PARIS
EUGÈNE DIDIER, ÉDITEUR, C, Hue des Boau3i-Aris.
Mpcm.in
ou LE
JEUNE-FRANCE PASSIONNK.
Le 51 août, à midi moins cinq, Rodolphe, plus matineux qii€ de coutume, se jeta en 1ms de son lit, et alla se planter tout d*abord devant la glace de la cheminée, pour voir s'il n'aurait pas, d'aventure, changé de physionomie en dormant, et pour se constater à lui-même qu'il n'était paaun autre, cérémonie préliminaire à laquelle il ne manquait jamais, et sans quoi il n'aurait pu vivre convenablement sa journée. S'étanl assuré qu'il était bien le Rodolphe de la veille, qu'il n'avait que deux yeux ou à peu prés selon son habitude, que son nez était à sa place ordinaire, qu'il ne lui était pas poussé de cornes pendant son sommeil, ik se sentit soulagé d'un grand poids, et entra dans une merveilleuse sérénité d'esprit. Du mi-
roir, tes yeui se portèrent par hasard sur un al- Ttianach accroché & un clou doré au long de la Iwiserie, et il vjt, ce qui le surprit fort, car c'était le personnage le moins chronologique qui fiU au inonde, que c'était précisément le jour de sa naissance, et qu'il avait vingt el un ans. De l'almanaoh, son regard tomba sur un rouleau de papier tout hivnide, tacheté d'encre el bosselé de caractères inrorroeg : c'élnit In dernière Teuille d'un ^and poëme qu'il avait sous presse, et qui devait immanquablement faire reluire son nom entre les plus beaux noms.
Rodolphe, à cette triple découverte, se prit i réilèchir fort prorondément.
Il résultait de tout ceci qu'il avait de grands rbeveui noirs, des yeux longs et mélancoliques, un teint pile, un Tront assez vaste et une petite moustache, qui ne demandait qu'à devenir grande. un phpique complet de jeune premier byronien. Qu'il était majeur, c'est-à-dire qu'il avait le droit de faire des lettres de change, d'être mis à Soi»te-Pélngie,d'élreguillotinécomme une grande personne, outre le glorieux privilège d'être garde national et César à cinq sous par jour, s'il attrapait un mauvais numéro.
Qu'il était poète, puisque environ trois mille Rgnes rimées par lui allaient paraître sur pap!er satiné, avec une belle couverture jaune et une vi-
gnette inintelligible. Ces trois choses établies. Rodolphe sonna et se fit apporter à déjeuner : il mangea fort bien. ,
Après qu'il eut fini» il baissa le store de sa fenêtre, se fit une cigarette et se renversa dans sa causeuse tout en suivant en Tair la blonde fumée du Maryland. Il pensait qu'il était beau garçon, majeur et poëte, et, de ces trois pensées, une pensée unique surgit victorieusement comme une conséquence forcée, c'est qu'il lui fallait une passion, non une passion épicière et bourgeoise, mais une passion d'artiste, une passion volcanique et échevelée, qu'il ne lui manquait que cela pour compléter sa tournure, et le poser dans le monde sur un pied convenable.
Ce n'est pas tout que d'avoir une passion, encore faut-il qu'elle ait un prétexte quelconque. Rodolphe résolut que la femme qu'il aimerait serait exclusivement Espagnole ou Italienne, les Anglaises, Françaises et Allemandes étant infiniment trop froides pour fournir un motif de passion poétique. D'ailleurs, il avait en mémoire Ûinvective de Ryron contre les pâles filles du Nord, et il se serait bien gardé d'adorer ce que le maître avait formellement anathématisé.
Il décida que sa future maîtresse serait verte comme un citron, qu'elle aurait le sourcil arqué d'une manière aussi féroce que possible, les pau-
picrcs orientnk's, le nez hiibraiquc, h Imuchc mince et Gère, et les cheveui assortis li la couleur delà peau.
Le patron laillé, il ne s'agissait plus que Irou- Ter une Temme qui s'y ajustât. Rodolphe pensa ju- ' dicieusemenl que ce ne serait, pas dans sa chambre qu'il la rencontrerait. Aussi il choisit le plu^ eitravigant de ses gilets, le plus lâshionable cl le plus osé de tous ses habits, le plus collant de ses pantalons, il revêtit le tout, et, armé d'un lorgnon et d'une badine, il descendit dans la rue et s'en alla aux Tuileries dans l'espoir de quelque l'CDconlre heureuse et propre à son destin.
Il Taisait le plus magniUque temps du monde, à peine quelques nuages floconneui se bouclaientils dans le bleu du ciel au gré d'une brise chaude et parfumée; le pavé était blanc, et la rivière miroitait au soleil ; il y avait foule dans la grande allée et dans les contre-allées ; le ruisseau d'élégantes et de dandys avait peine à couler entre les deux quais de clisises et de spectateurs. Rodolphe se mêla i la cohue, et ajouta un flot de plus au torrent.
Il s'en allait coudoyant ses voisins de droite et de gauche, fourrant sa léte sous le chapeau des femmes, et les regardant entre les deux yeux avec son binocle. 11 s'élevait sur son passage une longue traînée de malédicUons et de prenei donc
garde, entrecoupés çà et là du oh î admiraiif de quelque merveilleux pour son gilet et sa cravate; mais, entièrement à son idée, Rodolphe ne faisait guère plus d'attention aux éloges qu'aux injures, et, à chaque visage rose et frais encadré dans le salin et la moire, il se reculait comme s'il eût vu le diable en personne. ^
Ce n'est pas qu'ail ne rencontrât quelques figures pâles et décolorées ; mais c'était des pâleurs de cire, des pâleurs de fatigue et d'excès, ou bien des transparences de nacre de perle, des diaphanéités de blondes et de poitrinaires, mais non pas la pâleur mate et chaude, le beau ton méridional dont il s'était fait une loi d'être épris. Ayant parcouru trois ou quatre fois la longueur de l'allée, et cela sans succès, il se préparait à sortir quand il se sentit prendre le bras. C'était son camarade Albert : ils sortirent ensemble et s'en furent dîner.
Les passions dévorantes qui bouillonnaient dans son sein lui avaient aiguisé l'appétit, il mangea encore mieux qu'à son déjeuner, et se grisa trèsconfortablement ainsi que son honorable ami.
Le dîner achevé, nos deux drôles s'en furent à l'Opéra.
Rodolphe , quoique passablement aviné , ne perdait pas son idée de vue; un secret pressentiment lui chantait tout bas à l'oreille qu'il trouve-
rail là ce iju'il cherchait. Quand il «Dira dans la. siille, OD jouait l'ouverture. Uq lorrenl d'harmonie, de lumière et de vapeur chaude l'enveloppa soudain et le prit aui jamhes. Le Ihëitre oscilla deux ou trois fois devant ses yeux; les tibias lui Uageolaient d'une étrange manière ; le lustre, dardant dans ses prunelles de longues houppes filandreuses de rayonsprismatiiiues. le forçail.à cligner ses paupières; la rampe, s'iuterposant comme une herse de feu entre les acteurs et lui, ne les lui laissait voir que comme des apparitiouii effrayantes; la tête lui tintait comme si un démon invisible lui eiil frappé avec un marteau les parois internes du crâne, et il apercevait vaguement les notes de musique sous la forme de scarabées de diverses couleurs, voltigeant et sa u triant par la salle, le long des cintres et des coiniches, et rendant uu son clair lorsqu'elles frappaient le mur de leurs élytres, à peu prés comme les hannetons Uclièsdans une chambre, qui fouettent les carreaux de leurs ailes, et se vont cogner au plafond avec un tintamarre horrible.
Rodolphe, qui avait soutenu plus d'un duel avec l'ivresse, ne se déconcerta pas pour si peu, il prit bravement son parti : il boulonna son frac jusqu'au cou, remonta sa cravate, prit sa badine entre ses dents, enfonça ses deux mains dans ses goussets, écarquilla les yeuï pour ne pas s'endor-
mil*, et tu la contenaDce )a plus héroïque du monde.
Peu à peu les fumées du vin se dissipèrent ; et, prenaiit la lorgnette des mains de son ami, qui ronflait théologalement, et dont la tête allait et Tenait comme un balancier de pendule, Tintrépide Rodolphe se mit à regarder la salle de haut en bas et de bas en haut, et à chercher dans ce triple cordon de femmes de tout âge et de toute condition la reine future de son cœur.
La lumière du gaz et des bougies glissait sur les épaules satinées et lustrées par leur mille reflets, les yeux papillotaient bleus ou noirs. Rodolphe ne poussait pas Tinspection plus loin, et il passait à une autre femme quand il apercevait ' la moindre teinte d azur dans une prunelle ; les gorges demi-nues se modelaient hardiment sous les blondes et sous les diamants, les petites mains gantées de blanc, et agitant des cassolettes émaillécs, se posaient avec coquetterie sur le rebord rouge des loges. La soie, le velours, les chairs blondes et argentées, tout cda chatoyait et resplendissait étrangement; mais, parmi toutes ces têtes calmes et animées, belles ou jolies, parmi tous ces minois chiffonnés ou spirituels, le malheureux et passionné Rodolphe ne découvrait pas son idéal. Il en avait bien trouvé çà et là quelques morceaux disséminés dans plusieurs fem-
mes : un œil dans celle-ci, la bouche dans cellelà, les cheveux dans celle aulre, le teinl dans une (|ualriéme, mais jamais loul cela ensemble, en sorte qu'il eût été obligé d'avoir au moins dix femmes à adorer partiellement pour compléter tout à fait le romantique patron qu'il s'étail taillé. Ce n'est pas que cela lui eût déplu au fond, car il était un peu Turc sous ce rapport, et la polygamie, je ne sais trop pourquoi, ne lui paraissait pas un crime aussi abominable qu'il le parait à nos platoniques dames françaises.
Rodolphe était sur le point de croire que son pressentiment lui avait menti lorsque la porte d'une loge s'ouvrit tout à coup, et donna d'ahord passage à une bénigne et insignifiante figure qui ne pouvait élre que la figure d'un mari, et ensuite à une dame vêtue d'une robe de velours noir et trés-décolletée, qui ne pouvait être que sa femme légitime par-devant le maire et le curé. Elle s'assit, mais de façon à tourner le dos à Rodolphe, qui n'avail.pu voir si la beauté de ses traits répondait à celle de ses épaules.
Cette épaule était blanche, mais légèrement teintée de demi-tons olivâtres qui allaient augmentant d'intensité à mesure qu'ils se rapprochaient de la nuque ; elle était grasse et potelée, mais laissait apercevoir sous la chair une musculatiire smple et forte à la manière des épaules italiennes.
Rodolphe était dans une anxiété terrible et se mourait de peur qu'elle ne détruisît, en se retournant, les belles illusions qu*il commençait à se bâtir; cependant il aurait donné plus d*argenl qu'il n'en possédait pour qu'elle changent de position.
Enfin, elle fit un léger mouvement : sa tête commença à tourner avec lesteur^ur son corps immobile; ces trois beaux plis, nommés collier de Vénus, et si stupidement supprimés par nos peintres, se dessinèrent plus fortement sur son cou frais et brun ; la tempe, la pommette de sa joue et son menton de forme antique, se montrèrent peu à peu, de façon ^à produire cette espèce de profil appelé profil perdu, que les grands maîtres, et surtout Raphaël, affectionnent particulièrement ; mais, je n'en sais la raison, elle n'acheva pas le demi-tour qu'elle semblait vouloir faire, et elle demeura ainsi, au grand dépit de Rodolphe, toujours plongé dans la plus terrible incertitude.
Certainement, ce qu'il voyait était beau et tout à fait dans le caractère qu'il désirait ; mais il ne voyait ni le nez, ni les yeux, ni la bouche, peutêtre avait-elle le nez rouge, les yeux bleus et la bouche blanche. Il se penchait sur le balcon à tooiber dans le parterre pour en découvrir davantage, impossible ; et, dans son désespoir, il invoquait tous les saints du paradis.
iO CELLE-CI
Sa prière fut suivie d'effet : la dame se retourna tout d'un coup. Rodolphe se trouva enlevé au septième ciel, comme si un machiniste de l'Opéra l'eût hissé au bout d'une ficelle. C'était la réalité de son idéal.
Elle était bien comme il l'avait rêvée : un sourcil arabe, noir et fin, à paraître dessiné au pinceau, couronnait dignement un bel œil brun et humide : le nez, aux narines ouvertes et vermeilles, était de la plus parfaite correction ; la bouche, d'une-couleur et d'une forme irréprochables, également propre à décocher un sarcasme et à appuyer un baiser.
Quant au teint, il était chaud et vivace, un peu jaune et bistré, mais clair et transparent comme celui de la belle Romaine d'Ingres ; c'était incontestablement un teint d'Espagnole ou d'Italienne, et,*-si la passion n'habitait pas sous cette peau olivâtre et dans ces beaux yeux noirs, c'est qu'il n'y en avait plus en ce monde, et qu'il fallait l'aller chercher dans l'autre.
