‹ Cécile, ou, les passions (volume 3)Chapitre 1 sur 16 · C. J. DE MAT ET REMY, IMPRIMEURS-LIBRAIRES · texte numérisé non relu

C. J. DE MAT ET REMY, IMPRIMEURS-LIBRAIRES

H. târlier, libraire ,

P..J, VOGLET, IMPRIMEUR-LIBRAIRE.

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Jban-Jacques publia la Nom>elle Héloïse, parce f|ii'il connaissait son siècle, et que les mœurs de son temps l'engageaient à faire paraître un roman fl'amour , sous les auspices d'une cour galante et d'un public frivole. Si je livre à l'impression les Lettres suivantes , c'est au contraire maigre' les mœurs qui m'environnent; c'est, j'ose le dire7 contre le mouvement même du siècle et la tendance des esprits.

Une marche rapide, violente a entraîne, depuis trente années , la société' entière à travers tous les e'cueils. Deux passions dont le prix est de valeur inégale, mais e'galement se'duisantes pour, les âmes élevées , la liberté' et la gloire , ont enivré tour à tour le peuple le plus mobile et le plus passionné de l'Europe. Les événemens se sont pressés; les chutes, les triomphes, les revers des partis, les défaites inattendues, les espérances trompées , les regrets amers , les dévouemens héroïques, les défections, les bassesses surprenanlcs; tout ce que madame de Sévigné nommait ces grands ctonnemens des peuples, se sont multipliés sous nos

yeux. Cette éducation po]itic[uc donnera ses fruits plus tard ; et tout porte à croire que ses leçons ne seront j^oint perdues. Mais dans le moment où j'e'cris, un sol si long-temps agite' n'a pu se rasseoir encore ; les esprits e'branle's violemment ont conserve quelques traces de l'impulsion fébrile que la re'volution leur avait communiquée. On peut le dire saus exagération , la négligence de l'avenir , la précipitation des jugemens, la le'gèrelé des actions, le besoin de jouir vite, l'impatience enfin, sont les principaux caractères de cette époque, qui succède immédiatement à la plus grande secousse que le monde moral et politique ait éprouvée. Il semble que l'on redoute iiu nouveau caprice de la fortune , et que l'on se liâte de vivre. Les entreprises qui demandent de la patience et de longs travaux ne trouvent plus d'hommes assez courageux pour s'arracher aux délices du présent , et préparer les succès futurs. On ne gagne plus l'opulence ou la renommée, on veut les conquérir. Cette précipitation inquiète envahit tout le corps social et domine toutes les intelligences. Les jouissances de l'esprit elles-mêmes se sont empreintes de ce caractère de l'époque.

Si madame de Sévigné faisait ses délices de la lecture aride du métaphysicien Descartes; si les têtes les plus frivoles de son temps connaissaient la philosophie de Gassendi, dont rsinon de l'Eiulos était la première proséljte. c'est qu une certaine

stabilité dans l'ëtat social , achetée il est vrai par une humiliante compensation, la servitude, engageait les esprits à se nourrir d'alimens solides et favorisait le besoin d'e'tudier et de connaître. Les loisirs des grandes dames acceptaient pour amusement les de'tails fastidieux dont La Calprenède remplissait ses romans in-quarto ; la patience des lecteurs du dix-septième siècle ne peut se comparer qu'à l'avide impatience des lecteurs du dix-neuvième. Aujourd'hui tout développement fatigue ; les incidens doivent se succe'der comme les vagues de la mer, pour que le livre ne soit point rejeté' à la dixième page; à peine permet-on à un caractère de se dessiner , à une passion de se montrer, que l'on veut de nouvelles passions et de nouveaux caractères. L'analyse des seiitiinens paraîtrait insupportable ; l'éloquence du cœur n'arriverait elle-même à l'esprit que si, à force d'art ou d'audace, on la jetait pour ainsi dire à l'improviste. au milieu du fracas des ëvénemens. Le public ne demande aux écrivains que de tromper son ennui, par cette varie'te de tableaux qui frappent l'imagination , comme les décorations de l'Ope'ra fi'appent les sens. Etrange situation de la littérature , dont une sévère misanthropie accuserait la vieillesse d'un siècle blasé, mais que je me contente d'observer comme le résultat nécessaire des longues inquiétudes, du déplacement de tous les intérêts, de l'incertitude de toutes les existences.

Le roman par lettres était préclse'nieut le genre d'ouvrage dont la vogue devait s'affaiblir davantage, au milieu d'un public ainsi disposé. Ces détails de mœurs, ces peintures de sentimens , ces analyses de passions qui constituent la perfection du genre où Ricbardson et madame Cottin ont excellé , échappent au coup d'ceil rapide qu'une attention fugitive accorde maintenant à ce genre d'ouvrage. C'est cependant, je l'avoue, une série de lettres que je publie : s'il y a quelque témérité dans cette tentative, ce n'est pas sans avoir réfléchi à cette espèce d'imprudence , et au goût j)articulier de mon temps, que j'ai osé la commettre.

