‹ Ce qui ne meurt pasChapitre 5 sur 10 · MADAME DE SCUDEMOR A ALLAN · texte numérisé non relu

MADAME DE SCUDEMOR A ALLAN

Allan, tout est une harpe au poète et votre lettre est un chant d'amour. Votre jeunesse n'a pas voulu croire à ce que je vous disais de moi-même. Il vous a été plus doux de penser que je ne me connaissais pas. Parce que j'ai agi comme celles qui aiment, vous vous êtes hâté de proclamer la résurrection de mon cœur. Hélas ! pourquoi ne l'auriez-vous pas fait? Chose ordinaire et misérable ! Ne sommes-nous pas aussi souvent dupes de nos joies que de nos découragements ?

« Ah ! si je n'avais été que découragée, peut-être eussiez-vous eu raison, mon pauvre Allan. Le découragement est de la passion encore. Elle est renversée, mais elle vit... C'est un abattement bien cruel, je le sais, mais il y a au fond une révolte. Tant qu'on murmure, on n'est pas entièrement détaché. J'ai connu cet état de l'âme, cette langueur d'un désespoir fatigué, cet accroupissement sur soi-même, cet enveloppement de la tête avec son manteau quand on est décidé à se laisser mourir, comme autrefois Anaxagore. N'ai-je pas lu que Périclès vint trop tard?... Vous aussi,

comme Périclès, vous avez manqué l'heure, Allan. Depuis longtemps elle est passée. Je ne reproche plus rien à la vie, et si je vous ai dit que l'amour m'était impossible, je ne me plaignais pas, je me jugeais.

« Vous m'avez fait trop grande, mon ami, dans vos adorations exaltées. Je ne sais pas s'il est de ces femmes dont l'âme n'ait jamais faibli à aimer, — qui, sur les morsures de chaque amour tombé de leur sein, pussent toujours en reprendre un autre pour Vy replacer de nouveau. Je ne sais pas si la nature choisie dont elles sont faites a rendu la douleur si impuissante qu'elles aient pu, sans peur, lui ouvrir généreusement leurs poitrines. Hélas ! il n'y eut place que pour sept glaives dans le cœur de la mère de Celui qui fut tout amour! Mais, s'il existe de ces femmes toujours défaites, jamais vaincues, à qui la force n'a pas manqué à la millième étreinte, capables du bonheur d'être aimées plus difficile que d'aimer encore, s'il en exista ou s'il en existe, vous pouvez les appeler sublimes, car elles le sont, mais ce n'est pas moi. Moi, la passion m'a tout dévoré. J'ai résisté au courant de la destinée qui m'entraînait oij je suis tombée. J'ai résisté longtemps toute pleurante, me déchirant aux arbres moqueurs «de la rive qui avaient croulé sous ma main. Mais il a bien fallu céder ! Le flot de douleurs doublait toujours, et, d'ailleurs, le gouffre n'était pas loin, vide, béant et solitaire dans lequel vous tendez les bras, jeune homme, mais d'où vous ne pouvez pas me sortir. Du bord désert où vous vous penchez pour m'atteindre , je ne reçois rien que vos larmes. Vous voyez bien que je ne suis pas l'admirable créature que vous dites, celle dont l'imperturbable amour est toujours une virginité nouvelle. Reprenez donc, ô poète ! votre

couronne d'étoiles. Je ne suis pas digne de la porter.

« Allan, vous voulez de l'amour en échange du vôtre. Aussi me niez-vous obstinément ma pitié. Vous ne comprenez pas que sans amour je ne vous aie pas repoussé, mais c'est que vous ne connaissez pas, mon ami, ce qu'est la pitié au cœur des femmes. Je l'ignorais comme vous, avant d'avoir vu vos combats et vos défaillances. Mais, croyezmoi, c'est quelque chose de bien éternel et de bien irrésistible puisque moi, qui avais acheté assez cher l'empire que j'avais sur moi, je n'ai pu me défendre de ce sentiment trop méprisé... Ah ! la pitié, c'est de l'amour sans le bonheur qu'il donne. Voilà pourquoi ce n'est pas de l'amour!

« Si vous aviez aimé une autre que moi, Allan, une autre à qui un peu de jeunesse de cœur fût restée, peutêtre ce qui fait les trois quarts de Tamour dans les femmes aurait-il suffi à vos ardeurs. Cette pitié aurait ravivé d'expirantes tendresses, r'ouvert la source des pleurs mal essuyés, et fait éclore un dernier enchantement du sein de toutes ces mélancolies. Elle aurait pleuré sur vous et sur elle. Elle vous aurait dit de la soutenir. Elle vous aurait embrassé comme la dernière colonne de son temple, et vous vous seriez perdu dans toutes ces tendresses qui eussent été de l'amour encore, une félicité bien voulue, un rayon de soleil tardif, mais d'autant plus doux, dans ce feuillage flétri d'automne trempé des pleurs d'un ciel affligé ! Pourquoi ne suis-je pas de ces Élues qui se déprennent lentement de l'existence, et qui se serrent contre elle avec le regret de la quitter? Pourquoi vos bras, autour de mon cou, ne m'ont-ils pas fait un collier d'illusions dernières ? Pourquoi mon cœur, ce vieillard transi, ne se réchauffe-til pas à ce soleil?... Pourquoi, aux heures où vous cherchez

dans mon âme à travers mes yeux, dévastés comme elle, une émotion qui vous console, une ivresse éphémère, mais revenue, et qui vous dise de mieux espérer, n'ai-je pas même Texaltation ou la douceur de ma pitié ?... Ah ! c'est que rien ne me fut laissé de ce que Dieu oublie bien souvent d'enlever aux femmes malheureuses, — le soulagement d'un enthousiasme, de temps en temps, et assez d'attendrissement pour une larme. Non, vous ne pouvez vous y tromper, Allan. Je n'ai pas de ces embrassements où la mère et l'amante se confondent. Je ne saurais me pencher sur une tête chérie pour y verser ce déluge de célestes larmes qui, aux fronts aimés comme aux cœurs de qui les répandent, ne devraient pas sécher sitôt. Je ne suis qu'une femme sans prestige, un génie sans auréole, et, si c'est se dévouer que ce que j'ai fait, Allan, je n'ai pas même eu la joie intérieure de mon dévouement accompli.

M Pauvre sacrifice, du reste, qui n'aurait pas dû tant vous troubler ! Tout le temps que ce n'est pas de son âme et de son bonheur qu'on sacrifie, boirait-on du sang comme cette fille qui sauva son père, le dévouement est si imparfait qu'il dispense de la reconnaissance 1 Qu'était-ce que moi auprès de vous, Allan ? J'étais vieille, «t si guérie de la vie que j'avais rétracté toutes les malédictions prononcées autrefois contre elle, tandis que vous, jeune homme, vous n'aviez encore souffert que ce qu'involontairement je vous avais fait souff'rir. L'avenir vous tendait les bras, comme un ami. Plus tard, l'existence pouvait vous être douce et belle. Ne devais-je pas, autant que je le pouvais, vous en épargner les angoisses ? Fallait-il aller chercher quelque motif imbécile dans les idées du monde, pour opposer à cette fatale pitié ?... Eût-il été généreux, à moi

que plus d'un amour avait flétrie, d'écouter je ne sais quel scrupule quand, pour la première fois, ce n'est pas de moi qu'il s'agissait?... Ma conduite a été plus simple, Allan, mais ne m'élevez pas parle sacrifice. Ne m'attachez pas à vous par un lien de plus. Ma main ne tremble pas en écrivant que je me suis donnée, mais si j'avais pu vous donner un battement de cœur ou une larme, j'aurais tait davantage pour vous... »

Pendant la maladie d'Allan, Camille, à qui, on Ta vu, sa mère avait permis seulement de venir s'informer du malade à la porte de l'appartement qu'il habitait, Camille avait vécu dans l'indépendance de l'isolement. Madame de Scudemor, effrayée du danger d'Allan, n'avait plus d'yeux que pour lui. La surveillance de sa fille se perdait dans une surveillance bien autrement anxieuse. On n'y a pas assez réfléchi, le sentiment maternel qui vient des entrailles, c'est-à-dire de plus bas que le cœur, perdrait de la sainteté de son caractère si un souvenir ou un regret ne le sauvaient pas des instincts seu's de l'animalité. Croyez-le ! la mère n'est si belle que quand elle est un débris tle l'amante. Bonheur passé, peine ressentie, dédommagement d'une attente trompée, voilà la gloire mystérieuse qui luit autour de la tête d'un enfant chéri, l'étoile pâle qui se baigne éternellement dans l'eau murmurante des larmes dont le cœur est la source, le secret de ces délectables tendresses, de ces regards passionnés de toutes les passions et qui tombent, bénissants et suaves, sur un fils stupide ou une fille Jaide comme un baiser de Dieu sur la nature ! Mais quand l'amour, cette tunique sans couture qui enveloppait deux

cœurs transfondus, a été déchiré dans chaque fil de sa trame fragile et qu'il n'en reste pas un haillon sacré pour en faire des langes à l'enfant qui pleure, le malheureux grandit comme il peut, dans son berceau. Le cordon ombilical du passé a-t-il été tranché comme celui de la chair ? l'enfant ne tient plus à la mère. Cette vie une, dans sa duplicité merveilleuse, éclate et se scinde tout à coup, et, chose cruelle! dans cet arrachement de deux existences l'une à l'autre, ce n'est pas l'espace qui dorénavant doit les séparer davantage.

Pauvre Camille et pauvre Yseult ! Il n'y avait donc que des rapports extérieurs entre elles ! un sentiment doux comme tout ce qui est sur le point de n'être pas, engendré par l'habitude, par l'idée de la faiblesse de l'enfant qui constituait un devoir de protection dans l'esprit de madame de Scudemor, mais rien d'adhérent et d'étroit. Dernière négation de la destinée, qui avait tout refusé à cette femme excepté le cœur qu'il lui fallait pour en souffrir.

Aussi, comprendra-t-on plus aisément qu'elle dût se préoccuper exclusivement des rapports nouveaux qu'une souffrance, dont elle s'accusait, avait établis entre elle et Allan de Cynthry.

Camille n'avait jamais joui d'une liberté pareille. Jamais elle n'avait pu comme alors se livrer à ses mille fantaisies, perdre son temps avec une mollesse plus paresseuse, ce temps qui n'est gagné souvent que quand il est si bien perdu. Tous les jours elle les passait à errer, sans but, dans le marais et dans les campagnes adjacentes de l'autre côté du château ; et, quand le soleil qui la hâlait était trop brûlant, elle s'asseyait contre le tronc de quelque saule ou le revers de quelque fossé, et elle attendait que la cha-

leur fût diminuée pour reprendre sa nonchalante promenade. Lorsque le soir venait, elle ne s'en allait pas. Une voix qui devait être obéie ne lui disait pas de rentrer parce que la rosée était trop froide après une journée si chaude. On ne lui jetait pas un tissu de laine sur les épaules à l'heure où la fraîcheur peut être mortelle... Brebis à qui Dieu mesurait le vent, oiseau qui ne croyait ni à la Providence ni à ses ailes et que l'air roulait sans qu'il résistât, enfant trop abandonnée pour se confier, car la confiance c'est de la volonté abdiquée. Qui se confie sait qu'il se confie, et elle ne le savait pas. Elle s'ébattait sous le ciel sans se soucier du nuage qui menace, de la nuit qui vient, du froid qui se fait. Elle respirait à l'aise, en dehors de son éducation d'enfant riche. Comme les filles des pauvres riverains de ces marais, il ne lui manquait que les pieds nus.

Mais était-ce la cause à laquelle elle devait une liberté inaccoutumée qui l'empêchait d'en jouir avec dilatation ? L'inquiétude, vague sans doute, comme elle l'est toujours dans un enfant, avait-elle mis son point noir dans cet horizon limpide?... Cette feuille de sinistre présage, secouée de l'arbre de la Mort, était-elle tombée sur je lac aux reflets de ciel, et en avait-elle fait fléchir l'onde dans un pli bientôt eff'acé ? Ou cette vie lui était-elle si nouvelle et si douce, dans sa solitude et dans sa négligence, qu'elle n'avait plus besoin d'en jouir vite comme d'un bien qui fond aux mains dans un clin d'œil, qu'elle ne s'y élançait plus comme à une récréation qui va finir, mais qu'elle se faisait lente à en savourer les délices et qu'elle s'y consumait peu à peu?... Toujours est-il qu'on ne la voyait plus bondissante comme naguère, avec cette énergie d'une

vie profonde qui se trahit à la surface, prendre de l'air dans sa main avide comme dans sa bouche ouverte par le désir quand elle manquait le papillon effleuré, — et triste, après, en regardant ses doigts teints de la poudre d'or des ailes qui venaient de lui échapper, comme si elle avait l'intuition de ce mélancolique symbole de toutes choses qu'on ne touche que pour les flétrir ! Toujours est-il que les fleurs, cet aimant des jeunes filles, qui ont comme des regards dans leurs corolles et dans leurs parfums des haleines, avaient beau de loin, lui sourire sur leurs tapis d'herbe ou du bord des eaux, elle ne se hâtait plus pour les cueillir. Elle mollissait, n'allait plus pour aller, — gracieuse toujours, non plus de la grâce vive et tournoyante de l'alouette, mais de celle plus longue et plus chaste du cygne, endormi sur une eau sans courant. Et ainsi allant, toute lente et presque rêveuse, elle était si languissante qu'on l'aurait prise pour réfléchie...

Quand un habitant de ces parages, tirant vers la Douve, traversait le marais et l'y rencontrait dans son errance isolée, il la saluait, comme si elle n'avait pas été un enfant, en l'appelant gravement : « Mademoiselle » ; tantôt grand et robuste jeune homme s'en allant à la pêche avec ses filets sur l'épaule, tantôt vieux batelier, le front chargé des fatigues de la veille et des soucis du lendemain, — et c'était chose touchante que de voir ces hommes rudes, ces laborieux dompteurs d'une vie difficile, se découvrir respectueusement devant cette enfant venue des villes et qui semblait d'une autre nature qu'eux. Très souvent, Camille s'arrêtait pour regarder, de ses yeux distraits, de petits groupes d'enfants joyeux éparpillés ici et là dans le marais, et qui troublaient, en y plongeant leurs jambes nues, l'eau

des mares chaudes de soleil. Ils étaient là tous, bruyants, criant, avec leurs mouvements de vif argent et leurs vêtement déchirés, offrant au regard leurs magnifiques carnations normandes, faites avec du pain bis, leurs joues rebondies et rayonnantes de l'écarlate sans crudité des feuilles rougies par l'automne. Il était curieux de les voir se taire tout à coup, à l'approche de Camille, et retourner leurs grosses têtes où pelotonnaient des boucles brunes ou blondes et suivre avec étonnement, de leurs yeux lumineux, cette petite fille arrêtée un instant à les regarder, elle si pâle, si triste, et si seule. Eh quoi donc 1 ces enfants sentaient-ils obscurément, comme leurs pères, qui avaient passé par là le matin même, qu'il pouvait y avoir en cette petite une misère qui n'était pas la leur et en présence de laquelle l'égoïste nature humaine oubliait l'envie pour ne se souvenir que du respect ?

On arrivait à la mi-septembre. C'est le plus beau temps de l'année pour la Normandie. Elle n'a plus sa plantureuse verdure, mais ses chênes rougissent sous son ciel rougissant. Les aubépines ne fleurissent plus dans les sentiers où le vent les détache et les roule de la haie qu'elles blanchissent, comme une poussière odorante et épaisse à combler l'ornière qu'y laissa la charrette aux jours de l'hiver, mais la ronce disparaît sous les mûres noires qui la courbent. On ne voit plus l'or clair des colzas ondoyer au loin dans les plaines, opposé au violet pourpre et ras des trèfles en fleur, mais partout la teinte brune des terres labourées Les pommiers droits ou penchés des enclos ont perdu leu parure de draperies roses et blanches, mais les pomme vermillonnées et drues, qui sont nos oranges et nos raisins à nous, gens de l'Ouest, brillent à travers leurs branchages et tombent au pied des troncs, de leurs têtes inclinées, comme d'une corne d'abondance. Les sarrazins, ce pain noir du pauvre qui fleurit si blanc, les sarrazins ne sont pas encore coupés mais ils vont l'être dans quelques jours, et de leurs gerbes, liées et relevées sur le sol à d'égales distances, ils formeront comme un camp de petites tentes

arminées. Quand le soir vient (les soirs nacarats de Nornandie !), des nuages superbes de couleur et de forme se ouent au-dessus de ces campagnes d'un aspect si exu- )érant, et, devant leurs déployements magiques, on ne egrette pas la pureté sereine du plus beau ciel de prinemps. On n'entend plus les chœurs joyeux des moissonleuses et des faucheurs revenant des champs souper aux •ermes, mais les aboiements mélancoliques d'un chien que 'écho impatiente, sur les pas de quelque chasseur attardé. Un oareil automne rachète d'avance les neiges qui vont suivre, it en le voyant, un Italien comprendrait, sans doute, qu'on )ût voir Naples et ne pas mourir...

Midi sonnait, gai comme l'heure de se mettre à table, lu clocher de Sainte-Mère-Eglise, et à ces sons doux et i:onfus au sein d'un air humide de lumière, les vieilles ' émmes qui travaillaient à la porte cintrée de leurs maisons le chaume, dispersées sur la route qui va de Sainte-Mèreiglise à Montebourg, faisaient leurs signes de croix et •écitaient leur Angélus. Le soleil était assez chaud encore jour qu'on recherchât l'ombre et le frais.