Une seule chose contrariait Rodolphe, c'était le mari avec sa bonne et honnête figure. Il l'aurait souhaité tout différent; car il n'avait guère le physique d'un mari comme il les faut dans 1rs drames. Il avait des favoris soigneusement taillés, le haut de la tête un peu chauve, une belle cravate blanche pas trop mal mise, ma foi, pour un
mari (|ui n'est iiu'avec sa femme, des gants pas trop larges et un gilet d'une coupe assez nouvelle. Il n'avait rien d'Othello ni de Georges Dandin, il n'avait l'air ni ridicule ni terrible, il était aussi parfaitement incapable de se battre en duel avec l'amant de sa femme que de la faire citer devant les tribunaux; il gardait dans ces occasions-là le silence le plus philosophique. A dire vrai, il n'y faisait pas grande attention, et ses lunettes bleues ne lui ser>'aient pas à voir plus clair dans ces sortes de ciioses ; c'était un mari convenable et sachant le monde. Je souhaite que vous en puissiez trouver un pareil pour mademoiselle votre fille, si Dieu vous en a affligée d'une.
Rodolphe- comprit, â la première vue, que le drame n'était pas possible de ce côté-là ; mais il croyait s'en dédommager amplement du côté de la femme. Nous verrons.
Cependant son ami Albert dormait comme un chantre à matines.
Rodolphe découpa soigneusement la silhouette de la belle inconnue, avec ses yeux aidés de sa lorgnette, et la serra dans un coin de son cœur, afin de la pouvoir reconnaître en tous les lieux du monde.
Cela fait, il rêva au moyen de lier connaissance avec elle, d'apprendre qui elle était, et comment on y pouvait arriver.
ii CELLE-CI
11 roula dans sa télé une infinité de projets, tous plus passionnés les uns que les autres.
Il résolut d'abord de se présenter à la princesse comme les héros des romans espagnols, en tuant quelqiie taureau furieux ;
Ou comme Antony, en se jetant au-devaut des chevaux de sa voilure ;
Ou comme don Gléofas en la sauvant d'un incendie ; mais une seule condition rendait ces projets inexécutables, c'était l'impossibilité d'une pareille circonstance : il est vrai qu'on pouvait la faire nailre soi-même en mettant le feu à la maison, ainsi que Lovelace dans Clarisse Ilurlowe ; mais cela était fort chanceux, les pompiers pouvant très-bien se charger de l'affaire, et \v Code civil ne badinant pas avec ces sortes de choses, et n'entendant rien du tout aux développements de la passion.
11 était donc singulièrement perplexe : la lin de la représentation approchant, il fallait prendre un parti quelconque, ou courir le risque de ne jamais revoir sa divinité.
Il donna un grand coup de coude dans les côtes d'Albert. — Ouf! fit douloureusement celui-ci, éveillé au milieu d'un rêve anacréontique.
— Connais-tu celte dame, enragé dormeur?
Albert était comme Alexandre Dumas, il avait environ quarante mille amis intimes, sans comp-
ter les femmes et les petits enfants : cela se sousentend toujours.
Albert lui répondit sans la regarder et avec uu ton de supériorité blessée : Certainement ! Et il se redressa de toute sa hauteur : — C'est la cinquième loge en partant de ]a colonne» la dame en noir, celle qui lorgne en ce moment-ci? Bien, j'y suis. Et il cligna à plusieurs reprises ses yeux avinés. Pardieu 1 je veux être fendu en quatre si ce n*est i\}adame de M*", la dernière maîtresse de Fei*dinand : son mari est un bonhomme.
— Ah ! répondit Rodolphe d'un air de réllexion profonde.
— C'est une femme répandue, et qui voit beaucoup de monde. Il y a très-bonne société chez elle; son jour est le samedi, continua Albert avec voluhililé.
— Tu la connais ?
— Comme je te connais; je suis un ami de la maison.
— Ainsi, tu me pourrais présenter? -
— Assurément, rien n'est plus facile. Je la verrai demain, je lui parlerai de toi ; c'est une affaire faite.
La toile tomba : la salle se vida peu à peu.
Les deux amis se prirent le bras et sortirent. Rodolphe vit sous le péristyle madame de M***, (ju' Albert salua et à qui elle rendit son salut avec
un ail' tic faiiiiliaritù. Elle tilail aussi l;ellc depm igiic de loin, cl, quand elle monta en voitum, Rodolphe piil apercevoir un pied qu'on Diirail trouve petit dans un bal espagnol, et une jambe comme bien peu pouvaient se vanter d'en avoir.
— Voici un pied d'Andalouse, se dil-il û pari lui : ceci est d'une bonne couleur, et ma passion se culotte tout à fait. Je veux perdre mon nom il man.(uer une première représentation d'Hugo si je ne deviens pas fou de cette femme avant qu'il suit deux jours d'ici.
De retour chez lui, quoiqu'il fût une heure du matin, il se mil à donner du cor A pleins poumons; il déclama à tue-léte deux ou trois cents vers d'ir«manf , puis il se déshabilla, jeta .ion gilet »)n$ la table, et ses bottes au plafond en signe d'allégresse, après quoi il se coucha, et dormit sans débrider jusL{u'au lendemain midi.
Dès qu'il fut réteillé, il pensa A la belle madame de H'", sa future passion. H serait dans l'ordre qu'il en eût rêvé toute la nuit ; c'est ainsi que cela se pratique dans les romans d'amour el les lamentations étcgiaqucs ; mais je dois li ran conscience d'historien d'aftirmer le contraire. Rodolphe, cette nuit-là, n'eut qu'un cauchemar abiiminablc, où il se voyait traversant le bois du Boulogne sur une rosse de louage, avec un habit de 1826, un gilet A cliâle, un paninlon à la Co-
saque et une colonne corinthienne pour chapeau; il ne rêva rien de plus, je vous jure. Ah ! si ; il songea encore qu'on lui servait à déjeuner une semelle de botte au heurre d'anchois, avec les clous et les fers, ce qui le mit dans si grande fureur, qu'il se réveilla jurant comme plusieurs charretiers.
Revenant à la rencontre inopinée qu'il avait faite la veille, il se prit à réfléchir que juscfue-là sa passion d'artiste s'emmanchait exactement comme aurait pu le faire celle d'un marchand de bougies diaphanes ou même celle d'un député, ce qui l'humilia profondément, et le jeta dans un abattement difdcile à décrire.
11 fut presque sur le point de renoncer à cellelà, et d'en chercher une autre; ensuite il se ravisa, et résolut de pousser l'aventure jusqu'au liout, faisant cette réflexion judicieuse que l'/îtad^ commençait fort simplement, et n'en était pas moins un assez beau poëme ; que Roméo et Juliette commençait fort simplement aussi par une conversation entre deux valets, ce qui ne l'empêchait pas d'être une très-passable tragédie.
— Vive Dieu ! se dit-il en se frappant le front, la femme est belle, c'est le principal, et le canevas du drame est bon. Je serais un grand sot, et jo mériterais d'entrer à l'Académie sur l'heure, si je ne parvenais à y broder quelques petits incidents
nu peu l»yroniens. Si ce garde national de mari pouvait être jaloux seulement, cela serait à merveille, et rien ne serait plus facile que de faire avec cela une comédie de cape et d'épée dans lo goût espagnol. Anathéme ! je suis fatal et maudit^ rien ne va comme je veux.
— Hop î Mariette, ouvrez aux chats, et faitesmoi à déjeuner.
Mariette, comme une servante-maîtresse qu'elle était, ne se dépêchait pas trop d'ohéir ; enfin elle ouvrit, et trois ou quatre chats, de grosseur et de pelage différents, allèrent prendre place sans façon dans le lit, à côté du passionné Rodolphe ; car, après les femmes, les bêtes étaient ce qu'il aimait le mieux. Il les aimait comme une vieille fille, comme une dévote dont son confesseur même ne veut plus, et je puis assurer qu'il metlait un chat infiniment au-dessus d'un homme, et immédiatement au-dessous d'une femme. Albert avait essayé en vain de supplanter, dans l'affection de Rodolphe, Tom, son gros matou tigré; il n'avait pu obtenir que la seconde place : je crois même qu'il aurait hésité entre s» petite chatte blanche et la brune madame de M***.
— Mariette ! — Monsieur? — Approchez donc.
Mariette s'approcha. — Mariette, tu es jolie ce matin. — Je ne l'étais donc pas hier, que vous le remarquez aujourd'hui ? — Oh ! de l'esprit ! je le
l'enverrai si tu t'avises d'en avoir encore. Embrasse-moi. — De qui moivsieur est-il amoureux? — De qui ? de toi, pardieu ! parce que tu es une bonne fllle, et, ce qui vaut mieux, une belle fille. Pourquoi cette question ? — C'est que vous ne m'embrassez ainsi que lorsque vous avez en tel* quelque belle passion : ce n'est pas moi que vous embrassez, c'est l'autre, et j'avoue que je crois pouvoir l'être pour mon compte. — Orgueilleuse ! beaucoup de belles dames voudraient être à la place ; que t'importe de n'être pas la cause si lu profites de l'effet ? Et Rodolphe fil pencher jusque sur l'oreiller la tête de Mariette. — Je t'assure que ceci est pour toi et non pour une autre, ditil en étouffant sous ses lèvres le faible : Laissezmoi donc, monsieur, que Mariette crut devoir à sa pudeur, quoiqu'au fond elle n'eût aucune envie d'être laissée.
— Et le déjeuner qui ne se fait pas, et M. Albert qui doit venir, dit Mariette en passant ses doigts dans ses cheveux défrisés. — Tu as raison, fit Rodolphe en décroisant ses bras ; et, comme dit don Juan, il faut pourtant bien que l'on s'amende.
Mariette sortit. Adolphe tira une feuille de son carnet, et se mit, pour tuer le temps, à rimer quelques vers. Nous demandons humblement pardon au lecteur de lui voler une douzaine de
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lignes de prose en les transcrivant ici ; mais cela est indispensable à la clarté de cette intéressante histoire. Ils étaient adressés, cela va sans dire, à madame de M'
reine de mon cœur ! ô brune Italienne !
Quelle beauté peut on comparer à la tienne ?
On te dirait de marbre et taillée au ciseau, Si le soleil romain, en te baisant la peau, Me t'avait pas dorée avec sa teinte étrange, Et rendu le sein blond comme la blonde orange. Une flamme divine illumine tes yeux :
L'ange pour s'y mirer abandonne les cicux, Et si, dans la cité de douleur étemelle, 11 tombait un rayon de ta noire prunelle, 11 remettrait l'espoir à Tàme des maudits, Et l'enfer un moment serait le paradis.
Albert entra. — Que diable, que griffonnes-lu là» Rodolphe? Cela ne va pas jusqu'au bord du papier -, ce doit être des vers, ou le grand diable m'emporte. Donne, que je voie. Rodolphe tendit le carré de vélin comme un enfant tend la main à la férule du maitre d'école : car Albert était un impitoyable censeur, et, comme il ne faisait pas de vers, il ne pouvait lui rendre la pareille.
— C'est du cavalier Bernin, frotté d'un peu de Dante ; peut-être y a-t-il aussi un filet de concetti Shakspearien, mais c'est peu de chose. Or, ceci est un madrigal à la Giulia Grisi, ou je me trompe fort.
— Gomment! cria Rodolphe d'un ton effrayé, j*ai fait ces vers pour madame de M***, dont je suis éperdumcnt épris depuis hier soir. Je suis décidé à me brûler la cervelle si dans un mois je ne suis pas parvenu à m'en faire adorer.
*- En vérité, il n'y a qu'un petit inconvénient, c'est que madame de M*** n'est pas Italienne le moins du monde, attendu qu'elle est née à Château-Thierry, ce qui est, je crois, une raison suffisante pour ne pas l'être.
— Tenez-vous donc tranquille, Tom, et ne sortez pas vos pattes hors delà couverture, c'est indécent. Gomment ! cette méchante de madame de M*** qui se permet d'être née à Ghâteau-Thierry, et d'avoir l'air plus italien que l'Italie elle-même; c'est tout à fait illégal ! c'est abominable ! Et ma passion donc, et ma pièce de vers, qu'est-ce que j'en vais faire? cela est trop spécial pour que l'on puisse s'en servir ailleurs. Si c'étaient des vers d'âme, cela s'applique é tout le monde, même à celles qui n'en ont pas ; mais il y a un signalement en régie dans ces misérables rimes ; un mouchard ou un maire n'aurait pas mieux fait. Diable ! dotize vers dantesques et une ébauche de passion perdus, on regarde à cela. Je ne puis pourtant avoir une passion née à Château-Thierry . cela n'a aucune tournure, et ne convient nullement à un artiste.
— Madame de M*** est belle, répliqua dogmatiquement Albert; et, au fond, n'y a-t-il pas pins de mérite à avoir Tair italien étant née en France, qu'en étant tout naïvement Italienne, comme tout le monde l'est en Italie ?
— Ceci est excessivement profond, cl vaut que l'on y réfléchisse, dit Rodolphe en tirant son bonnet sur ses yeux.
Mariette apporta le déjeuner. Albert s'attabla auprès du lit, et toutes les têtes de chats, comme des girouettes dans le même rhumb de vent, se tournèrent simultanément du même côté. Albert mangea comme une meute de dogues, Rodolplie un peu moins, car il était inquiet du sort de sa pièce de vers, et il distribua presque toute sa viande à ses parasites /oun^és.
