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Ce qui s'est passé en Ukraine

Votre article intitulé ((Odessa» dans la Victoire du 7 avril dernier m’a profondément attristé.

Il aggrave le malentendu qui sépare, depuis le début de la Révolution, la France et l’Ukraine, et nous empêche d’utiliser ce pays comme il était possible de le faire dans la lutte contre le bolchévisme, cette forme nouvelle de l’anarchie moscovite et de la barbarie asiatique.

En ce qui concerne Petlioura , le héros national ukrainien, je vois que vous êtes particulièrement mal informé.

Petlioura n’est ni un bolchévik, ni un bolchévisant, comme ont essayé de le faire croire il y a quelques mois, spéculant sur notre ignorance, les grands propriétaires fonciers russes et polonais. C’est exactement le contraire. C’est un nationaliste ukrainien, adversaire acharné du communisme et partisan de la petite propriété.

Jusqu’à ces temps derniers, il n’était pas séparatiste, mais fédéraliste. Ce qu’il déteste chez les Grands-Russes, c’est l’impérialisme bolchéviste ou tsariste. Les progrès du bolchévisme en Moscovie d’une part — les prétentions à la reconstitution d’un Empire russe unitaire et centralisé des réactionnaires grands-russes émigrés en Ukraine et à l’étranger, de l’autre — l’ont forcé ces temps derniers à se déclarer séparatiste. Il estime que toute fédération de l’Ukraine et de la Moscovie est tout à fait impossible tant que ce dernier pays n’aura pas institué chez lui un gouvernement véritablement démocratique et qu’il continuera d’osciller de Raspoutine à Lénine.

Au fond du cœur, je suis convaincu qu’il considère l’idée de reconstruction de la Russie sous une forme fédérative

comme une idée de très grand avenir. Mais, pour le moment, il la considère comme inactuelle, la grande tâche de l’Ukraine à cette heure étant de se défendre et de défendre l’Europe contre l’invasion bolchéviste.

J’ajouterai que Petlioura est un francophile ardent et convaincu et qu’il nous a donné à plusieurs reprises des preuves indiscutables de son attachement et de son dévouement à la cause de l’Entente.

« Je rêve, me disait-il souvent, de faire de l’Ukraine une république sœur de la vôtre. »

Le jour même de mon arrivée à Kief comme représentant officiel de l’Ambassade de France, en novembre 1917, au lendemain de l’assassinat à la Stavka de Mohilev du général russe Doukhonine par les Bolchéviks et son remplacement par l’aspirant Krylenko , Petlioura prit trois mesures de nature à montrer sa bonne volonté à l’égard de la France et de ses alliés :

1° Il refusa de reconnaître Krylenko comme généralissime de l’armée russo-ukrainienne;

2° Il j^roclama front ukrainien le front de Brest-Litovsk à la frontière roumaine et nomma généralissime ukrainien le général Cherbatchef, jusqu’alors général en chef du front sud-ouest;

3° Enfin, il signa l’ordre de désarmement général des Bolchéviks à Kief et sur tout le territoire de l’Ukraine. Ce fut le signal de la guerre entre l’Ukraine et les Bolchéviks, qui dure encore à l’heure actuelle.

L’histoire dira que ces trois mesures ont eu une portée incalculable. En brisant l’unité de la Révolution russe et en empêchant les Bolchéviks d’occuper dès le mois de novembre 1917 les riches terres à blé de la Russie du Sud, les Ukrainiens, et en particulier Petlioura , ont peut-être sauvé la civilisation européenne.

Petlioura n’est pas, comme vous le dites dans votre article, le chef du parti ukrainien qui a signé la paix de Brest- Litovsk. Au contraire, Petlioura est l’un des organisateurs et des chefs de la Jeune-Ukraine, un parti qui avait inscrit sur son drapeau l’amitié avec l’Entente et la lutte à outrance contre les Allemands et les Bolchéviks.

Mal soutenu dans cette politique par des collègues du cabinet Vinnitchenko et aussi par les Alliés, il donna en décembre 1917 sa démission de ministre de la guerre, pour se consacrer à l’organisation en province d’un corps de francscosaques pour la guerre de guérillas contre les envahisseurs de l’Ukraine.

Il ne prit aucune part aux pourparlers de la paix de Brest-Litovsk. Il ne rentra à Kief. \ à la fin de janvier 1918, que pour défendre avec quelques fidèles francs-cosaques la capitale de l’Ukraine contre les Bolchéviks venus de la Grande-Russie. Pendant deux semaines, il lutta contre un adversaire supérieur en nombre et pourvu d’artillerie lourde, avec un courage et un mépris du danger auquel ne peuvent s’empêcher de rendre hommage tous ceux qui, comme moi, ont vécu ces heures tragiques.

Mis en prison après l’occupation de l’Ukraine par les troupes allemandes, il n’en reste pas moins de sa cellule l’inspirateur de la résistance nationale contre les Boches, résistance organisée jusque dans le plus petit village par les délégués de la Jeune-Ukraine et les francs-cosaques.

A peine sorti de prison, au lendemain de l’armistice, il prit la tête du soulèvement national contre les Allemands et

le gouvernement de Skoropadsky.

