IMPORTANCE ATTACHÉE AU SUCCÈS DE LA PROPOSITION
La question de l'infaillibilité une fois posée, les autres s'effacent. M. Veuillot, qui joue un grand rôle dans cette affaire et qui s'inspire à Rome aux meilleures sources ', avouait ainsi, dans un moment d'im-
^ Aucun laïque n'a exerce une aussi grande influence sur le
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patience 9 la véritable importance de rinfaillibilité et le but du concile :
« Le temps est court.,., le concile ne peut se prolonger indéfiniment... // n'y a au fond qu'une question devenue urgente et inévitable ^ dont la décision faciliterait le cours et la décision de toutes les autres, dont le retard paralyse tout. Sans cela rien n'est commencé ni même abordable, avec cela tout peut marcher et se conclure... » (Univers du 9 février.)
Avec rinfaillibilité 9 en eflTet, tout va de soi : plus d'études, de discussions, de controverses, de transactions, de votes... Le Pape parle et les ëvêques acclament. Le concile ne durera pas plus de temps qu'il n'en faudra pour lire et signer les décrets !
VVnion va plus loin; suivant elle, après la proclamation de l'infaillibilité, on ne gardera même pas l'apparence du concile : « On parle de la clôture de la première session pour le mois de mai prochain ; tout le monde sent , et le Pape le premier, à ce que
clergé et n'a regu autant d'éloges de la cour pontiûcale. La Correspondance de Rome, qui reproduit en français les articles de la Civiltà, consolait dernièrement M. Veuillot des attaques dont il avait été Tobjet et le montrait « recevant les coups avec le calme d'une force indomptable , de cette force que donne l'amour de la vérité et du Pape »; et le journal ajoute : « V Univers a reçu les bénédictions de Sa Sainteté. Ces bénédictions le couvrent, et le concile y joindra les siennes. » (Numéro du 39 janvier). En atteiidant, M. Veuillot a reçu du Saint-Père la grande médaille d'or de Mentana, « parce que sa plume vaut bien les fameux chassepots ». (Univers du 4 2 décembre 4 869.) C'est donc avec raison qu'on le représente comme le fidèle interprète des pensées qui prévalent au Vatican.
Ton assure, qu'une trop longue absence des évêques de leurs diocèses ne serait pas sans inconvénient. A vrai dire^ ap^hs la solution de la grande question de r infaillibilité, la marche des choses se trouvera bien modifiée; beaucoup de matières pourront être l'objet de simples bulles pontificales^ et il ne sera pas nécessaire que tous les évêques de la catholicité se rendent plus tard^ comme pour cette fois, à Rome! » (N* du 20 février.)
L'explication a un mérite : elle est claire et franche. Il est impossible de mieux caractériser la portée de la définition, ni de mieux faire comprendre pourquoi on y attache à Rome un si grand intérêt.
AGITATION AU DEHORS DU CONCILE. LA PRESSE RELIGIEUSE. LES PRÉ- DICATIONS DE N.-D. DEL VALLE. ÉTRANGES ATTAQUES CONTRE LES ÉVÊQUES MODÉRÉS.
Nous avons essayé de tracer un tableau succinct de la polémique qui s'était engagée, avant Touverture du concile, sur la question de Tinfaillibilité ; nous avons signalé des procédés singuliers, d'inqualifiables violences. Ce n'était rien à côté de l'ardeur passionnée qui se déploie pour faire triompher le postulatum.
Tandis que tous les moyens de séduction et d'influence sont mis en œuvre dans le concile afin de grossir le chiflTre des adhésions, on redouble d'etforts pour exalter l'enthousiasme au dehors, et soulever, dans les rangs du clergé et des fidèles, des démonstrations répétées qui pèsent sur la conscience des
évèques, inquièteDt les résistances , et encouragent la majorité à tout oser.
Un comité d'évèques ultramon tains se forme et ne laisse échapper aucune occasion de faire partir de Rome des affirmations retentissantes. D'autres comités s'organisent en France et répondent par de bruyantes manifestations; les congrégations religieuses fournissent les agents 9 transmettent le mot d'ordre; la presse enregistre les actes et propage l'agitation en multipliant les échos. On étonne, on effraye, on entraîne, et le monde surpris croit entendre « cet immense cri demandant une solution » que Y Univers prophétisait dès le mois de novembre 1 869.
La mise en scène de ce vaste mouvement est trop peu connue; il est bon d'en signaler quelques détails.