Après déjeuner, les deux amis, laissant la passion de côté, agitèrent entre eux un plan de gilet sans boutons, et imitant le pourpoint avec autant d'exactitude que la stupidité native des bourgeois de la bonne ville le pouvait permettre, sans trop s'exposer aux huées et aux rires à pleine gueule des polissons et des gobe-moucbes.
Rodolphe, entièrement absorbé par cette impf)rtante occupation, ne songeait à madame de M*** non plus que lorsqu'il n'était encore que frptus au respectable ventre de sa mère.
Rodolpbe dessinait, Albert découpait les mor-
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ceaux en papier, afin de les faire mieux comprendre an tailleur.
Quand tous les morceaux furent rassenililés, Albert, saisi d'un enthousiasme subit, s'écria en frappant sur la table :
— Que je rencontre mon plus fier créancier dans un cul-de-sac, dans un impasse, comme dit M. Arouet de Voltaire, gentilhomme du roi, si ce n'est pas là le gilet le plus monumental qui soit sorti d'une cervelle d'homme ! Et dire que la société est en dégénérescence ! Calomnie atroce! on ne s'est jamais mieux habillé.
— Et si Ton supprimait le collet et qu'on le remplaçât par un hausse-col de même étoffe bouclé par derrière, cela n'aurait-il pas le galbe le plus caractéristique, une tournure de cuirasse et de corselet tout à fait ravissante? ajouta Rodolphe, laissant tomber ses syllabes une à une comme des pièces d'or, et avec un air fortement convaincu de la supériorité de ce qu'il disait.
— Ce serait, à coup sur, quelque chose de furieusement agréable, fit Albert en quittant le ton dithyrambique pour le jargon précieux. Mais voici qu'il se fait tard : Adiusids, Je m'en vais chez le tailleur et de là chez ta passion ; tu auras probablement ta lettre d'invitation avant qu'il soit après-demain. Cela dit, il pirouetta sur ses talons, et descendit rescalioron chantonnant entre
sa royale et ses moustaches un vieux air allemand ] de Sébastien Bach.
Rodolphe sortit aussi quelques instants après. A voir la manière dont il s*en allait dans la rue, la main dans sa poitrine, les sourcils sur le nez, les coins de sa bouche en fer à cheval, les cheveux aussi mal peignés que possible, il n'était pas difficile de comprendre que ce pâle et malheureux jeune homme avait un volcan dans le cœur. — Monsieur I monsieur ! vous avez oublié d'ôter votre bonnet de coton, et les polissons crient à la chienlit après vous, dit Mariette en tirant par la basque de son habit son digne maître Rodolphe, qui ne s'en apercevait pas le moins du monde. Tenez, voilà votre chapeau.
Rodolphe, stupéfait, porta la main à sa tête, et reconnut la vérité, l'épouvantable vérité.
A cet instant même, une dame d'une beauté rare et d'une tournure des plus élégantes, donnant le bras à un monsieur, le plus insignifiant et le plus débonnaire d'aspect qu'il vous plaira d'imaginer, tourna subitement le coin de rue» et se trouva précisément en face de Rodolphe.
C'était madame de M***. A l'éclat de rire à peine comprimé qui jaillit de sa bouche, il ne put douter qu'elle ne l'eut vu.
Rodolphe se souhaitait sous la terre à la profondeur de la couche diluvienne, dans le lit cal-
caire où se trouvaient les os de mammoulli ; il aurait bien voulu pouvoir se supprimer temporairement, ou avoir à son doigt Vanneau de Gygés, qui rendait invisible.
Il jeta le pyramidal bonnet à Mariette, et enfonça son cbapeau sur sa tête, avec Tair de Manfred sur le bord du glacier, ou de Faust au moment de se donner au diable.
— Ah! massacre et malheur î honte et chaos!
tisons d*enfer I anathéme et dérision ! terre et ciel ! tête et sang !
Être rencontré en bonnet de coton par sa Béatrix! fortune I pouvais-tu jouer un tour plus cruel à un jeune homme dantesque et passionné ?
Byron lui-même, qui avait l'ineffable avantage de signer comme Bonaparte, aurait paru ridicule avec un bonnet de coton ; à plus forte raison Rodolphe, qui ne signait pas comme Bonaparte, et qui n'avait fait ni le Corsaire ni Don Juan, Parce qu'il avait élé trop occupé jusqu'à ce jour, et non pour un autre motif, je vous jure.
Un bonnet de coton, le mythe de l'épicier, le symbole du bourgeois, horrorî horror! horror !
— Je n'ai plus rien à faire avec ce monde, et il ne reste qu'à mourir, pensa Rodolphe : et il se dirigea vers le pont Royal; quand il y fut arrivé, il s'accouda sur le garde-fou, regarda le soleil, attendit qu'un bateau qui descendait la rivière
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ciil passé rardic et se fût un peu éloigné. Alors il monta sur le parapet, et, avant que personne eût le temps de s*y opposer, il se jeta en bas avec sa cravache et son chapeau.
Dans le trajet du pont à la surface de Teau, il eut le temps de penser que le succès de son poëme était assuré par son suicide, et que le libraire en vendrait au moins douze exemplaires. De la surface au fond, il chercha quel motif on donnerait à sa mort dans les journaux; il faisait très-beau ; les rayons du soleil, pénétrant la masse d'eau qui roulait au-dessus de lui , la rendaient blonde comme une topaze, et permettaient de distinguer le lit de la rivière tout semé de clous, de tessons et de vaisselle cassée ; Rodolphe voyait les goujons liler à côté de lui et frétiller de la queue, il entendait la grande voix de la Seine bourdonner à son oreille ; cette réflexion lui vint alors, qu'étant aussi bien fait de sa personne qu'il Tétait, il ne pouvait manquer d'être un très-joli cadavre cl de produire une grande sensation à la Morgue. 11 lui semblait déjà entendre les ah ! et les oh 1 des sensibles commères du quartier. — Il a la peau bien blanche, et cette poitrine et cette jambe d'officier! quel dommage! et autres menues exclamations ; ce qui le rendait tout aise au fond de sa rivière. Cependant le manque d'air commençait à lui comprimer les poumons, et à lui causer une
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douleur abominable ; il n'y tint plus, et, oubliant l'opprobre qu'il y avait à revenir sur une terre où Ton avait été vu en bonnet de coton, il donna du pied contre le fond, et partit avec la rapidité d'une flèche ; le dôme de cristal allait s*éôlaircissant de plus en plus ; en deux ou trois mouvements Rodolphe atteignit le niveau du fleuve, et put respirer à son aise.
Une foule immense couvrait les quais : — Le voilà! le voilà! cria-t-on de toutes parts. Rodolphe, qui nageait comme une truite et qui aurait remonté une écluse de moulin, se sentant regardé, y mit de l'amour-propre, et se prit à tirer sa coupe avec toute la pureté imaginable. Son chapeau flottait prés de sa badine, il les repécha tous deux, mit 1er chapeau sur sa tête, et, nageant d'une main, il faisait siffler sa cravache de l'autre, au grand ébahissement de tous les gobe-mouches.
— C'est le marquis de Courtivron, disait celuici ; — c'est le cobnel Amoros, disait celui-là, qui fait des expériences gymnastiques ; — c'est un farceur, ajoutait un troisième ; — c'est une gageure, criait le quatrième ; mais personne, entre toutes ces brutes qui partagent avec la girafe le privilège de regarder le ciel en face, ne put deviliier, ô passionné et magnanime Rodolphe ! pourquoi tu t'étais jeté du pont Royal en bas, et, si
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quelqu'un d'eux avait su que c'êlail pour un bonnet de coton, il ne t'aurait pas compris, et aurait dit que tu étais un grand fou, en quoi il aurait eu certainement lort.
Rodolphe, pimpant et guilleret, aborda en quelques minutes ; comme il ne pouvait s'en aller ainsi trempé, un officieux alla chercher un fiacre il y monta et rentra chez lui.
Mariette tomba de son haut en le voyant suant Teau comme un dieu marin. Rodolphe lui expUqta la chose, et Mariette, qui aimait Rodolphe, quoique ce fût son maître, qu'il la payât fort exactement et lui fit toutes sortes de petits cadeaux, ne rit pas trop fort de sa mésaventure.
— Tenez, voilà vos pantoufles, fit-elle avec un geste amical ; voici Tom, votre chat favori ; voilà votre volume de Rabelais; que voulez-vous de plus ? D'ailleurs, vous n'êtes pas si mal en bonnet de coton que vous voulez bien le croire, et vous en auriez deux ou trois douzaines sur la tête que je ne vous en trouverais pas moins bien, moi.
Mariette appuya très-fort sur le moi. Ce ne pouvait être que dans une excellente intention ; Mariette, comme je l'ai déjà dit, était une belle et bonne fille; quanta l'interprétation que donna Rodolphe à cette honnête monosyllabe, mes belles dames, je n'ose vous le dire, de crainte d'alarmer votre pudeur, et, s'il vous plaît, nous passerons
dans la pièce à côté pour ne pas le gêner dans ses commentaires ; convenez que mon héros est un abominable mauvais sujet, et dites-moi pourquoi chaque élan de passion poétique qui le prend se résout en prose au bénéfice de Mariette.
Mariette I au lieu d'être jalouse, tu devrais souhaiter que ton maître fut amoureux de vingt femmes,, tu ne saurais qu'y gagner.
Le lendemain Mariette, après l'avoir curieusement fait bâiller, remit à son maître une toute petite lettre où les chiffres de madame de M**^ étaient estampés au fer froid. Il l'ouvrit avec précipitation : c'était son billet d'invitation. Dans les lacunes de l'impression, remplies par la main de madame de M***, une écriture anglaise, grêle et fluette se penchait paresseusement de gauche à droite, et s'épaulait sans façon contre les lettres moulées. Cette écriture choqua Rodolphe, c'était récriture de toutes les femmes possibles, maintenant que toutes les femmes savent écrire et que les cuisinières orthographient épinards sans h aspirée. Celte anglaise-là était celle qu'on démontre en vingt-cinq leçons, et qui ne permet pas aux mœurs et aux habitudes de la personne de se reproduire dans ses courbes et ses déliés mathématiques. Richardson, qui a tout observé, fait la remarque que l'écriture de la mutine amie de Clarisse llarlowe était mutine, irréguliére et
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fantasque comme son esprit, et que les queues de ses p et de ses g étaient contournés avec une crânerie particulière. Maintenant, il n*aurail rien à reprendre à récriture de la capricieuse miss ; car les femmes, après avoir adopté une âme de convention, un esprit et une figure de convention, ont adopté aussi une écriture de convention, en sorte qu'il n*est plus possible de les saisir un seul moment dans le vrai ; elles sont perpétuellement armées de toutes pièces : il y a là-dedans une rouerie machiavélique. Un billet d^amour ainsi écrit peut se perdre sans le moindre risque, on ne le reconnaîtrait qu*à la signature, quand même on serait le mari, et Ton ne signe pas souvent ces sortes de choses, maintenant surtout que Ton n*a guère qu'une maîtresse à la fois. Cependant Rodolphe finit par prendre son parti là-dessus, pensant être amplement dédommagé par le reste. Le jour de madame de M*" était le samedi, comme le lecteur le sait déjà, et, jusqu'à ce bienheureux jour, notre héros ne laissa aucun repos au tailleur pour l'achèvement de son gilet phénoménal, à qui il voulait faire perdre sa virginité dans le salon de madame de M***. L'instant vint de s'habiller : il déploya et fripa plus de vingt cravates avant de se fixer à une, il mit et ôta tous ses pantalons les uns après les autres sans pouvoir se décider à faire un choix, il arrangea .ses che-
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veux de dix manicres différentes, el finit par être coslumé d'une façon assez drolatique. Tous ces préparatifs sentaient le bourgeois d'une lieue à la ronde. Un troisième clerc d'avoué, invité à une soirée de marchande de modes, ne se serait pas conduit autrement, et, en ce moment-ci, nous sommes forcés d'avouer que notre poétique héros patauge en pleine prose. Dieu veuille qu'il se puisse tirer de ce bourbier, et qu'il parvtenne enfin à se dessiner dans l'existence sous un jour dramatique et passionné tout à fait digne d'un homme et d'un artiste I
La bizarrerie de son costume souleva un petit murmure dans le salon, et toutes les tètes se penchèrent curieusement vers lui. Il salua madame de M***, et lui marmotta je ne sais quelle phrase banale, que, pour son honneur (l'honneur de Rodolphe et non celui de madame de M"*), je m'abstiendrai de rapporter ici; puis il alla se mettre sur une causeuse à côté de son camarade Albert. Et puis, ma foi ! il mangea des gâteaux, avala des romances et des verres de punch, absorba à lui seul presque tout un plateau de glaces, entendit et applaudit une lecture de vers classiques absolument comme une personne naturelle ; si bien que tout le monde, qui s'attendait à voir un original, uii lion, comme disent les Anglais, était émerveillé de le voir s'acquitter des
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devoirs sociaux avec une aisance aussi parfaite.