C'était probablement à cause de cette chaleur de l'at- Bosphère, dilatée par un soleil alors à sa plus grande lauteur, que deux personnes à cheval (un homme et une emme) prirent un cheminet ombreux qui serpentait entre leux haies dépouillées et qui conduisait à un tertre d'oii 'on apercevait la campagne, qui riait, par là, entre ses Douquets d'arbres et ses pâturages. Ces deux personnes .emblaient avoir fiit une longue course, car leurs chevaux étaient trempés de sueur, ils marchaient au pas, sous la Tiain abandonnée et les rênes flottantes de leurs maîtres, usqu'au tertre où elles s'arrêtèrent. Le jeune homme des-

cendit pour donner la main à sa compagne, mais, auss agile que lui, d'un saut elle fut à terre sans se servir de l'appui qu'il s'était empressé de lui offrir.

— Arrêtons-nous ici, et attendons que la chaleur soit passée pour retourner aux Saules, — dit-elle, tandis que son compagnon attachait les chevaux à un arbre de la haie, et elle rejeta le voile qui lui couvrait le visage par dessus son chapeau d'homme.

— N'es-tu pas fatiguée, mon amie? — demanda h jeune homme avec le tremblement de la crainte et le respect de l'adoration.

— Ce serait à moi à vous faire cette question, Allan, — répondit-elle avec un sourire. — Vous êtes un convalescent encore, et nous avons peut-être trop couru pour vous ce matin.

— Oh ! ne crains rien, — fit-il, — mon Yseult 1 La vie est à l'ancre dans ma poitrine. Elle ne me quittera pluf désormais.

Elle le regarda, de ses yeux tranquilles, comme si elle eûl regardé un insensé. A vrai dire, son visage était bien pâk et sa taille bien mince et bien brisée pour parler ainsi de la vie. Il avait l'air d'un spectre gracieux.

— Asseyons-nous, Yseult, — dit-il, et ils s'assirent sur le revers du tertre, le soleil derrière eux, mais protégés par le tertre contre ses rayons. — Que tu es belle ! — lui faussa-t-il d'une voix enivrée. C'était presque vrai. L'automne paraissait aussi beau, quoique plus avancé, dans cette femme que dans la nature.

Jamais le sculpté poignant de ces formes, qui semblaient avoir été moulées pour les luttes éternelles de la volupté, ne s'était révélé d'une manière plus émotionnante que

dans cette amazone de mérinos noir. La course et la chaleur avaient un peu gonflé les veines de son visage et fait flamber, à la sommité des joues pâlies, une flamme que depuis longtemps on n'y voyait plus. Les lèvres s'entr'ouvraient et l'air frappait aux dents humides, — à ces dents que la femme, cette lionne de tendresse, a reçues pour remplacer les lèvres impuissantes aux baisers. L'animation de cette figure était si grande qu'on oubliait les rides qui commençaient à la sillonner , et qui auraient' dû se creuser davantage à ce jour cruel de midi, à l'âpre lumière de ce ciel bleu.

Elle ôta son gant de chamois, et elle se mit à lisser sur ses tempes ses cheveux bruns, dont les peines de la vie avaient blanchi prématurément quelques-uns.

— O AUan, — reprit-elle après un silence, pendant que l'amoureux jeune homme lui ceignait d'un bras la cambrure de la taille, — je suis belle comme vous êtes heureux ! Demain est là qui nous menace l'un et l'autre. Il y a au fond de cette beauté que vous aimez, comme au fond du bonheur dont la jouissance vous est si présente, un germe de mort que demain peut tout à coup développer.

Et, comme pour lui donner raison à l'heure même, l'éclat de la course et delà chaleur qui l'illuminait Vévanouit. Sans doute, elle sentit qu'elle redevenait pâle, — que la femme flétrie reparaissait, car elle se prit à sourire tristement d'un sourire que l'humidité savoureuse séchée déjà aux lèvres ne baignait plus, et qui découvrait des dents belles encore, mais entre lesquelles il y avait le petit point noir imperceptible qui se cache dans les fleurs et les fait mourir.

— Que tu es cruelle, Yseult 1 — dit AUan avec amer-

tume.— Vous autres femmes, êtes-vous toutes ainsi ? Empoisonnez-vous toujours le fruit que vous donnez au malheureux qui meurt de soif et qui vous bénit ? Pendant que je m'enivre de toi assez pour oublier que tu ne m'aimes pas, tu taris tout d'un accent funèbre ! Tu m'accables sous ta raison.

— Allan, — répondit-elle, — en répétant souvent aux hommes .qu'ils n'étaient que de la poussière, on leur a parfois retourné le cœur vers le ciel ! Si un rayon mourant de ma beauté passée n'avait pas relui sur mon front, vous ne m'auriez jamais aimée, vous, enfant et poète, c'est-à-dire deux fois homme pour les amours de chair. Quand les vers de la vieillesse seront à ce corps sans cœur que je traîne à ceux de la tombe, votre amour n'existera plus. En vous le répétant, savez-vous ce que je vous épargne?... L'effroi de demain.

— Ah ! tu penses toujours à l'avenir, toi ! C'est le mot éternel dont tu te sers pour me gâter le moment actuel !

— C'est que je n'ai plus, mon ami, que le vôtre devant moi. C'est que je n'ai pas les yeux pleins de ces larmes qui empêchent de voir et qui vous aveuglent.

— Eh bien, créature inexplicable mais puissante, — reprit Allan, — déchire-moi au nom de ta sagesse, je ne me plaindrai plus désormais ! Ne suis-je pas ton esclave ? Ne te donnerais-je pas le sang de mes veines s'il t'en fallait pour laver tes pieds adorés ! N'as-tu pas échangé ta beauté pour mon cœur, le contact de ta bouche pour mon âme ? Quelque plein d'amour et de jeunesse que ce cœur puisse être, ta beauté ne le paye-t-elle pas ? Ah ! j'aurais vendu le ciel et la terre pour ton sourire, et ce n'est pas seulerlient ton sourire que tu m'as donné !

Et, de ses lèvres fulminantes il pressait celles qui ne résistaient jamais sous les siennes. Quels ravages voulezvous que fasse la foudre dans les lieux où elle a tout dévasté ?...

— Comme tu m'as trompé ! — disait-il, en sentant que cette vie glacée et durcie ne se fondait pas sous son souffle, — ah 1 Yseult, comme tu m'as trompé I Avant de te connaître mieux, je m'imaginais que tu étais une femme encore, et que ton âme, cette fleur éternelle, se r'ouvrirait à un amour comme le mien. Je me disais qu'il y avait de mystérieuses harmonies entre ce qui finit et ce qui commence, entre la virginité d'un premier amour, dans un cœur pur, et le martyre des amours éteints dans un cœur flétri. Tu me paraissais encore plus touchante que belle, et ta beauté qui vacillait sur ton front, obscurci déjà, tourmentait en moi le sentiment de l'infini et rendait mon amour immense !

— Je le comprends, pauvre enfant, — dit-elle avec rêverie et un regard doux comme dans la jeunesse, — ceci aurait bien pu ne pas être une illusion. Oui, vous auriez pu rencontrer une femme de l'âge même de votre mère et qui, pourtant, ne vous eût pas aimé de l'amour qu'on a pour un fils. Allan, vous dkes vrai. A menacer de mourir bientôt, l'amour et la beauté gagnentils peut-être ce qu'ils ont de plus enivrant et de plus beau. Peut-être Dieu a-t-il voulu qu'il n'y eût qu'un amour digne du premier amour, et que ce fût le dernier. Dieu a mis peut-être en cet amour une initiation à la vie comme la consolation d'avoir vécu...

— Ah ! dis toujours ainsi I dis toujours ainsi ! — interrompit Allan, avec âme et mollesse, en cachant son front sur l'épaule de madame de Scudemor. — Dis-moi que je

n'étais pas un insensé... que tu pouvais m'aimer... que c'était possible...

— Oui, peut-être, oui, — reprenait-elle à son tour. — Mais il n'y avait pas que des années entre nous, Allan, des années qui font pleurer sur la beauté perdue parce qu'on a peur qu'il n'en aime une autre demain ! Ah ! ces années enflamment encore davantage l'amour que l'on ressent par l'inquiétude et la jalousie, cette double conscience des bornes de soi. Hélas! est-ce ma faute, à moi, si cet amour magnifique, puisqu'il résume le cœur tout entier, la main du sort l'a arraché de mon âme; s'il m'est impossible, ce dernier soupir! Est-ce ma faute, à moi, si je ressemble au Zahuri des superstitions espagnoles, qui voit dans les cimetières le cadavre, sous le drap funéraire de gazon et de fleurs qui le couvre ?

Des larmes amères vinrent aux yeux d'Allan.

— J'aime vos larmes, — continua-t-elle dans un de ces moments où la femme réenvahissait tout, — pauvre enfant, j'aime vos larmes! La mort de mon âme est dignement pleurée par vous, par vous dont la vôtre est entière. Des larmes prises aux plus sereines sources du ciel comme un éther incorruptible, et scellées dans le cristal de roche d'un cœur pur, sont plus belles à couler sur tant de souillures ensevelies que celles de Madeleine sur les pieds de Jésus. C'était sur elle qu'elle pleurait encore ; mais vous, enfant, vous êtes plus généreux, car vous ne pleurez que sur moi, et comme Jésus, qui portait les Neuf Cieux du pardon pour cette pauvre femme dans un regard satisfait, je n'ai pas de paradis à vous off'rir ni même à vous faire espérer.

— Si ! tu en as un, mon Yseult ! — répondit-il avec l'é-

ternel enfantillage des passions, — et si ce n'est pas celui de l'amour c'est sa ressemblance, sans hypocrisie. C'est son appellation délicieuse. Pourquoi me dis-tu toujours vous au lieu de /o/, en me parlant .? J'y ai pensé bien souvent, puisque maintenant... Ah! si tu es reconnaissante de mes larmes, si tu les trouves dignes d'être répandues sur ce cœur que j'aurais voulu ranimer, dis-moi une seule fois, ne fût-ce qu'une seule fois, dis-moi : « Mon Allan, je te remercie, » car ne suis-je pas à toi, Yseult ? A toi jusqu'à ma dernière pensée ! Je rêverai l'amour dans son langage, et ce sera comme si tu t'étais donnée une seconde fois. Cette fantaisie d'un cœur amoureux la toucha, cette raisonnable femme.

— Eh bien, oui : « Mon Allan, je te remercie » ! — répéta-t-elle comme il le voulait, en passant, avec une coquetterie maternelle, sa main de neige sur les cheveux moites de la chaleur du front qui brûlait.

Le malheureux jeune homme s'épanouissait sous ce mot et sous cette main comme la tourterelle, l'aile ouverte, au soleil de mai. Il en frissonnait... comme le faible oiseau.

— Voyez-vous, Allan, — reprit-elle avec, ce regard altéré que l'on a quand on cherche en soi quelque chose qu'on craint de retrouver, au fond de son cœur, dans des rêves en débris et des souvenirs confus, — je peux vous dire «toi», puisque vous le voulez. Ce mot déshabitué à mes lèvres, je peux m'en servir comme si j'aimais, tant il est éteint ! tant il est vide ! Tiens donc, enfant, prends et respire cette écorce d'un fruit qu'ils ont dévoré, sans en laisser une goutte pour toi 1

Et il y avait dans son expression un dédain doux, comme

l'est celui de la raison quand elle cède aux exigences d'une sensibilité niaise ou aux désirs capricieux d'un malade. Allan perdit tout le bonheur qu'elle avait d'abord créé en lui en le tutoyant. Ainsi, toujours, elle était l'infanticide des joies qu'elle faisait naître dans le cœur de son jeune amant.

— Écoute, Yseult, — lui dit-il, après le silence d'une résolution, — je ne te demanderai plus rien désormais. Les fleurs de tes dons sont empoisonnées. Elle me font plus de mal que de bien, et je n'en veux pas! Mais, mon Dieu, pourquoi t'ai-je aimée?... — Et il la serra sur son cœur avec délire en levant les yeux vers le ciel, muet et inexpressif dans ses ténèbres d'azur comme au jour de la création, avant qu'il y eût une douleur ou une ignorance qui lui envoyât d'à genoux un « pourquoi ? »

Jamais il ne l'avait aimée davantage. Elle ne répondit pas plus à sa question désespérée que ce qu'il avait appelé : « mon Dieu », avec ce désir de savoir qui enfante la foi dans nos âmes

Us parlèrent longtemps encore, mais il y eut un moment où le soleil qui déclinait avertit madame de Scudemor de retourner au château. Ils en étaient loin. Qui sait, d'ailleurs, si toute cette vie passionnée qui se mêlait avec tant d'impétuosité à la sienne ne la fatiguait pas un peu ?... Qui sait si sa résignation n'élevait pas une plainte dans son âme, malgré le plaisir que les femmes ont à être victimes? Qui sait si elle ne retournait pas la tête avec regret vers la solitude ? Mais l'avait-elle jamais quittée, cette solitude, à l'heure même qu'on pouvait le croire davantage?...

Quand Allan lui amena son cheval, il ne lui donna pas le temps de s'élancer en selle, du tertre où elle était, mais il la saisit et la souleva de terre comme si elle eût été une jeune fille légère et fluette. — Vous allez vous faire mal, Allan ! — cria-t-elle épouvantée. Contre sens de toutes les femmes quand on s'expose au bonheur de se faire mal pour elles, parce qu'on les aime à en vouloir mourir ! Convalescent, pâle et épuisé, il la tint un instant sur sa poitrine dont les vaisseaux craquèrent sous le poids de cette robuste créature. Il éprouvait ce regret fou de ne pouvoir être écrasé davantage par ces formes idolâtrées, qu'on n'identifie jamais à soi...

Lorsqu'elle fut à cheval, dans cette pose presque coupable, tant elle trahit ce que la femme a de plus enivrant dans les mouvements et dans les contours ! il la regarda frissonnant, béant, bouleversé. Un désir de flamme lui courait de l'âme dans le corps. Pauvre misérable ! il imprima sur le brodequin, couvert de poussière, de madame de Scudemor, un baiser à brûler une lèvre de vingt ans. — Mais elle, qui connaissait les frénésies qu'elle avait soulevées tant de fois chez les hommes qui l'avaient aimée, mit son cheval au galop et prit la direction du château. ^

Parmi les inexprimables besoins dont languissent ici-bas les créatures finies qui s'y agitent, il en est un dans lequel peut-être tous les autres se fondent engloutis. C'est un mystère comme toute la vie. C'est une mélancolie comme tous les sentiments du cœur. C'est un désir comme l'homme tout entier. Les êtres les plus forts l'ont senti se glisser dans leur force pour la faire craquer par moments, et les êtres faibles, cette race nombreuse et gémissante, le gardent éternellement au fond de leur faiblesse encore plus découragée. Il apparaît dans tous et demande à tous : aux hommes de génie quand ils sentent leur tête trop pesante pour la porter seuls et qui voudraient des genoux de femmes pour la soutenir, dignes coussins de cette couronne de roi, — l aux hommes de courage qui souhaiteraient pourtant que * cette lèvre aride fût rafraîchie, que ce front en sueur fût essuyé. Ce n'est point l'amour. Ah I ne le croyez pas ! Quoiqu'il ressemble à l'amour, il est plus pur, et l'amour ne l'a pas toujours satisfait. Souvent il le précède; plus souvent encore il le suit. C'est le besoin de l'intimité.

Non, l'amour qui produit l'intimité ne la vaut pas, et l'enfant est plus beau que la mère. Elle n'a pas ce terrible

et impétueux caractère qui brise la vie, comme le bonheur de l'amour. Miséricorde infinie, qui a mis au souffle d'une bouche humaine la puissance de dissiper les nuages qui relèvent, de nos cœurs inquiets, à nos fronts! Fait bien simple et dans lequel respire toute l'intimité ! C'est « balayemoi tout ce flot de noires pensées qui m'inondent, ô ma chère âme ! », une main prise, — pas même une main prise, un regard, — pas même un regard, mais se savoir là tous les deux, et le cœur jouit et se repose, et c'est assez ! assez pour les aspirations éternelles de cette difficile humanité !

Du moins, on aurait pu penser que, si les délires de l'amour d'Allan n'avaient pas été partagés, la vie intime ne lui manquerait pas et que cette grande berceuse des âmes, qui les endort avec des riens délicieux, apporterait quelque rafraichissement à la sienne. Mais il y a des destinées tellement arides que le brin d'herbe et la goutte d'eau manquent également au sable dont elles sont faites. AUan, désespéré par madame de Scudemor, ne pouvait trouver de soulagement dans sa liaison avec elle. Elle lui était trop supérieure pour que la confiance de l'intimité pût s'établir entre eux. Quoi de plus redoutable que la supériorité dans les affections? Aigle qui s'est trompé d'aire, qui déchire les oiseaux transis et réchauffés sous sa grande aile comme si elle lui avait été donnée pour les abriter I

Il craignait, quand sa tête était froide et qu'il se mettait à réfléchir, le mépris de Madame de Scudemor. Profonde ignorance de la nature des femmes, dans cet enfant ! Quand on souffre par elles, elles ne méprisent pas, si petit qu'on soit. La comtesse de Scudemor, le type de l'entraînement, de la passion, de la faiblesse, delà femme toute entière, et qui, grâce à une organisation de choix et à une intelligence

de premier ordre, avait, par la pensée, survécu à une vie de cœur qui emporte ordinairement tout dans les femmes quand elle est finie, n'en était-elle pas l'irrésistible preuve? Si la Bible, ce livre de toute vérité, n'avait pas dit que la femme devait écraser sous son pied la tête du serpent, on pourrait croire que son cœur l'aurait empêchée d'appuyer.