Après avoir examiné comment l'état moral de l'Europe avait influé sur les plaisirs de l'esprit, cherchons dans la nature même du roman , si l'antipathie que j'ai signalée contre le roman épistolaire est fondée sur la raison ou née d'un caprice du public. Je ne me permettrai pas de remonter, comme l'évéque d'Avranches , jusqu'à Mathusalem pour trouver l'origine des romans ; mais il ne sera pas inutile à la question que je traite , de chercher comment s'est établi , chez les nations modernes , le succès de ces fictions que le génie inventa , et que l'ancienne civilisation ne connaissait pas.

La vie des nations fut d'abord héroïque et mythologique. Quand la société grossière se for-

mait, les dieux étaient sans cesse presens à ces imaginations ardentes et ci'e'dules , et l'intervention des êtres surnaturels dut se mêler à la narration des faits sublimes , au récit des exploits accomplis par les hommes. L'ëpopëe d'Homère est le roman de ces vieux âges. L'homme, aide par une industrie naissante et luttant avec la nature , n'avait pas encore assez de confiance en ses forces pour être le he'ros de ses propres récits. Minerve, Apollon, Ve'nus, protégeaient sa faiblesse et planaient sur le champ de bataille, sur le palais des rois, sur l'autel des sacrifices. Les mœurs , les passions , les vices des hommes dépendaient de la volonté toute-pviissante des divinités. Si la vertu ou le courage élevaient un mortel au-dessus de ses semblables , aussitôt il cessait d'être homme, il était dieu.

La société politique naquit; et le roman ne put éclore , ni chez les Hellènes, ni chez les Romains. La vie civile absorba tout. On ne fut spécialement ni orateur, ni poète, ni jurisconsulte, ni sophiste, ni général; on fut citoyen. La maison devint l'asile des plus vulgaires nécessités de la vie ; le Forum ou l'Agora étaient la véritable demeure de tout citoyen de Rome ou d'Athènes. L'existence des femmes, sans éclat et sans intérêt, se bornait aux soins du ménage et à l'éducation des eufans. Plus il y avait de simplicité, peut-être de grandeur dans celte manière d'envisager la civili-

sation , plus elle s'éloignait de celle qui devait donner naissance au l'oman. La peinture des mœurs privées aurait paru puérile , dans un temps où l'on ne connaissait que les mœurs publiques. L'imagination des poètes enfanta des fictions épiques , dont les dieux et les demi-dieux étaient les acteurs ; ils ne pensèrent jamais à choisir pour texte exclusif et particulier , les peines et les plaisirs de l'iiomme, ses joies domestiques, encore moins l'observation délicate de ces nuances de passion, qui s'eifaçaient dans le grand mouvement des esprits et des affaires. Cependant le luxe , en s'étendant , éteignit peu à peu cette flamme patriotique qui animait la société. C'est quand la vie civile des sociétés antiqvies commence à disparaître, que le roman commence à se montrer. Les Asiatiques , dans leurs fables milésiennes , racontent les aventures d'amans malheureux , que le sort sépare et réunit tour à tour. Pétrone, qui semble avoir écrit son ouvrage sous les Antonins , et non pas sous Néron , s'amuse à retracer avec la naïveté du vice et l'élégance d'un homme de cour , les scènes d'une vie dissolue. Le Platonicien Apulée, dans une allégorie à laquelle il mêle des récils de mœurs jiopulairos. et dont le fonds est emprunté aux Grecs, se moque des sorciers et des prêtres. Au temps où florissait Lycurgue, où tonnait DémosthènCs, où Rome écoutait Cicéron , qui aurait prclé l'oreille à ces narrations

ingénieuses? On n'a pu trouver quelque plaisir dans ces premiers essais de l'art du romancier , qu'au moment où les peuples, voyant leur existence sociale de'truite, perdirent de vue les intérêts de la liberté et de la patrie , et se re'fugièrent au sein de la famille.

Le roman fut , pour ainsi dire , le dernier produit , le re'sultat définitif de la civilisation. Le christianisme changea le sort des femmes , et rétablit l'égalité entre elles et le sexe plus fort qui n'avait cessé de les tenir dans une servitude domestique. La passion de l'amour se développa sous toutes ses formes. Les mœurs antiques , si simples et si grandes , furent remplacées par une complication d'intérêts que la féodalité vint encore embrouiller. C'était un mélange de liberté tyrannique, de servitude oppressive, de platonisme et de passions brutales, de dévotion et de crimes, un chaos qui n'était pas sans quelque grandeur , et dont la nuit profonde fut sillonnée par des vertus éclatantes. L'étvule des hommes devint plus difficile et plus intéressante , comme une matière plus complexe et plus hétérogène offre plus d'attrait aux expériences du chimiste. Quand tous ces élémens disparates se confondirent , quand la société reprit une situation fixe, sous la monarchie absolue de Louis XIV, les souvenirs et leur influence modifièrent la littérature. Il n'y avait plus pour les sujets , ni patrie, ni esprit national , ni intérêt

public ; le roman véritable, celui qui retrace les faiblesses et les 2)assions de riiumanite, s'éleva naturellement du sein de la société même.