La prose envahissait notre héros d'une façon singulière. Un agent de change, qui avait lié conversation avec lui, fit un calembour. Eh bien ! nonseulement Rodolphe ne tomba pas en syncope à celte turpitude déchargée à bout portant, mais encore il répondit par un calembour redoublé qui aurait donné la jaunisse à Odry, et qui fit écarquiller les veux à l'honnête industriel, de manière à ce ()ue ses prunelles fussent tout entourées de blanc : ce qui est la plus haute expression de l'étonnenient, si Ton en croit les cahiers de principes à l'usage des pensionnats.
L'épicerie du siècle avait enfin rompu le cercle magique d'excentricité dont Rodolphe s'était entouré pour se garantir de l'épidémie régnante; des vapeurs épaisses de mélasse se condensaient autour de lui, et lui faisaient voir tout sous un jour bourgeois et mesquin; et, si à cet instant ou lui avait chaussé la télé d'un bonnet de garde national; et affûté au derrière une giberne et un briquet, loin de trouver la plaisanterie de mauvais goût, il vous aurait demandé votre voix pour élre caporal, et se serait incontinent mis à crier : Vive l'ordre de choses et son auguste famille ! aussi bien que le digne M. Joseph Prudhomme.
Le calembour, colporté par l'agent de;, change, s'infiltra dans tous les groupes, et y excita un pe-
til frcmissemeiit d*admiralioii <jui se termina par un éclat de rire universel.
Tous les hommes toisaient Rodolphe d'un air d*envie, et toutes les femmes d'un air de bienveillance marqué : décidément, Rodolphe avait les honneurs de la soirée.
Madame de M*** lui fit le plus gracieux sourire.
M. de M*** lui prit la main et l'engagea à revenir le plus souvent qu'il pourrait.
Rodolphe avait enlevé d'emblée les cœurs du mari et de la femme au moyen d'un calembour.
O altUudol
La superbe manière dont il avait .écouté et applaudi un nocturne chanté par des amateurs lui avait concilié l'estime générale, et lîîl avait fait faire un pas énorme dans J'esprit de madame de M***. Mais son calembour lui en avait fait faire deux ou même trois, infiniment plus énormes que le premier ; car, dans l'esprit et le cœur d'une femme (est-ce la même chose ou sont-ce deux choses?), le premier pas n'est absolument qu'un pas et ne vous conduit qu'au seuil de son âme ; le second, déjà plus allongé, vous met au plein milieu ; et le troisième, véritable pas fait avec des bottes de sept lieues, vous conduit tout au bout et vous fait toucher le fond. Rodolphe était au fond de madame de M***, et cela dés la première séance. Infortuné jeune homme I
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Adoré de la femme, adoré du mari, la porte ouverte à deux battants, toutes les facilités du monde. Faites-moi donc quelque chose de forcené et d'énergique avec une pareille situation !
On dansa, Rodolphe dansa, et dansa en mesure encore, comme s'il n'était ni poète, ni jeune- France, ni passionné. Mon Dieu, non ! il y mit toute la grâce et toute l'élégance imaginables, il ne marcha sur le pied d'aucune dame, il ne creva la poitrine d'aucun homme avec son coude, et madame de M"* avoua qu'elle n'avait jamais vu de cavalier plus parfait et qui -dansât le galop d'une façon plus convenante !
. Rodolphe se retira fort tard, laissant de lui l'i* dée la plus favorable ; il eut été entièrement heureux si la pensée que sa pièce de vers ne pouvait lui servir ne fut venue traverser sa béatitude comme une ligne de nuages qui coupe un horizon clair; il eut beau chercher mille biais, il ne put rien trouver, et, de guerre las, il résolut de tenir son douzain en portefeuille ; mais les diables de vers lui grouillaient dans la poche, et faisaient tous leurs efforts pour mettre le nez à la fenêtre.
Un soir qu'il se trouvait chez madame de M***, il entendit une de ses amies qui l'appelait par son nom de baptême, ce nom de baptême était Gyprienne. Rodolphe fit un bond d'un demi-pied de
haul sur son fauteuil et bénit intérieurement le parrain et là marraine qui avaient innocemment eu la triomphante idée de donner à leur filleule un nom trisyllabique et rimant en ienne»
reine de mon cœur I 6 brune Cyprienne !
Quelle beaaté peut-on comparer à la tienne ?
Cela allait tout seul.
Rodolphe reprit sa respiration comme quelqu'un de soulagé d'un grand poids, comme une femme dont le mari s*en va, et qui peut enfin aller ouvrir à son amant qui étouffe dans une armoire, ou comme un mari dont la femme monte en diligence pour aller passer quinze jours à la campagne.
L'amie de madame de M*** sortit après quelques propos de femmes, et Rodolphe resta seul avec elle ; au lieu de profiter de ce tête-à-tête fortuit que le hasard lui ménageait, le hasard, le plus grand des entremetteurs de ce monde, où il y en a tant et de si bons, Rodolphe, se comportant en vrai âne et en franc écolier, cherchait à substituer une épithéte à Tépithéte trop locale de romain, dont il avait affublé le soleil dans son élucubration primitive, et perdait ainsi un temp^ bien plus précieux que celui d'Annibal à Gapoue.
Enfin il réussit, tant bien que mal, à rapiéceter le tout et a mettre son douzaindans un état assez
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présentable. On se doute bien que sa conversation devait en souffrir un peu, et que madame de M'*' dut le trouver singulièrement distrait ; il est vrai qu'elle attribuait ses distractions à un tout autre motif.
— Vous êtes un méchant de ne ra'avoir pas encore écrit de vers sur mon album : vous en Aiiles pourtant, votre ami Albert mjB Ta dit, et, d'ailleurs» j'en ai vu de vous sur Falbum de madame de C***, ils étaient, en vérité, charmants. Allons, ne vous faites pas prier, écrivez-m'en quelques-uns pendant que je vous liens, fît madame de M*** en lui posant Talbum tout ouvert devant lui, et en lui fourrant entre les doigts une mignonne plume de corbeau. Rodolphe ne se fit pas prier, il avait si peur que l'occasion d'utiliser son douzain ne s'envolât, qu'il la prit aux cheveux, à pleins doigts, et l'écrivit de sa plus belle écriture, ce qui est encore bien bourgeois et bien écolier, un grand homme devant toujours écrire d'une manière illisible, témoin Napoléon.
Dés qu'il eut fini, madame de M***, se penchant curieusemcnl, reprit l'album, et se mit à lire les vers à demi-voix et toute rougissante de plûsir : car les vers que l'on fait pour vous semblent toujours bons, même quand ils sont romantiques et que l'on est classique, et, ainsi, réciproquement.
— Vraiment, je ne savais pas que vous fissiez
es impromptus sans être prévenu d*nvaDce; TOUS êtes réellement un homme prodigieux, et /DUS ferez la huitième des sept merveilles du monde. 'Mais c'est qu'ils sont vraiment trèsbien, ces vers ; le second, surtout, est charmant : j'aime aussi beaucoup la fin : il y a peut-être un peu d'exagération, et mes yeux, si beaux que vous [os vouliez trouver, sont loin de posséder un pareil pouvoir; mais, c'est égal, la pensée est fort jolie; il n'y a qu'une seule chose que vous devriez bien changer, c'est l'endroit ou vous dites que ma peau est couleur d'orange, ce serait fort vilain si c'était vrai ; heureusement que cela n'est pas, fit madame M*'* en minaudant un peu.
— Pardon y madame, ceci est de la couleur vénitienne et ne doit pas tout à fait se prendre au pied de la lettre, objecta timidement Rodolphe, [;omme quelqu'un qui n'est pas bien sûr de ce i|u'il dit et qui est prêt à se désister de son opinion.
— Je suis un peu brune, mais je suis plus blanche que vous ne croyez, répliqua madame de M*'* en écartant un peu la dentelle noire qui voilait sa gorge; ceci n'est pas de la neige, ni de ['albâtre, ni de l'ivoire, et cependant ce n'est pas un zeste d'orange; en vérité, messieurs les romantiques, quoique vous ayez de bons moments, vous êtes de grands fous.
Rodolphe souscrivait de bon cœur à cette pro-
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position, quelque peu hétérodoxe, qui Teùt fait sauter au plancher quelques jours auparavant, et se mit à faire un feu roulant de madrigaux et de galanteries dans le goût de Dorât et Marivaux, qui avaient bien Tair le plus bouffon du monde, obligés qu*ils étaient de passer entre une moustache et une royale de I^SO.
Madame de M*"* l'écoutait avec un sérieux qu'elle eût 'assurément refusé à des choses sérieuses. Il n'y a, en général, que les futilités et les niaiseries que les femmes écoutent avec gravité. Dieu sait pourquoi; moi je n'en sais rien, et vous?
Rodolphe, voyant qu'elle écoutait religieusement et ne sourcillait pas même aux endroits les plus véhéments et les plus exagérés, pensa qu'il ne serait pas mauvais de soutenir ce dialogue d'un peu de pantomime.
La main de madame de M*** était posée à demi ouverte sur sa cuisse gauche.
La main de Rodolphe était posée ouverte entièrement sur sa cuisse droite, ce qui est une trèsjolie position pour quelqu'un qui a de l'intelligence et qui sait s'en servir, et Rodolphe avait d lui seul plus d'intelligence que plusieurs gendarmes ensemble.
La main de madame de M*" était faite à ravir, les doigts effilés et menus, l'ongle rose, la chftir
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potelée et trouée de petites fossettes. Celle de Rodolphe était d*ime petitesse remarquable, blanche, un peu maigre, une véritable main de patricien. C'était assurément deux mains bien faites pour être Tune dans Tautre, cela parut démontré à notre héros après une rapide inspection.
Il ne s'agissait plus que d*en opérer la réunion, et je crois devoir à la postérité le récit des manœuvres et de la stratégie de Rodolphe pour parvenir h cet important résultat.
Un espace de quatre pouces environ séparait les deux mains; Rodolphe poussa légèrement avec son coude le coude de madame de M*** : ce mouvement fit glisser sa main sur sa robe, qui, heureusement, était de soie; il ne restait plus que deux pouces.
Rodolphe fabriqua une phrase passionnée, qui néo«6sitait un geste véhément, il la débita avec une chaleur trés-confortable, et, le geste fait, il laissa retomber sa main non sur son genou, mais dans la main même de madame de M*^*, quf était tournée la paume en Tair, comme nous avons déjà eu Tagrémcnt de le dire plus haut.
Voilà de la tactique ou je ne m'y connais pas ; et, à mon avis, notre Rodolphe avait l'étoffe d'un excellent général d'armée.
Il serra légèrement les doigts de madame de M*** entre ses doigts, de manière à lui faire corn-
prendre ([ue ce n*élait pas un effet du hasard qui réunissail ainsi leurs deux mains, mais de manière aussi à se pouvoir rétracter si elle s'avisait d'être immodcTément vertueuse, ce qui eût pu arriver : les femmes 'sont quelcjucfois si étranges !
Madame de M"*, qui était de profil, se mit de trois quarts, redressa un peu la tête, ouvril l'œil un peu plus que de coutume, et arrêta sur Rodolphe un regard dont la traduction littérale se réduisait à ceci :
Monsieur, vous me tenez la main.
A quoi Rodolphe répondit sans dire un mot en la serrant davantage, en penchant la tête à droite et en lovant la prunelle au plafond, ce qui signifiait :
Parbleu, madame, je le sais; mais pourquoi, aussi, avez-vous une aussi belle main? cette main est fiiite pour être tenue, il n'y a pas le moindre doute, et mon bonheur sera au comble si...
Un imperceptible demi-sourire passa sur les lëvros de madame de M***; puis elle ouvrit l'œil encore plus et gonfla dédaigneusement ses narines en roidissant sa main dans la main de llodol- 'ï)he, sans toutefois la retirer; de temps en temps elle jetait une œillade vers la porte. Traduction : Oui, monsieur, ma main est très-jolie; mais ce n'est pas une raison pour la prendre, quoique ce soit de votre part une preuve de goût que de l'a-
voir fait ; je suis vertueuse, oui, monsieur, Ircsvertueusc; ma main est vertueuse, mon bras Test aussi , ma jambe aussi , ma bouche encore plus; ainsi, vous ne gagnerez rien à diriger vos attaques d*un autre côté. D'ailleurs tout cela appartient à mon mari, attendu qu'il a reçu de mon père cent mille francs pour coucher avec moi, ce dont il s'ac(|uîtte assez mal, comme vrai mari qu'il est et qu'il sera toujours ; donc, laissez-moi, ou au moins ayez l'esprit d'aller fermer celle porte, qui est toute grande ouverte; après, nous verrons.
Rodolphe comprit ù ravir, et ne fit pas le plus léger contre-sens dans sa version.
— Il vient un vent par cette porte à vous glacer les jambes ; si vous le permettiez, je Tirais fermer.
Madame de M**' inclina doucement la têle, et Rodolphe, repoussant délicatement la main de la princesse sur son genou, se leva et ferma la porte.
— Elle joint fort mal et le vent y passe comme par un crible : si je poussais ce petit verrou, cela la maintiendrait. Et Rodolphe poussa le verrou.
Madame de M*** prit un air détaché et calme qui lui allait on ne peut mieux ; Rodolphe vint se rasseoir à sa place sur la causeuse, et il reprit la main de madame de M***, non avec sa main droite, comme auparavant, mais avec sa main
gauclic, ce qui est eitrêmemcnt remarquable d lie pouvait provenir que d'une haute conception. Vous verrez tout à l'heure, adorable lectrice, la profonde scélératesse cachée sous cette apparente bonhomie, et combien prendre une main avec sa droite ou sa gauche est une chose dissemblable, quoi -qu'en puissent dire les ignorants.