D'une autre part, la crainte qu'elle lui imposait souvent par la façon brutale dont elle traitait les illusions de son cœur, le retenait quand il était tenté de s'élancer à elle de toutes les forces qui étaient en lui. Elle le muraillait dans sapersonnalité, et il n'échappait à cette captivité douloureuse que par les côtés les plus terrestres de l'amour. Les seuls moments dans lesquels cet amour rendait Allan moins malheureux, étaient ceux oij les sens étouffaient l'imagination sous leurs voiles de chair. Chose qu'il faudrait avoir l'intrépidité de dire ! Les motifs de la comtesse de Scudemor écartés, que devait-elle être pour Allan?... Et ces motifs élevés les séparaient plus complètement encore que l'inerte abandon qu'elle faisait d'elle-même.

Aussi, les paroxismes passés, Allan tombait dans un abattement affreux ou dans des colères inutiles contre le sort qui finissent par le mépris de soi. Que deviendra-t-il donc, quand les premiers instants de la possession désirée et ses ivresses, pour lui si nouvelles, auront disparu ?

Cette courageuse et extraordinaire madame de Scudemor ne se démentait pas. On ne pouvait lui reprocher ni une pusillanimité ni une inconséquence, c'est-à-dire une pusillanimité encore. Elle jugeait la passion d' Allan vis-àvis d'elle. Elle savait qu'il devait souffrir, mais elle espérait que cette souffrance ne durerait pas assez pour mener

cette vie qui commençait au marasme. Elle aurait pu, comme bien des hypocrites, grimacer assez d'amour pour abuser Allan, mais elle aurait craint de retarder le déclin de son sentiment pour elle.

Ce sentiment, comme on l'a dit, avait absorbé chez madame de Scudemor toutes les sollicitudes maternelles. Camille, abandonnée à elle seule, avait ainsi vécu quelques jours. Depuis le soir du grand salon, la comtesse avait écarté sa fille davantage. Toujours, si Camille était là, elle trouvait un prétexte pour l'éloigner. Prudence nécessaire, mais tâche difficile. Les précautions que prenait madame de Scudemor n'étaient-elles pas plutôt de nature à faire soupçonner à Camille ce qu'il importait tant de lui cacher ! Je sais bien qu'elle avait sur ses grands beaux yeux ce bandeau blanc de l'innocence, aussi épais que le bandeau aux mille arcs-en-ciel de l'amour I Mais, d'un jour à l'autre la pénétration pouvait s'éveiller. Il ne faut qu'un mot pour dérouler tout un poème dans une imagination soudainement embrasée, un regard qui fait curieusement réfléchir, un rien, pour troubler ce formidable et à jamais ignoré quelque chose qui s'appelle « l'âme » dans les langues humaines. Cette idée tourmentait madame ^e Scudemor. Le peu d'abandon qu'elle avait dans ses rapports avec sa fille disparut. Rien n'était changé au fond, et pourtant tout était changé. C'était triste, mais était-ce cruel pour ces deux êtres entre qui Dieu n'avait pas mis cette tendresse qui n'est si grande, chez les mères, que parce qu'elle est l'adoration d'un passé consacré à tous les titres, par la peine ou par le bonheur ?

Elle en parlait souvent à Allan : « Voyez-vous, » — lui disait-elle un soir, à la place même où elle s'était don-

née, sur ce divan que, dix fois par jour, troublé à des profondeurs insensées et défaillant sous la brûlante lourdeur des souvenirs, Allan allait furtivement couvrir de baisers aux endroits oii les coussins, tièdes encore, avaient plié sous des pressions bien connues, — «j*ai peur que ma fille ne s'aperçoive de ce qui se passe en vous, mon ami. Je tremble, parfois, que le mystère que nous savons seuls ne soit trahi par une de ces habitudes plus familières échappées à l'entraînement du cœur, par un de ces mots irrévocables qui constatent ce que des regards passionnés ont déjà appris. Mon pauvre Allan, cachez mieux votre déplorable amour ! Ayez quelque force sur vous-même. Ayez du respect pour cette enfance tranquille et dont je voudrais prolonger le calme longtemps, trop sûre que cette fillette n'échappera pas, car elle a de mon sang dans les veines, aux passions qui ravagèrent le cœur de sa mère. »

C'était le devoir qui priait. Allan promit de tout cacher devant Camille. Cette promesse lui rappelait combien son amour devait rencontrer d'obstacles, et il se prenait d'un sentiment toujours plus âpre contre Camille, l'obstacle vivant et sacré !

Hélas ! il y avait un moyen d'anéantir les douleurs d'une vie intime faussée et empêchée. Il y avait un moyen de sortir de cette dissimulation étouffante devant les autres, et de se reposer de son amour comme en Dieu ; un moyen hardi, la seule crânerie que le bonheur suprême ait quelquefois couronnée... Oh! bien souvent, depuis qu'il aimait, la pensée d'Allan était allée se briser aux côtes riantes de cet Archipel, dans la mer agitée de ses rêves. Bien souvent elle s'était arrêtée à la porte de ce foyer domestique à laquelle, mendiante fière et tremblante, elle n'avait pas osé

frapper ! Et ce moyen, ce refuge dont le nom lui brûlait les lèvres, il n'en prononça pas même le nom ! Ah ! de toutes les peines honteuses qui lui rappelaient les misères de sa destinée, c'était celle-là qui devait le déchirer davantage.

Le cœur lui saignait dans le silence en pensant à cela. Il était tard. On voyait à peine son visage. Au bas du jardin, d'oij le regard s'étendait de la fenêtre jusque sur les marais, la lune incertaine rondissait à l'horizon vaporeux et s'élevait comme à regret de la terre, qui la repoussait doucement vers le ciel obscur. Elle faisait miroiter les mille mares éparpillées de ce marais de toutes parts argenté par la pâle lumière de son disque. C'était un samedi. La Douve était trop loin pour qu'on l'aperçût, dans ses ondulations assouplies comme un boa d'hermine entortillé aux épaules d'une femme qui repose, mais on entendait le bruit des rames de quelque barque qui s'en allait.

— Cette vie à trois, — reprit gravement madame de Scudemor en poursuivant ses idées, — ne peut pas rester ce qu'elle est. Tôt ou tard, Camille découvrirait tout. Voilà ce qu'à tout prix il faut empêcher. J'ai pensé que voyager serait bon et commode. Un intérêt toujours nouieau s'emparerait de la curiosité de ma fille et l'occuperait, de manière à n'en pas faire un danger pour elle. D'un autre côté, en voyage il y a tant d'imprévu qu'on peut arranger la vie comme on veut, sans que personne y trouve rien d'étrange. Enfin, pour vous-même, Allan, qui mourez sous une idée fixe dans ce tous-les-jours uniforme, voyager serait encore un bien. Voulez-vous que, l'hiver qui vient, nous partions tous les trois pour l'Italie ?...

— Qu'est-ce que cela me fait ? — répondit-il avec fa-

tigue. — Je me soucie de l'Italie comme de tous les pays du monde! Traînez-moi partout où vous voudrez, Yseultl partout y aura-t-il autre chose que vous pour moi ? — ajouta-t-il avec une langueur passionnée, et d'un timbre de voix à faire mourir toutes les femmes de mélancolie.

Elle demeura sans répondre. L'accent d'Allan lui avait-il causé quelque émotion ? Comprenait-elle de quoi il souffrait ? Ou réfléchissait-elle sur le néant de ce qu'elle pouvait pour lui, à qui elle avait donné tout ce qui lui était resté!...

Les Saules, habituellement si pleins de monde, présentaient un aspect inaccoutumé en cet automne de 1845, habités seulement par ces trois personnes, madame de Scudemor, sa fille et Allan de Cynthry, ce jeune homme qu'elle y amenait tous les ans et qu'on aurait pu si aisément prendre pour son fils. Ils n'étaient plus que trois dans ces grands appartements vides, trois à se promener dans les vastes allées du jardin muet. La grille, du côté opposé au marais, ne s'ouvrait plus guère qu'une fois le jour pour laisser passer la calèche de madame de Scudemor, qui allait promener sur les routes avoisinantes une heure ou deux, le soir, au grand intérêt des jeunes filles qui revenaient alors de journée et qui regardaient passer ces trois personnes, belles et pâles, à demi couchées dans la gracieuse gondole de la calèche, balancée sur ses roues étincelantes, à ces rayons soyeux d'un soir si doux d'octobre, en Normandie, que la femme la plus délicatement belle peut les recevoir en plein visage, son voile levé.

Parfois Camille restait au château. Ces jours-là, Allantes bénissait. Il pouvait parler à madame de Scudemor de son amour, car, ainsi qu'on l'a vu, l'intimité entre elle et lui ne

pouvait pas exister. L'intimité est chose mystérieuse et retirée. On sent délicieusement qu'elle existe, mais, au dehors, rien ne la manifeste qu'imparfaitement. C'est comme le souffle de l'esprit dans la nature. Cette expansion secrète de deux âmes, silencieuse, invisible, ils ne l'avaient pas ! Mais, à défaut de cette intimité indescriptible dont Allan sentait l'absence avec amertume, il s'efforçait d'en créer une autre plus grossière, mais impuissante et fatale aussi. C'était la connaissance entière, complète de la femme qu'il aimait, l'entente profonde de son âme. Voir ce qu'il y a dans l'Idole, percer ces résistantes ténèbres, dissiper ces restes d obscurité, — mouvement qui nous emporte tous, intelligence qui se relève d'à genoux où la passion l'avait mise, curiosité insatiable et qui passe toujours outre, entraînant l'amour avec elle quand tous les mystères seront épuisés !

Allan ne savait pas ce qu'il faisait. Il obéissait aux lois d'un sentiment qui veut connaître, parce que connaître, c'est encore posséder! Mais madame de Scudemor le savait pour lui. Aussi lui livrait-elle toute sa pensée, comnle elle lui avait livré sa vie. Elle, dont le je tenait si peu de place dans le monde et dont le langage qu'elle y parlait n'était qu'un lieu commun élégant et effacé, magnifique abstraction achetée, à force de souffrances, impossible à toute autre femme qu'une femme comme elle, elle redevenait personnelle avec son amant, non dans les intérêts de son amour, mais pour en hâter la fin davantage. Elle répondait à toutes les questions d' Allan, s'analysait avec lui minutieusement jusque dans les derniers replis de son âme, parce que c'était se donner encore; parce que se donner, se donner beaucoup, se donner toujours, c'est provoquer

le vaste ennui qui clôt les passions et qui les achève ! C'est ainsi qu'entraînés par des chevaux rapides, comme des sybarites, ces enfants gâtés de la civilisation, ces heureux, ces riches, comme on disait autour d'eux, se promenaient dans leurs nonchalants loisirs au sein d'une des plus belles campagnes du monde. Peut-être, en passant, semaientils le murmure dans l'homme de peine courbé dès le matin sur le sillon. Quoique la vie avortât aussi pour eux à être douce et pleine d'aises, quoiqu'ils eussent tous deux sur le front de ces choses qui proclamaient l'égalité devant la douleur et justifiaient la Providence, Yseult, malgré la beauté qui s'exhalait d'elle à ces mélodieuses lueurs du soir dont les rayons la doraient comme une poétique ruine où le lierre attache ses bandeaux de verdure, était plus vieille et plus courbée en réalité que la mendiante assise au tas de cailloux dans le chemin; et Allan, le beau fils aux formes indécises, encore plus flétri que les mères du village dont les enfants avaient son âge. Tous deux souffraient d'un mal inconnu. Leur contenance était tranquille, leurs attitudes indolentes et abandonnées, mais comme la pauvre femme qui sarclait la terre avec ses ongles, comme l'homme qui faisait boire sa sueur au sillon, ils avaienf une tâche à remplir aussi, -^ quelque rude travail qui brise et épuise, une éternelle journée sous l'œil de Dieu. Ils parlaient; à peine 5i on voyait remuer leurs lèvres. Si ces roues éclatantes n'avaient pas fait de bruit en tournoyant, on aurait pu entendre leurs paroles. Paroles éloquentes et harmonieuses mais inintelligibles à ces simples gens de la campagne, comme les étonnants reflets de ces deux fronts que le soleil et le travail corporel n'avaient pas ternis, il s'y retrouvait quelque chose de si humain, de si familier à tous

ceux d'ici-bas, que sans comprendre cette douleur ils l'auraient pourtant soupçonnée, et l'humanité qui se serait reconnue aurait étouffé son Raca.

— Yseult, — lui disait Allan dans ces promenades, — vous m'avez. bien raconté votre vie, mais vous ne m'avez pas dit ce qui a suivi votre dernier amour. Vous, dont la force avait d'abord été si grande, tombâtes-vous d'un seul trait dans l'abîme oii vous voilà descendue ? Lorsque cet amour vous eut trahie, est-ce que vous n'avez pas lutté encore? M'y eut-il rien, dans cette vie dépouillée, à quoi vous pûtes vous reprendre ? Je ne sais que l'amour, je ne sais que toi, mon Yseult ! mais ils disent que l'amour trahi a encore de nobles refuges, — l'amour maternel et l'amitié aux plus faibles, aux plus fortes natures la pensée, et Dieu pour tous, — pour vous et pour nous aussi...

— Dieu! — répondait l'athée misérable, la grande morte à Dieu comme à la vie, en baissant ses yeux de marbre comme si elle avait voulu se soustraire à cette grande idée de Dieu, écrite dans les horizons infinis où le soleil lentement mourait. — Dieu ! c'est une parole haute et grave. Je l'ai souvent aux lèvres comme s'il y avait dans cette parole une consolation secrète, et je ne sais pas si elle cache autre chose que de la lâcheté ou de l'ignorance. Cette idée de Dieu resta toujours pour moi vague et flottante. Elle n'endormit pas une seule de mes douleurs. A force d'asservissement à des pratiques, bonnes quand le cœur s'y intéresse, mauvaises quand il est occupé ailleurs, ne m'avait-on pas, dès mon enfance, fait prendre la religion en dégoût? Ne voyant qu'un but à la vie, — le bonheur dans l'amour, — j'avais aimé avec furie, et, dans les prodigalités de mon âme, j'avais épuisé tous mes parfums sur des pieds mortels. Je

n'avais point de cendres d'affections consumées à donner à ce Dieu mendiant qui se contente de haillons d'amour, s'il est vrai toutefois qu'il les mendie ! Le sentiment religieux n'est que le besoin d'un appui, cette éternelle faiblesse qui tient l'homme si cruellement en servage, et à laquelle nous avons donné tant de noms pour n'en pas rougir. Cette faiblesse, j'en avais eu ma part, j'en avais été la victime. Elle était si grande en moi, AUan, que je glissai à terre et n'allongeai pas machinalement mes bras lassés, pour saisir ce roseau qui toujours échappe ! Quand j'avais été le plus malheureuse, quand les passions m'avaient le plus blessée, j'avais voulu roidir ma poitrine à l'encontre des coups. J'avais pensé à faire de la force... Souvent une larme, que le cœur n'avait pu ravaler, sillonnait de sa trace brûlante le masque de bronze que je m'étais mis, et j'aurais donné ma beauté pourque cette larme n'eût pas coulé, même dans la solitude où je la cachais. Je me serais coupé les boucles ondoyantes de ma chevelure pour étancher tout ce sang qui dégorgeait de mes blessures. Je m'appuyais sur mon orgueil, et je regardais, sur le mur, comme cette attitude ra'allait bien! A cette heure, j'aurais pu, sans nul doute, m'appuyer sur cette idée de Dieu comm^je m'appuyais sur l'orgueil. Mais depuis, l'une et l'autre devinrent inutiles. La nature humaine criait quartier et le destin fut implacable. De tout cet altier stoïcisme, il ne resta pas un lambeau à la femme pour cacher la nudité de son orgueil humilié. Le mépris de moi-môme me saisit, mépris superbe et d'un rire farouche qui mourut à mes lèvres comme une dernière réclamation des fiertés vaincues... Je ne demandai plus rien à mon âme, à la vie. Dieu, n'est-ce pas la vie acceptée ou maudite? N'est-ce pas une idée de

notre âme?... Je n'avais pas besoin de Dieu et je n'y pensai même pas !

— Et l'amitié? — dit Allan.

— L'amitié! —reprenait madame de Scudemor, — - je l'avais toujours méprisée, quand mon cœur possédait plus qu'elle. Depuis, je la méprisai encore davantage. Sentiment bâtard et égoïste, c'est le plus souvent l'accouplement de deux vanités qui se donnent le bras tour à tour. C'est un arrangement pour la vie. Grand hasard quand de misérables dissentiments, ou des opinions puériles, ou des intérêts bien grossiers, ne déchirent pas l'emphytéose ! L'amour est égoïste aussi, je le sais, mais, du moins, il transpose son moi dans un autre moil II le déplace. L'amitié garde le sien tout entier, et ne le déplace qu'en cessant d'être. Sans doute, on meurt pour son ami, on souffre pour son ami ; mais pour qui ne peut-on pas mourir, et que prouve une souffrance isolée? Mais accepter tous les défauts du caractère, toutes les aberrations de l'esprit, aimer malgré le^ supplices de la vanité, malgré les mépris de l'intelligence, aimer malgré l'ennui de tous les jours, voilà ce que l'amitié ne fait pas! Quelle supériorité ne gâte pas ces relations combinées pour le pur bien-être ? Supériorité d'esprit, de beauté, de santé, de richesse, et jusque de services rendus, toutes lui sont funestes ou mortelles. Ne dit-on pas qu'il faut, pour que l'amitié puisse exister, qu'il y ait entre les esprits et les caractères certains angles rentrants et sortants qui se tiennent et s'agencent ensemble ? Qu'est-ce à dire, sinon que l'amitié n'a pas d'existence qui lui soit propre ? Elle en a si peu qu'elle prend à l'amour les mots qui l'expriment, et, comme si elle avait hontedel'imposture, elle ne parle jamais en son nom. Deux amis se serrent la

main quand ils se rencontrent et écrivent « à toi » au bas de leurs lettres, mais que se disent-ils pendant toute leur vie? Ils s'entretiennent de leurs intérêts mutuels, et jamais de leur sentiment. Ce sont des confidences qui se croisent, quand elles n'empiètent pas les unes sur les autres. Mais tout beau sentiment est exclusif, et quelle âme fut jamais assez petite ou assez grande pour vivre seulement d'amitié ?

