, il y avait en moi plus de passions qu'en toutes ces filles d'Italie dont l'enfance était mêlée à la mienne. Leur teint était plus foncé que mon teint, la chaleur de leurs regards plus sous-nue que celle de mon regard, leurs paupières plus mantilles mi-closes que les miennes; mais la passion, chez elles, c'était le serpent qui se mord la queue. Chez moi, c'était le serpent qui étreignait l'arbre de la science pour goûter au fruit défeniu. Elles passaient des heures entières le front dans leurs mains, le sein gonflé, une larme chaude pesant à leurs paupières de soie, et, stupides de troubles sans nom, rouges de désirs au moindre souffle qui leur léchait le cou dans ces lascils climats du Midi, elles attendaient ainsi la nuit et ses songes, et tous ses délires! — Heure bien-aimée avec ses frissonnements, ses peurs de se pâmer et sa solitude, sous les rideaux qui gardent tous les secrets !... Oh ! déjà, pour moi, cela était trop vague. A

yO CE QUI NE MEURT PAS.

moi, les désirs étaient plus substantiels. Les troubles, je les nommais tout bas, et il fallait pour me repaître autre chose qu'une ivresse concentrée, prise à respirer les blanches fleurs de nos marronniers dont nous nous faisions des diadèmes.

« Mon enfant, il n'y a de beau dans ce monde que ce qui est pur. A l'heure que je vous parle, Allan, je n'éprouve point le sentiment d'une honte lâche à vous faire lire dans mon passé et à vous dire : Croyez-en la femme qui ne s'absout pas elle-même : la pureté est le seul beau caractère de notre nature. L'amour, cette puissance de dévouements infinis, l'amour n'est si beau que parce qu'il nous purifie. S'il y a plus saint que la vierge de quinze années, c'est la femme pour qui tout n'est plus incompréhensible; et plus saint encore que cette dernière, c'est celle qui atout compris et pour qui tout comprendre n'a pas été une souillure. Oh ! à quinze ans, quand on n'est qu'une faible enfant, que l'on n'a à baiser que le front de sa mère et les pieds de son crucifix d'ivoire, il n'est pas bien difficile de conserver ce précieux trésor de pureté qui, une fois perdu, ne se retrouve plus, et n'est remplacé par rien désormais ! Eh bien, cela même, Allan, je ne l'avais plus à quinze ans, et mon premier amour fut défloré, dans le fond de mon âme, par ma première amitié.

« Allan, quand on a l'âme ardente et que l'imagination est éclose, la passion vient troubler et amertumer nos sentiments les plus innocents et les plus doux. A.u lieu de rêver comme elles toutes, je cherchais à vivre. Au lieu du désir d'aimer dont elles se berçaient toutes jusqu'à l'enivrement, moi je me précipitais à l'amour avec furie. Je vivais plus vite qu'elles, et je vivais davantage à la fois.

« Il y avait, parmi les plus rêveuses d'entre nous, une

eune fille napolitaine dont les cheveux étaient blonds :omme blondes sont les feuilles jaunies par l'automne, et iont le visage et les épaules étaient inondés comme d'un •eflet de cette chevelure fauve et bouclée. Certainement, ;'était la plus belle de nous toutes. Elle était moins grande ^ue moi et plus mince. Le soleil de son pays s'était vengé ;ur ses noirs sourcils et ses paupières de n'avoir pu foncer :ette résistante chevelure. Tranchant sous le double cadre i'ébène de ses sourcils, ses prunelles, d'un bleu pâle et mat, essemblaient à des turquoises enchâssées dans un bracelet le jais, et elles étaient d'une telle tristesse que l'éclair n'en Dartait jamais et que même les pleurs n'y étincelaient pas. le me pris pour cette jeune fille de la plus folle idolâtrie. Mais, Allan, si cette affection exaltée avait été seulement le l'amitié de jeune fille à jeune fille, vous aurai-je dit qu'elle était belle? Vous aurai-je parlé d'autre chose que ie son cœur ?...

« Est-ce qu'il n'y aurait donc qu'une manière d'aimer, 2i serait-il vrai que toutes ces distinctions dans ce point intangible que nous appelons notre cœur sont des chimères )U des mensonges? Oh ! alors, je m'expliquerais pourquoi e tremblais en approchant d'elle ! pourquoi je rdligissais ]uand elle me regardait, de son œil bleuâtre et triste ! pourquoi les yeux bandés, dans nos jeux, je la reconnaisiais sans la toucher aux mouvements qui s'élevaient en noi quand je l'approchais, et je l'approchais toujours! Mais elle m'aimait aussi, elle, et pourtant elle était calme ians nos entretiens. Ses caresses fraîchissaient sous les niennes. Si elle rougissait, ce n'était pas moi qui la faisais 'ougir... C'était quelque vague espérance, germe d'un Tionde déposé dans le chaos de l'avenir ; c'était la hâte

d'avoir quelques jours de plus sur son âme ; c'était l'insuffisance de tout ce qui me suffisait, à moi, plus riche et plus infortunée. Elle m'aimait... mais que de fois, sous les orangers fleurissants, assises toutes deux, moi défaillante de la voir, elle ne s'apercevait même pas que sa main était dans la mienne et que je lui répétais insatiablement : « A quoi penses-tu?... » Alors, elle ramenait du ciel où il s'était perdu, comme un oiseau sur la mer haute, son regard, inanimé débris échouant dans le mien qui le dévorait ; puis d'-S larmes comme je n'en ai jamais pu répandre, car mes lèvres les trouvaient glacées, lui jaillissaient des paupières, et j'attendais qu'elles eussent coulé jusqu'à sa bouche pour les recueillir.

« Mon état devait rester à jamais inconnu pour elle, non que je ne le connusse pas moi-même, mais parce que j'étais sa sœur aînée en fait de passions. Oui, j'aurais pu lui expliquer tout ce qui fermentait si fort en moi, car je ne l'ignorais pas, je vous le répète; j'aurais tout nommé de mes vouloirs coupables et de mes désirs insensés, mais une timidité invincible m'a toujours retenue. Une nuit surtout, — une nuit terrible, — écoulée à haleter, flancs et pieds nus, près du lit où elle reposait en silence et dont ma main tremblante n'osa pas toucher le rideau ! cette timidité me ramena épuisée dans ma couche. J'étais pudique, parce que j'étais passionnée. La pudeur, Allan, c'est l'aurore de de la passion, qui commence par une rougeur dans l'âme comme dans le ciel. La pudeur est une jouissance que l'on cache et qui vous trahit. C'est la première flétrissure de l'innocence de la femme.

« Je passai vingt-sept mois ainsi. Au bout de ce temps, ma tante vint me chercher et me ramena en France où je

devais entrer dans le monde. J'eus un affreux chagrin de quitter San-Lorenzo. Je pleurai moins que celle que j'aiis cependant. J'étais si sûre de ne pas être nécessaire à vie, qu'il se mêla aux angoisses de nos adieux quelque chose d'aridement résigné. Un sentiment comme le mien était exigeant et orgueilleux. Je souffrais de n'être qu'une camarade de pension pour celle qui était mon idole. Nous promîmes de nous écrire, et je partis.

« Ils crurent, en France, que je ne revenais si triste d'Italie que parce que j'y avais laissé des amitiés de couvent. Ma tante aussi le crut, mais bientôt elle fut détrompée. Ma tristesse lui devint inexplicable quand, à la cinquième lettre datée de Florence, elle vit que je ne répondais plus. Les lettres de Margarita étaient-elles moins elle, — moins ses regards, ses cheveux, ses épaules, moins tout ce que j'avais idolâtré ! Ces lettres m'apportaient chaque h'is une déception, un désenchantement, une douleur mêlée de mépris. Du moins, quand je la voyais encore, je pouvais croire qu'elle devinait comment je l'aimais à l'éloquence de mes étreintes, à la violence de mes regards ! Puisqu'un impérieux sentiment de honte m'empêchait de lui avouer ce qui m'eût rendue plus coupable, dkr peutêtre l'eussé-je entraînée, du moins je pouvais savourer, au nom de l'amitié comme elle la sentait, tout ce qui ne rassasiait pas la mienne... Quand j'avais le bras noué à son cou, le sein battant contre son sein immobile ; quand j'illuminais Tonduleuse courbure de son front cuivré des gerbes de flamme de ces yeux dont elle ne put jamais supporter l'éclat, elle ne me repoussait pas. Elle me parlait de choses futiles, il est vrai, d'une robe à faire ou d'une mantille à broder, ou elle s'abandonnait à des rêveries muettes, mais

j'étais bien, et nous restions ainsi longtemps... A présent, que me restait-il ? Qu'est-ce que je trouvais dans ses lettres r L'expression froide d'une émotion vulgaire, des commérages de couvent, et rien de plus, car les rêveries d'une jeune fille ne se parlent pas. Ah! si peu me mettait à la torture, et — puisqu'il m'était aussi impossible de lui écrire ce que je lui avais tu quand elle m'enivrait de sa présence, — j'aimai mieux me retirer dans la solitude désolée et silencieuse de mes souvenirs.

« Mais les souvenirs à cet âge, qui est le vôtre, Allan, ne sont pas éternels. L'image de Margarita s'effaça peu à peu de ma pensée. Je me suis quelquefois demandé pourquoi on ne peut rompre avec les amours qui le suivent comme avec le premier amour ? Les facultés qui bouillonnaient en moi, je cherchai à les occuper par les livres dont mon éducation m'avait tenue éloignée et par le monde que je ne connaissais pas encore, mais ces facultés ne trouvaient ici ni là la pâture dont elles étaient avides, et je ne comprenais qu'un seul but à la vie d'une femme : — le bonheur dans l'amour,

« Allan, je ne diminuerai pas l'abnégation de ce récit... Il y avait dans la société de ma tante une foule de jeunes gens qui m'entouraient de leurs hommages. A cette époque de ma jeunesse je n'eus que des engouements passagers, mais auxquels l'ardeur de mon caractère donnait les transports intérieurs de la passion. Ces beaux jeunes gens, dont je m'éprenais dans un soir, je les ai tous méprisés depuis, ou, plutôt, le mépris tua l'amour que je fus sur le point de leur donner. Fats imbéciles ! qui eurent la puissance d'altérer ma voix quand ils me grasseyaient leurs riens et à qui je me livrais, dans un salon plein, soit dans les audaces

l'une valse soit dans des causeries à mi-voix, pour qu'ils illassent peut-être s'en vanter avec impudence à leurs bayaières d'Opéra... Oh ! si les hommes savaient quelles sont es méprises de cœur des jeunes filles qui vont dans le Bonde, ils ne voudraient à aucun prix de ces virginités grossières. Ils n'en voudraient ni pour maîtresses ni pour emraes, et ils les répudieraient toutes, autant au nom de a fierté que de l'amour !