Je ne m'arrêterai point sur les essais des écrivains diffus qui commentèrent, en style de plaidoiries , les chroniques anciennes des exploits de Roland et d'Amadis. La chevalerie était éteinte ; son souvenir avait du prestige ; les romanciers essayèrent de s'en emparer. Ce genre devait avoir quelque succès , sous le règne d'un monarque dont le despotisme s'environnait encore d'une sorte de majesté chevaleresque. L'empire des femmes n'avait cessé de s'agrandir ; elles furent les créatrices du roman do passions. On n'avait pas tenté d'analyser le cœur humain , dans ses émotions les plus tendres , de donner pour seuls mobiles à une fiction les développemens et les combats de l'amour , avant madame de La Fayette. D'Urfé, peintre fade d'une passion monotone et fausse, n'avait donné au publie qu'un tableau sans vie, et pour ainsi dire monoclironc , d'une seule teinte langoureuse et fatigante : mais le besoin de ce genre d'ouvrages se faisait dès loi's si vivement sentir, qtic tout cet ennui, distribué en douze volumes, avait joui d'une grande réputation , et trouvait partout des lecteurs , avant que la femme spirituelle que je cite n'eût publié sa Zayde.

Telle est, je crois, la naissance du roman.

PRÉFACE. g

C'est de la vie privée qu'il s'occupe, c'est dans les secrets replis du cœur qu'il descend. Madame de Teiicin et plusieurs autres e'crivains de la même époque montrèrent un rare talent d'observation , une extrême finesse de vues , dans le genre que madame de La Fayette avait cre'ê. Cependant il était réservé à un homme de reproduire toute la société moderne dans un roman : cet homme est Lesage. Aucune émotion du cœur , aucune des variétés de la passion de l'amour n'avaient échappé aux femmes dont je parle : aucun des vices de nos mœurs , aucun des ridicides de nos sociétés modernes ne restèrent cachés à l'auteur de Gil- Blas. 11 créa le roman de mœurs. Ce La Fontaine des romanciers , naïf par la force même et la franchise de son génie, varié comme la vie humaine, instructif comme l'expérience , est à la fois triste et jdaisant comme elle.

Les Anglais , qui avaient combiné par un singulier bonheur l'esprit national et le patriotisme antique, avec l'aristocratie née de la féodalité, eurent à la fois des mœurs publiques et des mœurs privées, mélange inconnu aux anciens. Un climat sombre les forçait de se réunir plus souvent sous le toit de la famille, et leur inquiète indépendance se serait révoltée contre l'inquisition hardie qui eût osé violer le secret de ce sanctuaire. Ils créèi'ent un mot pour exprimer tous les plaisirs du coin-dufcu, tout le bonheur de la propriété, toute la

liberté d'action qu'ils voulaient conserver clans leur vie prive'e; c'est le home, le chez soi, ternie ignoré du reste de l'Europe et qui ne pouvait être que l'idiotisme spe'cial de ces insulaires. Le roman consacré à retracer les mœurs intimes se développa rapidement chez ce peuple ; et il faut avouer qu'il excella dans un genre qu'il aurait créé, quand même les nations étrang«'res n'en eussent pas conçu la moindre idée, et ne lui en eussent pas fourni le premier exemple.

Aussi vit-on paraître en Angleterre des peintures sans nombre de ces coutumes privées, de cette intimité domestique à laquelle on attache tant de prix; et tandis que Lesage renfermait eu trois volumes les leçons les plus plaisantes et les plus profoîides de l'expéricuce sociale, les portraits les plus fi-appans de tous les travers de nos mœurs, Richardson , certain de plaire à ses concitoyens, écrivait l'histoire d'une famille comme on écrivait l'histoire universelle ; n'oubliant aucun détail, ne faisant grâce au lecteur d'aucune particularité; vrai et minutieux comme la nature, bavard et incorrect comme la passion ; ne vivant pour ainsi dire que de la prolixité même de ses détails, et trouvant le secret d'attacher ceux qui le lisent en délayant en huit volumes le simple récit d'une séduction.

Diderot, dont le génie brillant s'enflammait comme la lave et roidait comme elle des torrens de

feu , mêles de scories , a consacre à Rlchardson un dithyrambe en prose dont l'exage'ration a rendu moins plausibles les justes éloges qu'il renferme. Si l'on veut entrer pour ainsi dire dans le génie des mœurs anglaises, et considérer la famille comme le théâtre le plus intéressant pour l'homme , comme un drame dont la plus petite scène a du prix , on admirera chez Richarson la sagacité de l'observation, le coup-d'œil vaste et varié du peintre, l'imitation exacte des tons les plus divers, la fidélité parfaite des détails, l'admirable unité des caractères, la vérité de tous, la profondeur de quelques-uns. C'est Richardson qui a donné au roman de mœurs, non la perfection la plus haute sous le rapport du goût, mais le plus de portée et d'étendue: c'est chez lui que se sont reproduits avec Je plus d'exactitude et de variété ces détails de mœurs intimes , qui constitue le roman moderne.