Lorsque j'avais été heureuse, je ne me soulageais pas de mon bonheur en l'épanchant dans le sein d'une amie. Je le contenais bien dans mon cœur. Il était assez vaste pour cela. Lorsque le malheur m'atteignit, je ne jetai mes larmes à la tête de personne. L'égoïsme qui veut intéresser par ses souffrances et qui jouit de l'intérêt qu'il inspire, je ne l'avais plus. Qu'aurai-je trouvé autour de moi ? De la curiosité qui interroge, en mettant l'ongle dans la blessure ; ou la plainte qui n'est qu'une flatterie et l'ennui qui passe à travers. D'ailleurs, je vous l'ai dit, Allan, j'aurais vu la consolation dans l'amitié, que j'avais perdu l'instinct des appuis.

Quant à l'affection maternelle, mon dernier amour l'avait emportée après l'avoir flétrie. Je n*^ jamais beaucoup aimé Camille. Si vous avez souffert de quelques caresses faites à cette enfant, vous savez maintenant pourquoi je les fis, ces caresses que le cœur ne réchauffait plus. Lorsque j'aurais pu aimer Camille, je n'aimais qu'Octave, et cette enfant qui venait perpétuellement se poser entre nous deux m'avait infligé de trop grands supplices !... Si je vous ai dit qu'un jour l'idée de Camille m'avait empêchée de me tuer, c'était même peut-être parce que je ne l'aimais pas. On se reproche de ne pas aimer, et l'on devient gé-

néreux... Mais cette générosité ne dura pas plus que cette idée du suicide qui suppose la force du lâche, la force de fuir, la force d'échapper! J'en étais arrivée à la torpeur de la faiblesse. Par faiblesse, j'agis comme les plus mâles courages. L'abattement me tint lieu de résistance, et je me supportai vivre parce que, dans l'écroulement universel des facultés de mon âme, il m'était aussi indifférent de vivre que de mourir.

— Oh ! malheureuse ! malheureuse ! — disait Allan épouvanté. — Et vous, ne vous êtes-vous jamais sentie un seul instant moins infortunée? Jamais, à quelque moment vers le soir, en présence de cette belle et calme nature, la main sur l'épaule de votre fille, vous n'avez relevé les yeux du sentier pour regarder le ciel dont la sérénité fortifie ? Jamais, en voyant l'horizon purifié des nuages de la soirée, vous ne vous êtes répété, comme un vieux refrain d'espérance : allons, il fera beau demain !

— Non, Allan, non ! — répondait Yseult, — le malheur et l'amour m'ont voilé la nature. Le droit d'asile dans ce vaste temple n'existait plus pour moi. On s'habite soimême avant d'habiter la nature. Ce moi fatal vient toujours vous arracher aux contemplations les plus douces, et la mort seule éteint cette personnalité acharnée et la fond au sein de toutes choses. Mais, avant la mort, la Nature est impuissante et les poètes n'ont souffert qu'à moitié. Oh ! Allan, quand on a vu le visage humain — la plus grande merveille de ce monde et aussi la plus adorée — s'altérer par degrés jusque dans votre souffle qui voudrait l'éterniser, le tendre regard qui exprimait l'amour s'hébéter tout à coup d'indifférence, la Nature, désormais, est muette, et comme Œdipe, dans le poète grec, on peut s'arracher les

es QUI NE MEURT PAS. l$J

yeux avec les agrafes de son manteau. Qu'importe que les étoiles rayonnent là-haut ou s'y flétrissent, puisque les seuls astres auxquels on croyait sont perdus !

Voilà pourquoi, Allan, je ne me suis pas retirée du monde. J'ai achevé de vivre à la place où j'avais vécu, — et je n'ai pas fui, parce que partout je me serais emportée avec moi. J'étais trop malheureuse pour rien affecter, et je pris ma part de cette vie oisive et insignifiante de salon, qui ne me pesait pas plus qu'autre chose puisque j'étais absolument désintéressée de tout. Croyez-moi, Allan, on se fait très vite à tous ces détails extérieurs de l'existence, qui sont d'une gêne insupportable quand on est jeune et passionnée. Je les acceptai sans répugnance, parce que je n'avais rien de mieux à leur préférer. Une visite à rendre, une soirée à passer chez les autres ne me coûtaient pas, et j'allais. Je ne m'enfermais pas tête-à-tête avec ma douleur, parce que je n'en avais pas le culte. Je ne pensais pas non plus à m'en distraire, parce que je ne pouvais pas être une autre que moi. Il y a des gens qui se souillent les cheveux de cendre et portent le deuil de leur bonheur. Ils peuvent être vrais, et je ne les condamne ni ne les accuse. — Il y en a d'autres, au contraire, qui blanchissent les deWbrs du sépulcre, et ils peuvent être vrais encore. J'avais été de ces derniers ; mais si je détachai, plus tard, ma couronne de dédains du front pour lequel elle n'avait été qu'une visière de casque faussée, j'y laissai par indifférence les frivoles ornements de la femme.

Ce que le monde était pour moi, les livres aussi me le furent. J'étais née avec des facultés assez puissantes, mais on ne m'avait appris que le catéchisme dans mon enfance, et, quand je quittai le couvent, j'étais déjà trop passionnée

pour cultiver mon esprit. Si, une fois malheureuse, je me jetai aux livres qui ne me furent pas une ressource, ce fut pour me sortir de dessous le poids de mes premiers souvenirs... Les livres furent bientôt repoussés. Depuis, les souffrances me forcèrent à penser, mais ce que je sais, mon pauvre Allan, la douleur seule me l'a appris ! Hélas ! en ceci mon histoire est celle de toutes les femmes, ces sauvages de la civilisation, qui n'ont pour toute éducation vraie que celle des besoins et de la douleur. Comme les livres n'avaient pas trouvé place dans les folles agitations de ma jeunesse, je ne songeai pas à les ouvrir aux jours de l'abandon. Je les parcourais d'un œil détaché. Quelque génie qu'ils attestassent, je ne m'en émeuvais pas, et je ne les jugeais que comme une preuve de force d'esprit, une difficulté vaincue. Je n'avais pas les grandes sympathies de la pensée. Ces hommes de génie qu'on admire, que pouvaient-ils médire, Allan? Peignaient-ils le bonheur? j'avais le bonheur de ma vie qui faisait ombre sur leurs tableaux ! Était-ce la peine qu'ils s'efforçaient de retracer? cette peine, je la convoitais avec amertume comme un bien hors de ma portée, car elle était plus belle et plus poétique que la mienne ! Vous voyez, Allan, que j'en savais plus long qu'eux !

Elle eût parlé ainsi bien du temps avant qu'Allan eût songé à l'interrompre, et souvent la voiture s'arrêtait devant le château qu'il regrettait cette promenade trop tôt finie oij, assise devant lui, elle racontait chaque détail de son âme et le faisait saillir à ses regards. Alors, il lui prenait au cœur un tel respect pour le malheur de cette femme, que la passion qui devait le ressaisir deux heures après lui semblait incompréhensible... Elle avait, en se révélant

toute entière à son jeune amant, la simplicité forte d'une âme sincère. Ses mélancoliques paroles n'étaient pas prononcées avec mélancolie. Si elle posait sa joue sur sa main, gantée de ce blanc lisse et glacé qui faisait ressortir la nuance de citron mûr de cette joue d'un si gracieux ovale encore, c'était distraction ou négligence, mais cette tête ne fléchissait pas. Le jour qui n'est plus qu'une soirée, et que tout pleure sous le ciel, glissait sur elle sans vague tristesse. Le soleil couchant, puissance vaincue comme la douleur qui avait déteint sur son âme, jaunissait de son or ces prunelles qui le réverbéraient sans sourciller, mais n'y laissait pas d'autre trace. Contre l'air brumeux des marais qui s'élevait elle avait entortillé son cou et ses épaules de cette fourrure qu'on appelait alors un boa, et ce boa de martre, replié autour d'elle, ressemblait au serpent rassasié de la vie, qui s'était endormi autour de sa victime sans avoir pu s'en détacher...

l6o CE QUI NE MEURT PAS.

Cette promenade du soir était le seul signe qu'on eût, dans le pays, de la présence des maîtres aux Saules, si différents alors de ce qu'ils étaient tous les ans. La tristesse des trois personnes qui les habitaient en rendait la solitude encore plus austère. AUan devenait chaque jour plus sombre, plus amer, plus dur, plus emporté quand il n'était pas seul avec madame de Scudemor pour qui sa passion s'irritait par la force des ressentiments, par la compression des tourments cachés, par le manque d'air d'une intimité avortant sans cesse, car, cette femme, il ne la prenait qu'aux flancs, qui ne palpitaient pas plus que tout le reste mais qui, du moins, ne cherchaient pas à lui échapper !

Et il y avait sur le front hâlé de Camille comme une ombre des soucis d'Allan. Les brusqueries répétées de l'égoïste jeune homme l'avaient rendue aussi timide qu'elle était fougueuse avec lui, aussi contenue qu'elle était naïve. Violente, frémissante au plus haut degré, d'une vie si gonflée de souflles élyséens et de vagues fraîches et entraînantes qui cherchaient à se creuser un lit partout, elle s'élançait par bonds de journées, par bonds de sensations

CE QUI NE MEURT PAS. l6l

à l'adolescence. Il y avait — phénomène étrange d'énergie ! — comme un avenir chargé dans cette organisation de petite fille longtemps si intensément joyeuse, et qui faisait se demander avec inquiétude ce que deviendrait cette petite le jour qu'elle ne rirait plus ainsi ?

Or, ce jour semblait arrivé. Le rire avait peu à peu quitté ses lèvres hardiment arrondies. Par l'éducation que madame de Scudemor disait la seule que reçussent les femmes, par l'éducation de l'injustice et de la souffrance, Allan avait forcé cette nature féconde et abondante à ne plus jaillir impétueuse, et la fierté aux éloquentes impostures était devenue la ressource de la pauvre enfant. Quand sa mère parlait de ses bouderies, sa mère la calomniait. Ce n'était pas cette muable et vaniteuse chose qui renfermait le secret de la conduite toute nouvelle de Camille vis-à-vis d' Allan. Madame de Scudemor savait bien que les manières d'Allan auraient dû choquer une susceptibilité moins vive que celle de sa fille, mais elle n'avait pas épié le sentiment sororal qu'avait développé dans Camille l'habitude de vivre avec Allan, Allan caressant, occupé d'elle, d'une tendresse plus grande que celle de sa mère, dont les mains étaient toujours si froides à baiser I Madam% de Scudemor ne pouvait donc savoir quelle déception avait frappé au cœur l'enfant abandonnée, à propos d'un changement auquel son ignorance ne comprenait rien.

D'un autre côté, en présence de sa mère dont l'œil avait parfois une dévisageante fixité, Camille était beaucoup plus réservée que triste. Pas de rêverie comme seule aux champs pendant la maladie d'Allan, mais un sérieux doux et des regards pleins de lenteur. Elle se reculait en elle-même sous les yeux de madame de Scudemor, qui

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n'avaient pas l'expression réchauffante de ceux des mères Mouvement involontaire, du reste, que les manières détachées et d'une bonté toute physique de madame de Scudemor suffisaient pour expliquer, et aussi l'absence de cette affection d'une fille pour sa mère, — paisible, forte et abreuvante, — que Camille ne connaissait pas et qui n'est pas toujours le partage de ceux qui en apprécieraient le plus la douceur céleste. Parmi les déshérités de ce monde, les plus malheureux sont les déshérités de leurs mères, pauvres orphelins du cœur, sacrés aux orphelins euxmêmes entre tous. Le sentiment fraternel d'AUan pour Camille avait remplacé pour elle tout ce qui lui manquait d'ailleurs ; quand ce sentiment se retira d'elle, était-il étonnant qu'elle le regrettât?...

Seulement, elle ne laissait plus échapper de plaintes enfantines comme celles qu'elle avait répandues contre AUan dans les commencements du changement qui la désolait. Elle avait tout englouti dans son sein. Abîme noir comme un cratère que la profondeur qu'il y avait déjà dans cette frêle poitrine de rossignol, qu'une piqûre d'épine d'églantine eût traversée de part en part.

Et le plus grand mal de la passion d'Allan était peutêtre ce froissement perpétuel d'un sentiment pur et profond dans une âme aimante. C'était cette douleur imposée à l'innocence qui n'avait rien fait pour souffrir. Oh ! la passion ! la passion î ne croyez ni à ses dévouements ni à ses larmes ; étouffez-la, si vous ne voulez être cruel ! Voyez 1 ce jeune homme était bon, et il avait aimé Camille. A la tête de cette enfant se rattachaient tous ses souvenirs, couronne d'années, couronne de perles qui jetaient d'adorables resplendissements dans ses cheveux, éplorés comme

les jours éteints de sa suave enfance. Eh bien, depuis que madame de Scudemor avait cessé d'être une mère aussi pour Allan comme elle l'était pour Camille, le jeune homme devenait pour sa sœur adoptive féroce comme un vautour blessé.

Cependant, la jalousie qu'une simple caresse avait excitée s'était perdue dans une plus grande qui ne se ruait pas contre une enfant, symbole détesté d'une affection pour un autre, vision atroce d'une nuit qui s'est changée en vie pour vous poursuivre d'une ressemblance et d'un nom ! Maintenant c'était le passé tout entier de cette femme, si fatalement aimée, qu'Allan avait à haïr et à craindre; toute cette longue et pleine jeunesse dont il savait l'histoire, cette histoire clouée dans sa conscience après avoir passé à travers la moelle de ses os ! Chaque jour qui userait les ivresses de la possession exalterait cette sombre jalousie. Ce ne serait qu'une pensée, mais intolérable. En effet, il n'y a pas (elle le lui avait dit) de poignards contre le passé, et l'on ne peut espionner un souvenir. Mais Allan ne pouvait pas comprendre que cette grande infortunée d'Yseult eût si profondément séparé sa vie passée de sa vie actuelle de toute la longueur de son mépris ; qu'elle tînt si bas les hommes qu'elle avait adorés et qu'elle n'avait pas même honorés de l'insulte de la femme trahie. Il ne pouvait comprendre qu'elle fût devenue si bien la Niobé, avec son éternelle impassibilité de marbre lorsque les enfants de ses rêves, plus beaux que les enfants antiques, moururent les uns après les autres sous les flèches implacables du sort. Pour Allan, il était impossible d'admettre que la jalousie ne dût plus exister dans son cœur, à lui, si violemment soulevé. Il nG la croyait pas si grande qu'elle

n'eût pas un regret, et pourtant c'était la vérité. Elle n'avait pas l'ombre d'un regret. Ce n'était pas pour cette femme que le passé était comme pour nous, âmes aux infirmités communes, un doux spectre à haleine de rose qui vient tirer les rideaux de nos lits pendant nos nuits insomnieuses, — le squelette de l'être chéri, échappé du cercueil, qui revient baiser avec les lèvres qu'il n'a plus les lèvres que nous avons encore, et qui a conservé quelque chose de chaud là où fut la bouche.

Mais, bien plus que la connaissance de l'âme de madame de Scudemor, un fait dominateur, indomptable, et qui contient la plus grande des douleurs humaines, absorbait les germes empoisonnés de la jalousie d'AUan en un désespoir autrement amer que celui dans lequel la jalousie avait pu le jeter. Il n'était pas aimé et il aimait ! On ne lui préférait personne. S'il y avait eu une préférence pour un autre dans ce cœur qui ne lui appartenait pas, ah ! du moins, il y aurait eu possibilité d'être aimé aussi, il y aurait eu possibilité de vengeance ! Mais ces misérables dédommagements n'existaient pas. Il n'était point aimé et il aimait ! C'était bien simple, mais y a-t-il un malheur plus achevé que celui-là ? Les moralistes et les poètes n'ont pas assez montré quels secrets irrévélés de tortures un fait pareil — ne pas être aimé — enferme dans le cœur de l'homme qui aime. Tout pâlit, s'efface, et devient presque doux devant ce fait suprême dont l'analyse serait un livre gorgonien pour les âmes confiantes et heureuses. Ah ! aimer qui n'a jamais attendri son regard en vous regardant, qui vous a compté, — qui ne vous a pas même compté parmi les indifférents qui entrent et qui sortent, n'est-ce pas une brutalité d'involontaire devant

laquelle l'homme intérieur devient lâche, et tremble comme s'il était menacé?... On meurt d'aimer, on fait plus que d'en mourir, on en souffre, et si on pouvait montrer cet amour comme on l'éprouve, Elle n'en ferait pas plus cas que d'une chanson et retournerait tranquillement la tête de l'autre côté ! Ironie horrible, qui n'en est plus une à force de profondeur. Cependant l'esprit comprend qu'il n'y a pas de colère à avoir, et lorsqu'à toute heure on est saisi d'un frémissement de rage, on se regarde frémir du haut de sa raison et l'on devient pour soi-même une étrange anomalie et un effroyable objet de pitié ! Enfin, quand l'être aimé devient perfide et vous abandonne, ces angoisses qui troublent la vue et dans lesquelles le monde ne semble plus régi par des lois intelligentes, ces angoisses ne sont si affreusement cruelles que parce qu'on aime encore qui ne vous aime plus !

Telle était la fatalité qui pesait sur Allan. La certitude qu'il n'était pas aimé et qu'il ne le serait jamais, finissait par tuer tous ses autres sentiments. Il n'y avait plus place dans son âme que pour une douleur infinie, creusée chaque jour davantage par la réflexion qui ne s'arrêtait pas, elle, quand la sensibilité défaillait, parce que o# les nerfs se brisent l'esprit demeure éternel.