Le bras droit de Rodolphe touchait celui de madame de M***, et la taille fiére et cambrée de celleci laissant un interstice entre elle et le dos de la causeuse, Rodolphe, le grand tacticien, insinua fort ingénieusement sa main, et puis son bras, par cette tranchée naturelle, et se trouva, au bout de quelques instants, remplacer le dossier de la causeuse sans que madame de M*** eut été obligée de s*en apercevoir, tant Topération avait été conduite avec prudence et délicatesse.
Vous croyez peut-être que Rodolphe, pendant toutes ces manœuvres anacréontiques, avait k bonhomie de parler de son amour à madame M***. Si vous croyez cela, vous êtes un grand ou vous n'avez pas une haute opinion de la spicacité de mon héros.
Deviner de quoi il lui parlait; il lui parlai nez d'une de ses amies intimes qui devenait rouge de jour en jour, et s'empourprait façon toute bachique ; de la robe ridicule qu!] madame une telle à la dernière soirée de l'i
visalion de M. Eugène de Pradel, et de mill^ autres choses également intéressantes, à quoi madame de M*** prenait un singulier plaisir.
De passion et d'amour, pas un mol. Il ne voulait pas l'avertir et la mettre sur .ses gardes. — Cela eût été par trop naïf. — Parler d'amour à une femme qu'on veut avoir, avant d'avoir engr.gé le combat, c'est à peu prés agir comme un bravo qui vous dirait avant de tirer son stylet : — Monsieur, si vous voulez avoir la bonté de le permettre, je vais prendre la liberté grande de vous assassiner.
— Il y avait, sous la régence, une habitude charmante que l'on a laissé perdre, et que je regrette du fond de mon cœur, dit Rodolphe sans transition aucune.
— Les petits soupe) s, n'est-ce pas? répliqua madame de M*** avec un clignement d'œil dont la traduction libre pouvait êtreces deux mots : Monstrueux libertin !
— J'aime prodigieusement les petits soupers, les petites maisons, les petites marquises, les petits chiens, les petits romans et toutes les petites choses de la régence. C'était le bon temps; il n'y avait alors que le vice qui se fît en grand, et le plaisir était la seule affaire sérieuse.
— Jolie morale ! dit et ne pensa pas madame de W*\
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— Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit... Je veux dire l'habitude de baiser la main aux feninics, fit Rodolphe en attirant à la liauteur de sa bouche la petite main de madame de M*", repliée et cachée dans la sienne ; cela était à la fois galant et respectueux... Quel est votre avis là-dessus ? continua-t-il en appuyant le plus savant baiser sur sa peau blanche et douce.
— Mon avis là-dessus ? Quelle singulière qucstiju me Lites-vouslà, Rodolphe ! vous m'avez mis dans une situation à ne vous pouvoir répondre : si je dis que cette manière me déplaît, j'aurai l'air d'une prude ; et, si je l'approuve, c'est approuver en même; temps la liberté que vous avez prise, cl vous engager à recommencer, ce dont je me soucie assez peu.
— Il n'y aurait aucune pruderie à dire que cela vous déplaît ; il n'y aurait aucun risque à dire le contraire : mon respect pour vous doit vous rassurer là-de«sus... C'est tout bonnement une dissertation historique, de l'archéologie en matière de baiser, fit Rodolphe avec un air de componction.
— Eh bien ! je préfère, pour parler franchement, la coutume moderne d'embrasser les femmes à la figure, murmura madame de M***, toute rose, d'une voix fort basse, et, néanmoins, fort intelligible.
— Et moi aussi, répondit Rodolphe d*un air libre et dégagé quoique toujours infiniment respectueux. Et, du bras dont il avait déjà fait un dossier, il fit une écharpe autour de madame de M***, et l'enlaça de façon qu'elle était à moitié assise sur lui, et que leurs têtes se touchaient presque.
Madame de M*^*, qui était de trois quarts, se mit de pleine face, afin de faire tomber d'aplomb un regard foudroyant sur le criminel et audacieux Rodolphe; mais le drôle, qui avait compté sur ce mouvement, ne se déconcerta pas le moins du monde, et, comme la bouche de madame de M*** se trouvait précisément vis-à-vis et à la hauteur de la sienne, il pensa qu'il n'y avait aucun inconvénient à ce qu'elles fissent connaissance d'une manière plus intime, et que même il on pourrait résulter beaucoup d'agrément pour l'une tt pour l'autre.
.Madame de M*** aurait dîi rejeter sa tête en arriére, et éviter ainsi le baiser de Rodolphe ; mais il est vrai qu'il eût avancé la sienne, et qu'elle n'y eut rien gagné; elle était maintenue étroitement par la main du jeune scélérat.
D'ailleurs, madame de M*", tout émue du baiser de Rodolphe, ne songeait aucunement à s'y soustraire, et puis, au fond, elle aimait Rodolphe; il se mettait foi t bien, quoique un peu étrangement;
malgré su moustache et sa royale, c'était un joli garçon; et, en dépit de son donquichottisme de passion ^ il était prodigieusement spirituel ; je dis prodigieusement, pour donner à entendre que ce n*élait pas un imbécile ; car, depuis quelque temps, on a tellement abusé de ce mot, qii'il a tout à fait perdu sa valeur et sa signification primitives ; bref, il y avait physiquement et intellectuellement, dans notre ami Rodolphe, la matière d'un amant très-confortable.
Mon intention était de conduire Rodolphe jusqu'à la dernière extrémité, en le faisant passer à travers tous les petits obstacles prosaïques qui rendent si diflicile la. conquête d'une femme, même lorsqu'elle ne demande pas mieux que detre vaincue; mais le lecteur français veut être respecté.
J'aurais décrit soigneusement la manière dont il s'y était pris pour écarter ou soulever, l'i après l'autre, tous les voiles gênants qui s'inU posaient entre sa déesse et lui ; comment il et parvenu à s'emparer de telle position, et à] maintenir dans telle autre, et une infinité d^ très choses singulièrement instructives qu bégueulerie du siècle remplace par une ligi points.
Mais un de mes amis, en qui j'ai pleim fiance, à ce point que je ne crains pas de h
ce que je fais, a prétendu que la chdstcté de la langue française s'opposait impéiieuseinent à ce qu'on insistât sur de pareils détails, telle édification qu'il pût, d'ailleurs, en résulter pour le public.
Cependant, malgré les scrupules <le mon ami, je ne crois pas devoir user de la même retenue pour le dialogue que pour la pantomime, et je prends sur moi de rapporter ici la conversation de Rodolphe et de madame de M***, laissant à l'intelligence exercée de mes lectrices le soin dedeviner quelles circonstances ont donné lien aux demandes et aux réponses.
MADAME DE M***. — Laissczmoi , monsieur; cela n'a pas de nom !
RODOLPHE. — Vous laisscT ! Ce sont les autres femmes qu'on laisse, et non pas vous. C'est une chose impossible que vous demandez là ; et, quoique vous soyez en droit d'exiger l'impossible, la chose que vous demandez Qgt précisément la seule que l'on ne puisse faire pour vous ; c'est comme si vous commandiez qu'on ne vous trouv.1t pas belle. Permettez, madame, que je vous désobéisse.
MADAME DE M***. — Allous, Rodolplvc ; mon ami, vous n'êtes pas raisonnable.
iiODOLPiiE. — Mais il me semble que si. Je vous aime; qu'y a-t-il là de si, extravagant, et qui n'eu ferait autant à ma place, sinon plus? C'est une
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mauvaise forlune dont il faut vous prendre à votre beauté. Ce n*est pas tout profit que d*élre jolie femme.
MADAME DE M*'*. — Je ue VOUS ai pas donné lieu, par ma conduite, d*eu user de la sorte avec moi ! Ah ! Rodolphe, si vous saviez la peine que vous me faites !
B0D<&PHB. — Assurément mon intention n'était pas de vous en faire, et vous me pardonnerez un tort involontaire. Ah ! Gyprienne, si vous saviez comme je vous aime !
MADAME DE M***. — Je uc vcux pas le savoir ; je ne le puis ni ne le dois.
RODOLPHE. — Et pourtant vous le savez.
MADAME DE M***. — Voilà bientôt une heure que vous me le dites.
RODOLPHE. — Une heure, c'est beaucoup pour convaincre d'une chose si facile à croire ; il y a trois quarts d'heure que je ne devrais plus vous le dire, mais vous le prouver. Je diffère entièrement de vous sur ce point. Si vous me disiez que vous m'aimez , moi, je le croirais tout de suite.
MADAME DE u***. — Et quc rispicriez-vous à le croire?
RODOLPHE. — Ni plus ni moins que vous à le dire.
AUB DE M***. — Il n'y a pas laoycu de parce vous.
OLPHB. — Vous voyez bien que si, puis pic parlez. Toutefois, si vous le préférez, je vais me taire. {Silence.) lAME DE M***. — Il va faire nuit, on n'y voit ue plus; monsieur Rodolphe, voulez-vous la bonté de sonner, qu'on apporte de la lu- ! ? Celte chambre est d'un triste !
lOTPHK. — Est-ce que vous voulez lire ou trar ? Cette chambre n'est pas triste ; je la trouve is gaie du monde, et ce demi-jour me semble is voluptueux qu'il soit possible de voir.
>AHE DR M***. — Rodolphe... monsieur!...
us...
lOipHE. — Je t'aime, et je n'ai jamais aimé oi.
ïAME DE il***. — Ah 1 mou ami, si vous dirai...
(OLPiiE. — Eh bien?
ÏAME DE M***. — Je suis uuc follc... La porte le bien fermée?
>0LPUE. — Au verrou.
DAME DE M***. — Nou, jc ne veux pas; Inmoi, ou je ne vous revois de ma vie.
>OLPHB. — Ne me laites pas prendre de force l'il me serait si doux d'obtenir.
DANB DB M**\ — Rodolphe! que faites- vous
là? Ah! oh!... Qif allez-vous penser de raoi, à présent? Ah ! j'en mourrai de honle.
RODOLPBi. — Enfant, que voulez-vous que je pense, sinon que vous êtes toute belle et que rien îîu monde nVst plus charmant?
MADAME DE M***. — Tu mc pcrds, raon augr.
mais je t*aime. Mon Dieu, mon Dieu! qui aurait dit cela ?
Ici madame de M*** pencha la têle et cacha son ' visajçe entre 1 épaule et le cou de Rodolphe. Celle posilit)n est habituelle aux femmes en pareille occurrence ; la gjrisctte et la grande dame la prennent également; est-ce pour pleurer ou pour rire ? Je pencherais à croire (|ue c'est pour rire ; du reste, cette position développe le cou et les épaules, et leur fait décrire des courbes gracieuses : c'est peut-être là le véritable motif pourquoi elle est employée si fréquemment.
Toute celle scène, bien qu'assez légère, incoûj venante, n'en est pas plus passionnée pour cch vi il est facile de s'apercevoir que Rodolphe est) cent mille IJieues de ce qu'il cherche; il est qu'il n'y a guère songé, et qu'il s'est laissé al bêtement et bourgeoisement à l'impression] moment ; il a eu un caprice et des désirs, tout. Madame de M"* est à peu de chose prés le même cas ; le sang-froid et le repos d*< qui percent dans chaque mot qu'ils se diseï
une chose vraiment admirable, et suppose de part et d'autre Texpérience la plus consommée.
Madame de M*** avait toujours sa tête sur Tépaule de Rodolphe, et celui-ci, après quelques minutes d'inaction, fit cette réflexion judicieuse, qu'il n'y avait absolument rien d'artiste dans la scépe qui venait de se jouer, et que, loin de faire un cinquième acte de drame, elle était tout au plus digne de figurer dans un vaudeville; il s'indigna contre lui-même d'avoir si mal exploité un si beau sujet, et d'avoir manqué une si belle occasion de faire le passionné. -
Gomme madame de H*** était une très-jolie femme, Rodolphe prit cette résolution subite d'essayer de s'élever tout d'un coup aux sommités les plus inaccessibles de la passion délirante.
(En cet endroit Rodolphe défit le peigne de madame de if***, qui tomba à terre et se brisa en mille morceaux.)
MAOAMi DB u***, — Ëtourdi ! Oh ! mon beau peigne d'écaillé, vous l'avez cassé.
BODOLPHB. — Gomment pouvez-vous faire une pareille observation dans un tel moment?
MADAMB DS M***. — C'était uu fort beau peigne, un peigne anglais, et je ne pourrai que difQcilement en avoir un semblable.
ROooLPBB.^CyprienneJe t'en supplie, mordsmoi.
MADAME DE M***. — Jc vais t'eiiilirasser, si lu veux (ef/e Xem\iratH\^ mais je ne le mordrni pas : je t'aime trop pour le faire du mal.
RODOLPHE. — Du mai ! Ah ! qu'un coujp de poignard de toi me serait doux,
MADAME DE u***. — Eh bien t s'il ne faut que cela pour te contenter, je le veux, mon ami ; approche la têle.