Ses admirateurs l'ont comparé à Homère; sans discuter la justesse d'un parallèle aussi ambitieux, avouons qu'il a porté dans ce poème épique des mœurs privées les longueurs, la force de tète et l'éloquence naturelle qui distinguent le chantre des temps mythologiques de la Grèce ; il est assez bizarre que l'on puisse établir une sorte de comparaison entre le génie poétiqiie du barde ancien , et le génie observateur et éminemment prosaïque de l'auteur de Clarisse liarlowe.

Uichardson comprit la nécessité de ne point

donner à ses romans la forme d'une narration racontée par recrivain. Le romancier ne devait jamais paraître dans ses ouvrages, c'était la nature même, les caractères des hommes, leurs passions re'elles, les secrets ressorts de leurs pense'es qu'il voulait reproduire. Il laissa parler ses personnages. Chacun raconta sa propre histoire, fit la confidence de ses sensations, déposa pour ou contre lui-même. C'e'tait entrer profondement dans le génie du roman moderne. C'e'tait faire pour ainsi dire un nouvel emploi de l'art dramatique. Chaque lettre du roman . contenant une espèce de monologue , initiait le lecteur aux secrets les plus intimes de chacun des acteurs du drame. Lovelace révélait sa propre perversité ; l'amour caché de Clarisse pour le séducteur se trahissait malgré les cllbrts de sa vertu ; et la correspondance triviale des personnages suhalterncs assignait aux personnages principaux le degré d'estime, de considération où Richarson avait jugé convenable de les placer : vaste machine, dont la conception atteste le génie de celui qui l'a créée , et dont l'exécution ollrait des difficultés presque insurmontables !

A peine les maîtres de la scène sont-ils parvenus. dansquelqucs-iinsdeleui'S chefs-d'œuvre, à s'identifier complètement avec l'esprit et le caractère du petit nombre de personnages qu'ils plaçaient dans leur drame. Plus de soixante individualités dilférentes, toutes empreintes de caractères opposés.

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se présentaient au romancier anglais. Il s'agissait de leur faire parler leur propre langue , sans confondre jamais leurs mœurs, leurs habitudes, leur idiome. On ne peut refuser à celui qui a réussi dans une telle entreprise, un rang parmi les hommes de génie.

J'ai cherché à prouver que la forme épistolaire était essentiellement convenable au genre du roman. Né de la complication des intérêts sociaux, et du besoin de voir retracés à la fois la diversité des caractères humains, et les mouvemens secrets du cœur dans la vie privée, il s'approche davantage de la perfection , à mesure qu'il est plus naïf. Quand l'auteur se montre, quand un récit, même vraisemblable, laisse soupçonner une fiction, ce caractère de vérité entière s'allaiblit. Le roman est l'étude de l'homme social ; c'est en l'écoutant parler, en le voyant agir, que cette étude peut devenir réelle et profonde.

Fielding , au lieu de suivre la route tracée par Richardson, imita les formes adoptées par Lesage. Il peignit les masses de la société, esquissa des caractères généraux et racouta les événemens de la vie de ses personnages avec une énergie et une vérité qui le placent immédiatement après lepeintre de Gil-Blas.

Plus la civilisation faisait de progrès , plus le roman acquérait d'influence. Il devint la leclur<.' favoritede toutes les classes de la société, et marcha

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de pair avec le drame. On le vit emprunter toutes les formes ; Sterne y esquissa , sous des traits fantasques, les bizarreries du cœur humain; Voltaire en fît la satire et le châtiment de tous les vices qu'entraînent la superstition et l'immoralité politique. Rousseau, doue d'un ge'nie jîlus austère, osa l'élever à la dignité d'une œuvre philosophique.

On reconnaît aisément, dans la Noui'elle Héloïsc, le mélange et la fusion de plusieurs conceptions diverses. Jean- Jacques, séduit par la prodigieuse variété des personnages mis en scène par Pvichardson, voulut aussi que ses acteurs rendissent compte eux-mêmes de leurs émotions et de leurs sentimens. Il plaça la scène de l'Héloïse dans une solitude complète, pour que ses héros, éloignés des préjugés et des habitudes dont on ne peut s'affranchir dans les grandes villes, développassent sans réserve et sans crainte les dogmes hardis d'une philosophie nouvelle , et les paradoxes qu'une vie retirée rend moins étranges aux yeux de ceux qui les soutiennent. Madame de La Fayette avait peint les délicatesses de l'amour chez les personnes d'un rang élevé. Rousseau , l'ennemi des distinctions sociales, voulut retracer toujours les fureurs, les voluptés , les peines , le dévouement de l'amour chez des jeunes gens d'une naissance ordinaire, et séparés du grand monde. Enfin, comme Richardson avait olfert un tableau exact, ou plutôt un miroir d'une vérité parfaite, où se répétaient les plus lé-

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gers mouvemens des mœurs de famille , l'auteur d'Héloïse, toujours entraîné par son imagination vers les régions idéales, essaya de créer une famille entièrement heureuse , et de réaliser par la magie de son talent une sorte de paradis terrestre animé par des mœurs privées , dont la simplicité, la pureté , l'ordre devaient faire tout le charme. Si un immense talent n'a pu accomplir dans son ensemble une si noble création , et lui donner toute la perfection à laquelle les vœux de l'auteur aspiraient, on doit croire que l'entreprise dépassait les forces humaines , et que l'audace du philosophe s'était proposé un but placé au delà du terme que le génie peut atteindre.