Et c'était une douleur presque auguste, tombée dans un être si jeune et si beau. Elle répandait sur cette forme d'ange qui n'était pas encore une stature d'homme, quelque chose de la fatigue des vieillards. L'âme avait vécu plus vite que le corps, et qu'est-ce que la vie lui dirait maintenant qu'il ne sût ? Y avait-il une douleur audelà de la sienne ? Toutes celles dont l'humanité souflVe ne se résolvent-elles pas dans quelque désir trompé, dans

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quelque halètement vers l'impossible qui renferme le problème de la mort bien plus que le temps ?

Les observateurs superficiels auraient dit, en voyant AUan, qu'il se remettait bien difficilement de la maladie dont il avait failli mourir. Mais, hélas ! le mal était plus intime encore que s'il avait été aux sources de la vie, — quoiqu'il les épuisât aussi dans les voluptés furibondes et tristes dont il se repaissait, solitaire, dans les bras glacés de madame de Scudemor.

Après les jours, il lui avait fallu les nuits. Les nuits non par fragments hâtés, mais entières ; et cette femme, à qui il ne disait /V veux que dans les emportements de sa passion pour elle et qui l'aurait jeté à genoux avec un regard, avait plié la tête comme une humble servante et n'avait pas demandé que le calice s'éloignât. D'ailleurs ne valaitil pas mieux, pensait-elle, traverser ce désert de feu dont elle voulait sortir AUan, que de l'y traîner pas à pas? Elle accomplissait son œuvre de dévouement et de pitié avec une soumission glorieuse aux vues de son mâle esprit, détrempé dans la réalité des passions dont elle connaissait toutes les phases.

La porte de la chambre de Camille s'ouvrait dans l'appartement de madame de Scudemor. De peur d'éveiller des soupçons redoutables et d'autoriser d'embarrassantes questions, madame de Scudemor ne pouvait guère placer Camille dans une autre chambre du château. AUan ne venait donc chez Yseult que quand la nuit était avancée. Il était obligé d'attendre que le sommeil de Camille fût assez profond pour ne plus craindre de le troubler du bruit d'une porte ou d'un craquement de parquet sous un pied maladroit. Alors, quand le château était plongé dans le

silence et que les domestiques étaient endormis, Allan traversait les longs corridors à pas furtifs, s'arrêtant souvent pour respirer entre deux battements de son cœur. Une émotion qui ressemblait à de l'effroi se mêlait fatalement à cette action d'aller trouver la nuit, en se cachant, celle qu'il aimait et dont la pensée faisait ruisseler des rivières de flammes dans ses veines.

Puis, quand le matin était venu, le matin imperceptible encore, — point gris de perle, avant d'être rose, à l'horizon annuité, — il sortait de la chambre de madame de Scudemor, aussi pâle que Roméo tombant du cou de sa Juliette sur la rampe du balcon où il se suspendait pour lui dire son dernier adieu ; mais, comme Roméo, il n'était pas pâle, lui, de cette double pâleur du bonheur et de la transe qui se déploie sur les fronts moites des baisers donnés et reçus. La sienne eût été plus grossière si l'inamissible douleur de son âme n'en avait transparence la nuance, — comme ces nuages d'un blanc glauque et épais que la lune immatérialise en les pénétrant de sa blancheur plus lumineuse.

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L'horloge avait sonné une demie. On ne savait quelle était l'heure, mais sans doute on dormait aux Saules depuis longtemps. Eux seuls veillaient. Ils veillaient comme deux coupables ou comme deux heureux. L'un entourait des caresses de cet amour qui fait chaste ce que la volupté a de plus troublant, la femme qui avait eu le premier sentiment de son cœur. L'autre pratiquait le dernier dévouement dont elle fût capable, — était-ce un crime? L'un aimait et sentait que son amour était inutile, que jamais il n'en serait payé par rien qui ressemblât au moindre sentiment d'amour, horrible angoisse ! L'autre, montrant dans une inaliénable faiblesse une inaliénable sympathie, craignait que cet amour inspiré par elle ne brisât, avant d'être brisé lui-même, cette vie faite pour être acceptée à la condition d'en donner une autre en échange, — étaitce du bonheur?...

— Laisse-moi! — disait-il, comme s'il craignait une résistance après tant de volontaires abandonnements. — Regarde-moi, que je te voie ! — Et, la main au front de madame de Scudemor, il la repoussait presque en arrière,

tandis que son autre main s'allongeait sur les épaules au défaut du cou.

Les épaules, voilées d'une mousseline claire échancrée, étaient légèrement arrondies par la pose qu'elle avait alors, et elle était plutôt assise que couchée, appuyée sur un bras anguleusement placé, l'autre étendu sur le lit, enfermé dans la mousseline comme les épaules et serré de manière à donner au poignet de cette main blanche un peu longue, — mais si expressive, — une grâce plus parfaite encore.

La chambre était sombre, car la lampe qui brûlait sur le somno n'avivait les obscurités de l'appartement qu'à travers un des rideaux du lit, abaissé à demi dans une négligence oublieuse. Il ne faisait clair que dans les glaces, placées à plusieurs endroits et même sur le lit où ils se trouvaient et où la lampe répandait presque exclusivement sa lumière. C'était plutôt un jour de flamme, qui s'orangeait en passant par le milieu opaque de l'albâtre, que cette clarté argentine, métallique, saisissante des glaces dans ces lambris que l'ombre enveloppait.

Il y avait encore du délire sur les traits d'Allan, mais du délire qui n'était plus qu'un reste d'orage*u bord murmurant d'un nuage qu'emporte un souffle muet; un gonflement encore à cette poitrine ; une paix rapide dans des jours troublés.

Son idée à gueule de lion, l'idée que cette femme ne l'aimait pas, surgissait de nouveau en lui dans l'apaisement momentané d'une volupté ugoline qui reprendrait bientôt sa charnelle pâture... En la forçant à le regarder et en plongeant ses yeux dans ces autres yeux d'une distraction

infinie, il cherchait quelque nouvelle ivresse pour ne plus penser qu'elle ne l'aimait pas.

Elle le regarda, mais, au fond de ces prunelles désertes de volupté, on eût dit qu'il y avait une pensée plus rêveuse que celles que d'ordinaire on y voyait.

— A quoi pensez-vous ? — lui dit-il.

— Je pensais qu'il y avait quatre mois, — répondit-elle, — j'étais seule ici, à cette même place, et que je m'en levais pour vous écrire. Vous savez ce que je vous écrivis; tout à l'heure, je me demandais s'il y avait une autre manière de vous sauver?...

Les sourcils d'AUan se froncèrent avec lenteur, mais ses yeux ne lancèrent pas d'éclair. Ce mouvement de sourcils fut tout ce qui dépassa le seuil de son cœur. La main qu'il avait au cou de la comtesse Yseult tomba le long de ses cheveux, qu'un moment auparavant la même main avait dénoués et répandus autour de cette tête d'un calme auguste, contraste qu'il chérissait, lui, et qui la faisait ressembler à quelque reine captive, à quelque grand orgueil atteint, à du stoïcisme courbé ! Ce n'est pas pour baigner ses mains dans les flots de cette épaisse chevelure, pour étancher la soif de sa bouche, que toujours il aimait à la faire ruisseler autour d'eux quand ils se trouvaient rapprochés comme alors ; c'était un besoin d'imagination tendre offensée. Il voulait adoucir cette physionomie haute et grave, lui donner un reflet de jeunesse, un désordre apparent de la passion qu'elle n'avait pas, un éperdument mensonger, mais qui eût sufli à cet instant de l'âme infinie. Il voulait tout ce qui pouvait la faire descendre des sdmmets intangibles de la raison, et la faire ressemblera une femme fragile autrement que par la pitié. II était naturellement

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poète. 11 l'était deux fois, puisqu'il était amoureux, et il déchevelait Yseult comme le poète se sert d'un rhythme et d'une image, car c'était là un rhythme et une image de cet incoercible poème qu'il ne pouvait réaliser.

Le bras jeté aux épaules inclinées céda et vint à tomber plus bas sur les oreillers amollis. Ce qu'elle avait dit paraissait avoir détaché d'elle la caresse languissante, contemplative, cette caresse de l'autre bord des jouissances vives vers lesquelles on se retourne, quand elles ne sont plus, avec un regret suppliant. Un mot vrai, innocent et bon, avait interrompu la caresse comme le doigt d'un enfant fait tomber un fruit mûr, rien qu'en s'y posant.

La langueur mélancolique du sentiment d'Allan ne dura pas, mais ce ne fut pas l'âme qui l'engloutit dans son amour. Il n'en faut pas tant souvent à la pauvre nature humaine I Le bras, en coulant des épaules sur le lit, avait peut-être rencontré un tissu moins épais, le renflement d'une forme plus excitante de volupté et de mystère, une révélation de nudité à quelques replis de vêtements de nuit dans ces poses insoucieuses, un toucher frémissant, mais imperceptible, et ce fut assez pour que la poitrine se regonflât et qua s'en revînt l'orage parti avec ses eflrayants murmures.

— Ah ! tu peux me recrier, maintenant, — dit-il avec explosion, — ton éternel mot de glace aux oreilles, il ne me tombera plus dans le cœur comme une goutte de venin. Il y a quelque chose, Yseult, qui vaut mieux que toi et qui me préserve de toi. C'est cette beauté suprême que tu m'as donnée comme chose que tu méprisais, et qui me fait oublier ce que sans cesse tu me répètes, — qui fait que je ne t'entends plus !

Et dans la glace, placée en face et à la hauteur du lit» disparurent les deux têtes du couple étrange qu'on y voyait. Seulement le lit gémissait jusque dans ses colonnes comme si, en réponse à AUan, une impétueuse sympathie se fut emparée de son bois inerte et de ses bronzes durs et glacés. Chose qui semblait s'émouvoir, pour faire honte à la créature indifférente!

, Elle ressemblait aux sphinx du lit par son profil grec, l'ouverture de l'angle facial, et son immobilité rigide dans la pâleur profonde de sa chair, comme eux, dans le vert de leur bronze. Mais là s'arrêtait l'analogie, car nul mystère railleur ne jouait sur sa lèvre. Nulle impénétrabilité ne fermait son front. Hélas ! il y apparaissait quelque chose de plus triste encore. Il y apparaissait de l'anéanti I

— Oh ! je n'ai jamais, — disait-il, à propos mille fois interrompus, d'une voix stridente, fausse, haletante, décomposée, — je n'ai jamais aimé que ta beauté, cette beauté que je tiens dans mes bras ! Je n'ai jamais désiré, dans les plus ardents de mes rêves, d'autre bonheur que celui d'être ainsi, poitrine à poitrine, avec toi ! Oh ! l'amour, l'amour, c'est un baiser, c'est une morsure, du sang qui coule et qui se mêle, une nuit passée, des jours comme des nuits, des nuits comme celle-ci, et au bout mourir! Voilà l'amour! Mais le reste, s'il y a un reste, qu'est-ce qu'il me fait? Ce n'en est pas ! — Et il riait. — Qu'importent ton silence ou tes paroles pourvu que tu ne retires pas ta lèvre de dessous la mienne ! Qu'importe que rien ne batte dans ton sein, s'il m'appartient plus qu'à ton enfant! Ah! le reste est bon pour remplir le creux du temps qu'on n'aime pas, qu'on défaille, qu'on retombe à l'humanité ! Mais l'amour n'est l'amour que parce qu'il remplit la vie. A la remplir

qu'il la fasse éclater, qu'importe ! Aime-moi ! Ne m'aime pas ! Mots qui frappent l'air d'un son stérile. Mensonges, peut-être! N'est-ce pas toi que je tiens là, Yseult ? Tu es à moi ! Je suis heureux !

« Je suis heureux ! » Et il proclamait son bonheur avec des accents tirés de si loin dans son âme, qu'il eût fait trembler les âmes pures sur la céleste origine du bonheur qu'elles espèrent parfois.

Mais l'expiation suivit de près le blasphème. Les sens, en lui, palpitaient encore, qu'à ce bonheur proclamé le cœur avait répondu par une négation sublime. Quels sont ceux qui n'ont pas senti, au fond de leurs âmes, de ces péripéties soudaines, au moment où ils croyaient que le drame intérieur n'avait plus qu'à se dérouler sans une seule lutte désormais ? Le dénouement, on le tenait pour certain, et voici que d'un fond plus intime et qu'on n'avait pas aperçu, il en jaillit un autre plus grand et plus vrai. Les larmes noyèrent le rire impie et, à la place de toutes ces fanfares de victoire, un cri de détresse s'exhala :

— Quand je le voudrais, je ne pourrais le croire, Yseult ; — reprit-il, — ce n'est pas vrai que je sois heureux ! Ce n'est pas vrai que l'amour soit ce c|ue j'ai dit ! En vain je m'étends sur ton sein et je m'y abreuve d'une ivresse mortelle, mon cœur se venge des égarements de ma raison. Ah ! c'est le contraire qui est le vrai plutôt. L'amour est d'être aimé, pas autre chose ! et moi, — ditil d'une voix crevant dans ses sanglots, — et moi, je suis bien malheureux I

En le voyant retombé dans une telle affliction, Yseult se souleva sur son séant et lui dit, à lui qui pleurait loin

lo

d'elle maintenant, la tête enfoncée dans les oreillers sur l'autre bord de la couche :

— Oui, vous êtes malheureux, Allan, mais ne vous abandonnez pas à de tels désespoirs ! Ayez un peu de courage, au nom de moi que vous aimez !...

Pauvre et malheureuse femme aussi! car elle sentait l'impuissance de ce qu'elle disait, et ce lui était une rude angoisse.

— Voyez-vous, — reprit-il en relevant son visage, violacé par l'étouffement de son haleine dans les oreillers et tout humide de larmes encore, — j'aimerais mieux de la jalousie que ce qui me tue l'âme ainsi ! J'en ai eu, de la jalousie, quand j'ai cru que vous aimiez Camille à cause de son père. J'en ai eu quand vous m'avez raconté que vous aviez aimé aussi, comme je vous aime, avec frénésie! Oh ! cela fait bien mal, mais pas tant que de savoir qu'on n'est pas aimé, et qu'on ne le sera jamais ! Pas tant que cette peine du dam de l'amour à laquelle je suis condam^ né, Yseult ! Il n'y que cela d'intolérable. Je l'aime, et toi, tu ne m'aimes pas !

Et avec un déchirement de Laocoon, image de toute destinée ici-bas et surtout alors de la sienne, il répétait le mot fatal : « Je t'aime, et toi tu ne m'aimes pas ! »

Bien des fois, madame de Scudemor l'avait vu en proie à cette pensée, mais jamais comme cette nuit funeste. Cette impassibilité, à laquelle elle était arrivée par la faiblesse comme tant d'autres y arrivent par la force, s'émeuvait devant de telles douleurs. Peut-être eût-elle accepté de recommencer sa vie de cœur, eût-elle dû être encore trahie, pour épargner une agonie pareille à Allan. Regret vain d'une générosité écrasée par l'impossible, cet écrase-

tout dans les destinées humaines ; serpent qui vous lie les pieds, les mains, le torse et la gorge, quand vous voyez mourir, à trois pas de vous, vos enfants !

Il la prit au cou à deux mains avec violence, comme s'il allait l'étrangler :

— O Yseult, — dit-il, — Yseult, rends-moi ma jalousie plutôt, ma jalousie cruelle, concentrée, dévorante, rendsla moi ! Tu me feras tant de bien | Ce sera comme la rosée du ciel sur mon âme ; ce sera comme du baume dans des plaies ouvertes. Ah ! ne peux-tu donc me ressouffler cette flamme au cœur ? Parle-moi de cette Margarita qui enleva, sans le savoir, le velouté des fleurs de ton âme ; des misérables lâches à qui tu permis de les froisser ; de ton mari, qui te les rejeta flétries quand tu les lui eus prodiguées ; et du plus aimé de tous, qui les consuma jusqu'aux racines ! Dis-moi que, celui-là, tu l'aimes toujours ; dis-moi que ce n'est pas vrai qu'il soit oublié ! qu'on n'oublie pas un homme aimé d'une adoration si prosternée I que sur son souvenir luit à jamais un rayon de cette merveilleuse flamme qui lui lampait sur le front, aux jours des baisers et des étreintes, dans ces nuitées pleines de pâmoisons et d*extases ! Montre-moi la place de ce portrait, — si longtemps porté, m'as-tu dit, que la marque en est i^stée dans ta chair. Oh ! je veux la voir sur ton sein. — Et il quittait le cou meurtri par ses ongles, et s'acharnait sur le vêtement modeste qu'elle portait la nuit sur sa poitrine. — Allons, sois franche avec moi, Yseult ! Avoue- moi que tu m'as trompé, que j'étais un enfant de te croire, que tu l'aimes toujours, ton bel Octave; que tu penses à lui toujours, toujours, et qu'en ce moment je fais aller plus vite dans tes veines ton sang, à son nom prononcé! Oh ! poi-

gnarde-moi des détails de tes confidences ! Répète-moi ce qu'il trouvait de plus beau en toi et ce que tu lui abandonnais avec le plus d'ivresse, et les caresses qu'il préférait, et celles que tu lui demandais davantage ! Oh ! n'as-tu pas — laisse-moi chercher ! — n'as-tu pas sur ce corps qu'il a délaissé, sans pouvoir te rendre l'âme qu'il t'a prise, n'as-tu pas quelque stigmate d'ineffaçable caresse, la morsure profonde d'une dent qui coupa, l'empreinte d'une succion folle ou quelque trace d'un ravage plus secret encore? Montre-la moi, dénude-la, avec l'orgueil et le regret de la passion qui a été heureuse, mais qui n'est pas assouvie ! Oij que ta bouche puisse atteindre, baise avidement devant moi ces vestiges accusateurs pour y chercher l'humidité des lèvres qui n'y est pas demeurée, et pour frissonner et mourir en imaginant l'y retrouver ! Ne me fais pas grâce d'une seule des délices ressouvenues dans des égarements solitaires, rendus plus acres et plus insensés par l'idée de l'affreuse impuissance qu'ils trahissent ! Plonge-toi jusqu'aux reins dans la passion qu'ils disent immonde, parce qu'ils la jugent de sang-froid, et qui est si belle, qu'il n'y a plus de bourbier pour elle au plus épais, au plus infect des fanges de la terre ! Puis viens à moi, te glorifiant de tes souillures parce que ton amour y resplendit, et de la fureur de tes souvenirs, et de l'impudence de tes aveux ! Viens à moi qui te comprendrai, et qui te renverrai la bénédiction pour la torture. Tu me seras éternellement sacrée, car tu m'auras soulagé de tout ce que je souffre en me rendant ma jalousie !