'{Elle appuie ses lèvres sur là joue de Rodolphe, et la pince légèrement dans une tenaille de nacre, puis elle recule la tête en riant comme une folle, et froUt avec le dos de sa main la légère marque blanche que ses dents ont laissée.)
KODOLPHE. — Bien, comme cela, ma lionne; à mon tour.
{Il la mord au cou et pour tout de bon.)
MADAME DE M***. — Âîc! aïc ! Rodolphe ! monsieur, finissez donc, vous êtes enragé, vous oubliez toute convenance» et vous vous comportez d une manière... j*en aurai la marque pendant huit jours, je ne pourrai pas aller décolletée de la semaine, et j'ai trois soirées.
BODOLPBE. — On pensera que c'est monsieui votre mari qui a fait le coup.
MADAME DE M***. — AUous donc ! cc quc voi dites là est extrêmement ridicule et de la dernif improbabilité ; on sait bien que ces façons ne s( point celles des maris, et iU ne laissent guèrej
marques de ce genre ; je suis trés-fàcliée de ce que vous avez fait, cela est vraiment inqualifiable!
{Rodolphe, atterré de cette sortie, prodiigue à madame de M*** les caresses les plus tendres, rt tâche de réparer son manque de convenance par la plus grande des inconvenances.)
MADAME DE M**', un pcu radoucic. — Bah î je meltrai mon collier de topazes; la monture est large et les anneaux sont serrés, on n*y verra que dti feu.
{Rodolphe lui coupe la parole par un baiser assaisonné de toutes les mignardises imagina^ hles, et conserve cependant un air dolent et morti^é capable d* apitoyer un roc, et, à plus forte raison, une femme assez compatissante de son naturel.)
MADAME DE M***. — Nc crois pas que je l'en veuille, mon ami -, je ne puis rester fâchée avec loi. {Elle lui rend son baiser, revu, corrigé et considérablement augmenté.) Voilà la signature de ta grâce.
• Kling, kiing ! drelin, drelin I
BODOLPiiE, effaré. — Qu'est-ce?
MADAME DE M***, du ton le plus tranquille. — Je crois que c'est mon mari qui rentre.
BODOLPHE. — Votre mari! damnation! enfer!
où me cacher? n'y a-l-il pas ici quelque armoire?
y a4-il moyen de sauter par la fenêtre ? Si j*avais ma bonne dague. {Fouillant dans sa poche.) Ah! parbleu, la voilà ! je vais le tuer, votre mari !
iiAOAMK DB M*'*, qui se recoiffe devant sa glace. — Il n*y a pas besoin de le tuer : aidezmoi à remonter ma robe sur mon épaule» mon corset m'empêche de lever le bras ; bien, passezmoi ce nœud de velours, il cachera la morsure, et maintenant, enfant que vous êtes, allez tirer le verrou, cela aurait Tair singulier d'être enfermés ensemble.
RODOLPHE, lui obéissant de point en point. ^ Le verrou est tiré, madame.
MADAME DE M***. — Assevez-vous là, devant
moi, sur ce fauteuil, et tâchez d*avoir Tair un peu moins effarouché. Vous me disiez donc que la pièce nouvelle était mauvaise?
aoDOLPHB, vivement. — Moi, je ne disais pas cela, je ne disais rien du tout, je la trouve fort bonne.
MADAME DB M***, has. — Eu vérité, pour un poète, vous n'êtes guère spirituel. N'entendez-vous pas monsieur qui vient ? il faut bien avoir l'air de parler de quelque chose.
(Le mari entre avec sa figure de mari, tout à fait bénigne et réjouissante à voir.)
LB MARI. — Ah ! VOUS voilà, monsieur Rodolphe ! il y a une éternité que l'on ne vous a vu ;
VOUS devenez d'un rare, et vous nous négligez furieusement ; ce n'est pas bien de négliger ses amis. Pourquoi donc n'étes-vous pas venu dîner l'autre jour avec nous ?
RODOLPHE, à part, — A-t-il l'air stupide, celuilà ! {Ifaut.) Monsieur, vous m'en voyez au désespair; une affaire de la dernière importance... Croyez que j'y ai plus perdu que vous. (À part.) Est-ce que je serai comme cela quand je serai marié? Oh! la bonne et honnête chose qu'un mari !
LE MARI. — Cela peut se ré|)arcr. Venez demain, si toutefois vous n'êtes pas déj-i engagé. J'ai précisément une loge pour une première représentation. L'auteur est fort de mes amis... Nous irons tous ensemble.
MADAME DE m"*. — Vous scriez Vraiment bien aimable, monsieur, de nous faire le sacrifice de votre soirée.
RODOLPHE. — Comment donc, madame! vous appelez cela un sacrifice? Où donc la pourrais-je passer plus agréablement?
MADAME DE M***, minaudant. — Vous diriez cela à une autre comme à moi ; c*est une simple politesse.
RODOLPHE. — Ce n'est qu'une vérité.
LE MARI. — Ainsi, vous acceptez ?
RODOLPHE. — Vous pouvez comptcr sur moi.
LB MARI. — Voilà qui est arrangé. Mais je vous ai interrompu. Vous aviez Tair d*avoir une conversation fort intéressante.
RODOLPHE, à lui-même. — Oui, fort intéressante! Ce mari-là n'est pas un homme, c'est un lui nie. De]mis saint Joseph, personne n*a été cocu de meilleure grâce. Il y met vraiment une bonne volonté charmante.
MADAME DE M***, aussî à elle-même. — Oui, plus intéressante que la vôtre, mon mari très-cher, qui êtes si monosyllabique et si laconique que j'en suis honteuse pour vous.
lE MABi. — Vous en étiez, je crois, sur la pièce nouvelle?
MADAME DE u***, — Oui, et mousieur m*en disait tout le mal du monde.
L^ MARI. — Je suis charmé, Rodolphe, de vous voir revenu à des sentiments plus raisonnables ; je vous disais bien que vous vous amenderiez. 11 n'y a que le beau qui soit beau, quoi qu'on en dise ; et la langue de Racine est une langue di- N ine. Votre M. Hugo est un garçon qui ne manque pas de mérite, il a des dispositions, personne ne lui en refuse ; la'piéce qui a remjwrté le prix aux jeux floraux n'était vraiment pas mal; mais depuis il n'a fait qu'empirer; aussi pounjuoi ne veut-il pa& parler français? Que n'écrit-il comme M. Casimir Delavignel J'applaudirais ses ouvrages
comme ceux d'un autre. Je suis un homme sans prévenlion, moi.
RODOLPHE, hleu de colère j et souriant avec une ^ràce inexprimable. — Certainement, M. flugo a des défauts. (À part.) Vieil as de pique, je ne sais pas à quoi il tient que je ne te jette par h fenêtre, et sans l'ouvrir encore ! Dans quel guêpier me suis-je fourré! {Haut.) Mais qui n'a pas les siens? {A pait.) Coquine de Cyprienne!
LE MARI. — Oui, tout le monde a les siens ; on ne peut pas être parfait.
MADAME DE M***, à part, — Il n'y a rien de plus réjouissant au monde que la figure que fait en ce moment-ci le pauvre Rodolphe. En vérité, les hommes sont de piètres comédiens ; ils manquent totalement d'aplomb, et la moindre chose les démonte : les femmes leur sont bien supérieures en cela.
BODOLPBE. — Cependant celte pièce, bonne ou mauvaise, a du succès : c'est une chose qui, je crois, ne peut être contestée.
MADAME DE M*'*. — C'CSt UUC furCUF ; OU s'v
porte. Madame de Cerccy, qui voulait la voir, n'a pu se procurer une loge que pour la troisième représentation.
RODOLPHE. — On ira la siffler cent fois de suite, elle tombera trois mois durant, et la caisse du théâtre sera pleine à ci^ver.
u MARI. — Qu*esl-ceque cela prouve? ÀtkaHi n'a pas eu de succès. Et d'ailleurs il n'est pas difficile d'altircr le public en ne se refusant ancuo moyen, en n'observant aucune régie. Je ferais une tragédie, moi, si je voulais, avec cette noavelle manière de (aire des vers qui ressemblent à de la prose comme deux gouttes d'eau : tout le monde pourra s'en passer la fantaisie; il n'y i rien de plus aisé sur la terre. Si un mot me gêne dans ce vers-ci, je le mets dans Fautre , et ainsi de suite : vou» suivez bien mon raisonnement?
BODOLPHE. — Oui, monsieur, parfaitement.
MADAMB DE M***. — Il cst fort simple.
LE MARI. — Et alors je parais plein de hardiesse et de génie. Allez, allez, je les connais bien tous les principes subversifs de vos novateurs ré< trogrades, suivant la belle expression de M. de Jouy. — Est-ce de M. de Jouy la belle expression?
RODOLPHE, apoplectique* et se coupant la langue avec les dents. — Je ne sais pas au juste; je crois pourtant qu'elle est de M. Etienne, si elle n'est pas de M. Arnault; mais, assurément, elle est d'un de ces trois, é moins cependant qu'elle ne soit de M. Baour-Lormian, ce qui n'a rien d'improbable.
LE MABi. — Hé ! ha ! hihi ! vous en voulez fnrieusement à ces messieurs, vous avez une vieille
dent contre eux; mais vous deviendrez sage en prenant des années. 11 n'y a rien qui mette du plomb dans la tête comme huit ou dix ans de plus, et vous fînirez par être de Tlnstitut comme un autre.
RODOLPHE. — Ainsi soit-il î
LE HARi. — Gela rapporte dix-huil cents francs. Dhc-huit cents francs sont toujours bons à prendre.
itODOLpns. — Ceci est vrai comme de l'algèbre.
LE MARI. — Et les jetons de séance^ qui sont très-commodes pour jouer- aux cartes. J*ai un de mes amis académicien qui en a plein un grand sac. À propos de cartes, si nous jouions une partie d écarté? que vous en semble, Rodolphe?
RODOLPHE, la figure aussi longue que le mémoire de son tailleur, — Mais je suis à votre disposition pour cela comme pour autre chose.
MADAME DE M***, ayant pitié de Rodolphe, et n étant pas fâchée de contrarier son mari en rendant service à son amarU. — Fi donc! messieurs, vous êtes insupportables avec vos cartes ! Pfe sauriez-vous rester une minute sans jouer? Vous allez donc me laisser là à ne rien dire !
LE MARI, du ton le plus obséquieux, — Ma toute bonne, je le ferai observer que tu deviens d'un égoïsme vraiment insociable; tu nous regarderas,
U CELLE-CI
et tu nous conseilleras. Tu vois bien que monsieur se meurt d'envie de faire une partie avec moi. N'est-ce pas, monsieur Rodolphe?
BODOLPHE, d'une voix cavememe^ et qui sem* hle sortir de dessous terre comme celle de Vomhre dans Ilamlet. — Certainement, je meurs d'envie de faire une partie avec vous.
Le mari arrange la table, et gagne tout l'argent à Rodolphe, qui ronge son frein et n'ose éclater ; ce qui prouve que Dieu ne reste pas oisif là-haut dans sa stalle au paradis, mais qu'il veille avec soin sur les actions des mortels, et punit tôt ou tard l'homme peu délicat qui a osé convoiter l'Ane, le bœuf ou la femme de son prochain.
Madame de M*** b&ille horriblement ; le mari déguise à peine sa joie et se frotte les mains de l'air le plus triomphal ; Rodolphe a la physionomie la plus piteuse du monde, et pourrait trés-biea l»oser pour un ecce homo. Il est tantôt minuit, et l'aiguille n'a plus qu*un pas à faire pour attraper rX, Rodolphe se lève, prend son chapeau; le mari le reconduit, et madame de M*** trouve à peine le temps de lui serrer la main à la dérobée et de lui jeter dans le tuyau de l'oreille cette phrase courte, mais significative : — A demain, mon ange, et de bonne heure. Ileureux Rodolphe ! il y a bien de quoi consoler de la perte de quel-
ET CEILE-LA. 59
ques écus de cent sous à Teffigie de Napoléon ou de Charles X ; car en ce temps-là le roi-citoyen n'était pas inventé.
Lorsque Rodolphe rentra chez lui, il entendit ses chats qui miaulaient du ton le plus piteux du monde : Tom en faux-bourdon, la petite chatte blanche en contralto, et son chat angora ave<: une respectable voix de ténor qu'eût enviée Rubini.
Ils vinrent à lui d'un air de contentement ineffable» Tom faisait chatoyer ses grandes prunelles vertes, la petite chatte en faisant le gros dos, le chat angora en dressant sa queue comme un plumet, et ils lui souhûtèrent sa bienvenue au mieux qu'ils purent.
Mariette vint aussi ; mais elle avait l'air triste, et lorsque Rodolphe, après l'avoir baisée au front assez distraitement, lui mit la main sur l'épaule pour passer dans sa chambre, au lieu de la hausser amicalement pour lui en éviter la fatigue, elle s'affaissa de telle sorte, que la main de Rodolphe glissa et retomba au long de son corps.
Rodolphe, occupé de tout autre chose, ne fit pas attention à ce mouvement, et* se coucha d'assez mauvaise humeur pour un homme qui vient d'avoir une bonne fortune.