« Je traversai ce qu'on appelle les plus belles années de a jeunesse dans cet enthousiasme d'un jour qui sont des iionles cuisantes le lendemain. Je ne me sentais pas le courage de livrer ma vie à ces hommes auxquels je me reprochais d'en avoir donné un jour. La vanité se vengea de mes dédains en m'accusant de vanité. Hélas! la vengeance de ces petites âmes blessées, je l'accomplis moi-même sur moi. J'avais soif d'amour et j'en manquais. J'attendais. Attendre, c'est presque toujours la vie entière. Mais le désespoir d'attendre me prenait violemment à la fin ! Si jeune, si forte, si puissante, je me demandais si la vie ne m'échappait pas dans tous ces jours qui se détachaient, un à un, de moi sans aimer. Moment cruel que les femmes connaissent ! Les jours perdus fuient, et laissent un regret qui n'est pas même un souvenir. L'âme a d'étranges détresses. On dit comme la Folle : «ce sera pour demain, » et demain vient et passe, mais non le demain que l'on souhaite. Moins heureuse que la Folle, on pense à hier qui trompa, et la foi au lendemain s'affaiblit chaque jour davantage. Ah 1 ce n'est pas toujours la joie d'être belle qui fait jeter sur la glace ce long regard que vous savez. Souvent est-ce plutôt la mélancolie qui empêche de l'en arracher. Nous, que la beauté a tant de fois égarées, nous avons une horrible

peur de la perdre parce que nous avons besoin d'amour... « Fût-ce cette fatigue secrète d'espérer, cette ardeur redoublée par elle-même, cette impatience d'être heureuse qui décida de mon sentiment pour Horace de Scudemor.^ J'avais une telle hâte du bonheur dans l'amour, j'avais une telle avidité de croire être aimée, que je fermai les yeux afin de ne pas voir cet homme, afin de ne pas le juger comme les autres et d'être obligée de déchirer encore une fois mes illusions. Je poussai loin la stupidité. Je m'en fis un héroïsme. J'acceptai des paroles d'amour dont les désirs de mon cœur étaient peut-être toute l'éloquence ; j'eus foi en lui et je l'épousai. A qui le veut si bien, il est facile d'être trompée. Cependant je palpitais d'une telle vie, et les hommes proclamaient que j'étais si belle, qu'Horace, comme moi, pouvait se méprendre sur son amour. Quoiqu'il en dût être, je me crus heureuse à jamais. Notre lune de miel fut un soleil dévorant et Camille porte sur son front, déjà passionné, les stigmates de la fournaise dont elle est sortie.

« Mais la possession lassa mon mari, le dégoûta, et bientôt je fus une délaissée... Un amer sentiment d'humiliation s'empara de moi, mais je ne versai pas beaucoup de larmes et la colère l'emporta sur les désespoirs flasques de l'abandon. A dater de cette époque, je m'estimai audessus d'une âme commune. J'avais cru à l'amour d'Horace, j^avais goûté les délices du mariage dans une intimité profonde, et cet amour tarissable s'écoulait dans l'accoutumance ! et ces délices inénarrables ne devaient plus exister! Mon imagination, beaucoup plus que mon cœur, éprouvait une de ces déceptions atroces contre lesquelles il n'y a point de remède, incurable plaie qui infectait jusqu'à

l'avenir. Je souffris, mias je le cachai. Je souffris, mais une autre que moi eût poursuivi de scènes éplorées l'homme qui l'aurait ainsi trahie. Moi, je me tus. Mon mari n'était qu'un libertin vulgaire, je ne lui fis pas l'honneur d'être jalouse de ses abjectes tendresses, mais je ne lui permis même plus de froisser ma robe quand nous passions par la même porte tous les deux. La douleur me trouvait toute prête contre elle, parce qu'elle ne faisait que commencer. Les nuits je payais cher le stoïcisme de mes jours. Les nuits, il me prenait des rages à me rouler nue sur les parquets... Mais le jour, j'enfermais mes convulsives souffrances dans le velours et dans les sourires, et cette pourpre m'allait si bien, et ces sourires étaient de si profondes impostures, que mon bonheur insultait les autres femmes d'une façon presque aussi sanglante que mon insolente beauté. Pitoyable chose que le bonheur, Allan, puisqu'on ne peut le distinguer d'une épouvantable singerie I Est-ce parce que rien n'est vrai qu'on imite si parfaitement tout ? Ainsi le dépit me fit ravaler toutes mes larmes et ma vanité se bastionna dans l'orgueil.

« Un des plus eff'rayants caractères de la souff'rance c'est d'étendre indéfiniment les horizons autoug d'elle, de se faire le centre immense d'une circonférence, qui n'est nulle part et qui est partout. Vient une douleur nouvelle qui nous apprend qu'on s'est trompé, que la plaie n'était pas si large, que le mal n'était pas si grand. Désabusement cruel, ironique, implacable, — le déshonneur de nos désespoirs. Je l'ai appris plus tard... Mais, alors, je crus que mon cœur ne se relèverait pas du coup qui l'avait frappé. Je m'ensevelis au fond de moi-môme... Hélas, cette force que je m'étais trouvée dtns le malheur de mon

mariage aurait dû me faire soupçonner que je n'étais pas épuisée, qu'il était encore des épreuves, un par de là à ce que j'avais enduré, — et que la vie traînait un peu plus longtemps avant de finir. Mon amour pour Horace avait été presque volontaire, tant je m'étais précipitée à le croire ! Je ne connaissais point celui qu'on ne veut pas et qui vous entraîne, avec le pouvoir de Dieu. Je ne le connaissais pas, et, pauvre ignorante, je me disais que toutes les sources de bonheur auxquelles je m'étais abreuvée n'avaient pas un abîme de plus que ceux que j'avais mesurés en y tombant.

« J'avais dépassé les trente ans terribles. Trente ans, pour la plupart des femmes, c'est la vieillesse avec un cœur jeune et fou, et le cœur s'épouvante de cet âge encore plus que la vanité. Mais, pour moi, il semblait que l'époque formidable eût été une heure de munificence et de largesse. 11 est vrai que je n'avais pas été jetée au moule étroit d'où sortent ces êtres fragiles, dont j'enviai souvent, pour mourir, l'organisation délicate, ces femmes éphémères qui se trouvent mal dans une caresse, et qui n'ont qu'une peine dans leur vie parce qu'il leur faudrait ressusciter pour en avoir deux. A celles-là, trente ans ternissent le blanc plumage du teint ; à celles-là, un enfant brise la taille ; à celles-là, il faudrait une goutte d'ambre pour éterniser l'éclat bientôt évanoui de ces yeux périssables, dont une larme éteint la lumière. Mais moi, je n'étais pas, AUan, une si frêle créature. Je n'étais pas si immatériellement belle. Aussi ma beauté n'agonisait-elle pas à trente ans !

« Au contraire. Mal|;ré mes horribles déboires, malgré les compressions cruelles que je m'étais imposées, je me

gonflais sous l'air infini de la vie. Je le respirais avec immensité. Dans ce sentiment de plénitude et de puissance qui se diffondait en moi de toutes parts, je comprenais qu'il n'y avait pas d'être créé plus à l'unisson de cette nature immortelle que moi, substance plus forte et non moins belle que les autres femmes, et à qui la douleur indomptable n'avait pas plus empreint sa griffe sur le sein que la petite main d'un enfant ne laisserait de trace d'ongle sur le cou à fanon d'un taureau. Oh ! Allan, que les joies de la force sont intimes ! Mais quand cette force ne nous défend pas contre le sort, on est malheureux autant par le fait de cette force que par celle de la destinée.

« Et c'est ce qui m'arriva bientôt, mon cher Allan. Monsieur de Scudemor avait un neveu, de quelques années plus jeune que moi. Ce jeune homme avait toujours montré de l'éloignement pour la carrière de son oncle. Riche et d'une indépendance complète, il voyageait sans but déterminé. Je ne le connaissais que pour avoir entendu parier de son esprit et de l'élégance de ses manières. Monsieur de Scudemor me le présenta. Il avait cette timidité orgueilleuse des Anglais qui ne fait jamais la moindre avance. Eh bien, avec cette timidité excessive, en une heure de temps il fut mon maître, et au point que s'il m'avait dit : « suismoi ! y> n'importe où, je l'aurais suivi.

« 11 m'avoua depuis que je l'avais beaucoup plus étonné que séduit, et qu'il ne comprenait pas comment il m'avait aimée. Quant à moi, tout de suite ce fut une fièvre, de l'insomnie, du délire. Tout ce que j'avais senti jusque-là n'était pas comparable à ce que j'éprouvais alors. Ce n'était pas uniquement en intensité que mes sensations différaient ; j'étais folle, j'étais malade, rien que d'amour... »

Elle s'arrêta. Sa voix venait de contracter un accent étrange. Était-ce la fatigue d'avoir parlé si longtemps dans l'air de la nuit? D'abord la surprise avait saisi Allan. Madame de Scudemor et son langage, inanimé comme son front, il ne les reconnaissait plus. Puis, l'intérêt du récit avait été trop poignant pour que l'étonnement ne s'y perdît pas. La sueur froide lui coulait aux tempes, il mordait avec frénésie son mouchoir de soie. Une curiosité infernale, car la jalousie la lui soufflait, dilatait démesurément ses prunelles que l'on voyait dans l'ombre étinceler. Il les dirigeait sur la femme plongée dans les ténèbres dont il n'entendait plus la voix, cette voix basse et profonde qui lui écartelait le cœur.

« Oui, c'était de l'amour pour cette fois, Allan, — reprit-elle, — de l'amour après lequel il n'y a plus dans l'âme que poussière. Puisque cet amour finit, pourquoi croirait-on à l'immortalité ?