Il s'arrêta épuisé, une écume blanchâtre aux lèvres, et les yeux livides... Elle, divine comme une femme insultée et qui n'a pas même besoin de pardonner, avait croisé ses

bras sur son sein demi-nu comme pour le défendre quand il avait essayé d'en déchirer les voiles, et, depuis ce moment, elle était restée dans cette attitude, l'écoutant dire, sans horreur et sans fierté blessée, toujours dfe la même pâleur blanche et lisse mais qui devait rayonner, d'un moment à l'autre, sous les transfigurantes splendeurs du martyre moral qu'elle endurait avec grandeur !

Cette vue rappela Allan à la raison. Il s'épouvanta de lui-même : — Qu'est-ce que j'ai dit, Yseult ? — demanda-til ; — t'ai-je offensée ?

— Je n'ai entendu qu'une seule chose, — répondit-elle avec une inexprimable miséricorde, — c'est que vous souffriiez beaucoup, Allan. — Et elle lui tendit une main sur laquelle il répandit des larmes moins amères que celles qu'il venait de verser.

Toutes les nuits ne ramenaient pas des scènes aussi cruelles, mais il ne s'en écoulait pas dans lesquelles ne se trahit la douleur d'AUan. Un désir plus noble et non moins exigeant, qu'il ne pouvait rassasier, ne cessait de réclamer dans son âme. Les fleurs de volupté qu'il suçait à en mourir renfermaient, comme les feuilles de laurier rose, un poison corrosif et mortel. Il ressemblait à ce malheureux fou, dont l'histoire peu connue est d'autant plus touchante qu'elle est l'emblème de la vie de beaucoup d'entre nous. Un fou s'éprit d'une lame d'épée. Amoureuse altière et cruelle 1 Mais elle était svelte, souple et gracieuse comme une jeune fille. Elle se relevait comme une couleuvre quand on l'avait pliée en faucille sur le pavé. Elle répandait de beaux reflets bleuâtres qui fascinaient comme les adorables et irrésistibles yeux de la femme que l'on sait perfide. Peut-être y avait-il pour le pauvre fou des ana-

logies dans tout cela... Quoiqu'il en fût, Thomicide ne répondait à ses caresses que par du sang ; du sang pour des baisers et pour des étreintes, du sang aux mains, à la poitrine, aux lèvres ! quand un jour il se la fit entrer jusqu'à la garde dans le cœur. Ah ! pourquoi AUan, et nous, en pressant contre nos poitrines ces femmes trop aimées, glaives de douleurs qui nous déchirent, ne les ouvronsnous pas assez profond et assez large pour qu'amour et vie puissent tout à coup s'en échapper ?...

Cependant, il faut en convenir, cet inapaisable mal qui rongeait AUan et lui dévorait ses jeunes années était au fond une magnifique blessure, un noble deuil, un désespoir qui avait aussi sa grandeur. C'était la première fois que l'ulcère fut plus beau que la pourpre qui le couvrait, car cet ulcère était à l'âme et tout ce qui vient de là est sacré. Ah ! c'est que l'amour est plus qu'une possession foudroyante, mais éphémère. C'est une possession de toujours, quelque chose qui défie les organes au lieu de les écraser, parce qu'elle est placée là où l'homme est une force comme une irradiation de Dieu même. Des mains qui se joignent ne sont qu'un symbole ; le regard le plus plein d'éclairs ou de larmes, une réverbération incolore de l'invisible lampe allumée dans le temple du cœur. Firmament voilé qu'on soupçonne dans la nuit humaine, étoiles aveuglantes de flamme, si on les voyait. Inconnu ! Inconnu ! tourments et délices, n'est-ce pas ce que l'amour implore dans les sympathies d'une autre âme, dans ces liens qui ne sont pas seulement des bras vulgairement enlacés ? Aussi, quand ce besoin de sympathie reste béant comme un abîme, quand les immensités du cœur, qui se projettent de loin comme les vagues d'une mer infinie, ne trouvent pas le

globe d'azur de l'univers d'un autre cœur à embrasser, il s'élève de l'âme un grand cri et c'était le cri que poussait Allan ! Jeune homme que l'hébétement de la sensation n'avait pas engourdi de son contact de torpille, il ne se contentait pas du philtre qu'il buvait à pleines gorgées, et qui n'endormait repus qu'une seule espèce de désirs.

.... Fatiguée sans doute de secousses si nombreuses, madame de Scudemor s'était endormie. Ses cheveux, elle ne les avait pas rattachés. Son sein, elle ne l'avait pas recouvert. La lueur de la lampe adoucissait les rondeurs un peu mâles de ce visage, et fonçait le duvet de soie qui estompait ses lèvres que le sommeil mollement dosait. Quoique pâle et les yeux fermés, comme une morte déjà ensevelie, sans un rêve qui lui envoyât une goutte d'ombre du bout de son aile en passant sur son front et ses yeux, tout en elle révélait pourtant extérieurement la vie, — une vie plus profonde et plus concentrée que celle dont on est submergé à vingt ans. Il n'y avait pas une de ses veines qui n'en accusât la présence sans se gonfler, pas un battement de ses artères qui n'en fût l'expression régulière et forte. Elle la transpirait par chaque pore. A sa respiration longue et calme, mais puissante, on aurait pu croire qu'il allait s'échapper un monde de s(fti sein légèrement soulevé. En vain l'âge qui venait, l'âge intraitable, avait imprimé ses offenses à ce front que souffrir et penser avaient vieilli avant les années, à cette bouche qui n'avait plus même la tristesse du regret, à ces cheveux dont la noirceur n'était plus tout à fait pure, — mais toutes ces raies apparentes sur ce beau marbre de Carrare, n'avaient pas entamé plus avant le bloc invulnérable. Si le temps n'était pas vaincu, du moins semblait-il s'arrêter, étonné,

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avant de recommencer cette lutte qu'il n'épuiserait pas en quelques jours. Et cela était beau que cette espèce de lenteur avec laquelle il attaquait une créature mortelle, comme s'il eût eu peur d'avoir affaire à quelque immortalité !

Allan, une main accrochée à la tête d'un des sphinx de la couche, Allan à genoux sur le lit, auprès de madame de Scudemor, la fixait d'un œil moitié morne et moitié ravi. Il admirait cette plénitude d'existence, ce luxe de force et de repos. Penché sur ce sein immobile, écoutait-il les murmures du torrent de vie qui circulait inutile dans cette organisation puissante, mais qui, hélas! n'en jaillissait plus?... Ou suivait-il, à ce cou d'un sculpté si vigoureux et si doux, la trace ardente des mains qu'il y avait portées dans une fureur qu'il se reprochait ?

— Oh ! — pensait-il, — tant de jeunesse encore ! et pas pour moi ! Même ce corps divin qu'elle m'abandonne, je n'ai pas le pouvoir d'augmenter d'une pulsation de plus la vie qui l'anime ! Sous mon cœur, il est comme là. Et pourtant que cette vie semble immense ! Comme cet Océan écumerait s'il y avait un souffle assez puissant pour le soulever ! Comme elle serait belle, ô Dieu ! si l'amour avait un dernier et faible rayon pour elle. Comme le bonheur donné par elle ressemblerait peu à ces bonheurs que les autres femmes peuvent donner ! Avec quelle impétuosité je livrerais ma vie entière à dévorer à ce bonheur, trop anéantissant pour durer! Mon Dieu ! comme elle me tuerait bien !... — Et il pleurait. L'orfraie criait seule au dehors. Il pleurait. Les larmes tombaient lentement sur le sein de madame de Scudemor et, successivement, y séchaient, inutiles comme sur un cercueil.

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Chose étrange ! Il pleurait sur la vie comme on pleure sur la mort. Mais, tout en pleurant sur cette vie qui passait dans ses lèvres avec moquerie et qu'il ne pouvait aspirer et absorber en lui, c'était aussi sur la perte d'un cœur éteint, mort déplorable ! qu'il gémissait.

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Le souvenir de cette nuit cruelle vînt se mêler, comme une funèbre vision, à toutes les pensées de madame de Scudemor. Poursuivie par le spectacle d'un malheur sous lequel Allan de Cynthry succombait, elle regarda dans sa grande âme et chercha s'il n'y avait pas à faire un sacrifice encore, pour attester la pitié au nom de laquelle elle avait agi. Ce qu'il y avait en elle d'admirable, ce qui ne faiblissait pas, ce qui la soutenait, c'était cette horrible espérance que la passion d'Allan était mortelle. En présence d'un amour que toute autre femme aurait été fière d'inspirer, elle n'avait pas eu un instant de trouble dans sa désolante certitude. Le scepticisme d'une illusion ne l'avait pas reprise et elle conservait, pure et profonde, cette foi au néant qui reposait dans son sein. Athée tranquille qui se confiait à la mort comme le Juste à des promesses d'immortalité ; qui attendait patiente parce qu'elle était convaincue ; qui ne s'en vantait pas, car l'athéisme est silencieux comme le mépris.

Mais le médecin allège les souffrances de l'homme attaqué d'une maladie incurable, en attendant qu'il tombe, lui et sa pensée, dans l'étouffoir d'une fosse ouverte, et cela

s'appelle de rhumanité. Que si la douleur est plus forte que la vaine science, que reste-t-il à faire sinon de précipiter violemment à la tombe l'être qui fut créé pour mourir?... Mais quand cette terrible conséquence, devant laquelle ont reculé des hommes plus lâches que leurs doctrines, quand cette ressource suprême manque aussi, chose inerte et lugubre ! la Pitié humaine se voile la tête, et attend, dans une horreur muette, qu'il n'y ait plus là qu'un cadavre pour la relever.

Et c'était ce qu'avait fait Yseult pour la passion d'Allan. Mais la passion ne s'était pas endormie avant de mourir. Elle veillait, toujours plus cruelle. Prolongerait-elle sa veille longtemps encore ? Résisterait-elle bien des jours à !a fatale agonie? Yseult s'était mise à attendre, enchaînée auprès du malade, lui donnant sa main quand il la voulait, sa bouche quand il la voulait, son sein quand il le voulait, — tous poisons, mais trop lents au gré de sa compassion intrépide.

Cependant la souffrance devint si atroce, cette dernière nuit avait été d'une horreur si nouvelle, que cette pitié, réduite à l'inertie, se releva de terre et voulut agir. O folie d'un sentiment, mais d'un sentiment qui briseiait la langue de l'homme s'il essayait de le nommer !

« Peut-être, — se dit-elle, dans un de ces repliements sur soi qu'ont tous les caractères profonds et qui contiennent un secret reproche, — peut-être ne suis-je pas allée assez loin encore. J'ai rejeté tous les motifs de vanité, étouffé toutes les répugnances d'une vulgaire délicatesse, foulé aux pieds tous les semblants de vertu, mais n'y a-t-il pas autre chose encore à sacrifier? N'est-ce pas un reste d'orgueil qui met entre moi et Allan la négation qui le désole ? »

Et la voilà qui se prit à broyer sous sa volonté ce dernier schiste d'une âme de poussière, cet orgueil qui vit dans les blessures. Hélas ! ce travail sur elle-même, cette apostasie d'une véracité qu'elle avait jusque-là conservée, cet embrassement tout rougissant du mensonge, cette résolution à la bassesse, ne furent pas l'affaire d'un seul jour. Elle eut besoin d'y aller à plusieurs reprises pour consommer sa dégradation à ses propres yeux.

Soit l'effet des combats qu'elle livrait à l'orgueil, soit le commencement de l'essai qu'elle voulait tenter, elle changea subitement de manières et Allan dut promptement s'en apercevoir. Le calme infini de sa personne, si grand qu'il semblait s'en répandre et qu'Allan en avait été plus d'une fois saisi comme d'un froid soudain, ce calme s'altéra quelque peu. . . Le regard se voila comme un acier poli sous une haleine, le sourire^ pauvre rose morte feuille à feuille, se pencha plus triste au bord des lèvres. Cette voix déjà étouffée, s'étouffa davantage. Quand Allan lui parlait de son infatigable amour, elle l'écoutait avec une expression de physionomie qu'il ne lui avait jamais vue. D'un autre côté, elle s'abandonnait moins à ces longs tête-à-tête, à cet ensemble de toutes les minutes passées avec lui. Est-ce que Brutus lui-même ne portait pas quelquefois à sa bouche un pan de sa toge, pour cacher le rire de mépris qui y revenait peut-être à travers la magnifique imposture qui aurait trahi la volonté et le génie sous le masque de la stupidité?...

Allan s'étonna de ce changement dans une femme d'une donnée si simple et si droite. Ce qu'il en avait compris jusqu'ici l'avait rendu, il est vrai, le plus malheureux des hommes, mais lui ôtait du moins toutes les anxiétés de l'ave-

nir. Au contraire qu'à présent Yseult ne se montrât plus l'inaltérable femme qu'elle avait toujours été avec lui, fallait-il penser que sa compassion fût la cause d'un changement, ordinaire dans une autre femme, inexplicable dans celle-ci? Et pourquoi changée, si son stérile sentiment ne l'était pas? Quoi pouvait troubler, en s'y mêlant, l'unité profonde de cette vie? Avec l'activité d'Allan, avec les ressources d'un esprit aiguisé par ce qu'il craignait, il eut bientôt parcouru tout le champ des possibilités, mais toutes le conduisaient à l'absurde. Toutes étaient une flagrante contradiction de ce qui faisait de madame de Scudemor une créature d'exception. Toutes lui voilaient la vérité de celte femme, vérité si désintéressée et si humble qu'il fallait être aveugle pour n'y pas croire comme on croit à soimême, et c'était ainsi qu'Allan y croyait.

On ne juge pas toujours bien la personne aimée, et d'ailleurs qu'importe ! l'illusion n'est-elle pas la plus reposante des certitudes? Mais ne plus la comprendre, ni par l'illusion ni par la réalité, parce qu'elle porte en soi d'irrévélables pensées, demandez aux femmes des hommes de génie quelle douleur c^est que cette douleur... AUan éprouva quelque chose d'analogue à cette geine. Il savait tout de la vie et de l'âme d'Yseult. Rien d'extérieur ou d'intime n'apparaissait qui pût l'inquiéter dans cette vie dont tous les jours étaient d'une uniformité monotone, rien qui pût justifier les différences dont la soudaineté le frappait... Il hasardait bien une question, mais d'un mot eu d'un silence elle réduisait la question au néant. De frère à sœur on se dit mille choses, d'amant à maîtresse on se dit toutes choses ; mais ici les rapports étaient de juxta-position, non de confiance, cl de quel droit AUan aurait-il exigé que les

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secrets fussent mis en commun? Il ne se sentait vraiment pas le droit de dire à madame de Scudemor, ni tendrement, ni impérieusement : « Qu'as-tu?...» Il avait réfléchi sur sa vie actuelle. C'estla marque des sentiments profonds, que la réflexion à laquelle ils plient l'esprit. Cette réflexion découvre les anfractuosités de l'âme, ces côtés crevassés, branlants, poussiéreux, qui, dans la vie de deux cœurs, croulent au moindre choc et dépouillent le roc chaque jour davantage... Cette situation est angoissante et on n'y peut rien. Il faut se voir. Il faut se juger. Il faut rougir de soi. On s'arracherait les yeux de la tête et on les jetterait à la première borne du chemin, qu'on ne s'arracherait pas la conscience! Souvent la Honte est le boulet que traîne le pied saignant d'un sentiment dans nos cœurs. Elle était rivée à celui d'AUan.

Mais ce sentiment, qui porte avec soi un châtiment parce que tout sentiment renferme peut-être quelque culpabilité inconnue, ce sentiment, on y tient encore; on s'y cramponne ; on le serre contre son sein ; on l'y renfonce à deux mains avec une ferveur d'avare qui ensevelit un trésor, avec un frissonnement de lâche qui se cache^ avec la tenace folie d'une jeune femme qui meurt et qui ne veut pas mourir. L'unité seule est grande et belle, mais la dualité ronge l'homme par les deux bouts et jusqu'au cœur. O vous qui mettez la lutte au-dessus de l'harmonie, connaissez-vous bien ces combats où l'on est vaincu sans le repos de la défaite ? « C'est une vileté, une immense vileté à moi, — se disait Allan quand la vérité sillonnait l'esprit corrompu, — d'accepter la vie que cette femme m'a faite, et encore, je l'accepte moins que je ne la subis... J'ai sali les conceptions candides et lumineuses que j'avais de l'amour en l'enfer-

mant dans d'impudiques vouloirs, et quoique les satisfactions de mon brutal égoïsme aient toujours été impuissantes à rassasier la faim et la soif placées à la source même de mon être, cependant n'aurais-je pas dû les répudier?... L'amoyr n'est donc pas un sentiment dont on doive être fier quand on est un homme, ou j'ai manqué du plus vulgaire orgueil. » Dilemne effroyable, qui se refermait sur sa conscience comme le chêne fendu sur les bras rompus du Crotoniate ; mais, comme le chêne n'ôtait pas la vie à l'athlète, la conscience blessée se plaignait mais l'amour restait sain et sauf.