Les ressources de l'éloquence, la beaulé de la diction, l'éclat du paradoxe, le talent de décrire, l'ardeur de la passion, la force du raisonnement, furent réunis , pour ainsi dire , par Jean-Jacques et combinés avec une incroyable énergie de pensée, pour déguiser et embellir les vices réels d'un plan vers lequel il avait cssavé de faire aboutir tous les résultats de ses méditations, tous les objets de son enthousiasme , de ses souvenirs , de ses rêveries , de ses doutes, de ses craintes et de ses regrets. Trop passionné pour être observateur impartial , il ne donna pas à ses héros la vie réelle et le langage spécial queRichardson avait prêtés aux siens. Julie et Saint-Preux. Claire et lord Edouard parlèrent la langue de Jean-Jacques : langage auda-

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cieux, brillant, plein de veliemence et de grandeur, modèle presque inimitable, mais dont la beauté' oratoire e'tait à elle seule un contre-sens, et s'accordait mal avec la forme e'pistolaire qu'il avait voulu choisir.

En adoptant cette forme , Jean-Jacques paraît s'être réservé surtout le droit de discuter dans des lettres de controverse philosophique, plusieurs points de morale, de religion, de politique. ]Madame de Staël l'a imite : Delphine , le premier ouvrage que celte femme célèbre ait publié sous le titre de roman, est le développement d'une maxime qui nous semble fausse : <t Que les femmes doivent se soumettre à l'opinion, et les hommes la braver. » On trouve dans ce roman plus de connaissance du grand monde que dans la Nouvelle Héloïse ; mais les caractères en sont plus factices , l'enthousiasme v est moins vrai, le stvle moins parfait, la moralité plus équivoque. 11 y règne une croyance à l'empire illimité des passions, une sorte de foi à leur noblesse et à leur puissance, dont les résultais sont dangereux. Le culte que Delphine et Léonce professent pour leur propre enthousiasme, leur amour, leur dignité, leur véhémence, est une espèce d'égoïsme de sensibilité qui se couvre d'un masque de philosophie ; il semble qu'ils s'agenouillent eux-mêmes devant leurs passions.

La femme spirituelle et supérieure dont je parle.

a exagère dans ce roman tous les défauts que l'auteur de THeloïse- avait pallies à force d'art. Comme lui, elle a re'pudie les avantages qu'offre à l'auteur du roman par lettres, la varie'té des caractères : la même monotonie de dialectique passionne'e règne dans toute la correspondance de ses îicros. Maigre la force et l'e'clat du génie de Jean-Jacques, maigre la mobile énergie de pensée qui caractérisait madame de Staël, ces deux écrivains ont concouru, selon nous, à décréditer le roman épistolaire. En l'engageant dans cette fausse route, ils l'ont privé de ce mérite dramatique qui naît de la vérité parfaite du langage prêté aux personnages différens. D'autres romanciers ont marclié sur les traces de Jean-Jacques, et encouru le même reproche dans des ouvrages où le plus remarquable talent s'est déployé quelquefois, mais sans s'astreindre aux règles naturelles que Ricliardson s'était imposées, et qvii nous semblent essentielles au genre de roman dont il est question. Tel est Werther, ouvrage célèbre , que la vieillesse de Goethe a désavoué comme un fruit trop précoce d'une jeunesse ardente. Ce n'est à proprement parler qu'un monologue disti'ibué par lettres. Il y a aussi dans cet ouvrage une sorte de but philosophique; c'est une peinture cruelle du néant des choses humaines, de la vanité de nos passions, de nos ambitions, de nos désirs : c'est une excuse du suicide, fondée sur le dégoût que

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peuvent inspirer à une âme exaltée les peines de la vie vulgaire , et les exigences d'une société faite pour le commun des homni'^s. Eu reconnaissant la supériorité de l'auteur et la force de cette éloquence métaphysique qu'il a déployée , avouons qu'un tel ouvrage n'est point sans danger, et que la sagesse des dernières années de Goethe peut voir avec quelque regret cet emploi de son jeune talent. Il est trop facile de se dégager des liens sociaux, sous prétexte que l'on est au-dessus du vulgaire, pour qu'il n'y ait pas quelque péril à soutenir qu'un homme supérieur peut s'alfranchir de toutes les entraves, et rejeter plutôt le fardeau de la vie que de partager les ennuis de l'existence sociale avec une foule puérile ou corrompue.