« Tout le favorisa, cet amour. Octave pouvait venir chez moi quand il le voulait. Nos rapports de famille étaient trop étroits pour que la vanité de monsieur de Scudemor pût prendre l'éveil sur des bruits qui ne sem-

CE QUI NE MEURT PAS. 8l

blaient pas devoir exister. Je voyais donc Octave à chaque moment de la journée. Je l'envoyais chercher quand il tardait à venir, et je lui faisais d'indécents reproches avec une rougeur au front plus indécente encore. Quand il me surprenait de quelques minutes plus tôt qu'à l'ordinaire, j'étais près de me jeter à son cou ou à ses pieds de reconnaissance.

« Cet amour, qui me fit connaître des bonheurs dont je iiavais pas l'idée, me condamna aussi à des soufiVances que ne payèrent point les plus enivrantes voluptés. Il empoisonna le souvenir du passé, ce fer qui reste toujours dans la blessure. Margaiita, — le rêve, resté rêve ; — et, depuis elle, mes illusions gardées dans le sein qu'elles avaient agité et qui n'avaient débordé que dans les attouchements d'une valse ou d'une contredanse, autorisées par toutes les mères, et auxquels la vie qui s'annonce, en nous parlant bas, donne des significations terribles; mon amour, trahi par Horace qui n'avait pu l'épuiser, les délices savourées de mon mariage, tout me fit horreur, tout me fit épouvante... Je regrettai de n'être pas la plus pure des femmes pour jeter la fleur de mon innocence dans le foyer de mon amour, pour la lui donner à respirer, à flétrir, à broyer sous ses pieds ! Ah ! les femmes sont adultères, — elles le sont toutes, — mais savent-elles, comme moi, ce que ce traître bonheur peut cacher?...

« Vous le voyez, Allan, l'adultère n'était pas uniquement pour moi celui des vierges de ce monde, cet oubli

un sentiment secret, cette profanation d'un mariage accompli mystérieusement dans les profondeurs de notre âme. Je vous ai dit quelles avaient été les prostitutions successives de mes sentiments. L'adultère, pour moi, ce

fut encore davantage. Le lien semblait plus fort. Il fut brisé tout de même. Croyez-moi, Allan, ce ne fut pas la certitude de mal faire, de manquer à ce que la morale des hommes a intitulé des devoirs, qui empêcha ma passion de me rendre heureuse. Ah ! il y avait en elle tout ce qu'il faut de poésie et d'entraînement sublime pour qu'une vanité ou un remords n'osât envoyer une plainte timide aux échos répétés et grossissants de la conscience; mais la vie était attaquée dans ses sources. J'étais malheureuse, parce que j'étais adultère. Je ne l'étais pas à cause des hommes et de leur morale qui réclame, quand nous la faussons, mais simplement parce que j'étais adultère. Que voilà donc qui est profondément triste ! L^adultère déchirait de ses propres mains les entrailles de l'amour. Ah ! l'on peut rire, quand on est fort, du reproche d'avoir trahi un être qu'on avait aimé, car on n'a affaire qu'à soi au fond de son âme; mais trahir un être qu'on aime, contradiction des contradictions ! Le trahir d'avance, se trouver avoir trahi dans le passé celui qu'on devait aimer dans l'avenir, mais ne lui donner, à cet être qui prend votre vie et votre pensée, ne lui donner que des restes d'âme et de corps, que des miettes tombées du festin mangé par un autre, c'est la pire des douleurs humaines, c'est des hontes ardentes la plus dévorante ! Vous êtes criminelle envers lui que vous adorez. Pâle victime, vous tremblez sous ses caresses parce qu'elles ne sont pas assez puissantes pour vous faire oublier que vous avez été coupable autrefois. Envisagée des bras qui vous enlacent, de cette poitrine sur laquelle vous reposez une tête qui ne peut pas plus dormir que s'enivrer, votre vie écoulée avant de le connaître apparaît incessamment pour vous désoler, pour

VOUS rappeler que vous n'êtes plus qu'une mutilation, un débris, la coupe qui garde l'empreinte des bouches qui y burent, une misérable femme qui n'a pas le droit de dire, à l'homme dont elle est insensée, le mot pourtant fatal dans lequel l'amour concentre l'éternité de Dieu même : « Je suis toute à toi ! »

« O Allan ! A!lan ! toutes les femmes qui ne méritent pas qu'on' leur crache de mépris au visage, si c'était de la boue et non du crachat qu'on rejetterait de ses lèvres, toutes les femmes ont au moins soupçonné cette souffrance!... Pour toutes, même au sein de l'amour le plus absorbant, il y a eu des instants où, seules/ elles ont plié une tête humiliée en se ressouvenant ; où elles l'ont cachée, avec des larmes aveuglantes et dont elles ne disaient pas le secret, dans le creux de la poitrine bien aimée... Mais ont-elles épuisé comme moi les âcretés de cette intolérable torture sans que le bonheur de l'amour pût l'interrompre et la leur faire oublier ?

« — « Pourquoi es-tu triste, puisque tu es heureuse ? » me disait quelquefois Octave. Hélas ! je lui faisais croire que le bonheur extrême accablait. Je n'aurais pas osé lui dire ce qui causait mes elTroyables tristesses, surgissant tout à coup à travers les étreintes de notre union et le? sourires de notre amour. Est-ce qu'il devrait y avoir un secret, grand Dieu ! entre deux êtres qui habitent la même couche? un secret que la nuit, cœur contre cœur, on ne révèle pas et qui fait pleurer ?... Je craignais, en disant ce qui m'affligeait à Octave, de flétrir le sentiment qu'il avait pour moi. Je craignais d'éveiller son mépris. Parfois, je m'imaginais qu'il voyait clair dans ma vie passée ; que, par délicatesse, il imposait silence à une jalousie inévitable.

Surtout, l'idée d'un regret me rongeait. Mais il ne vous ressemblait pas, Allan. Je n'ai jamais acquis la certitude que ce qui m'épouvantait existât. Je l'ai bien souvent étudié, avec un de ces regards qui tombent à mille brasses de profondeur dans une âme comme une sonde dans l'Océan, lorsqu'il berçait sur ses genoux ma fille, que je ne berçais plus sur les miens, et je n'ai jamais rien vu qui trahît, dans les caresses qu'il lui prodiguait, l'héroïque sacrifice que je supposais. Ceci n'aurait-il pas dû me calmer, anéantir mes inquiétudes, me rendre plus apte au bonheur que toutes ces idées m'avaient gâté? mais mon caractère est si profond que la souffrance qui y était tombée je ne pus jamais l'en faire sortir. A cette époque de ma vie, je ne pouvais sans angoisse regarder une tête de jeune fille. Devant, je baissais plus les yeux qu'elle et ce n'était pas, comme elle, de pudeur.

« Que notre cœur est incompréhensible, Allan ! Croyezvous que je reprochais dans ma pensée à Octave de n'être pas malheureux de ce qui me rendait malheureuse? Je m'étonnais de sa quiétude. Elle le fit moins grand à mes* yeux. Ce fut là le premier rayon qui tomba éteint de sa tête ! Le premier coup de dard de l'aspic caché dans moa cœur ! Vous, Allan, vous que je n'ai pas aimé, vous qui haïssez Camille parce qu'elle est pour vous une date affreuse dans mon histoire, vous n'auriez pas eu cette apathie. Votre amour eût été infini. Il aurait embrassé tous les temps. Mais celui d'Octave ne l'était donc pas ? Des caresses lui suffisaient, et le moment de l'ivresse l'emportait sur la réflexion. Or, toutes les passions profondes sont réfléchies ; j'avais appris cela dans la mienne pour lui...

« Plus j'allais, plus ce point de mépris, douloureux'

comme une inquiétude, s'élargit et corroda mon amour. Ma passion prit un caractère nouveau. L'enthousiasme n'y était plus... Mais l'enthousiasme n'est que la mousse d'un vin généreux, et les liqueurs les plus brûlantes stagnent sur les bords de la coupe au lieu d'écumer.

« Je ne vous raconte pas, Allan, les événements extérieurs qui se mêlèrent à cet amour. Qu'impone que j'aie vécu dans différenls pays de l'Europe où mon mari était en mission ! Octave était devenu le secrétaire de son oncle. Il ne me quittait pas. Je l'emportais partout avec moi. Je n'ai besoin que de vous raconter les phases successives d'un sentiment qui, mort, me mura Tâme avec des quartiers de granit.

« Ce sentiment habitait en moi à des abîmes immenses. Exaspéré par la douleur la plus humiliante qu'il y ait, — la conscience d'un passé irrévocable, — il semblait puiser une énergie plus âpre et plus vorace dans celte douleur... La douleur est une moelle de lion bien amère, mais on dirait vraiment une transubstantiaiion infernale ou divine que cette poignante nourriture qui rend nos amours indomptablement dévorants. Le mépris qui succéda à cette douleur ne put rien contre l'amour dont elle a\%it augmenté l'ardeur. Je ne combattis pas cet amour par ce mépris, ni ce mépris par mon amour. Situation étrange dans laquelle j'ai vécu des années! Comprenez-vous, maintenant, quelle femme je pouvais être, Allan, puisque mon opiniâtre amour a lutté si longtemps contre le bonheur suprême, la souffrance ei le mépris, dans cette âme où les passions étaient écloses comme des couleuvres printanières qui n'attendent pas, pour faire leur nichée, qu'il y ait des feuilles aux buissons ?...

« Il était dans ma destinée de ne trouver que mécomptes et impuissance au bout de toutes mes affections. Vous prévoyez déjà qu'Octave aussi, qui m'avait aimée, qu'Octave auquel j'avais attaché tant de rêves, globes d'or de la pensée d'une femme et dont incessamment elle pare le firmament de son amour, qu'Octave se détacherait un jour de moi qui devais l'aimer tant encore. Vous ne vous trompez pas, mon ami, encore cette douleur ! encore ce calice ! Il m'avait, pendant son amour, admirée autant qu'idolâtrée. J'étais sa religion, son culte, et si je ne l'eusse pas entraîné aux caresses, il ne m'aurait parlé qu'à genoux. Eh bien, voici qui ressemble à des raffinements de cruauté dans la destinée, à des bouifonneries de bourreau dans le rôle de Dieu. C'était l'amour d'Octave qui devait mourir le premier! Enthousiasme, respect, admiration furent impuissants à le retenir dans son cœur, tandis que le mien échappait au mépris pour survivre à celui que tout aurait dû, n'estil pas vrai ? empêcher de si tôt mourir.