Ce jugement, qu'il ne s'épargnait pas et qui n'atteignait pas sa passion, l'empêchait de se livrer avec Yseult à ces abandons inévitables quand on vit ensemble, et dont la froideur de celle-ci avait extrêmement diminué le nombre. N'est-il pas des jours où, malgré tout, on a besoin de dépouiller la chlamyde de la vie cachée, de la pensée solitaire, de l'amour non partagé pour respirer un peu mieux ; où, quoiqu'on n'ait qu'une épaule pour appuyer son front las, on porte sa pensée plus lasse encore, comme si cette épaule entendait ; où l'on ne craint pas d'exposer la sueur de ses peines au froid tombant durement dans l'ombre des piédestaux de granit, comme à la fraîcheur bienfaisante d'un bois d'oliviers... Funeste imprudence expiée presque toujours plus tard ! Mais, pour Allan, il fallait que la passion renversât fougueusement la coupe. Jamais, plus doucement inclinée, l'épanchement retenu aux bords n'échappait, dans les longs et calmes ruissellements des confidences. Il gardait furtives toutes les profanations de luimême, car il ne savait plus lequel était le plus flétri de sa fierté ou de son amour.

S'il vivait tellement retiré en lui-même, à plus forte raison

ne cherchait-il plus que madame de Scudemor l'initiât à tous les mystères de sa pensée. Il en avait fait le tour. Il la savait. Cependant il se croyait généreux vis-à-vis d'Yseult en ne l'interrogeant jamais plus, — en ne sollicitant plus les révélations nonchalantes qui viennent du cœur aux lèvres quand on s'aime, éternelle inauguration de l'un par l'autre, qui n'apprend rien que le désir de s'apprendre davantage tous les deux. Son regard à lui traversait, pour ainsi dire, le calme inouï d'Yseult, et semblait se jouer de l'autre côté. Femme réduite maintenant à l'indécomposable, n'ayant sauvé du grand naufrage de toutes choses que cette faculté de compatir, qui est au sentiment ce que la notion est à l'intelligence et Tatôme à l'univers. Mystérieuse essence de ces cœurs étranges pour lesquels il n'y a point de Tirésias.

Et lui, qui se donnait les airs d'une superbe délicatesse, lui qui, à force de vanité, s'illusionnait sur les motifs de son silence, il put bientôt le reconnaître quand madame de Scudemor lui apparut sous un point de vue si nouveau. Ce n'était presque rien encore, un pli de jonc sur la torpeur des eaux immobiles, un cercle fuyant sous la chute de quelque graine tombée du bec de l'oiseau qui passe, un caprice, ce quelque chose de la femme dont elle ne sait pas le premier mot, et ce caprice, ce presque rien fut une énigme tourmentante, une énigme dont Allan aurait payé cher la solution. Une supposition l'eût soulagé, mais quoi supposer à propos de cette femme unique?... Tout, plutôt qu'elle pût l'aimer jamais ! Tout, plutôt que de l'urne tarie dont les eaux pluviales avaient fui, sous le ciel de l'amour devenu d'airain, il s'en retrouvât une goutte, non séchée encore, filtrant à quelque angle caché.

Harassé, mécontent de lui-même, voulant en finir avec la curiosité qui le tenait comme une inquiétude : — Avouez, Yseult, — lui disait-il ce jour-là, d'un rire presque farouche et d'une voix sombre, — avouez que vous êtes lasse de moi et que votre pitié vous est bien à charge !

Elle était assise devant un piano, dans un cabinet de travail exclusivement réservé pour elle, d'une élégance simple, et qui ouvrait sur un balcon. Elle venait d'essayer une fantaisie. Ce n'était pas une musicienne que madame de Scudemor. L'âme manquait aux doigts habiles. Aussi, presque jamais n'achevait-elle le morceau qu'elle avait commencé. Elle se levait ordinairement du piano comme on ferme un livre qui n'intéresse pas. Mais ce jour-là, il y avait dans sa paresseuse manière de rester là, les mains éparses au clavier, toute l'inaccoutumance dont Allan recherchait avidement la cause. La fantaisie avait passé de l'âme du musicien dans la sienne. Elle mêlait, à des intervalles inégaux, un son distrait aux notes du thème interrompu, brisant pour reprendre, renouant pour briser, avec langueur, la série des idées que cette musique exprimait. Errantes clématites de la rêverie que l'art avait enguirlandées avec caprice ! chûtes d'harmonies éphémères qui tombaient une à une dans le silence, comme les gouttes d'eau des avirons soulevés, quand la barque s'arrête, sur les longues et sonores tranquillités de la mer au soir !

— Oh! Allan, me suis-je jamais plainte? — répondit-elle avec le sentiment de l'injustice.

— Oui, car c'est se plaindre que de ne plus être ce que vous étiez, — fit Allan. — Vous changez, Yseult, et pourquoi la tristesse vous prendrait-elle si vous n'étiez pas à bout de courage contre mon amour?...

Elle ne répondait pas. Elle avait l'air évidemment embarrassé. Ses longs cils étaient baissés. Son sein soulevé. Les camélias du balcon, dont la porte était ouverte, ressemblaient à des désirs mourants. Elle passait au souffle de ses narines l'extrémité de ses doigts, imprégnés d'une vague odeur d'ambre par le contact de ses cheveux, dont elle lissait pensivement à ses tempes, si souvent, les luisants bandeaux.

— Ah ! vous aviez bien raison, Yseult, — poursuivit Allan, avec la sécheresse d'une ingratitude révoltante, — • vous aviez bien raison quand vous disiez que votre âme était morte. La pitié dont vous n'aviez pas pu vous défendre, la pitié que vous vous étonnâtes de vous trouver encore, n'a été qu'une exaltation de peu de durée qui vous a poussée à des sacrifices dont vous vous repentez à présent. Allons, avouez-le! Dites- moi que je vous fatigue de mes transports, de mes chagrins, de mes exigences ! Dites-moi que je vous deviens insupportable et que vous finirez par me haïr !

— Je ne le dirai point, — répondit-elle d'une voix très basse, — car cela n'est pas.

Et, vaincu par tant de douceur : — Eh bien, alors, qu'avez-vous donc, Yseult ? — reprit-il avec une prière agile, ardente, infatigable, et ce regard éloquent noyé d'espérance étincelante et qui précède le : «A la fin, je vais le savoir ! » mouvement égoïste et hostile que nous avons parfois contre l'être que nous aimons le plus I

— Allan, — dit-elle en soupirant et après une pause, — si je m'étais trompée sur moi-même ? si j'avais...

— Ah ! je vous le disais bien. Madame, — interrompitii avec un éclat plein d'ironie, — que vous vous êtes trompée ! Vous n'avez pas su voir que, de mon amour et de

votre pitié, mon amour serait ce qui résisterait le plus ! Vous n'avez pas prévu la vie d'enfer que vous vous êtes faite, et que mon amour insensé accepta, comme vous me l'aviez donnée, les yeux fermés. Car je le sens bien, Yseult, cette vie est affreuse, — plus affreuse que celle de la jeune fille croyant au bonheur de la force de toute son âme et victime de son mariage avec un vieillard. Et si je n'ai pas le courage de vous en affranchir, Yseult, c'est que je t'aime comme un lâche, c'est que l'irrévocable pèse sur moi !

— Non, vous ne m'avez pas comprise, — reprit-elle, toujours plus émue. — Si j'ai dit que je m'étais trompée sur moi-même, je voulais parler d'une autre erreur... Il la regarda hébété.

Les rideaux étaient baissés et l'appartement très sombre. La lumière et l'obscurité y luttaient, vaincues l'une par l'autre, à certains angles, à certains endroits, — comme, dans l'âme d'une femme, la vérité et la fausseté, la candeur et la perfidie. Seulement l'obscurité y était carminée du reflet des rideaux baissés. Coquetterie ou trahison de plus, que cette teinte du carmin qui diffondait aux plus pâles et aux plus froides les apparences de l'émotion ! Le piano était posé contre les rideaux pleins d'artifices... et le jour ne venait que par la porte du balcon à laquelle madame de Scudemor avait alors le dos tourné.

— Oh! oui, — reprit-elle après une pause encore plus longue que la première, et d'une voix si douce qu'il semblait que ce fût une voix qui éclosait, nouveau phénix, dans les cendres de son autre voix, — oh 1 oui, je sens que je me suis trompée... Je sens que la femme n'a pas le droit de s'affirmer elle-même, au moment où elle croit l'avoir assez péniblement acquis.

Allan ne comprenait pas davantage. Il se suspendait à celte bouche d'oii glissaient, molles et presque harmonieuses, des paroles qui n'avaient pas un sens encore. Il attendait que le jour se fît. Yseult avait levé lentement son long regard, sous sa longue paupière, jusqu'au visage étonné du jeune homme, et elle le rabaissa aussitôt avec confusion. Ce n'était plus l'être calme, le front désert, la bouche au froid sourire. A travers l'être calme, on voyait poindre la femme troublée. Le désert du front s'emplissait d'on ne savait quelles vagues pensées, et la bouche se nuançait de mélancolie. Le Christ sur son Thabor ne se transfigura pas tout à coup.

— Moi, plus qu'une autre, — continua-t-elle, — n'ai-je pas répondu de moi-même? N'affronté-je pas des dangers que je ne redoutais plus ? et pourtant...

— Et pourtant ? — dit Allan, avec une curiosité plus dévorante que jamais, et qu'un coin du ciel entr'aperçu éblouissait.

— Et pourtant, — reprit-elle, en cachant sa tête dans ses mains, — nous ne sommes jamais quittes d'aimer... — Et dans ce mouvement de jeune fille honteuse et trahie, dans ce brisement de voix mourante, l'identité d'Yseult de de Scudemor était perdue. 11 n'y avait plus là qu'une femme qui venait d'oser, en tremblant, un aveu.

Un nuage voila les yeux d' Allan, et il dit d'une voix faible, hachée par l'oppression du dernier mot de madame de Scudemor :

— Ne vous jouez pas de moi... Ne vous jouez pas de moi, en grâce ! C'est impossible. Je ne vous crois pas !

Pour toute réponse, elle ôta ses mains. Elle était pourpre. On ne savait pas si une larme de tendresse ou l'hu-

midité d'un désir noyait ses yeux. Ils étaient toujours baissés comme ceux des vierges qui n'ignorent pas, plus divines que celles qui ignorent. Elle se leva toute chancelante en s'appuyant sur l'angle du piano, et elle vint s'asseoir, avec une langueur presque malade, sur les genoux de son jeune amant.

— Le crois-tu, maintenant? — lui dit-elle, en lui plongeant dans les siens ses yeux adoucis comme sa voix. Mais le regard d'Allan doutait encore... Elle ne le soutint pas, et, comme pour l'éviter, elle posa sa tête sur la poitrine du jeune homme que le cœur soulevait sous ses bonds.

— Vous m'aimer, vous! — répétait Allan, — mais je suis donc fou, ou vous l'êtes ! Vous m'aimer, après m'avoir tant torturé en ne m'aimant pas !

— Oh ! pardonnez-le-moi, Allan ! — lui murmuraitelle, la tête toujours sur sa poitrine, — pardonnez-moi d'avoir été vraie avec vous. Hélas t je ne me doutais pas que plus tard vous seriez vengé si vous vouliez.

— Ah ! je ne veux qu'être heureux, mon Yseult ! — dit-il, entraîné par la puissance de ce dernier mot, et il coula un baiser entre les épaules de Madame de ^udemor qui en frissonna, et ce fut aussi pour la première fois.

— Tu m'as crue bien orgueilleuse, n'est-ce pas? — reprit-elle avec un sourire plein de délices. — Et c'était vrai, Allan, je l'étais. Mais je veux être bien humble à présent. Mon orgueil venait de ce que j'avais été malheureuse. Je me croyais inaccessible aux douleurs autrefois éprouvées, et mon humilité venait de cet amour, que je me suis nié à moi-même avant de te l'avouer, à toi. Il n'y a pas longtemps que je l'ai découvert dans mon âme, et si tu

n'avais pas, ingrat sans le savoir, calomnié une tristesse dont tu étais cause, peut-être ne t'eussé-je pas livré mon secret. Je craignais que tu ne me crusses pas. Pourtant je savais bien que je te le ferais croire. Mais tout cela n'était pas bien sûr. Tiens, vois-tu, je ne savais plus ce que je voulais, et je ne sais plus ce que je dis !

Et, dans son égarement, elle lui mettait ses bras autour du cou, et elle était affolante avec ce langage passionné. Allan avait des larmes dans les yeux. Abondante nature, cœur plein de l'inépuisable trésor des pleurs delà jeunesse. Il les répandait dans la joie comme dans la douleur. Age heureux où, pour tout, nous avons de ces bonnes larmes qui nous empêchent d'étouffer !

— Eh quoi! tu pleures?... dit-elle avec effroi.

— Oh ! n'aie pas peur ! — répondit-il. — C'est du bonheur que tu me donnes. Je crois que j'en mourrais, si je ne pleurais pas t

— Eh bien, pleure et pleure longtemps, âme de ma vie, pourvu que tu me laisses recueillir tes larmes ! — Et elle approchait son visage de celui d'Allan^ et elle prenait chaque larme brûlante dans ses lèvres. — Pour qu'elles tombent dans mon cœur, — ajoutait-elle avec une coquetterie d'amour qui n'est déjà plus l'autre coquetterie, — il faut qu'elles prennent ce chemin.

O vous qui ne l'avez pas vu, vous ne savez pas quel charme inouï ces grâces soudaines d'une passion entraînante communiquent à la femme qui n'est plus jeune. Vous ne savez pas comme le contraste entre le cœur retrouvé et la beauté perdue sied à ces pauvres êtres que Dieu n'a pas permis au Temps de dépouiller tout à fait. Il n'y a rien dans la nature à qui on puisse comparer cette ravissante

anomalie. Est-ce donc merveille que la femme d'une jeunesse éclatante emprunte un charme de plus à l'amour ?... Mais quand les feuilles de la rose ne sont pas seulement tombées mais que les feuilles du rosier s'en vont aussi, quand ce par quoi la femme vit aux yeux mortels expire, l'amour en paraît plus divin. On est plus en présence de l'âme, et comme elle avait une immatérielle manière de se révéler à travers les visibles beautés de la jeunesse, poses, mouvements, physionomie, célestes expressions d'une langue désapprise mais non pas oubliée, elle se relève encore, mais mieux, réduite à ses plus purs symboles, solitaires maintenant à la place où la beauté s'éteignit et où, plus grands et plus doux qu'elle, ils dédaignent de la pleurer.

Ce jour-là, Yseult se revêtit de cette suavité ineffable qui n'est nulle part et qui est partout. Jamais Allan ne l'avait vue sous cet adorable aspect. Il ne l'avait pas même rêvée ainsi, quand il se faisait heureux par la pensée aux premiers instants de son amour. Magie du sentiment que les femmes expriment! Un reflet d'adolescence se retrouvait à son front, aurore boréale de la vie! Et, quoique Allan fût le jeune homme et elle la femme à son déclin, on eût dit que cet amour tardif avait eifacé la distance qui les avait séparés si longtemps...

Tout ce qu'elle savait de choses délicieuses, tout ce qu'elle put imaginer derplus passionné, elle le lui prodigua. 11 ne l'eût pas aimée jusque-là, qu'elle l'eut bien forcé à l'aimer. Voyez-vous t les femmes savent des choses irrésistibles. Ne les écoutez pas, si vous ne voulez succomber. Qu'elles aiment ou qu'elles n'aiment pas, il faut les croire, il faut périr. Quand un enfant ne peut dormir, elles le bercent une ou deux fois et elles l'endorment. Quand un

homme leur oppose sa vertu ou les mate de son génie, voilà qu'elles en font comme de l'enfant ! Sommeil qu'elles surveillent avec des yeux moqueurs, les habiles fées ! mais qui n'a pas toujours cent ans, car la perfidie a beau être profonde, il ne faut qu'un mouvement de paupières pour la dévoiler.

Le langage de madame de Scudemor aurait appartenu à cette science redoutable qu'ont toutes les femmes quand elles veulent s'en servir, qu'il en eût été le plus subtil raffinement. Artifice consommé, si c'était un artifice ! Elle ne lui disait pas un mot qui ne fût de l'amour plus délicatement exprimé que si elle lui avait dit: « Je t'aime, » épreuve oij viennent se déchirer bien des impostures, parole rebelle qu'il ne faut pas prononcer avec imprudence, et qui, dans une bouche menteuse, éclate comme une arme faussée dans les mains ! Des caresses sont plus sûres, et elles en donnent avec cette pudeur qui est un calcul sous un trouble, honte embrasante, ruse de qui n'a pas d'amour et qui le cache, en enivrant celui qui finirait par le voir.

— Viens au balcon, viens, mon Yseult! — lui dit Allan, en l'entraînant par le corsage. La nature épuisée demandait de l'air. Il suffoquait de l'haleine embrasée de cette femme, et il voulait de l'air pur pour aspirer de nouveau les souffles étouffants qu'il avait dévorés jusqu'à s'en pâmer. Et puis, quand le bonheur moral nous tue, nous nous rejetons vivement à la vie physique parce qu'alors on ne voudrait pas mourir de ce qui fait tant de bien I

Ils allèrent au balcon ensemble. Il avait besoin de lavoir mieux dans la lumière, de jouir mieux de la nudité de cet amour aux mille émotions entrevues dans Jes mille

obscurités de l'appartement. Mais au grand jour, les rougeurs avaient fui ; c'était le visage pâle et tranquille d'Yseult, l'œil n'était pas plus humide que d'ordinaire. Seulement, l'amour était resté dans le sourire assez pour consoler de ce qu'il ne se montrât plus ailleurs.