Le gouvernement romain , depuis l'ouverture du concile, n'avait pas voulu laisser discuter dans la presse des États du Saint-Siège la question de l'infaillibilité'; on redoutait la contradiction qu'aurait pu provoquer l'apologie. Mais les prédications étaient libres; et tandis que les modérés, par un sentiment de convenance, s'abstiennent de toute discussion, les prélats ultramontains, à Saint-Louis d'abord, puis à N.'D. del Voile, dans des harangues ardentes, cherchent à passionner l'opinion publique, avec assez peu de souci du sentiment de leurs collègues et des décisions ultérieures du concile. L'un d'eux aurait dit : « V Infaillibilité que nous définirons bientôt! » Un
' L'interdiction a ëtë levée dès le ^^^ février pour la Civiltà seule. {Univers, 5 février.)
autre aurait ainsi terminé son discours : « L'action' de Dieu dans le monde, la rédemption dans les âmes, la perpétuité et la déBnition de la vérité , tout repose sur ces trois grandes faiblesses : un. enfant à Bethléhem^ une hostie dans le tabernacle y un vieillard au Vatican^ ! » L'idée, d'ailleurs, n'est pas absolument nouvelle dans l'école : le Père Faber a déjà appelé le Pape « la troisième présence visible du Christ parmi nous » ; suivant Mgr de Ségur, « è Christo in terra » ; d'après la Cimltày « quando egli médita, è Dio che pensa in lui! Quand le Pape pense, c'est Dieu qui pense en lui !»
Et ces discours sont reproduits par la presse religieuse, qui ne manque pas de faire remarquer l'espèce de consécration qu'ils reçoivent du voisinage du Vatican,
Les sermons du carême devaient offrir de nou-^ velles occasions dont on a amplement profité. Lesprédicateurs qui appartiennent à des ordres religieux ont tous reçu pour instruction , dans le monde entier, de développer et de soutenir énergiquement la doctrine de l'infaillibilité .
Ce sont encore les mandements, des lettres de félicitations aux écrivains ultramontains , des condamnations contre les adversaires de la définition» La publication de tous ces documents est savamment espacée pour en augmenter l'éclat et laisser croire
* Univers du 28 janvier. Suivant la Gazette de France du 80 janvier, un des orateurs aurait adopté la division suivante pour son discours : <k Jésus-Christ dans la crèche, Jésus-Christ dans TEucharistîe, Jésus-Christ au Vatican. »
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à l'intervention d'un nombre considérable d'évéques qui favoriseraient les desseins des agitateurs. Un relevé exact a permis de reconnaître que ce nombre dont on fait tant de bruit ne dépasse pas quarante^ pour tout le concile , et qu'il atteint à peine dix-huit pour la France. Sur cette dernière liste nous retrouvons les noms des prélats qui ont soutenu la polémique avant le concile , et les neuf promoteurs français du projet de définition ; il est vrai que quelques-uns, sous des formes diverses, sont rentrés jusqu'à dix fois dans la lutte.
On n'est pas moins habile quand il s'agit de faire connaître l'importance respective des partis dans la vénérable assemblée. La presse ultramontaine accumule les fausses nouvelles avec un sans-façon et une insistance que ne décourage aucun démenti. Dès le premier jour, suivant elle, le postulatum de l'infaillibilité réunissait plus de quatre cents signatures ; bientôt c'étaient cinq cents, six cents, sept cents... Il semblait que l'Esprit-Saint domptât toutes les résistances; le programme delà Civiltà allait être réalisé, l'infaillibilité serait affirmée avant tout examen, tout débat conciliaire, par une sorte d'acclamation. V Univers garantissait ces chiffres dans le courant de janvier. Le 1*' février, sans se préoccuper de ces contradictions, il annonçait que les posiulata pour la définition de l'infaillibilité venaient d'être déposés avec cinq cents signatures; enfin, le 5 février, les abstentionnistes , indignés , disait-il , de l'opposition
^ Ce chiffre s'est modifie depuis. (V. ci-dessous, ch. V.)
que rencontrait la définition, s'inscrivaient en foule, et l'on dépassait rapidement six cents adhésions.
En présence d'un parti pris aussi évident de dénaturer les faits, est-il possible d'ajouter foi à de semblables affirmations? Des gens bien informés déclarent que le nombre des signatures est loin d'atteindre ces chififrés si vivement désirés.; et il est à remarquer que r Univers, mis plusieurs fois en demeure de publier la liste des prélats français qui auraient adhéré à la définition, s'en est toujours prudemment abstenu.