Mariette, av^tntde se retirer, tracassa longtemps dans la chambre, remua des porcelaines, ouvrit et
ferma plusieurs tiroirs, et mit tout en œuvre pour attirer Tattention de Rodolphe, et peut-être ponr se faire engager à rester ; mais Rodolphe avait d'excellentes raisons pour n'en rien faire. Voyant qu'elle n*y parvenait pas, elle prit le bougeoir, et se retira en jetant sur son maître, plus d'à moitié endormi, un long regard plein d'amour et de colère.
Le lendemain matin, quand Mariette entra pour lui apporter à déjeuner, Rodolphe lit cette remarc{ue qu'elle avait les yeux rouges.
RODOLPHE. — Gomme vous avez les yeux rouges.
Mariette !
HABiETTB. — Moi, monsLCur?
P.0D0LPUK. — Oui, vous.
MARIETTE. —C'csl apparemment que j'aurai mal dormi, ou que je viens de les frotter.
RODOLPHE. — On dirait, en vérité, Mariette.^ que vous venez de pleurer.
MARIETTE. — Pourquoi donc pleurer? Il ne m*( l»as mort de parent, que je sache.
RODOLPHE. — Ce ne serait pas une raison pi pleurer, bien au contraire. Votre chocolat estj testable, il sent le brûlé d'une lieue à la rondi
MARIETTE. — J'ai fait de mon mieux.
RODOLPHE. — Votre mieux est fort mal.
n*avez pus mis de sucre dans mon eau.
MARIETTE. — Ah! moD Dîeu ! je n'y avais pas pensé.
BobOLPHE. — A (luoi pensez-vous donc?
Mariclte, levant sur lui ses longues paupières, le regarda avec une expression si indéfinissable de douleur et de reproche, que Rodolphe ne put s'empêcher d'être ému et troublé, et, se repentant de lui avoir parlé avec dureté, lui fit quelques caresses, et lui dit quelques mots qui, dans la bouche d'un maître, pouvaient passer pour des excuses.
Mariette se retira, et Rodolphe, demeuré seul, se prit, tout en tirant les moustaches de son vieux chat, à gémir sur sa malheureuse destinée.
Lui qui s*élait bâti d'avance un roman plein de scènes dramatiques et de péripéties sanglantes, rencontrer dans son chemin une coquette vérital)le et un mari encore plus véritable.
De la plus belle situation du monde n'avoir pu faire jaillir la moindre étincelle de passion : il y avait réellement de quoi se pendre.
Trois heures sonnèrent. 11 se rappela que madame de M*** l'avait prié de venir de bonne heure; il s'habilla, et se dirigea vers la maison de sa princesse; mais, au lieu de marcher du pas leste et bref d'un amoureux, il allait comme un limaçon, et l'on eût plutôt dit d'un écolier qui rampe
à conli'e-C4Cur jusqu^au seuil de 1 école que d'ufi galant en bonne fortune.
Il fut bien reçu : cela est inutile à dire. Au reste, cette entrevue ne différa en rien de la première, sauf les préliminaires, qui furent singuliéitïment abréviês. Rodolphe se comporta trés-honorablement pour un homme qui s'était déjà comporté trés-honorablement la* veille; cependant, nous devons a la postérité de Tinformer qu'il y eut plus de dialogue et moins de pantomime, quoique cette substitution n'eût pas tout à fait l'air d'être du goût de madame de M**\
Le mari revint ; on dina, et l'on partit ensemble vertueusement, patriarcalement et bourgeoisement, pour la première représentation de la pièce.
Rodolphe afficha madame de M^ de la manière la plus indécentC) et fit tout ce qu'il put pour exciter la jalousie du mari; celui-ci, charmé d'être allégé du soin de sa femme, s'obstinait à ne rien voir, et madame de M*** ne se contraignait guère pour répondre aux agaceries de Rodolphe.
Décidément, ce mari-là était pétri d'une pâle sans levain.
Rodolphe rentra chez lui furieux, et ne sachant que faire pour forcer M. de fit*** à s^othellotiser un tant soit peu.
Un éclair soudain lui illumina le cei*veau. 11 se
donna nn grand coup dé poing sur le front, et renversa sa table par terre d'un coup de pied, comme quelqu'un qui vient d'avoir une idée phosphorescente.
— Pardieu ! c'est cela, je suis un grand sot de ne pas y avoir songé plus tôt. Holà ! Mariette, tiolâ t une plume, de l'encre et du papier !
Mariette releva la table, et mit dessus tout ce qu'il fallait pour écrire.
Rodolphe passa deux ou trois fois la main dans ses cheveux, roula les yeux , ouvrit les narines comme une sibylle sur le trépied, et commença ainsi :
« Monsieur,
« Il y a de par le monde une espèce de gens c que je ne saurais honnêtement qualifier, qui « cachent sous des dehors aimables la plus pro- « fonde démoralisation. Pour eux il n'y a rien a de respectable, les choses les plus sacrées sont <c tournées en dérision, l'innocence des filles, la a chasteté des femmes, l'honneur des maris, tout « ce qu'il y a de ^ pur et de saint au monde, « leur est sujet de risée et de plaisanterie; ils « s'introduisent dans les familles, et, avec eux, « la honte et l'adultère. J'ai appris avec douleur, <K monsieur, que vous receviez chez vous un t nommé Rodolphe. Cet individu, que j'ai eu l'oc-
M , CELLE-CI
« casion de connaître et d'étudier à fond, est uu f homme exlrên^ement dangereux : sa réputation « est fort mauvaise, el il vaut ent^re moins que « sa réputation. Ses mœurs sont on ne peut plus « dépravées et se dépravent de jour en jour; il c n'y a pas de noirceur dont il ne soit capable : « c*est littéralement ce qu'on appelle un drôie. « Il est connu pour le nonilire de femmes qu'il a sec duites el perdues ; car, malgré tous ses défauts. c il ne manque ni d'esprit ni de beauté, ce qui le ff rend doublement à craindre. Si vous m'en « croyez, monsieur, vous le surveillerez de prés « ainsi que madame votre femme. Je souhaite de « tout mon cœur qu'il ne soit pas déjà trop a tard.
a Quelqu'un qui s'intéresse sincèrement « à votre honneur. »
^ Adresse de la lettre.
« A monsieur de M*'*, rue Saint-Dominique a Saint-Germain, n°...
En ville. »
Rodolphe cacheta son étrange missive, l'envoya à la poste, et se frotta la main d'un air aussi ré* joui qu'un membre du Caveau qui vient d'acliever son dernier couplet.
— Par saint Âlipanlin ! ceci est bien la scélé-
ralesse la plus machiavélique qui ait jamais été ourdie par un homme ou par une femme. Gérlaiuement c'est un moyen nouveau, et je ne pense pas qu'il ait encore été employé. fer, quaterque! avoir fait du nouveau sous ce soleil où rien n*est nouveau, et cela avec la chose la plus usée du monde, une lettre anonyme, le pont aux ânes, la ressource de tous les petits intrigailleurs et macliinateurs suhalternes. Vraiment, je me respecte infiniment moi-même, et, si je le pouvais, je me mettrais à genoux devant moi. Se dénoncer soi-même au mari, cela est parfaitement inédit. S'il ne devieivt pas jaloux à ce coup, c'est-qu'il est créé pour ne pas l'être, et je veux le proclamer comme le plus indifférent en matière de mariage qu'il y ait eu depuis Adam, le premier marié, et le seul de touà qui soit à peu prés certain de n'avoir pas été cocu, attendu qu'il était le seul homme. Ce qui n'est toutefois pas une raison, car l'histoire du serpent et de la pomme me parait terriblement louche, et doit nécessairement cacher quelque allégorie cornue.
Ou le vieillard stupide dissimulera , épiera et nous prendra, flagrante delicto , ou il éclatera sur-le-champ, et, de toutes les manières, il me fournira deux ou trois scènes poétiques et passionnées. Teut-être jettera-t-il madame de M*** par la fenêtre et me poignardera-t-il : cela aurait vrai-
M CELLE-Gl
ment une tournure espagnole ou florentine qui me siérait à ravir.
Rodolphe s*en fut le lendemain chez M. de M***, fondant les plus grandes espérances sur son stratagème; il s'attendait à voir une scène de désolation, madame de M*** tout en pleurs et convenablement échevelée. le mari les poings crispés et arpentant la chambre d'un air mélodramatique : rien de tout cela.
Madame de M"*, en peignoir blanc, coiffée avec un soin remarquable, lisait un journal de modes dont la gravure était tombée à terre, et que M. de M*** ramassait le plus galamment du monde.
Rodolphe fiit aussi surpris que s'il avait vu quelque chose d'extraordinaire; il en resta les yeux écarquillés sur le seuil de la porte, incertain s'il devait entrer ou sortir.
— Ah! c'est vous, Rodolphe! fît le mari; enchanté de vous voir. Et il n'y avait réellement rien de méphistophélique dans la manière dont il disait cela.
— Bonjour, monsieur Rodolphe, lit madame de M***; vous arrivez à propos, nous nous ennuyons à périr. Que savez-vous de neuf? Et il n'y avait rien de contraint et d'embarrassé dans la mûnière dont elle disait cela.
— Diable! diable! voici qui est prodigieux,
murmura intérieurement fiodolpbe. Est-ce que par hasard il n'aurait pas reçu ma lettre? Ce vieux drôle a un air de sécurité tout à fait insultant.
La conversation roula pendant quelque temps sur des choses si insignifiantes, que ce serait une cruauté hors de propos que d*en assassiner le lecteur. Nous la prenons à l'endroit intéressant.
LE MABi. — A propos, Rodolphe, vous ne savez pas une chose?
noDOLfUE. — Je sais plusieurs choses, mais je ne sais pas celle dont vous voulez me parler, ou du moins je ne m'en doute pas.
LE MARL — Je vous Ic dottue en cent, je vous le donne en mille.
BODOLpoE. — Frederick a chanté juste?
LE MARI. — Non.
RODDLPHE. — Onuphre est devenu raisonnable?
LE MARI. — Non.
RODOLPHE. — Théodore a payé ses dettes?
LE MARI. — Plus drôle que cela.
RODOLPHE. — Un cheval de fiacre a pris le mors aux dents ? un académicien a composé une ode lyrique ?
LE MARI. — Toujours romautiquè; vous êtes vraiment incorrigible. Mais ce n'est pas cela : allons, devinez.
RODOLPHE. —Je m*y perds.
«8 CELLË-Ct
LE MABi, avec triomphe. — Mon ami, vous êtes un scélérat.
RODOLPHE, au comble de la joie. — (A part] Enfin, voilà la scène qui arrive ! (Haut.) Je suis un scélérat!
LB MABi, de plus'en plus radieuœ. — Vous êtes un scélérat ! la chose est connue ; vous avez une réputation infime, et vous êtes pire que voire réputation.
RODOLPHE, charmé, mais affectant un air de dignité blessée. — Monsieur, vous venez de me dire des choses bien étranges : je ne sais...
LE MABI, riant atix éclats^ et faisant avec son nez plus de bruit que les sept trompettes devant Jéricho. — Hi ! hi ! ho ! ho ! ah î ah ! Mais c'est qu'il a un air d'innocence, ce jeune scélérat! les plus matois s*y tromperaient, fli! hi! c'est comme Hippolyte devant Thésée. — Allons, l«i main sur votre estomac, le bras en Tair,
Le joar nVst pas plus pur que le fond de mon cœur.
— Hé! romantique, vous voyez que je sais mon Racine.
RODOLPHE, à demi-voix. —
Vieiliard stapide» il Taime.
^ Hé ! classique, tu vois que je sais mon Hugo.
(Haut, et du ton le plus sépulcral.) Monsieur, votre gaieté est pour le moins intempestive.
MADAME DE M***. — Tu es insupportable avec tes rires.
RODOLPHE. — Faites-nous la grâce de nous Communiquer le motif de votre hilarité, afin que nous la partagions.
LE MARI. — Permettez -moi de déboutonner mon gilet, j*ai mal aux côtes. {D'un ton tragique.) Vous voulez savoir pourquoi je ris , jeune homme?
BODOLPHE. — Je ne désire pas autre chose.
LE MABi, du même ton, — Tremblez ! (Avec sa voix naturelle.) Approchez, monstre, que je vous dise cela dans le tuvau de l'oreille.
RODOLPHE, digne. — £h bien! monsieur?
LE MARI, avec l'accent de J. Prudhomme. — Vous êtes Tamant de ma femme.
BiADAME DE M***. — Si VOUS coutinucz sur ce tonlà, je m'en vais; vous me direz quand vbus aurez fini.
RODOLPHE, jouant Vhomme atterré, —L'amant de votre femme?
LE MARI, se frottant les mains, — Oui ; vous ne saviez pas cela?
RODOLPHE, naïvement. — {A part.) J'en ai eu la première nouvelle. (Haut.) Mon Dieu non ! et vous?
LE MàBi. — Ni moi noo plus. El de cette façon, je serais le dernier* de M. Paul de Kock, mmtaure, comme dit M. de Balzac. Il a bien de res« prit, ce garçon-là; vraiment, ce serait d'un bouffon achevé.
KODOLPHE, vexé de voir sa scène tourner en eau de boudin, — C*est d'un bouffon achevé, comme vous le dites fort agréablement.