« Et c'est ce qui m'empêchera de croire, maintenant, à la durée de l'affection que Ton proclame la plus éternelle. Le chagrin m'a usée jusqu'à la dernière fibre, desséchée jusqu'à la dernière goutte, et dans ce sein, où la vie se gonfle encore, je ne porte plus que le cadavre de mon coeur... Un jour de peine, sèche et brûlante (c'était un jour que je n'avais pas cessé de l'aimer), je me reposai dans la pensée du suicide. L'idée de Camille me retint. Allez, mon ami, le jour oij la pensée de la mort vous arrive n'est pas le pire des jours de la vie. Tout le temps qu'il y a de l'action possible, le malheur n'a pas dit son dernier mot. On s'intéresse à soi toujours. Mais quand on ne soupçonne même plus qu'il y ait une ressource de repos et de paix dans la

tombe, c'est qu'on dure affreusement encore, mais on ne vit plus. »

Elle s'arrêta une seconde fois. Ce récit, où les faits matériels oubliés donnaient une teinte plus sombre et plus frappante à toute cette psychologie orageuse, émeuvait d'une compassion sans douceur et sans distraction l'âme jalouse et tourmentée d'AlIan. Soudainement, la lune se leva et jeta ses lueurs blanches et satinées à travers les branchages du bois. L'ombre qui enveloppait Allan et madame de Scudemor se détacha de leurs deux têtes, comme un masque noir. Ils se virent. Allan avait l'air stupide ; mais le génie éploré, comme doit être le Génie de l'expérience de la vie, trônait sur le front de madame de Scudemor Son œil brillait, sec comme toujours, et à ses lèvres il y avait un sourire : le sourire amer de l'ironie solitaire.

— Voilà ma vie, Allan, — reprit-elle, — à l'exception de ce que je dus souffrir avant de tuer ce dernier amour.

iJe ne le tuai pas, il mourut sans que je fisse un effort pour le tuer... Mon cœur était dévoré quand il mourut; mais qu'il mit de temps à mourir ! Je vous fais grâce de ces détails, lis sont inutiles. Seulement, trouvez-vc^us bien étrange que je ne croie plus à la durée des passions?...

— Et Octave, Octave? — fit Allan avec le ton bref de la fièvre.

— Octave ? — reprit-elle avec son calme ordinaire. — On m'a dit qu'il était mort marié quelque part. J'avais son portrait autrefois. La chaleur du cœur qui battait pour lui en avait altéré les couleurs. Il n'était reconnaissable que pour moi. Je fus assez lâche d'attendre à ne plus l'aimer pour le briser. Mais il fut porté si longtemps que mon

sein en a gardé l'empreinte. Croyez-vous qu'il y ait des lèvres assez puissantes pour l'effacer?...

Elle prit la main du malheureux jeune homme. — Laissez-moi, — dit-il en tressaillant, avec le ton dur du ressentiment. Elle obéit, et, sans colère et sans tristesse : — Oui, AUan, — répondit-elle, — vous dites bien. Je dois vous laisser à présent. J'ai torturé l'amour qu^ vous avez pour moi, mais c'est la torture de l'art qui guérit. La réalité vient de toucher de son irrésistible souffle les rêveries de votre imagination et les illusions de votre cœur. Voyez ce que je suis, AUan ! Voyez si je vaux votre jeunesse ! je la gâterais, et même mon égoïsme n'en profiterait pas.

« O Allan, n'aimez jamais qu'une jeune fille, cet adorable mystère dont on soulève, un à un, tous les voiles ! A cette condition seule il y a bonheur possible. Si cette condition manque, on s'expose à des supplices inouïs. Ai-je donc besoin d'insister, Allan? Une pauvre caresse faite à Camille ne vous a-t-elle pas blessé au vif?... Quand lajalousie mâche à vide elle est encore plus furieuse que sj elle avait une raison pour exister, et elle humilie, parci que c'est le passé insaisissable qui devient le rival qu( vous ne pouvez pas punir...

« Et puis, quels entraînements résisteraient à la penséi que la femme aimée a dépensé ce qu'elle avait d'amour donner !... que vous ne raviverez jamais la plus faible de! réminiscences de sa jeunesse! Ah! demain, — si je vouï cédais aujourd'hui, — demain, vous seriez las et dégoiiK sans doute. Ne vous flétrissez donc pas, jeune homme, mes flétrissures, car vous n'auriez pas le triste profit d< me flétrir un peu davantage. Toute votre passion y avor terait. J'exige que vous partiez demain.

— Non, Madame, — répondit-il avec l'impétuosité d'une colère longtemps concentrée, — non, non, je ne partirai pas! Si vous avez cru avoir fait une belle chose en me racontant votre désespérante histoire, je n'apprécie pas vos sublimités et je ne veux point de vos abnégations ! Que sais-je même si vous avez dit vrai?... Que sais-je si par bonté pour moi, et pour me guérir de mon amour, comme vous dites, vous ne vous êtes pas calomniée ? Mais non ! — reprit-il, — vous avez été vraie. Un mensonge ne m'aurait pas fait tant souffrir!

Et il s'arrêta sous le poids de la conviction qu'elle avait été vraie. . . On l'aurait dit effrayé de l'énergie qu'il montrait.

Mais elle ne s'émut point de cette résistance, sur laquelle elle ne comptait pas. — La nuit porte conseil, Allan, — lui dit-elle avec sa voix grave, — demain peut-être éprouverez-vous le besoin de partir sans me revoir. Autrement, je vous ordonnerais de quitter le château ; et si positivement, Allan, que, par fierté seule, vous ne manqueriez pas de m'obéir.

— Par fierté ! — reprit-il. — Ah ! je me soucie bien de ma fierté ! Mais, Madame, ma fierté, c'est de rester ici malgré vous ! J'y resterai ! Quelque chose de olus fort que moi m'y attache, m'y rive les pieds. Quelque chose de plus fort que vous aussi ! Que me parlez-vous d'avenir, à moi ? Vous que le désenchantement a envahie de partout, il vous sied bien de me parler d'avenir ! Mon avenir, c'est d'être où vous êtes. Mon avenir, c'est de vous aimer, et, quand je serai las de cet amour en pure perte, de me brûler la cervelle à vos pieds !

Sa voix creva dans des sanglots. Il aurait voulu les étouffer ; mais, inhabile aux luttes contre lui-même, il ne piit les contenir plus longtemps.

— O mon pauvre ami, vous ne savez ce que vous dites ! — fit-elle avec une douceur irrésistible. — Pardonnez-moi si je vous ai fait mal tout à l'heure en vous répétant que je vous forcerais à partir... J'obéissais à l'elTroi de la destinée. Hélas ! nous nous rendons bien malheureux. Vous, Allan, vous avez des larmes. Je n'en ai plus, moi. Tout m'a été pris. Mais croyez que je souffre bien aussi... et pardonnez-moi.

Il y avait du baume dans cette voix attendrie. Le front d'Allan tomba, moins d'écrasement que de confiance renaissante, sur l'épaule de madame de Scudemor.

— Oui, mettez votre tête ainsi, mon enfant, — dit-elle, redevenue maternelle, — et pleurez, rassasiez-vous de vos larmes. Hélas ! vous ne pleurerez pas toujours. Ne vous avais-je pas dit que nos adieux seraient cruels ? Ah ! en grâce, abrégez-les en partant demain ! Tenez, je ne vous parle plus de vous ; mais, si vous avez quelque pitié pour moi, qui me reprocherais comme un crime de vous avoir gâté la vie sans même vous avoir fait goûter le stérile dédommagement des passions, soyez bon, soyez généreux en vous éloignant. Payez-moi ainsi du triste courage qu'il m'a fallu pour vous raconter l'humiliante biographie de mon cœur. Cette histoire, que vous savez maintenant, n'est-elle pas une infranchissable barrière entre nos deux destinées? Quoi, vous n'aimez plus Camille! Mes caresses l'ont enlaidie à vos yeux parce que, sous ces caresses, vous avez mis quelque chose qui ne s'adressait pas à elle seule, et vous voudriez de sa mère, de celle qui l'a eue d'un autre homme que vous!! Et encore, s'il n'y avait eu que cet homme qui m'eût infligé les passions et la douleur, mais vous savez qu'il n'a pas été le seul que

CE ylil .NE MKIJRI- l^AS. 9I

j'aie aimé et qui ait tari la source de mes sentiments ! Ah! ne vous désaltérez pas avec le gravier de cette fontaine desséchée. Allan, ne me croyez pas quand j'ai dit que je vous chasserais de chez moi ! C'était une ruse. J'espérais qu'une telle menace déciderait de votre départ, mais, puisque vous êtes un homme, voulez-vous que je me mette à genoux devant vous pour vous demander de partir?...

Et, du banc sur lequel elle était assise, elle glissa à genoux devant Allan, qui se leva comme d'elTroi, en la voyant ainsi abaissée. Cette admirable femme savait bien qu'il y allait de l'honneur de l'amour d'Allan de ne pas la laisser à genoux devant lui, et que, pour ce cœur de dixsept ans, vierge d'égoïsme, dégradation s'en suivrait à l'instant même s'il hésitait.

Elle l'avait élevé. Elle savait sa noblesse !

— Je resterai là, Allan, — dit-elle, — jusqu'à ce que vous me promettiez de partir demain. Trouvez-vous que ce soit ma place de rester ainsi devant vous ?

Ah I il promit avec désespoir, — mais il promit sans hésiter. Sa volonté murmurante fut vaincue par la sublime comédie que venait de lui jouer à froid madame de Scudemor. ^

Alors elle se releva, sereine comme elle avait été noble en s'agenouillant. — J'ai votre parole, maintenant, — reprit-elle, — je suis tranquille. — Et elle l'emmena dans la direction du château.

Ce qu'Allan venait de proniettre faisait sur lui l'effet d'une condamnation à mort sur une âme vulgaire. Il ne pensait plus. Il n'avait que la conscience obscure d'un mal affreux. II marchait la tête basse, en s'appuyant sur le bras de madame de Scudemor. Ils revinrent lentement et en

silence, — hélas, ne s'étaient-ils pas tout dit? — le long des vastes et droites allées du jardin. La lune, réverbérée par les vitrages du toit en pente de la serre, faisait étince- 1er les mille stalactites mêlées au sable des allées, comme des pierreries sur un fond d'or blanc. Tout était immobilité et lumière dans le large jardin, excepté le groupe noir de ces deux promeneurs nocturnes qu'une imagination effrayée aurait prise pour quelques rôdeurs de la tombe. A eux deux, ils avaient presque l'apparence fantastique d'une Vision, la femme soutenant et entraînant le jeune homme ; et on aurait pensé, à voir la débilité du jeune homme et le calme infini de la femme, qu'elle devait être moins pour lui une Providence qu'une Destinée.