Madame Krudncr, dans son roman de V^alcrie, imita ]es passions du jeune TVcrthcr; madame Cottin et quelques femmes anglaises suivirent les pas de Richardson ; il était réservé à l'auteur des Liaisons dangereuses, de lutter avec lui corps à corps ; quelque talent que je reconnaisse au peintre de madame de 3Iertcuil, je ne lui ferai cependant pas l'honneur de le comparer à l'auteur de Lovclace : même à génie égal, il n'y a point de parallèle possihle entre deux écrivains dont l'un emploie son talent à faire triompher le vice , et l'autre à faire aimer la vertu.

Le règne du roman par lettres trouva son teyjie , et, changeant de nature, il contracta une

espèce d'alliance avec le me'lodrame , dont il s'appropria les incidens multiplie's , les scènes incohe'rentes, les ti'ansitions brusques, et quelquefois le style extravagant. C'est aujourd'hui que le genre du roman mélodramatique jouit de toute sa puissance, qu'il est curieux d'examiner comment, après avoir parcouru tant de phases diverses, on en est revenu , en dernière analyse , aux grands coups d'e'pce de mademoiselle de Scude'ry , aux personnages historiques de la délie, et à la complication d'incidens que la jeunesse de nos bisaïeules admirait dans V^strée.

Le roman historique, puisqu'il faut l'appeler par son nom , n'a pas le mérite de la nouveauté. Le mélange de fictions avec les événemens réels est une des plus vieilles inventions de la littérature en enfance. Les chroniqueurs , dont le style emphatique raconte les prouesses d'Amadis de Gaule et des pairs de Charlemagne, ne sont en effet que des historiens romanesques. Tous les romans de chevalerie reposent sur un fonds de vérité ; Scude'ry, La Calprenède et leur école, ne sont que les imitateurs de l'archevêque Turpin. Mademoiselle de Lussan s'est encore amusée , pendant le dix-septième siècle, à revêtir d'un costume romanesque la cour de Philippe-Auguste. Enfin , si je voulais poursuivre dans toutes ses branches, et analyser avec exactitude le geni'c semi-historique et semi-imaginaire dont il est question ici , je

prouverais que l'abbe de Vertot , l'abbë de Saint- Réal et Sarrazin, auteurs académiques, inventeurs de détails fictifs destiue's à embellir des incidens re'els, ont infiniment plus de droits aux titres de créateurs du roman historique , que madame de Genlis et Walter Scott.

Mais sans chercher au loin le berceau du roman historique, sans retrouver ses langes primitifs dans les narrations mensongères de Darès-lc-Phrygien et du faux archevêque Turpin , voyons un peu quelles sont ses prétentions , quel but il se propose et quelles ressources il emploie.

Le passé n'est point sans séduction pour l'imagination humaine; une espèce d'auréole vague l'environne. Les récits d'autrefois ont de la majesté dans leur mouvement, du charme dans leur naïveté. Les noms historiques frappent vivement la pensée. L'histoire s'empare à la fois de grandes masses et des détails curieux que les souvenirs du passé lui fournissent. Les mémoires et les biographies complètent ce que l'histoire des peuples considérés dans leurs masses est obligée de laisser de côté ; c'est une lecture pleine d'instruction et de charme ; les rois s'y instruisent ; les philosophes y trouvent la pins intéressante de lenrs études. Elle est , comme dit Montaigne , « projfitablc et plai- » santé. »

Le romancier historique , abandonnant à l'historien tout ce qu'il y a d'utile dans ses travaux .

prétend s'emparer de tout ce qui plaît dans les souvenirs de l'hisloîre : il ne s'embarrasse point des leçons du passé, il se contente de s'envelopper du prestige qu'il lui emprunte. Peindre les cos-^ tiimes, décrire les armures, tracer des physionomies imaginaires, prêter à des héros réels des mouvemens , des paroles , des actes dont rien ne peut prouver la réalité, tel est son ouvrage. Au lieu d'élever l'histoire jusqu'à lui, il rabaisse l'histoire jusqu'à la fiction ; il force cette muse véridique à devenir un témoin de mensonge: sentaient ne peut jamais parvenir qu'à s'approcher d'une manière incertaine et à peine probable de la réalité telle qu'on peut soupçonner qu'elle a dvi être. Genre mauvais en lui-incnie, genre éminemment faux, que toute la souplesse du talent le plus varié ne pare que d'un attrait frivole, dont la mode se lassera bientôt après l'avoir adojjté.

Comme le roman s'occupe de peindi'edans leurs détails les mœurs privées des hommes , quelques écrivains érudits ont créé une sorte de roman étayé de leur science et où ils ont essayé de reproduire les mœurs privées du temps passé. C'est dans ce sens qvLuénacharsis, de l'abbé Barthélémy, et le Palais de Scaurus, de M. Mazois. sont des romans pleins d'érudition. Mais ces hommes distingués n'ont employé que des matériaux reconnus vrais, et leurs autorit('s sont les témoignages irrécusables des anciens dont ils retracent les mœurs. Quand

madame de Genlis , au contraire , lasse d'avoir appi'is aux enfans la chimie et la 2:)hyslque , au moyen de petits contes , voulut enseigner aux hommes d'un âge mûr l'histoire des rois , au moyen de romans historiques, la critique littéraire et le simple hon sens durent se révolter contre les suppositions que la romancière pre'tendait introduire dans le domaine de l'histoire. On voulait avoir de meilleures preuves que celles apportées par elle , de la délicatesse galante qu'elle prétait à l'inconstant amant de mademoiselle de La Vallière, et de la ferveur romanesque dont elle avait l^iit don au plus froid des monarques, au faible Louis XllI. Tous les gens raisonnables protestèi^ent contre un système qui changeait les figures historiques en figures de fantaisie : et uiie certaine fiiibicsse de pinceau et de coloris , nuisant encore au succès de ces romans, le genre dont je parle ne s'accrédita j)oint encore.