Tous les témoins arrivant d’Ukraine qu’il nous a été possible d’interroger s’accordent à reconnaître que pe soulèvement se généralisa comme une traînée de poudre. « Au mois de janvier 1919, au moment où le commandant français à Odessa posait comme première condition d’un accord entre les Alliés et le Directoire politique ukrainien l’éloignement de Petlioura, me dit son adversaire, M. Alexandre Choulguine, Petlioura jouissait, parmi les paysans de l’Ukraine, d’une popularité plus grande que celle de Kerensky aux meilleurs jours. Cette formidable popularité ne pouvait être comparée qu’à celle de Bonaparte revenant d’Egypte, ou mieux encore, à celle de Garibaldi. »

L’un des premiers actes de ce prétendu ce bolchévisant » fut de déclarer une seconde fois, d’une façon formelle, la guerre aux Bolchéviks de Russie et d’exclure du Directoire M. Vinnitchenko qui, en présence du prétendu impérialisme

des Alliés débarquant à Odessa avec les volontaires russes, sans entente préalable avec le gouvernement ukrainien, avait la faiblesse de chercher un accord pacifique avec les Bolchéviks.

De plus, Petlioura, fidèle à ses sentiments d’amitié pour la France et l’Entente, envoya des missions à Paris et à Odessa pour tâcher de nouer entre l’Ukraine et l’Entente des relations cordiales et conclure avec nous une alliance formelle pour la lutte contre l’anarchie moscovite.

Les interpellations de MM. Ernest Lafont et Franklin- Bouillon à la Chambre française, ainsi que les révélations du Journal de Genève, du 1er avril dernier, nous apprennent comment ces négociations entre le Commandement d 'Odessa et les envoyés de Petlioura ont été menées. Je ne pense pas que l’histoire dise que c’est dans une forme digne des traditions de notre pays et d’une manière conforme à nos intérêts.

Pour résumer ce que je viens de vous dire de la vie et de l’activité de Petlioura depuis le début de la révolution bolchéviste, il me semble injuste de traiter de bolchévisant et de vulgaire chef de bande, d’ennemi de la Russie, de la France et de l’Entente, le Garibaldi de l’Ukraine, le défenseur des saines traditions démocratiques contre le bolchévisme et le tsarisme dans l’ancienne Russie du sud et le fidèle ami de la France et des Alliés qui, malgré nos erreurs à son égard et à l’égard du mouvement national qu’il représente, ne cesse avec une bonne foi et une bonne volonté évidente de chercher à se rapprocher des puissances de l’Entente et à conclure avec elle un accord contre l’ennemi commun : le Bolchévik.

Avec juste raison, vous déplorez l’évacuation d 'Odessa. Mais songez que cette évacuation n’aurait pas été nécessaire si l’occupation de cette ville n’avait pas été faite à la légère et sans accord préalable avec le seul gouvernement qui jouissait de la faveur de 30 millions de paysans de l’ancienne Russie du sud, celui de l’Union nationale ukrainienne. En nous heurtant contre ce gouvernement et en ayant l’air de faire le jeu à Odessa des monarchistes grands-russes, nous n’avons abouti qu’à apparaître dans l’ancienne Russie du sud, comme des « impérialistes» et des ((contre-révolution-

naires » (je cite les expressions de Français qui arrivent de là- bas), à créer le trouble dans l’esprit des paysans de l’Ukraine, à semer la division dans les troupes de Petlioura et à diminuer la force de résistance de l’Ukraine contre la poussée bolchéviste.

Ce malheur aurait pu être évité si les Alliés, comme je n’ai cessé pour ma part de le demander depuis mon retour de Russie, avaient adopté à l’égard de l’Ukraine et de la Russie une politique démocratique, s’ils étaient entrés en relations avec l’Union Nationale ukrainienne et s’ils avaient pris soin avant de débarquer à Odessa , d’informer le peuple de l’ancienne Russie du sud, dans une proclamation solennelle, qu’ils venaient en Ukraine, non pour favoriser l’impérialisme grand-russe et polonais, mais pour aider ce pays à se défendre contre le bolchévisme et qu’ils étaient fermement décidés à respecter en Russie, les conquêtes de la Révolution : libertés nationales et terres aux paysans.

Mais il ne servirait à rien de récriminer inutilement sur le passé. Ce qu’il faut, c’est se garder de répéter les mêmes erreurs, à l’avenir. Il faut nous rendre bien compte une bonne fois pour toutes que l’Etat grand-russe ne peut pas être reconstitué par un coup de baguette magique, mais qu’il nous faut travailler lentement et méthodiquement, avant de songer à le fédérer, à l’organisation des Etats qui se sont constitués sur les débris de l’ancienne Russie, que la décomposition de la Russie est venue du centre vers la périphérie et que sa reconstitution ne peut venir que de la périphérie vers le centre, et que surtout nous ne pouvons pas, à l’heure actuelle, nous payer le luxe d’augmenter le nombre de nos ennemis dans l’est européen, en qualifiant d’une façon arbitraire de (( bolehévisants » les plus grands ennemis des Boiché viks. En agissant ainsi, nous ferions comme une armée qui tirerait sur sa propre avant-garde, et, pour ma part, je veux encore espérer du bon sens français qu’il ne commettra plus cette funeste erreur.

Veuillez agréer, mon cher Directeur, l’expression de mes sentiments tout dévoués.

Jean Pélissier,

Directeur du Bureau des Nationalités.

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