Le château était noyé dans la nacre du clair de lune et semblait dormir. Tout y reposait en silence. Les veilleuses mêmes y étaient éteintes ; car aucun reflet de leurs teintes dorées ne venait expirer aux fenêtres, blanchies par la lune. Seulement, à l'une de ces fenêtres, un rideau de soie verte longtemps soulevé échappa à la main qui le retenait, — et, négligemment, retomba.

Le lendemain, le domestique qui entra dans la chambre d'Allan de Cynihry le trouva encore habillé et étendu sans connaissance sur le parquet. En tombant de sa hauteur, le front du jeune homme avait rebondi, fracassé, sur l'angle d'une table de marbre, et sa blessure avait répandu beaucoup de sang.

Le domestique appela, et bientôt des secours furent prodigués à Alian. Il vivait. Il ouvrit les yeux, mais ses yeux étaient égarés. 11 parla, mais ses paroles n'avaient qu'un sens confus. Le médecin déclara qu'il était attaqué d'une fièvre cérébrale, dont l'intensité se produisait déjà d'une manière effrayante.

« C'est pourtant moi qui lui ait fait tout ce mal-là ! — se disait madame de Scudemor. — La soirée d'hier aura trop fortement agi sur les nerfs de cette organisation passionnée. » Et c'est ainsi qu'un reproche s'élevait du fond de son âme. C'est ainsi que de sa pitié elle retombait dans sa pitié. Charybde et Scylla cachés au fond du cœur des femmes. Seuls abîmes qui restent inassouvis, quand tous les autres sont pleins !

Elle exprima très nettement la résolution de soigner

elle-même Allan. Elle s'établit auprès de son lit et ne le quitta plus. Elle pansait sa blessure, lui donnait tout ce que le médecin voulait qu'il prît, et comme le plus souvent le malade, en proie à l'agitation et au délire, repoussait tout ce qu'on lui offrait, elle passait le jour, le cou tendu et l'œil fixe, à regarder cette tête bouleversée par elle et dans laquelle l'extinction de la pensée ne semblait précéder que de quelques instants celle de la vie.

Si l'air extérieur n'avait pas figé ce bronze en fusion autrefois, si madame de Scudemor avait arraché à la douleur sinon sain et sauf, au moins vivant encore, un des côtés de son âme, peut-être se serait-elle reprise à un de ces sentiments qui l'avaient rendue si malheureuse, et, pour la millième fois, la pensée et l'expérience auraient échoué contre l'incorrigible sensibilité de la femme. Mais, quand il n'y a plus une planche du vaisseau qu'elle a brisé que la passion roule dans ses vagues, quand l'imagination s'est éteinte dans le sang que le cœur a versé, on peut regarder sans défaillance l'être qui vous aimait mourir. On peut rester, sans danger, au bord du lit où chaque respiration de l'agonisant emporte la vie après elle, dans cette chambre chaude comme une serre de souffles humains, et dont le silence est troublé à peine par un pied posé avec précaution sur le tapis, un soupir de celui qui souffre ou de celle, trop émue, qui veille. On n'est plus soumise à la fascination de la souffrance, plus entraînante encore que celle de la Beauté. On ne s'abandonne plus à ces larmes à travers lesquelles on voit superbe, — plus superbe qu'on ne s'apparut à soi-même dans celles que l'on fit couler autrefois. On ne se livre point à ces folies qui montent, on dirait comme une contagion de ses délires, de l'haleine

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fiévreuse du malade jusqu'à la lête qu'elles enflamment et courbent sur une main inquiète. On ne rêve point le bonheur dans le temps qui échappe, le bonheur qui rêve et qui jouit quand la créature souffre et expire. On ne se dit pas que des baisers mourants valent mieux que des baisers qui vivent, et qu'il est une volupté funèbre et désespérée — meilleure que les voluptés de la vie — à goûter sur la terre de la fosse, déjà creusée pour qui doit bientôt y descendre.

Au chevet du lit d'Allan, madame de Scudemor était, comme partout, inaccessible à tout ce qui eût troublé une autre femme dont la douleur eût moins fortifié la raison. Cependant, elle avait perdu ce dépouillement de tout sentiment et de toutes choses qui la rendait, pour ceux qui l'approchaient, unégoïsme tranquille, un moi âoni la souffrance et la réflexion avaient passé à la pierre-ponce les aspérités. La pitié, qui n'est peut-être que l'entente et le ressouvenir de nos douleurs à nous-mêmes, avait établi un lien entre elle et Allan.

Elle apprenait, cette femme qui semblait être devenue impersonnelle, qu'après les angoisses des passions trompées il y a des douleurs possibles, et qu'il reste toujours assez d'illusions dans la vie pour s'apercevoir, un jour <fu l'autre, qu'en voilà qui n'étaient pas mortes. C'est ainsi qu'elle avait cru longtemps que sa destinée avait mis enfin le doigt sur sa bouche ; que, d'épuisement, elle échapperait aux émotions qui, tout à coup, interrompirent le recueillement de sa pensée, — seul abri des âmes fortes et grandes, le seul havre où l'on relâche contre les coups de la tempête du cœur! Mais cette présomption, qui n'était que l'apaisement d'une vie terminée, cette présomption, enfant modeste de

la douleur et qui n'avait pas de tête de Sicambre à courber, plia aisément sous cette Pitié éternelle, colombe diaprée des couleurs du ciel d'où elle descend, mais qui a aussi un bec d'acier et des grilîes d'aigle, car elle ne fait son nid dans les cœurs qu'à la condition de les déchirer !

Hélas! Elle, moins que personne, ne pouvait se soustraire à cette pitié fatale. Elle vivait trop à l'écart dans la vie, la solitude en elle était si grande, que tout ce qui allait la chercher dans celte vie écartée, tout ce qui troublait confusément cette solitude, lui retentissait dans l'âme clair, distinct et profond, comme un accord se précise en passant par le milieu d'un air pur. Ah ! souvent, — quand nous nous lançons tête baissée dans les retentissements du monde ; quand nous donnons notre fragile tête à enivrer au bruit des roues du chariot qui nous emporte sur les pentes escarpées de l'existence ; — une voix, plus faible qu'un murmure, nous poursuit à travers ces grands bruits qui ne l'ont jamais engloutie, plainte éternelle d'un être qui souffrit pour nous et dont nous gardons l'écho expiatoire dans nos seins ! Mais comme cette voix est profonde quand, aux bords des chemins parcourus, on s'est assis, dégoûté des buts manques — ou atteints ! et que le calme est si grand dans Pair qui environne, qu'on ne perd pas un frémissement des feuilles qui tremblent aux branchages pâles des peupliers.

Ici quelquefois, là plus souvent, qui ne Pa pas entendue? Qui ne sait pas qu'il y a comme un doux et cruel reproche dans le sentiment de la pitié pour les coupables et les innocents, — s'il en est ! s'il est possible de ne pas toujours se croire coupable quand une âme — une seule âme — a souffert à l'occasion de nous !...

Mais ce remords, qui est au fond de toute pitié, se prononçait davantage dans le cœur de madame de Scudemor parce qu'il y rencontrait l'inquiétude, l'inquiétude qui lui faisait sentir ses plus brûlantes poinctures ! Elle avait l'anxiété du danger d'Allan, et jamais personne ne lui avait vu, comme alors, un intérêt mêlé d'effroi dans ses yeux de marbre quand elle demandait au médecin: « Monsieur, cet enfant mourra-t-il? »

La maladie d'Allan avait un tel caractère d'intensité qu'il restait bien peu d'espoir de le sauver. Quand on vit, aux Saules, madame de Scudemor ne plus quitter le lit d'un mourant, ces gens du monde, qui ne voulaient pas attrister leur gaîté rose d'une scène funèbre, partirent les uns après les autres. Ainsi, dans ce château qui regorgeait de monde la veille, il ne resta plus que trois personnes : Allan, madame de Scudemor et Camille.

Quelquefois elle venait. la petite, demander à la porte des nouvelles du malade, car madame de Scudemor lui avait interdit l'entrée de la chambre. Cette mère prévoyante ne voulait pas que le délire d'Allan apprît à sa fille quelque chose de ce qui devait lui rester à jamais caché. Mais la précaution fut inutile. Les pensées d'Allan ne se rattachaient à aucun des événements qui avaient déterminé sa maladie. Dans aucun de ses mots sans suite ne vibra le sentiment dont son cœur était plein. Profonde misère de la nature humaine ! On a un sentiment par lequel on vit, par lequel on respire, — et l'on vit et l'on respire que ce sentiment ne paraît plus exister ! Et ce n'est pas un fait intime, conséquence fatale de ce sentiment, qui le détruit, mais un fait extérieur et brutal, étranger à sa nature. Le cœur se voile comme la raison. On perd le

cœur comme on perd la tête... Quelle situation pour une femme qui aime, et qui cherche au fond du regard égaré un vague éclair qui ne soit pas l'ironique mirage d'une connaissance anéantie, quand elle a trouvé plus que les ombres désespérantes de la démence dans ce sourire d'aveugle et dans ces yeux, plus eflrayants que des orbites, puisque ce n'est pas de la chair, mais de la pensée qui y manque î madame de Scudemor n'éprouva pas, il est vrai, l'angoisse de cette recherche affreuse d'un sentiment effondré dans les abîmes de la folie ! de cette infidélité du cœur par la défaillance de la raison en des organes infirmes I Plus auguste que le ricaneur Démocrite dans son mépris, elle contemplait, sans frémir, les bornes au sein desquelles habite et s'éteint ce que l'homme a de plus divin mêlé aux molécules de son argile. C'était un spectacle digne d'elle. Après les rudes épreuves traversées, elle endormait, avec un fier bien-être, toutes les blessures de ses pieds meurtris dans cette poussière de l'humanité, mais ces instants étaient bien courts... Par une incroyable inconséquence, sa tristesse, sa pitié, ses remords la reprenaient peu à peu. Car pourquoi remords, pitié, tristesse, quand on sait comment tout peut ou doit mourir, aussi bien dans l'âme que dans la vie ?...