Ils restèrent sans parler, debout, appuyés sur la rampe. Le marais était désert au loin, car c'était un dimanche, pendant les vêpres, heure oii les campagnes sont le moins traversées et oij tout semble mis sous la garde de ce saint jour. Un vent du sud faisait frissonner les herbes et les eaux du marais. Il faisait doux dans les couleurs comme dans l'air, comme dans les bruits. Avez-vous vu de ces femmes, au languir mol et indécis, qui ont des yeux sans étincelles, à moitié fermés, et une bouche à moitié ouverte et souriante, volupté pressentie ou souvenue ? C'était la nature, ce jour-là. Une mousseline de vapeurs blanches voilait le soleil et, devenant de plus en plus gaze aux autres espaces du ciel, en adoucissait le bleu de turquoise mat et pâle. AUan savourait cet enthousiasme intime qui ne déborde pas, quoique l'amour vienne d'y être versé à longs flots. Il regardait dans le miroir de son âme cet autre amour qui se souriait à lui-même. Il était silencieux comme un homme qui goûte la douceur d'un fruit perdu dans son extatique béatitude. Elle le regardait, sous ses couveuses paupières, comme un Dieu qui jouirait delà féhcité de l'un de ses Élus.

— Yseult, dis-moi donc que tu m'aimes, pour m'avertir que je ne rêve pas ! — lui murmura-t-il, en sortant de son adoration intérieure.

— Ne le sais-tu pas ? — lui répondit-elle. — Aujourd'hui, n'est-ce pas le rachat de toutes les souffrances en-

durées par toi, et, pour tous les deux, le commencement d'une vie nouvelle?...

— Oui, mais pas ainsi ! — reprit-il avec une instance qui ressemblait à uns fatalité. —Tu ne me l'as pas dit encore! Dis-moi « je t'aime », et puis, que je vive ou que je meure, je n'aurai pas rêvé, je n'aurai pas pu me méprendre. Je l'aurai entendu réellement, distinctement, de cette bouche que j'adore. Dis-moi seulement « je t'aime » ! Le veuxtu?...

L'altération revint sur les traits d'Yseult, mais n'y resta pas. Sa conscience avait-elle peur de l'épreuve, ou vraiment l'amour, dont les développements sont si souvent inattendus, Tavait-il reprise ? Son sourire devint plus suave que jamais, et, d'une voix troublée, comme celle d'un être qui craint et obéit, elle répéta timidement : Je t'aime!

Allan lui darda deux yeux pleins de l'illumination d'une pensée soudaine, mais les siens restèrent fixes sous ces deux flèches de flamme qui s'y plongeaient, et qui ne déchirèrent pas le voile intérieur dont les rayons caressants étaient voilés.

— Je t'aime! — répéta-t-elle avec insistance, en le voyant sous le magnétisme de son regard, et sa voix n'était plus qu'un gazouillement confus, aérien, un soupir — le plus pur soupir — en deux syllabes indécises.

— Vous mentez ! — s'écria Allan, frappé de cette intuition formidable, sûre comme la vie, comme l'air qu'on respire et comme l'être, et qui unifie l'homme à Dieu I La femme comprit qu'un sentiment vrai terrassait l'hypocrisie d'un masque de voix, de regard, de caresses, plus impénétrable qu'un masque de fer. Singerie infernale ou divine, à laquelle une dupe échappait ! Ce fut horrible... La men-

terie n'aboutissait qu'à une déception pour lui, une injure pour elle, et, toute brisée, elle courba la tête sous son néant.

— C'est faux ! Vous ne m'aimez pas ! — poursuivit-il en tremblant et en devenant verdâtre. — Mais que vous ai-je donc fait, Madame, pour que vous me broyiez le cœur dans ces jeux cruels ? Tu m'as trompé, Yseult, et tu t'es avilie; tu as menti !

Une rage effrénée le rendait insensé. Il la poussait contre la rampe en fer du balcon, comme s'il avait voulu l'en précipiter. S'il avait eu une arme dans les mains, il l'aurait tuée, tant sa fureur était terrible ! Il voulait se venger et ne pouvait pas... et, dans cette impuissance absolue d'infliger une douleur inouïe qui nous fait courir au mépris, il lui cracha à la figure.

— C'est vrai, — dit-elle en relevant son noble front, sur lequel le crachat resta sans qu'elle pensât à en essuyer la trace, — c'est vrai, j'ai menti, je me suis avilie. Si j'avais été une coquette, une de ces femmes de vanité qui lont croire qu'elles vivent, parce qu'elles savent sourire, j'aurais peut-être réussi à mieux vous tromp|r. Mais votre mauvais génie, Allan, vous a fait voir clair à travers mes artifices, car tous les hommes devaient s'y méprendre. Je mentais si bien ! Je mentais à des profondeurs si prodigieuses 1 Je le croyais, du moins, à mes effroyables efforts ! Je n'ai pas eu tantôt sur vos genoux un geste, un soupir qui ne fût une combinaison atroce. Je me défiais tant de moi-même que je calculais toutes mes caresses. Si je baissais les yeux, c'est que j'y appelais vainement des larmes, et j'avais soin de réchauffer mes lèvres dans vos larmes pour que vous ne les reconnussiez pas ! La pre-

mière sotte venue, qui fait la chatte sur son canapé, n'a qu'à mettre un peu de mignardise dans sa voix, et elle inonde un cœur amoureux de bonheur avec l'impudente moquerie de ses paroles. Que suis-je donc, moi, pour n'avoir pas pu ce que peuvent si souvent l'effronterie et la maladresse?...

Ce calme qui la maîtrisait toujours, mais qui avait, à ce moment, une physionomie si surhumainement éclatante, tomba sur la colère d'Allan comme un morceau de glace sur un cœur dilaté par l'anévrisme.

— Vous m'insultez une fois de plus, et d'une façon plus sanglante que les autres fois ! — reprit-elle avec une haute tristesse. — Voilà ce que j'ai recueilli pour m'être ployée jusqu'à la bassesse de la feinte, tandis que les autres femmes ont des hommes à leurs genoux et des couronnes de gloire à la tête pour prix de leurs égoïstes impostures 1 Et ce n'est pas cela qui m'humilie, — ajouta-t-elle, en désignant du doigt l'impur crachat sous lequel son front rayonnait plus beau, pour les âmes qui l'auraient comprise, que sous une étoile de diamant. — Ce ne serait pas plus sur la fierté que sur l'amour que je pleurerais, si j'avais encore des pleurs à répandre. Mais je sens ici — et elle mit la main sur sa poitrine — l'impuissance, la radicale impuissance qui est en moi, et l'avortement de mon dernier sacrifice.

Et cette dernière angoisse, acceptée sans horreur ni dégoût, la rendait plus grande qu'elle n'avait jamais paru à Allan, et c'est cette grandeur qui tua sa colère! Il se sentait un remords dans l'âme, pis qu'un remords, une honte cuisante de l'insultant emportement dont il s'était rendu coupable. Il ne pleura pas, il ne tomba pas à genoux

devant Yseult, il ne lui demanda pas pardon le front sur le pavé, car une voix intérieure lui soufflait que l'affront était irréparable. Il resta les yeux dans la poussière, — et l'âme aussi, — sous le poids d'une horrible et inénarrable confusion.

— Vous n'avez pas été assez pénétrant encore, AUan ! — reprit-elle. — Vous avez bien vu qu'il y avait un masque, mais vous n'avez pas vu ce qui était dessous... — Et, comme elle soupçonnait le supplice que la conscience de son action lâche et féroce infligeait à ce cœur nativement généreux : — N'est-ce pas — ajouta-t-elle, divine tentative de le réconcilier avec lui-même ! — que votre injure était une erreur, une méprise, et qu'elle ne s'adressait pas à moi?...

Et du bout de son écharpe elle allait balayer à son front l'ignoble vestige de la fureur d'Allan, mais lui l'arrêta par le bras :

— Laisse-le encore ! — vibra-t-il. — Laisse-le là, pour que la honte de l'y voir m'étouffe et que j'expie ainsi mon crime envers toi !

— Cela ressemblerait trop à une vengeance, — fit-elle, et elle accomplit le mouvement qu'Allan avait suspendu. Il y a une bonté au-dessus des miséricordes du pardon, mais elle empêche toutes les absolutions du repentir. Les pleurs d'attendrissement d'Allan à ce trait d'une bonté céleste, ne l'innocentaient pas à ses propres yeux.

Par une délicatesse admirable, qu'apprécieront seules les âmes d'élite, les êtres qui comprennent les exquises misères de nos cœurs, elle s'éloigna et le laissa seul au balcon. Elle retourna s'asseoir devant le piano, dans le fond de l'appartement. Elle, dont la douleur ne respectait

pas la lassitude, elle était défaite, ce jour-là, comme si c'avait été son début dans la peine, son premier choc contre ce qui brise, la première larme du pleur éternel de la vie !

Hélas ! c'est que -- comme elle l'avait dit à Allan — elle avait conscience qu'elle ne pouvait rien, pas même feindre, sans que l'Arimane de sa destinée ne vint donner un démenti flagrant à ses efforts de dissimulation et d'habileté. C'est qu'elle n'aimait pas Allan, et qu'elle n'avait pas pu l'abuser par les apparences de l'amour. C'est que, chétive actrice, malgré l'énergie de sa volonté et sa fascination de femme, elle n'avait pu s'identifier avec un rôle dont l'humiliation avait été comptée pour rien devant l'espérance du succès. C'est que la Pitié, toujours obéie, lui restait encore, mais sans une ressource ; pitié qui s'était prise à tout et à qui tout avait manqué, qui retombait une dernière fois sur elle-même, mais que cette chute au fond du désespoir brisait un peu plus, et ne faisait pas mourir !

Madame de Scudemor avait repris son impassibilité, mais elle était accentuée d'une tristesse encore plus déprise que de coutume. Sa vie et celle d'AUan étaient rentrées dans le lit où elles coulaient, distinctes et réunies; mais, pour ces deux existences l'une dans l'autre sans se mêler jamais, il n'y avait que deux Océans amers, il n'y avait pas de douce Aréthuse ! Depuis qu'elle avait manqué de réaliser son beau poème de machiavélisme, la dernière tentative de sa pitié inconsolable, madame de Scudemor s'était résignée... si ce parti-pris sur soi-même, d'une réalité d'impossible, sèche et irrévocable, peut s'appeler du nom presque religieux de résignation. *

Allan l'aimait à présent du sentiment de tous ses torts vis-à-vis d'elle. Il ne se croyait plus le droit d'une plainte. Il acceptait, comme pour se laver à ses propres yeux, le malheur contre lequel il s^était sans cesse brisé le cœur. « Il ne faut pas souffrir à demi », a dit quelqu'un. D'abord la douleur irrite, puis elle endurcit, mais à force de soulîrir, on s'améliore. L'ananas ne mûrit que sous un soleil qui corrode, et l'orange resterait acide si le ciel était toujours doux. Ce qu'on a beaucoup moins observé,

peut-être, c'est que riea dans une âme droite et noble n'est perfectionnant comme un tort. Les natures qui n'ont jamais failli, sans réparation vis-à-vis d'elles-mêmes et des autres, n'ont pas la vitesse de bien faire de celles qui trébuchèrent une fois. Allan valut mieux depuis qu'il eut été si coupable, — et le sentiment de son reproche intérieur fut une purification de son amour.

Il lui en parlait souvent, et il entremêlait ce qu'il lui disait de pardons demandés et accordés toujours. Son amour ne perdait plus maintenant son respect dans les familiarités de la passion. Cet homme renouvelé, mais non changé, n'osait même plus la caresse. Il était devenu, de possesseur, amant ; de maître, esclave ; quoiqu'elle ne fût pas plus reine que jamais. Les portes restaient fermées la nuit. Nul pas ne s'entendait dans les vestibules, et les faits du mariage — cette indécence quand ce n'est pas une sainteté — n'accusaient plus la mésalliance de ces deux cœurs. Cela devait-il durer longtemps?... Est-il vrai que l'homme vive mieux de ses désirs quand il ne les a pas apaisés?... Allan verrait-il son amour rongé par le repentir comme par une maladie lente? Et qui devait succomber dans la lutte, de la passion ou bien du remords?... Ah ! lorsque vous l'avez acclimatée en vous, cette passion dangereuse, elle ne meurt plus que de sa belle mort et — à la confusion de la nature humaine ! — le remords vigoureux, acharné, jeune quand on la croyait vieillie, meurt le premier, sous les habitudes de cette passion invétérée, comme sous les embrassements visqueux d'un polype...

Yseult ne l'ignorait pas. Cet œil de faucon qu'elle avait au cœur avait pénétré tous les repentirs d'Allan. Elle les jugeait, et s'ils n'avaient pas accusé une douleur, elle

les eût méprisés sans doute. Mais, quelque grande qu'elle fût elle était femme, et parce qu'elle était femme, elle avait encore des entrailles. Aussi, quand Allan, à cette phase de son amour, se montrait sous un aspect plus désintéressé, la charitable remordait son mépris sur ses lèvres, et n'avait plus que de douces et tristes paroles pour l'enthousiasme d'Allan, ce jeu d'enfant dont on se prend à rire quand on ne peut plus en pleurer !

— Yseult, — lui disait-il quelquefois, — je ne sais plus ce que je te suis. Je t'admire davantage et je ne t'en adore pas moins... Tu as atteint le plus escarpé de ton Calvaire quand tu as senti le vide de ton dernier sacrifice, quand tu t'es vue abandonnée non pas seulement de Dieu, mais de toi-même, et que ta volonté mourait frappée dans une intention sublime retournée contre toi avec l'injure brutale, en sus, que j'y ajoutais. O Yseult, il a dû t'en coûter, à toi que le monde n'avait pas pliée à ses lois hypocrites et qui étais restée sincère, il a dû t'en coûter de te dépouifler de cette fierté gardée comme un trésor pour les derniers jours de la vie, de la vie, cette immense pauvreté dont le bout est la mort! .. Mais n'est-ce pas là, Yseult, ce qui te fait plus grande à mes yeux que si ta étais demeurée sincère?...

Elle ne répondait pas, mais elle pensait que l'admiration d'Allan ne remplaçait pas ce qu'elle avait perdu pour lui. Elle ne pouvait s'empêcher de rougir, au dedans d'ellemême, de cette souillure plus que de toutes les autres, car être demeurée sincère vaut mieux que de n'avoir pas cessé d'être chaste. Du moins avait-elle la fortitude de cette opinion.

— Et mon admiration pour toi — continuait le brave

jeune homme — m'a appris à ne plus chercher dans mon amour que l'amour même, et non plus le bonheur, auquel il faut renoncer. Je t'aime pour t'aimer, et non pour être heureux. L'amour, quand il est comme le mien, ne sollicite plus un échange. Il n'en a plus besoin, ou s'il en a besoin, manquer de cet échange ne l'éteint pas.

Et ce dernier mot de l'amour d'Allan est le dermier mot de l'amour des hommes. C'est la honteuse ou glorieuse tentative du mysticisme, — quand il n'est pas religieux, — de cette impuissance désavouée et maudite de la sensation à sortir d'elle-même. Mais ce repliement désespéré de Ja passion, cette abdication du bonheur qui n'est, hélas ! qu'une inconséquence avec la nature même de l'amour, n'abusaient pas la triste Yseult. A ces promesses purifiées, à ces nobles paroles de l'homme qui l'aimait assez pour ne plus rien lui demander au nom d'un amour qui se suffisait, elle hochait la tête et répondait l'incrédule : « Vous croyei », lent et presque distrait, qui tombe mollement des lèvres et qui écrase, car c'est souvent toute la supériorité de celui qui sait sur celui qui croit, et la compassion pour une illusion fragile qu'on n'a pas le courage de détruire... Elle gardait dans son cœur la conviction que l'amour pur était une amère illusion, incompréhensible à l'intelligence, irréalisable à la sensibilité. Peut-être, elle aussi, avait-elle voulu autrefois soutenir la lassitude de son âme avec cette idée, grande de tout le désespoir de n'être pas heureux, mais qui n'est pas à hauteur de main d'homme dans la réalité des choses, et se rappelait-elle ses vieux déboires quand elle s'était aperçue que toute cette prétention à la force ne cache qu'une affreuse faiblesse. La nature humaine s'use autant par le sacrifice que par la jouissance, et quand c'est par

sensibilité qu'on se dévoue, les plus beaux dévouements crèvent en chemin. Or, chose cruelle 1 ils ne sont pas encore impossibles qu'on ne croit déjà plus à leur vertu.

Le voyage d'Italie était décidé. Ils devaient partir quand les premiers froids arriveraient. Les martins-pêcheurs du marais étaient envolés, et les feuilles, qui tombent plus tard en Normandie qu'ailleurs, commençaient de tomber des branches pâles des saules. Encore quelques jours, et il n'y aurait plus personne dans ce château abandonné.

Les derniers jours qu'ils y passèrent ne furent marqués par rien de nouveau dans leurs habitudes. Allan, dont l'amour, en augmentant d'ardeur, avait subi tant de modifications différentes, ne voyait toujours que Madame de Scudemor. Camille ne montrait aucun ressentiment de l'abandon de son jeune compagnon d'enfance. Elle était sérieuse au point de faire croire qu'elle n'avait pas besoin d'être résignée. Quant à Yseult, elle contrastait avec ces deux plus jeunes physionomies, dans l'une desquelles la douleur mettait son expression déchirante ou abattue, tandis que, dans l'autre, les joies insoucieuses du premier âge se retiraient peu à peu, comme l'eau pure et fraîche s'écoule du bassin tari de nos jardins, à l'approche des jours de l'été. Ainsi, entre ce qui était nuage et tempête, trouble naissant et passion consumante, madame de Scudemor, elle, ressemblait en grandeur et en repos aux lignes de ces vastes et ennuyés horizons romains du pays qu'elle allait

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