La même tactique conduisait à discréditer la minorité; on n'y a pas manqué. On a nié d'abord l'existence d'une opposition ; on s'est efibrcé ensuite d'en dissimuler l'importance , et quand la vérité s'est fait jour, on a pris à tâche d'en poursuivre les membres par des insinuations calomnieuses et perfides, en les représentant inquiets, hésitants, divisés, tremblants de remords, toujours prêts à se rétracter. On peut juger de la loyauté de cette polémique par les citations suivantes : « Il devient de plus en plus certain que la plupart, ou du moins une bonne partie des trente et un évêques français signataires (du postulatum demandant que la discussion soit écartée), est fort mécontente de cette publicité... Une personne bien informée m'a cité un évêque français qui a longuement hésité s'il ne rendrait pas publique la déclaration qu'il abandonnait son premier sentiment... » (Univers du 26 février.) « Je demandais à l'homme parfaitement informé de qui je tiens ce que je rapporte ici , à quel chiffre se pourrait enfin
réduire l'opposition extrême et définitive. Il m'a répondu : Sur ce point-là, peut-être vingt, peut-être trois, peut-être enfin rien du tout. » (^Univers du 1 4 mars.) Jusque-là ce ne sont que des affirmations auxquelles l'événement du lendemain se charge d'apporter un démenti; mais que dire de ceci? « Le cardinal Rauscher, assez malade j dil-on^ a démenti sa participation au postulatum des évêques allemands contre l'opportunité du projet de définition. » (Univers du 5 février. « Un des prélats français que la publication de la liste des trente et un a le plus particulièrement peines, était soufirant depuis quelques jours; cette indiscrétion Va profondément contrarié et aurait aggravé son mal. » (^Univers du 26 février.) N'est-ce pas odieux ?
En même temps qu'on multipliait ainsi les excitations et les calomnies, qu'on faisait jouer les chiffres pouf éblouir les timides et décourager les modérés, on déclarait hautement a que le Saint-Siège ne permettrait pas qu'en présentant les postulata^ la discussion s'établît sur la vérité intrinsèque du canon. Cette discussion ne devra porter que sur l'opportunité de la définition. Les prérogatives du Pape, dont il est en possession de droit divin et de fait, ne sauraient être matière discutable. L'infaillibilité de l'enseignement du Pape , qui est le maître universel de la doctrine, est une vérité quam Ecclesia possidet... C'est pourquoi on peut , dès à présent , être assuré que la question de l'infaillibilité ne sera présentée au concile que sous le rapport de l'opportunité de sa défi-
nition; en d'autres termes, qu'elle est déjà convertie en question prudentieMe j prudentialis. Or, dans une question semblable, il est évident que si la majorité n'était pas surabondante , et tout le monde est convaincu qu'elle le sera, elle réunira toujours un chiffre plus que suffisant. » (Univers y 25 janvier.) C'était un excellent moyen d'échapper à la nécessité de l'unanimité morale exigée par la tradition conciliaire pour toutes les définitions dogmatiques; et comme on avait eu soin de réserver au Pape seul le pouvoir de trancher la question de l'opportunité, le rôle du concile se trouvait ainsi terminé avant d'avoir commencé.
L'agitation partie de Rome et dirigée par des agents habiles et résolus, propagée sans relâche par la presse, a profondément remué le clergé; en dehors des grands centres où la contradiction garantit le contrôle , comment la majorité n'aurait-elle pas subi docilement l'impulsion? Tout l'y préparait : l'enseignement du séminaire généralement confié à des religieux, l'usage des pieuses pratiques de dévotion envers le Siège Apostolique, l'ignorance des affaires du monde, les difficultés matérielles de la vie en face des promesses décevantes de la théocratie, et jusqu'à un certain ferment révolutionnaire qui travaille les meilleurs. Nous trouvons le reflet de ces sentiments divers dans les souscriptions et dans les adresses aux évoques et au Pape.
Les souscriptions tiennent le premier rang. Continuées sans interruption depuis le 1 i octobre 1 869 ,
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«lies sont devenues une arme acérée entre les mains d'un parti; elles n'ont d'importance que parles lé- {;endes qui les accompagnent et par les caractères dont «lies se revêtent suivant les incidents du jour. Ce n'est pas en effet le tronc placé à la porte du temple ^ui recueille discrètement l'obole de la charité , c'est une tribune sonore, élevée en face du concile, où chacun , à l'abri de la protection pontificale, peut se donner la jouissance , rare dans l'Église catholique , de dogmatiser sans droit et sans mesure. V Univers y trouve les accents d'un « cantique magnifique »; mais si l'on dépouille avec impartialité ces longues colonnes, on découvre, sous les dehors de cet enthousiasme mystique, de la foi incontestablement, mais assez mal réglée, peu de science, aucun vrai courage, trop souvent de la haine et de la violence , presque partout comme sentiment dominant, l'impatience de l'autorité épiscopale et le plaisir secret d'attaquer et d'abaisser le supérieur.