Trois heures de relevée venaient de sonner et le temps était à l'orage ; une chaleur de cuivre rougi tombait à pic des nues alourdies, et les hirondelles rasaient la terre de leurs ailes peureuses. Vainement, pour donner de l'air à sa chambre, on avait ouvert la fenêtre d'AUan. De cette fenêtre, d'oii l'on embrassait le marais qui faisait face au château des Saules, on pouvait voir s'amonceler l'orage qui s'annonçait dans le ciel chargé. Le soleil, dévorant toute la journée, avait disparu sous de gros nuages sombres d'un bleu foncé, jetant seulement par leurs anfractuosités un rayon jaune et glauque qui fendait sinistrement l'espace. On étouffait dans une chaleur sous-nue, pire que la chaleur solaire. Lé marais lui-même, avec ses eaux et ses herbes, n'avait plus de fraîcheur. Les herbes brûlaient, et les mille mares encastrées dans ces herbes semblaient bouillir. Il fumait, au loin, d'une vapeur embrasée et rougeâtre comme un reflet d'incendie ; et, — puisqu'il n'y avait pas une haie dans cette /aste étendue, — immobiles comme si elles avaient fait partie du sol, les nombreuses vaches blanches et pourprées du marais, aux yeux ronds languissamment tournés vers l'horizon vide, n'avaient pas même la force d'envoyer

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un doux et soupirant souffle de leurs narines épanouies.

Allan, la tête entourée d'un bandeau, les joues écarlates, les yeux troubles et à moitié fermés, était plongé dans la somnolence de la fièvre qui le reprenait vers le soir. 11 y avait à peine vingt-quatre heures que le médecin répondait de la vie du malade. Grâce à la surveillance de madame de Scudemor encore plus qu'aux soins du médecin, il était sauvé. Le silence régnait autour de lui. Tout se taisait alors, dans la campagne muette comme dans la chambre assoupie. Pas un bruit ne venait du dehors, et, au dedans, on n'entendait que le frôlement du rideau blanc d'Allan à chaque haleine du vent brûlant qui passait par la fenêtre ouverte.

Yseult de Scudemor était à son poste de sollicitude et de dévoûment. L'inquiétude et les veilles l'avaient déjà maigrie. La tristesse qui l'avait saisie au danger d'Allan enténébrait toujours son grand front pâle. Pourquoi le Ca'mc n'est-il pas toujours serein?... Pourquoi la mer, après les tempêtes, conserve-t-elle, au jour qui resplendit, encore ur aspect annuité?... C'est que, la tempête finie, le ciel a des nuages presque tous les jours. C'est que la Pensée a, comme la Tristesse, de grandes ailes noires qu'on ne voi pas, et qui projettent aux fronts rassérénés autant d'ombre que si elles étaient visibles.

Madame de Scudemor était assise au chevet du malade mais le rideau qui tombait l'aurait empêché de la voir Elle avait les bras croisés sur son beau et inflexible corsage. On ne pouvait pas dire qu'elle rêvât. Les figure rêveuses pèchent toutes par l'expression, et celle de ma dame de Scudemor ne s'émoussait jamais dans les attendrissements obtus d'une rêverie. Elle apercevait, à traver

CE QUI NE MEURT PAS. lOI

la transparence du rideau blanc qui flottait entre elle et lui, Allan, à qui revenait la conscience des objets extérieurs. Il y avait, pour Allan, entre ses souvenirs et la faculté qu jrt à les interroger, entre ses idées et son esprit, le même voile que ce blanc rideau qui lui ennuageait madame de Scudemor. Pauvre aveugle ! qui n'apercevait le jour qu'à travers la voilante impression du bandeau tombé restée aux yeux inassurés encore. Ce qu'il sentait, nous l'avons tous senti ; maïs c'est ineffable à raconter. Il essayait de se réaccoutumer à la vie, dont le flot l'avait repris au fond du gouffre et le réemportait doucement... Il cherchait à tâtons son identité perdue. Il n'adressait pas la parole à cette femme, qui ne l'avait pas quitté sans doute. Il n'osait lui parler le premier, et il brûlait d'impatience qu'elle lui parlât. Vingt fois le mot : « Merci pour tant de soins », lui vint sur les lèvres, mais pour y expirer dans un soupir, partagé qu'il était entre le ressentiment et la reconnaissance. Elle qui croyait son malade sous la sommeillante influence de la fièvre, rendue plus engourdissante encore par cette accablante chaleur d'orage, ne remarquait pas ses yeux ouverts, aux aguets derrière le rideau, et cette impatience de sortir du silence qui lui pesait.

Il fit un mouvement pour se mettre sur son séant, mais il était si faible qu'il retomba. Elle l'entendit.

Alors elle ouvrit le rideau, et, à l'expression de ses yeux, elle vit que l'abattement avait cessé.

— Comment êtes-vous? — dit-elle, avec cette voix éteinte qui ne vient que du bout des lèvres.

Et lui, qui n'avait qu'une pensée : — Oh ! ne me le demandez pas, — dit-il. — Si j'étais mieux, ne faudrait-il pas vous quitter ?

Et une larme égoïste et lâche vint mouiller l'angle de ses yeux rougis.

Elle ne répondit point, — mais baissa les yeux, comme Curtius dut les baisser avant de se jeter dans le précipice. Elle les releva tout rayonnants d'une volonté infrangible :

— Allan, — reprit-elle, — je crois que vous pouvez m'écouter, maintenant, sans vous faire mal, car l'émotion ne fait mal que quand elle déchire, et je ne vous déchirerai plus. Je vous rends votre parole de me quitter.

Elle fut obligée de répéter ces dernières paroles. Allan se croyait dupe d'une illusion enfantée par la fièvre ou par le sommeil.

— Non, ce n'est pas une illusion, Allan, — ajouta-t-elle, — c'est- bien moi qui vous parle ici. Voyez! cette main que je pose sur la vôtre est bien la mienne, La reconnaissez-vous à sa froideur ?... Hélas ! vous ne la réchaufferez pas dans les vôtres, mais elle y restera jusqu'à ce que vous la repoussiez...

Il la collait avec ardeur à ses lèvres, mais, comme si ce contact enflammé n'eût pas été perceptible pour elle:

— Le chevet de ce lit — continua-t-elle — m'a été un enseignement formidable, et quelques jours passés à douter d'une vie que j'avais compromise ont ruiné mes résolutions. Quand on a eu pitié une fois, on ne peut plus s'en dédire. • C'est comme mourir quand on a vécu. En vain interroget-on cette sagesse qui a coûté plus qu'elle ne vaut, et que nous avons achetée à la sueur du sang de nos cœurs... Hélas ! quelque haute que l'orgueil ait proclamé cette sagesse, on est restée femme... L'étroitesse de la personnalité peut être brisée, mais elle n*est pas élargie. J'avais d'abord voulu le croire, Allan. Je me tenais échappée à tous

les liens, par la mort de ces passions imbéciles qui les acceptent. Mais une semaine a suffi pour faire justice de ces vues trompeuses. Une semaine a suffi pour m'éclairer sur une pitié que je méprisais. Orgueil humilié, volonté trahie, on sent une invisible main qui tout courbe au dedans de nos âmes, et le sentiment dont on croyait le plus disposer comme d'une largesse, c'est lui qui, malgré sa place furtive en nos cœurs, dispose et fait largesse de nous !

Allan, Allan, on ne traite point les passions comme les maladies, et les moralistes, qui conseillent au lieu de scruter, sont des myopes ou des imposteurs. Quand la Volonté, plus intime que la passion même, ne la prend pas à la gorge pour l'étouffer ; quand elle se ravale à n'être plus que le petit chien dans la cage du lion, on peut désespérer de la créature humaine toute entière, car il n'a été donné qu'à elle seule de se tirer d'un pareil danger. En vain ce qu'il y a de plus noble et de plus dévoué en nous se prendrait-il delà plus immense sympathie pour l'être qui donne sa vie à une passion, et lui prodiguerait-il les conseils d'une sagesse divine, la passion et la raison n'ont pas été faites de la même terre : l'une est du limon«humain, et l'autre, la substance de Dieu même, et il n'y a pas de médiateur possible entre elles deux, pas même la pitié I Cependant, quand la pitié existe, et d'autant plus forte t d'autant plus vive que la souffrance de l'être qu'on voudrait guérir vient de nous, que reste-t-il à faire, Allan?... Voilà plusieurs jours, mon ami, que j'ai agité cette question au bord de votre lit d'agonie, et vous savez maintenant comme je l'ai résolue. Je me suis dit qu'il fallait être dévouée jusqu'au bout ; que puisque la femme n'échappait

pas aux conditions de sa nature (et, à coup sûr, la souffrance et l'extinction des passions m'auraient donné cette triste supériorité si elle avait été possible), il fallait sortir de l'égoïsme de la pensée, de la stérilité des conseils, et se prendre à des abnégations plus grandes que celles qui ne m'avaient servi à rien !

Mon ami, quand je vous ai raconté ma vie de cœur, — à vous que la société n'a pas flétri de ses doctrines de salon et de ses instincts do vanité, — pour vous détacher plus vite de moi qui n'avais pas d'amour à vous offrir et qui, comme toutes les femmes que les hommes devraient en absoudre, ai profané les plus beaux dons de l'existence, pureté» dignité, amour, jeunesse, c'était là une abnégation, sans nul doute. Demandez à des femmes plutôt ! Prudes hypocrites, elles crieraient à la déhontée, et au fond de leurs faibles cœurs elles m'estimeraient à la manière des lâches, en ayant peur de mon courage ! Mais c'était une abnégation inutile. J'aurais dû m'en apercevoir avant aujourd'hui. Moi qui connaissais les passions, je n'aurais pas dû penser que vous me croiriez sur parole ou qu'un aveu comme le mien ne me grandirait pas à vos yeux. Je raisonnais bien dans l'hypothèse où vous partiriez ; mais cette hypothèse même était absurde, avec ma pitié. Dans ce monde, il n'y a que de la faiblesse ou de la force, et mon dévouement avortait.