Un écrivain se présenta plus distingué par l'érudition que par la force de la pensée ; profondément versé dans les antiquités de l'Ecosse sa patrie ; prosateur correct et poète élégant ; doué d'une mémoire prodigieuse et du talent de faire revivre, pour ainsi dire, les souvenirs du passé; dépourvu d'ailleurs de philosophie, et ne s'cmbarrassant jamais de soumettre à un jugement la moralité des actions, ni celle des hommes. Après avoir publié des poésies brillantes, mais où rien ne révélait

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la profondeur ou la vigueur du génie poétique , il s'avisa de réduire , sous la forme d'un récit , la plupart des souvenirs d'antiquité dont il avait fait son étude : il retraça les vieilles mœurs d'une contrée encore sauvage aujourd'hui : les coutumes, le dialecte , le paysage , les superstitions de ces descendans des anciens Celtes qui ont conservé jusqu'à leur costume primitif, étonnèrent par leur singularité. On était fatigué des romans sentimentaux ou licencieux. On crut respirer l'air des mon^ tagnes et voir s'élever du sein des vapeurs qui couvrent les vallées, les pics aigus du Ben-Lomond. La langueur de la civilisation moderne trouva, dans ces tableaux naïfs et sauvages, un contraste piquant avec sa propre faiblesse. Plus l'auteur de ces narrations avait accuniidé les descriptions d'objets inconnus , dont la réalité est attestée par les voyageurs, ou dont la crédulité conserve la tradition , plus les esprits , cliarmés par tant de nouveauté, s'attaclièrent à ces ouvrages dont le nombre ne les rebuta pas. Les sites choisis par Walter Scott s'accordaient avec ses personnages : on eût vainement cherché à rendre vraisemblable dans tout autre pays que l'Ecosse , la présence de ces Bohéraieunes logées sous des abris basaltiques , la rusticité chevaleresque des paysans et leur langage toujours poétique dans sa simplicité. En adoptant avec une sorte de fureur les ouvrages du baronnet écossais, il sembla que les mceui's modernes, avec

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leur luxe, leur frivolité, leur petitesse ambitieuse, rendaient un hommage involontaire à la majesté naïve des mœurs des peuples sauvages

La faculté d'inventer des figures idéales , de les revêtir d'une Lcauté céleste, de leur communiquer une vie surhumaine, cette faculté de création que les grands poètes ont possédée, était étrangère à Walter Scott. Il écrivit sous la dictée de ses souvenirs , et après avoir feuilleté de vieilles chroniques , il se contenta de copier ce qu'elles offraient de curieux et d'étonnant. Pour donner quelque consistance à ces récits , il inventa des dates , s'appuya légèrement sur l'histoire et publia volumes sur volumes. Comme son talent consistait à faire renaître sous nos yeux les détails du passé, il ne voulut point prcndre"la peine de tracer un plan , ni de donner un héros à ses ouvrages ; presque tous se composent de détails heureusement rendus, mais on n'aperçoit sur le premier plan que des figures sans intérêt ; c'est sur le second que se trouvent celles qu'il a dessinées avec le plus d'attention , et pour ainsi dire caressées. Le goût et l'exactitude des peintres hollandais se retrouve dans ses tableaux, qui n'ont que deux défauts marquans, celui de se nommer historiques, et celui de manquer d'ordre , de régularité , de philosophie, et de jjrésentcr moins une composition parfaite, qu'une confusion d'objets jetés au hasard, quoique copiés avec une fidélité piquante.

C'était un roman d'espèce nouvelle ; on crut l'avoir suffisamment défini en le nommant historique : de'fînition fausse comme la plupart des termes nouveaux que l'on emploie pour suppléer à l'indigence des langues. Le roman est une fiction, et toute fiction est mensong-e. Ap^oelleroiisnous mensonges historiques les volumes du baronnet anglais? Ce serait une injure peu me'rite'e. Ces narrations originales sont dignes d'ëloges à plus d'un titre; mais ce n'est point dans les rangs des Tacite , des Machiavel, des Voltaire et des Hume , que leur auteur doit se placer. Le moindre compilateur d'anecdotes est plus historien que lui : peu d'écrivains ont employé' avec autant d'habileté et de succès les trésors d'une science communément aride, les extraits des vieux manuscrits et les découvertes de l'antiquaire.