Les adresses s'inspirent de la même pensée. L'évêque s'est-il prononcé pour la définition ? il est bruyamment félicité , mais dans des termes qui ne sont pas absolument ceux de l'obéissance sacerdotale. Ést-il signalé comme faisant partie du groupe de la résistance ? des protestations sont envoyées au Pape pour affirmer la croyance du diocèse à l'infaillibilité, et le supplier de proclamer sans retard un dogme qui doit assurer la paix du monde. L'identité des termes dans lesquels sont rédigées les adresses, la coïncidence singulière qui fait éclater les protestations précisé-
ment chez les évoques qui passent pour être le plus redoutés de la cour de Rome, révèlent suffisamment le mot d'ordre. Les pièces sont envoyées à la nonciature, qui, contrairement aux lois du pays, correspond avec les clergés en dehors des évoques , et donne au mouvement un centre officiel. Qu'elles ne soient pas signées, qu'elles soient suivies seulement de quelques nomS; la presse ne les enregistre pas moins avec éclat comme l'expression unanime du clergé, comme des modèles de foi et de piété.
Sans atfacher plus d'importance qu'il ne convient à des manifestations dont on exagère singulièrement l'étendue et la portée, nous devons faire remarquer que, timides d'abord, elles sont arrivées, sous l'influence d'excitations croissantes, à un degré de hardiesse qui dépasse toutes limites. II y a là des germes de déchirement et de révolte qui éclateront au retour des évoques. L'histoire n'offre pas d'exemple d'un trouble semblable apporté dans la constitution sacrée de l'Eglise.' C'est une terrible responsabilité pour ceux qui en ont pris l'initiative * .
Nous devrions encore parler de ces outrageuses calomnies, de ces « litanies d'injures » qui semblent devenues chez un certain parti l'accompagnement
* Voir, pour les souscriptions, la collection de YUnivers depuis le M octobre 1869, et pour les adresses, les numéros des 46 décembre 4869; 47 janvier; 4", 6, 40, 23, 24 février; 4e% 4, 6, 9, 44, 42, 46, 48, 49, 20, 24, 24, 25, 26, 27, 28, 29, 34 mars 4870. — La plupart de ces adresses sont envoyées par canton , quelquefois par paroisse. Onze diocèses, dont les évéques appartiennent au parti de la résistance , sont plus spécialement travaillés par Tagitalion infaillibiliste.
obligé de toute polémique, et (levant lesquelles ne trouvent grâce ni l'âge, ni la science, ni la vertu, ni la dignité, ni les services. Nous ne nous en sentons pas le courage. Pour qui s'honore du nom de catholique, il y a là des profanations qui font monter la rougeur au front; et quand on pense, après avoir considéré ces scandales, aux chrétiens séparés, à cette multitude d'esprits honnêtes , mais indifférents encore à la foi, qui étaient sympathiques hier à l'Eglise, qui la jugent aujourd'hui et la condamneront demain , on serait tenté de désespérer, si l'on ne se rassurait à la pensée qu'une religion doit avoir véritablement des promesses d'immortalité pour supporter de pareils excès.
La lettre suivante , écrite par Tévêque d'Orléans à son clergé, suffit pour montrer à quels procédés inqualifiables sont exposés les membres de la minorité :
(( Quant aux choses qui vous ont attristés et vous inspirent un langage si noble et si ému, tranquillisezvous. On dit que de la calomnie il reste toujours quelque chose; mais des injures et d^s bassesses doni le bruit est arrivé jusqu'à vous, croyez-moi, il ne restera rien, si ce n'est toutefois un enseignement utile : on aura eu le spectacle d'un évèque qui pendant une existence déjà longue a donné des témoignages assez certains de son dévouement à TÉglise et au Saint- Siège, et qui, parce qu'un jour, dan$ une question capitale, il a dit ceiqu'il a cru et croit être encore le véritable intérêt de la religion et de la papauté , se
sera vu tout à coup en butte aux insultes et à toutes les indignités contre lesquelles vous protestez; tant on a porté de passion dans une affaire où il en fallait si peu* »!