O Allan ! je tiens de l'expérience de ma vie que tous les amours sont finis, — même les plus profonds et les plus purs. Nos cœurs seraient de granit que le temps exfolie le granit ; mais ils sont de chair, mon ami, et nous avons les déceptions et les déboires, — et le bonheur même, bien plus terribles que le temps, qui, du moins, ne nous use pas en

un jour, qui ne nous blanchit pas les cheveux dans une nuit ! C'est une triste science que de savoir cela, Allan, mais vous ne me croyez pas, vous secouez orgueilleusement la tête à mes paroles, et vous rêvez des délices éternelles dans les bras d'une femme aimée. Vous ignorez cette immense tristesse, qui, plus tard, vous envahira aussi, beau et fier incrédule, heureux impie ! L'amour que vous avez pour moi est de nature, plus qu'aucun autre, à vous apprendre le peu de durée des passions !

Eh bien ! parce que cet amour d'exception, cet amour, plus insensé que les autres, plus que les autres doit bientôt périr, et surtout, surtout pour l'éteindre plus vite, Allan, je me dévouerai jusqu'à ses dernières exigences. Je vous épargnerai des douleurs qui pourraient troubler à jamais votre vie, car ce n'est rien que de tuer une illusion, mais c'est tout que de la blesser. J'épuiserai la lie des obéissances, tout ce que la pitié n'empêche pas d'être si cruel dans les sacrifices de la fierté ! Mais ne vous y méprenez pas, Allan, le seul sentiment que vous pourrez avoir jamais de moi, vous l'avez.

Et elle se tut. Sa voix n'avait pas tremblé... mais une frêle teinte, d'un rose bientôt effacé, était passée à la sommité de sa joue pâle. Signe touchant de la nature épuisée, dernière goutte de sang perdu au combat. La joue reprit sa pâleur ambrée avant qu'Allan eût répondu. Cette femme, dont sa jeunesse ne comprenait pas toute la grandeur, avait mis le chaos dans son cœur et dans sa tête... Son amour, qui tout à l'heure se consumait dans les désirs ignés de la possession, reculait comme d'effroi devant ce don si triste et si dépris que madame de Scudemor faisait d'elle-même, devant cette^générosité qui s'aumônait de si

haut ! Ceci était plus réel, plus vrai, plus glaçant que le reste. Ordinairement, c'est la confiance en Dieu qui produit la résignation aux plus cruels événements de la vie ; mais cette résignation à une passion qu'on ne partage pas, venait, chez madame de Scudemor, de sa confiance en l'instabilité du cœur. Au plus furieux de ses désirs, ce langage abandonné aurait subitement arrêté AUan de Cynthry. Le bonheur rêvé, qu'elle lui avait défait, avec son langage extraordinaire, avant de le lui jeter comme on jette à un pauvre un morceau de pain, il ne se sentait pas le courage de le ramasser. Il ne le reconnaissait plus !

Il avait lâché, pendant qu'elle parlait, la main qu'il avait d'abord portée à ses lèvres. Maintenant, cette main glissait sur le bord du lit, isolée.

— Ah ! pourquoi, — murmura-t-il avec l'accent du reproche, — pourquoi ne m'avez-vous pas dit seulement que je ne partirais pas ?

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Si Allan n'avait pas aimé autant qu'il le faisait madame de Scudemor, ou si, volonté plus énergique, il avaitpensé à garder immaculée la fierté de son amour blessé par elle, il l'aurait englouti dorénavant dans son cœur. On ne veut pas guérir, mais on sourit noblement par dessus sa blessure; malheureusement Allan appartenait à une époque où l'éducation religieuse n'existait pas plus qu'aujourd'hui, et où l'on sacrifiait tout aux développements intellectuels et sensibles. A une pareille époque, un caractère doit se former bien lentement, quand l'homme ne meurt pas à la peine. De plus, ne l'oublions pas, Allan avait dix-sept ans.

Telle fut la raison pour laquelle l'impression aride que lui avait causée madame de Scudemor, en se faisant volontairement la victime de sa pitié, à elle, et de son amour, à lui, ne produisit dans le cœur ardent et faible de ce jeune homme aucun résultat fort et grand. C'était un homme à la bavette qu'Allan, comme la plupart des hommes de son temps, môme plus âgés que lui.

La poétique imagination par laquelle toute la vie lui arrilit, trouva dans 1î conduite de madame de Scudemor

quelque chose d'étonnant et d'étrange que la spontanéité de son esprit n'avait pas prévu. Si elle ne l'aimait point, comme elle le disait, pourquoi donc s'oflrait-elle à lui ? Elle devenait pour lui incompréhensible comme Dieu, mais ne pas comprendre, pour qui aime, c'est encore une raison de plus pour aimer.

Et puis il faut, pour ne pas trop le mépriser, insistersur ce point qu'il traversait cet âge du cœur que l'on se rappelle bien confusément quand il n'est plus, et dont tout est resté indécis, excepté le trouble qu'il nous causa. Quel est cet âge ? On ne le saurait dire. Il n'a point de date. Les mystérieuses années de l'âme ne se comptent pas comme celles qu'un anniversaire marque d'une unité de plus. Il est entre douze et dix-huit ans peut-être. Comme il faut que la lumière soit quelque part, on la met sous le ciel. Elle y peut. C'est alors que notre vie ressemble à l'œil mi-clos sous l'éclat d'un jour soudain, que notre sein se soulève comme l'Océan quand la marée monte, car c'est la puissance de la tempête que la frêle haleine qui les gonfle tous les deux ! C'est alors que le baiser au front de nos sœurs cesse d'être frais comme la rosée des lèvres de l'enfance ; c'est alors que la bouche de nos mères n'a plus, en passant sur nos bouches, le goût qu'elle avait autrefois ; — que nous pensons à cela bien longtemps, la nuit, avant de nous endormir, nous sentant rougir dans l'obscurité comme si nous étions coupables, parce que nous aspirons la vie dans les troubles menaçants qui l'annoncent ! Cet âge, Allan en sortait, comme on en sort toujours, par un amour qui n'est plus le bonheur d'aimer en ignorance, par un amour qui n'est plus l'amour de l'amour ! La convalescence le replaça bientôt sous l'empire de sensations d'autant plus brûlantes

que ses sens n'avaient jamais effleuré ces plaisirs, dont l'accoutumance enlève si vite l'enivrement et le charme. Plus sa jeune force lui revenait chaque jour, plus il oubliait tout ce qu'il savait de cette femme pour ne se préoccuper que de ce qu'il n'en savait pas... Ce n'était pas seulement la convalescence qui alanguissait sa démarche; ce n'était pas seulement un reste de fièvre qui lui tiédissait le fond des mains. Il y avait une vie concentrée et sans rayons dans ces yeux chargés des désirs d'une volupté inquiète. Chose singulière ! aux rares instants où, en regardant madame de Scudemor, il imaginait la vie autrefois passionnée de cette famme, qui ne l'aimait pas, les tableaux qu'il se retraçait donnaient à ses désirs une nouvelle furie. Rien n'est délirant comme cette jalousie qui broyé des cantharides dans ses poisons.

Un soir, dans ce salon où madame de Scudemor avait donné à Allan, au milieu du monde, ce rendez-vous dont les suites furent si inattendues pour lui et pour elle, ils étaient tous deux seuls. Quel changement avait amené les trois semaines qui venaient de s'écouler! même dans ce vaste salon, plein et bruyant alors, maintenant muet, et qui paraissait d'autant plus spacieux qu'AlIan ^ madame de Scudemor en occupaient un des angles. Madame de Scudemor était assise alors sur le divan, toujours monumentale, toujours droite, toujours rectangulaire, toujours majestueuse. Elle était vêtue d'une simple robe de satin noir, attachée très bas aux épaules et sans dentelles. Ces épaules, larges et parfaites de forme, gagnaient encore à être vues dans le noir luisant du satin. Cependant, en sortant de la aobe, qui aurait dû en relever la blancheur, elles avaient de ces teintes plus humaines que les mates et éblouissantes de

l'albâtre, teintes jaunies comme celles d'un beau marbre lavé trop longtemps par les pluies. Dans l'ombre projetée par les persiennes entr'ouvertes, sa forte tête dont ses cheveux bruns, tordus à la Niobé, étaient le seul ornement, se moulait avec énergie sur la boiserie blanche des lambris qu'elle avait derrière elle. Allan était assis sur le divan, à ses côtés, un bandeau noir au front, sombre couronne sur le clair de ses cheveux châtains et qui donnait à sa physionomie quelque chose de froncé, de mutin et de fragile tout ensemble, dont le charme était irrésistible. Elle allait y résister cependant. Même la Beauté, madame de Scudemor ne la voyait plus ! Pour toute autre femme que pour cette grande Revenue de tout, pour ce spectre d'avant la mort, rôdant on n^ savait pourquoi dans la vie, cet adolescent d'une figure enchanteresse aurait été d'une séduction infinie... C'était l'heure si perfide et si belle que Dieu créa pour le bonheur ou le malheur suprêmes. Le soleil baisait du bout de son dernier rayon les rideaux en velours incarnat de la fenêtre, et l'horizon apparaissait, à travers les barres de la persienne, inondé de cette vapeur rose qui semble le reflet, au ciel, de toutes les pudeurs voilées et des secrètes voluptés de la terre, à cette heure suave et recueillie. Des fleurs mouraient dans de longs vases au fond du salon. Le piano était ouvert, et ils causaient, et, quoique ce fût à mi-voix, souvent une vibration trahissait ce qu'ils se disaient tout bas sous le plafond sonore de ce grand appartement vide.

Que se disaient-ils ainsi tous les deux? Pour la première fois de sa vie, Allan, inspiré par les mystères de l'heure et de l'ombre, sous les persiennes, par ces exhalaisons de fleurs mourantes et les impatiences longtemps contenues

de son amour, se livrait aux entraînements de sa pensée juvénile et brûlante. — Oh I vraiment, — disait-il avec poésie, — est-ce qu'un peu de ce qui m'émeut et m'agite ne se glissera pas en vous pour vous émouvoir d'un sentiment qui ne soit pas seulement cette fatale pitié ? Ah I je ne demanderais cela que le temps d'un regard et d'un soupirl Est-ce trop, ô mon Dieu ! Est-ce que celle qui eut votre âme n'a plus une seconde d'amour à donner ? Eh bien, ce serait un ressouvenir ou une méprise, ce serait tout, plutôt que ce rien de la pitié ! Mais, du moins, je vivrais toute ma vie sur ce moment-là. Oh! m'aimer faiblement, presque pas, mais enfin m'aimer ! ou du moins me le faire croire, à moi, pauvre fou, le temps presque dévoré que le soleil va mettre à quitter ce rideau dont le reflet s'exhale déjà sur votre front, ô vous à qui tout est possible, dites, est-ce trop ?