Le mouvement , la grâce , la vie que Walter Scott prête aux scènes du passé ; la rudesse et souvent l'inélégance d'un récit qui paraît en harmonie complète avec l'époque à laquelle il se rapporte ; la variété de ces portraits singuliers , dont le caractère bizarre resj)ire un air d'antiquité sauvage; l'étrangeté de l'ensemble et la minutieuse exactitude des accessoires, rendirent popidaires les romans que l'Europe attribue à VValler Scott, et que lui seul désavoue. Les émotions qu'on leur devait étaient universelles, et l'on s'aveugla sur leurs défauts. En (raus])ortant

riniagination loin de la société civilisée, telle que uous la connaissons - ces ouvrages portèrent les derniers coups à l'ancien roman , tel que Ricliardson l'avait conçu. Les tableaux des mœurs civilisées semblèrent pales à côté des mœurs de ces montagnards et de ces sybilles , que le raconteur écossais faisait agir et parler. Les peintures de la passion , dans ses égaremens , ses caprices , ses scrupules, ses retours , cessèrent d'exciter l'intérêt. C'est ainsi qu'un homme , dont les sens ont émoussé leur énergie par l'abus des liqueurs fortes, se dégoûte de ce qu'il aimait autrefois, et repousse avec dédain la liqueur plus salubre qui suffisait pour étanclier sa soif.

Le roman par lettres ne jouit plus dès lors que d'une estime de souvenir ; c'est un ami qui nous a plu , et que nous voulons bien tolérer encore , sans désirer sa présence, sans lui demander des consolations ou des plaisirs. J'ai montré comment, après une si grande vogue, ce genre de roman avait vu son éclat pfdir et s'éteindre par degrés ; mais son mérite, fondé sur la nature même du roman , survivra au goiit capricieux de la génération (jui l'a vu naître; et dès que la foule des imitateurs aura fatigué la patience des lecteurs de fictions prétendues histonqucs , je ne doute pas que le public ne revienne aux objets de sa pré lilectlon première. Le roman par lettres, dont la forme permet aux caractères de se développer.

aux personnages d'envisager les ëvénemens re'cens sous le point de vue qui trahit leurs passions secrètes ; le roman par lettres , qui comporte tous les genres de talent , et admet toutes les variétés de discussion , de raisonnement , de description . d'éloquence, survivra à l'espèce d'anatlième que la frivolité impatiente des contemporains semble avoir lancée contre lui.

Editeur des Lettres que l'on va lire, j'ai cru devoir justifier la forme sous laquelle je les fais paraître ; il m'eût été facile de changer en une narration rapide la correspondance qu'une suite d'événemens extraordinaires ont placée entre mes mains. J'ai pensé que je lui ôterais par-là ce cachet de vérité si précieuse pour les observateurs de l'homme. J'ai laissé les jeunes héros de ce drame exprimer eux-mêmes les passions qui les agitaient; et si je me suis épargné le travail qu'aurait pu me donner la rédaction d'une anecdote d'ailleurs intéressante en elle-même, ce n'a point été pour soulager ma paresse , mais par la conviction intime que les longueurs mêmes des lettres qui composent ce recueil oflVent plus de mouvement, de naïveté et de vie, que ne pourrait en avoir le récit le plus exact et le plus éloquent des faits qui s'y trouvent consignés.

C'est donc malgré mon siècle que je publie ce l'ecueil de Lettres. Non-seulement la forme en est passée de mode, mais la majorité des lecteurs pré-

fèient le mouvement de ces scènes mal amenées, ces coups Je llie'âtre que les romans ont empruntes aux tréteaux du boulevard, à la fidèle peinture des mouvemens du cœur humain. Je ne puis croire que ce caprice, d'un goût de'pravé, doive durer long-temps, et je ne voudrais point dëfe'rcr. par llatterie pour le public, aux nouveaux arrêts d'une critique de circonstance, à laquelle la mode du lendemain peut dicter un arrêt contraire aux sentences de la veille.

Je puis attester que les personnages et les faits dont ces Lettres font mention ne sont point imaginaires; le véritable nom des uns, l'époque et le lieu réels où se sont passés les autres, sont inutiles aux lecteurs, et je ne pourrais satisfaire une curiosité stérile sans trahir un secret dont l'amitié m'a fait dépositaire. J'ai cherché un titre convenable au récit qui s'y trouve. Deux passions véhémentes animent toutes ces lettres : l'amour porté jusqu'à la frénésie; l'amitié clle-mcme devenue une passion ardente, et dans son dévouement sans bornes, s'abandonnant à tous les excès qu'elle condamne et qu'elle a cherché vainement à réprimer. Il y a peu d'histoires plus véritables que ce roman ; non-seulement le fond , les caractères , les épisodes et lesprincipaiix détails en sont rigoureusement vrais, mais une partie des lettres dont il se compose , celles-là même dont on pourra suspecter avec phis de raison l'authenticité , ne sont

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que des copies ou des extrails fidèles des lettres originales qui m'ont été confiées. J'ai intitule ce livre les Passions; j'ose espérer qu'on ne se méprendra pas sur le but moral que je m'y suis proposé.

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