— Allan, — répondit-elle, — demandez plutôt au volcan éteint un bouquet de roses de Bengale. Rien ne fleurit, même pour une seconde, dans mon cœur dévasté.

— Eh bien, mentez 1 — reprenait l'âme en peine. — Mentez par pitié, puisque la pitié a survécu à la mort de votre cœur. Dites-moi une fois que cette cendre est la rose, qu'une seule pression de votre main d'acier c'est de l'amour, et je vous croirai. Que l'éternité me détrompe après, mais je vous aurai crue !

— Allan, — répliqua-t-elle, — l'amour est plus difficile à contrefaire que la jeunesse, et la jeunesse passée ne se recommence pas. D'ailleurs, quand on a un sentiment profond, à peine si le langage de l'amour vrai apaise les défiances de l'amour. Si la vérité ne satisfait pas l'âme éprise, croyez-vous que vous vous rassasieriez des illusions gros-

sières d'un mensonge qui nous avilirait tous les deux?...

— C'est vrai 1 — dit-il, en penchant sa tête sous la croix de cette démonstration ; et il recommença de gravir ce Golgotha de l'impossible, que tout homme monte pour aller mourir au sommet.

Un peu plus d'ombre tomba dans l'appartement déjà obscur.

— Yoyez-vous, — reprit-il, -- plus de lumière là où il y en avait ! — Et, du doigt, il lui indiquait le rideau incarnat avec mélancolie: — Ce serait déjà fini si vous aviez voulu !

— A mon vouloir non plus qu'à votre parole, Allan, — dit madame de Scudemor, — il ne reviendrait pas plus de lumière là qu'ici ! — et elle posa sa main sur son cœur. Cependant le vent apportait l'odeur des fleurs nocturnes du jardin, et le ciel rose changeait de couleur à travers les jours delà persienne...

— Eh bien, — s'écria-t-il violemment, — à moi les ténèbres ! — A la fin, la passion se levait. Voilà qu'il saisit, des deux mains, le corsage. Il se jeta dessus, comme Achille sur l'épée, et l'enfant monta jusqu'à l'homme!

Un imperceptible mouvement en arrière avait échappé à madame de Scudemor, mais l'héroïque femme se rapprocha d'AUan comme si elle eût voulu châtier en elle l'instinct révolté... Allan bondit, en se rejetant à l'extrémité du divan, comme si à l'instant, sous ses pieds, eût surgi tout un incendie I

— Oh ! pardon ! pardon ! — disait-il en se tordant les mains avec angoisse, — pardon ! mais je ne peux plus résister, mais je souffre ! mais j'affole ! mais il fallait me

aisser mourir ! Oh ! en grâce, dites-moi, ordonnez-moi de

sortir ! peut-être que je vous obéirai encore. Il est grand temps. L'air de cet appartement m'écrase. Ces fleurs m'enivrent. En grâce, ordonnez-moi de sortir !

— Ce serait une lâcheté ! — répondit-elle, en gonflant fièrement ses narines comme si elle eût marché sur un serpent. Et elle n'ajouta rien de plus.

— Mais vous n'êtes donc pas une créature humaine ! — s'écria-t-il. Et il enfonçait ses poings fermés dans ses yeux, comme on fait quand on veut être athée en face du monde. — Vous n'êtes donc pas de la même nature que moi ! — Et, comme s'il eût cherché la solution du problème auquel l'intelligence ne suffisait plus, il ramenait ses mains frissonnantes à la taille qu'il avait quittée. Le satin criait sous ses doigts et chatoyait comme électrique... Il sentait la résistance du contour voluptueux de la hanche contre son flanc, à lui, labouré de mille aiguillons. Il était pâle, il était pourpre, puis il était pâle encore, et le bonheur respiré en faisait un enfant de la beauté sublime qu'on ne voit qu'une fois dans la vie, et qu'on ne reverra jamais plus I

Madame de Scudemor le regardait avec ces yeux profonds qui creusent et allongent dans l'âme comme une spirale infinie. Mais il l'aimait tant qu'il semblent prendre un orgueilleux plaisir à défier ses perçants regards. Au plus perdu du fond du cœur d'Allan, elle pouvait se voir encore. Un vague sourire venait à ses lèvres tandis que le souffle d'Allan effleurait, au-dessus, la trace veloutée et brune qui n'a pas de nom chez la femme et qui redouble la fureur des baisers. Ce fut là que tomba le premier delà bouche virginale du jeune homme. Ah ! ce premier baiser sur les lèvres d'une femme, qui donc n'en a pas failli mourir?...

114 CE Oui ne meurt pas.

Les autres, les mille autres qui suivirent, ruisselèrent jusque sur les épaules comme une pluie cinglante. 11 n'interrompait ses dévorements de caresses que pour la regarder avec des yeux plus doux qu'un rêve. Pourquoi donc la caresse commence-t-elle et finit-elle par un regard? — « Ah ! je t'aime, je t'aime ! — répétait-il avec une voix qui n'avait plus de timbre, — ne m'aime pas, mais laisse-moi t'aimer! » — Et, noué à elle à double étreinte, il la renversa sur le divan. Elle y tomba, résignée, plus noblement que la Romaine qui drapait sa tunique, à l'heure suprême, pour plus chastement mourir. En voyant cette femme sans résistance, qui aurait cru que se livrer ainsi était un dévouement ineffable qu'aucun battement de cœur ne suivrait pas?... Une seule fois l'amoureux AUan ne tiédit cet épiderme de la contagion des jouissances dont il se repaissait alors. Au sein de cet amour dans lequel une autre femme se serait noyée et perdue, et qui ne lui renvoyait même pas une goutte rafraîchissante à son front lassé, madame de Scudemor ressemblait au plongeur sous sa cloche, dans l'Océan. Premiers et incomparables transports de la possession ! La sensation est indivisible et l'homme s'absorbe dans une formidable unité. Sans cela , qui achèverait le calice si la liqueur à moitié bue était sans parfums et glacée?

— Oh ! tu es à moi, maintenant ! — dit-il après un long silence, comme s'il sortait d'un évanouissement. — Tu es bien à moi !... — et il la souleva. La tête de madame de

CE gUi NE MEURT PAS. II5

Scudemor était enfoncée dans la soie des coussins du divan. Le peigne qui retenait et fixait la torsion de ses cheveux tomba, et ils ruisselèrent sur ses épaules. Le hasard a parfois de ces mensonges. Il ment comme s'il comprenait ! Cette apparition de désordre et de passion contrastait avec la physionomie introublée de cette femme aux cheveux défaits. Lac d'une limpidité profonde, sur lequel ne se reflétait pas de ciel 1 Dans un moment qui plus tard devait venir, cette physionomie était une réponse d airain au triomphant Allan. Y avait-il un être au monde qui plus que madame de Scudemor eût échappé à la passion dont elle avait la science, et qui, à cette heure même, • fût plus intimement retiré dans le désert de sa malheureuse personnalité ?

Ses mains rattachaient le bandeau de soie noire qui ceignait le front d'Allan : — J'ai craint tout à l'heure, — lui dit-elle, — que votre blessure ne se rouvrît. — Mot qui la résumait toute entière, cette grande foudroyée, mais chez qui la foudre n'avait pas pu anéantir la dernière et la la plus chétive des sympathies de la femme.

La nuit se dosait. Le vent, entré par la fenêtre, fraîchissait. Les fleurs des vases devenaient plus mortes. Le silence plus profond autour d'eux. On ne voyait plus sur le divan, tant l'obscurité s'allongeait sous le blanc plafond. Sans qu'ils y songeassent, leurs voix avaient baissé progressivement avec le jour. Efl'et irrésistible de la solennité de la nuit, qui nous fait parler bas comme dans un temple.

On entendit un pas léger monter le perron de la portefenêtre du salon, dont les persiennes étaient seulement poussées. C'était Camille, qui revenait du jardin par là...

— Où es-tu, maman?— disait-elle avant d'être entrée,

Il6 CE QUI NE MEURT PAS.

de cette voix de rose que rien n'égalait en douceur et que Dieu devrait donner au guide de l'aveugle, pour le consoler de n'y voir plus.

Madame de Scudemor s'était levée du divan et s'appuyait sur la fenêtre dont elle avait ouvert la persienne.

— Allan et toi, vous n'auriez donc pas pu vous promener ce soir ? — dit Camille, dont les pieds, blancs de poussière, coupaient le noir de l'ombre sur le parquet. Elle s'assit sur le tabouret du piano qu'on n'avait pas fermé depuis ses exercices du matin. — Tu dis tant, maman, que tu aimes la Normandie par ses couchers de soleil ! Tu n'as pas vu comme celui de ce soir était beau.

iMadame de Scudemor donna un prétexte insignifiant à sa fille pour n'être pas sortie, ce soir-là. Resté sur le divan, Allan recueillait en lui-même l'impression des heures qui venaient de s'écouler. Son âme était triste. Pourquoi? puisqu'il avait été heureux jusqu'à l'ivresse. Ah ! c'est qu'il avait été heureux ! « Triste comme les joies qui ne sont plus, » a dit Ossian, avec son profond regard de vieillard dans le cœur de l'homme.

Comme il se taisait : — Seriez-vous plus souffrant, ce soir, Allan ? — fit Camille avec une timidité inaccoutumée, car, depuis que le jeune homme avait changé de manières avec elle, la hardie enfant semblait avoir peur de lui. Lui adressait-elle une question, elle tremblait comme la feuille en attendant sa réponse.

— Pourquoi voulez-vous que je sois plus souffrant ? -^ répondit-il avec brusquerie. — Est-ce parce que je ne joue pas avec vous ? — Son accent fut d'autant plus dur qu'il était contrarié de ce que cette petite fille fût venue interrompre son bonheur, et se fût interposée comme un obstacle

entre lui et la femme qu'il aurait voulu retenir plus longtemps dans ses bras. Le silence recommença. Mais un gémissement résonnant et court s'entendit. Ce n'était que le piano, sur les touches duquel Camille avait appuyé ses deux coudes pour reposer ainsi sa lête dans ses mains.

Il8 CE QUI NE MEURT PAS.

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