LE MAni. — J'ai dit ce serait, et non pas c'est; il V a une furieuse diCTérence de l'indicatif au con-
ditiounel. Ilil hi'
BODOLPHE. — Comme il vous plaira, monsieur.
Mais comment avez-vous fait cette découverte importante?
* Dans deux ou trois mille ans, les commentateurs ponrraicut être embarrassés daAs ce passage, et ils se tortureraient inutilement pour rinterpréter. Nous leur éviterons rotle peine. En ce temps, il venait de paraître un roman de M. Paul de Kock iulltulé le Cocu. Ce fut un scandale merveilleux; une affiche se. prélassait effrontément à tous les coins de rue et derrière les carreaux de tous les cabinets de lecture. Ce fut un grand émoi parmi toute la gent liseuse. Les lèvres pudibondes des cuisinières se refusaient à prononcer répouvanlable mot. Toutes les virginités de magasin étaient révoltées; la rougeur monta au front des clercs d'buissiers. Il fallait bien pourtant se tenir au courant, et demander le maudit roman. Alors (admirez fescobarderie !) fat trouvée cette bonnéie périphrase : ~ Avez-vous le dernier de M. de Kock? — Dernier de M. de Rock, par cette raison, a signifié cocu pendant quinze jours, et c*esl à quoi M. de M*" fait allusion avec sa finesse ordinaire.
LE MABi. — C*est une lettre qu*on m*a écrite, une letljre anonyme encore. 11 n*y a rien que je méprise sur la terre comme une lettre anonyme. Gresset, le charmant auteur de Vert-! Vert , a dit quelque part :
Uq écrit clandestin n'est pas d'an honné'e homme.
Je suis parfaitement de son avis.
RODOLPHE, gravement. — 11 faut être bien infâme pour...
LE MARI, tirant lu lettre de sa poche, — Tenez, lisez-moi cela. Qu'en pensez-vous? Gela n'est pas médiocrement curieux, c'est un vrai style de papier à beurre ; c'est probablement quelque cui- , siniére renvoyée qui aura fabriqué cette belle missive pour me faire pièce et me mettre martel en tête.
RODOLPHE, un peu piqué dans son amour-propre d'auteur. — Il me semble que le style n'est pas aussi mauvais que. vous le dites : il est simple, correct, et ne manque pas d'une certaine élégance.
LE MARI. — Fi donc! il est d'une platitude...
MADAME DB M***, impatientée. — Messieurs, laissez là cette sotte conversation , c'est à périr d'ennui.
LE MARî, sans Vécouter, — Voyez donc à quoi
tîenl la paix des ménages! A un fil; c'esl effrayanll Hein ! si j'avais élé jaloux ; mais, heureusement, je ne le suis pas. Je suis sur de ma femme comme de moi-même, et d'ailleurs M. Rodolphe est parfaitement incapable...
BODOLPHB, de l'air d'un grand homme méconnu.
— Ah ! monsieur, parfaitement incapable, sans fatuité...
MADAME DE M***, à part, — Esl-îl fat ! il grille de riiconter toute rafiTaire à mon mari pour lui prouver qu'il est capable.
LE MAKI, avec un clignement d^yeux exceuivement malin. — Quand je dis incapable, ce n'est pas physiquement, c'est moralement que j'entends la chose, mon jeune ami.
MADAME DE M***, cTun ton d'humcur très-marqué. — En voilà assez là-dessus. Jetez cette lettre au feu, et qu'il n'en soit plus question.
LE MARI, jetant la lettre au feu, et prenant une attitude de$ plus solennelles, — Voilà le cas que l'on doit faire des lettres anonymes.
RODOLPHE, sentfwÀeusemcnt. — C'est le parti le plus sage.
Décidément, mon pauvre Rodolphe, tu ne pourras parvenir à le procurer la plus petite péripétie; le drame ne veut évidemment pas de toi, et il se sauve aussitôt que tu fais ton entrée; je crains bien qu'il ne te faille rester bourgeois toute U
vie, el après la mort jusqu'au jugement dernier ; car ta passion d'artiste n'est, il faut bien l'avouer, qu'un jnenu fait de cocuage bien bêtô et bien commun : un épicier, un caporal de la garde nationale, ne font pas autrement les cocus!
Vrai Dieu ! la vergogne te devrait prendre d'en user de la sorte. Si j'étais toi, je me serais déjà pendu une vingtaine de fois, lln'y a donc pas.de corde, pas de fusil, pas d^ mortier, pas de tromblon, pas de dague, pas de rasoir, pas de septième étage, pas de rivière ; les couturières amoureuses ont donc fait monter le charbon à un prix e:çcessif et au-dessus de tes moyens, que tu restes là à fumer le cigare de ta vie, comme un étudiant après avoir joué sa poule î
lâche ! ô couard ! jette-toi là où se jeta feu l'empereur lléliogabale, si lu trouves les autres genres de mort que je viens de te proposer trop ponsifs et trop académiques.
Mou cher Rodolphe, je t'en supplie à deux genoux, fais-moi l'amitié de te tuer. Un suicide, quoique la chose soit assez commune et menace de devenir mauvais genre, a toujours une certaine tournure, et produit un effet assez poétique; cela le relèverait peut-êlre un peu aux yeux de mes lecteurs, qui te doivent trouver un bien misérable héros.
Fuis, ta mort me procurerait l'ineffable avan-
U CELLE-CI
tage de me dispenser d*écrire le reste de ta vie. Je pourrais poser au bas de cette histoire interminable le bienheureux mot fin, qui n'est pas, â coup sur, attendu a?ec plus d'impatience par le lecteur que par moi, ton illustre biographe.
D'ailleurs, il fait un temps le plus beau du monde, et je fassure, ô Rodolphe, que j*aimeniis mille fois mieux m'aller promener au bois que de faire trotter ma plume éreintée et poussive tout le long de ces grandes coquines de pages. Ici, je pourrais faire une vingtaine de lignes en prose poétiques comme les feuilletonistes ont l'habitude d'en foire chaque printemps sur le malheur qu'ils ont d'être obligés de voir des vaudevilles et des opéras-comiques, et de ne pouvoir s'en aller â la campagne à Meudon ou à Montmorency. Mais je résisterai vertueusement â la tentation, et je oc parlerai ni du ciel bleu, ni des rossignols, ni des lilas, ni des pêchers, ni des pommiers, ni en général d'aucun légume quelconque ; c'est pourquoi je demande que l'univers me vote des remerciments et me décerne une couronne civique.
Et pourtant cela m'aurait été fort utile pour remplir cette feuille, où je ne sais en vérité que mettre, et Timpriroeur est lé, dans Tantichambre, qui demande de la copie, et allonge ses grilTt^ noires comme un vautour à jeun.
Considérez, lecteurs et lectrices, que je n'ai
pas, comme les autres auteurs mes confrères, la ressource des clairs de lune et des couchers de soleil, pas la plus petite description de château, de forêt ou de ruines. Je n*em'ploie pas de fantômes, encore moins de brigands ; j*ai laissé chez le costumier les pantalons mi-partis, et les surcits armoriés; ni bataille, ni incendie, ni rapt^ ni viel Les femmes de mon livre ne se font pns plus violer que la vôtre ou celle de votre voisin, ni meurtre, ni pendaison, ni écartellement, pas un pauvre petit cadavre pour égayer la narration et étouper les endroits vides.
Vous voyez combien je suis malheureux, obligé tous les deux jours de fournir, jusqu'à ce que mort s'ensuive, une feuille in-octavo de vingt-six lignes à la page, et de trente-cinq lettres à la ligne.
Et tel soin que je prenne de faire de petites phrases, et de lès couper par de fréquents alinéas, je ne puis guère voler qu'une vingtaine de lignes et une centaine de lettres à mon respectable éditeur, n'ayant pas eu l'idée de diviser mon histoire en chapitres, ou du moins ne l'ayant eue que trop tard.
D'ailleurs^ ce qui rend ma tâche encore plus difficile, je suis décidé à ne mettre dans ce volume que des choses mathématiquement admirables. Avec des connaisseurs comme vous, je ne
puis farcir ma dinde de marrons au lieu de truiïcs; vous êtes trop fins gourmets pour De|)as vous en apercevoir tout de suite, et vous crieriez liaro sur moi, ce que je veux éviter par-dessus toute chose.
Rodolphe sortit tout désespéré de la platitude et du peu de tournure de la scène sur laquelle il avait compté.
11 rentra dans sa maison aussi en colère que Gérante après avoir été bétonné par Scapîn.
Cinq ou six jours se passèreat sans qu'il eiK occasion de retourner chez madame de M***; il resta chez lui en tête à tête avec ses chats et Mariette.
Mariette, qui depuis quelque temps paraissait en proie à quelque souffrance morale, avait perdu ses fraîches couleurs et sa belle gaieté ; elle ne chantait plus, elle ne riait plus, elle ne sautait plus par la chambre, et demeurait toute la journée à coudre dans l'embrasure de la fenêtrcv pc faisant de bruit non plus qu'une souris. Rodolphe était on ne peut plus surpris de ce changement et ne savait à quoi Tattribuer. N'ayant rien à faire, et la trouvant, d'ailleurs, plus intéressante avftc sa pâleur nacrée et ses beaux feux battus, il voulut reprendre avec elle ses anciennes privautés ; car il est inutile de dire que ses conversations fréquentes avec madame de M*"
avaient dû singulièrement nuire à ses dialogues avec Mariette. Mais celle-ci, loin.de se prêter de bonne grâce aux caresses de son maître, ainsi ([u elle le faisait autrefois, se débattit courageusement, et, lui glissant entre les doigts comme une vraie couleuvre qu'elle était, elle courut se réfugier dans sa chambre, dont elle ferma la porte en dedans.
Rodolphe tenta d'entamei: des négociations à travers le trou de la serrure ; mais ce fut une peine perdue, Mariette resta muette comme un poisson. Rodolphe, voyant que ses belles paroles n'aboutissaient à rien, abandonna la partie, et reprit la lecture qu'il avait interrompue.
Au bout d'une heure, Mariette rentra; elle était habillée, et portait sous son bras un paquet assez gros. Rodolphe leva la tête, et la vit qui se tenait debout adossée au mur sans proférer une seule parole.
RODOLPHE. — Que signifle tout ceci, Mariette? et pourquoi avez-vous un paquet sous le bras?
MARIETTE. — Cela signifie que je m'en vais, et (|ue je vous demandé mon congé.
RODOLPHE. — Votre congé? et pourquoi donc?
.?î'èlcs-vous pas bien ici, et mon service est-il si
pénible que vous ne puissiez eh venir à bout?
Alors prenez quelqu'un pour vous aider, et restez.
MARiETiB.— Monsieur, je n'ai pas à me plain-
7« CELiE-CI
dro, et ce n*est pas là le motif pourquoi je vous quitte.
•ODOLPDi. — Est-ce que j^aurais oublié, par hasard, de te payer ton dernier quartier de gages?
«AaiBTiB. — Je ne m*en irais pas pour cela, monsieur.
ftODOLPOB. — Aloi's, c'est que tu as trouvé une meilleure maison que la mienne.
MABiETTE. — Nou ; Car je m'en retourne ckz nous, chez ma mère.
BODOLPHB. —Tu ne t'en retourneras pas; car« je veux le garder, moi. Quel est donc ce caprice?
XAR1BTTB. — Ce n'est pas un caprice, ô mon maître ! c'est une résolution immuable.
' BODOLPHB. -^ Une résohilrton immuable ! c'est un singulier mot dans la bouche d'une femme, l'être le plus variable qui soit au monde. Tu resteras, Mariette.
MABiBTTC. — Je n'ai pas l'esprit qu'il faut pour disserter avec vous ; mais, tout ce que je sais, c'est que je ne coucherai pas ici.
RODOLPHE. — C'est ce qui te trompe, ma toute belle.
MARIETTE. — Pour ccla, uoh, ou je ne m'appellerai pas Mariette.
RODOLPHE. — Eh bien I appelle-toi Jeanne, et qu'il n'en soit plus parlé. Sais-tu, Mariette, que tu deviens monstnieusement vertueuse ? Si cela
continue , on le pourra mettre au calendrier comme vierge et martyre. C'est pourtant quelque chose de bien ignoble et de bien rococo que la vertu, ^t je ne comprends pas à propos de quoi lu t'avises d'en avoir, étant passablement jolie, et n'ayant guère que vingt ans. Laisse la verlu aux vieilles et aux diCTormes, ceUes-là seules font bien d'en avoir, et l'on doit les en remercier; mais, avec de beaux yeux comme ceux-ci et une gorge comme celle-là, tu n'as'pas le droit d'être vertueuse, et tu aurais mauvaise grâce à vouloir l'être. Allons, mauvaise, jette là ton paquet et ne tais plus la bégueule ; embrassons-nous, et soyons bons amis, comme par le passé.
MARIETTE. — Jc uc VOUS cmbrasscrai pas; laissezmoi, monsieur; allez embrasser madame de M**V
RODOLPHE. — J'en viens, et n'ai guère envie d'y retourner. /
MARIETTE. — Oh ! Ics hommcs, voilà comme ils sont, celle-ci et celle-là, tout leur est bon, et celle qui se trouve au devant de leu; s lèvres est toujours la préférée.
RODOLPHE. — Tu philosophes avec une profc^deur tout à fait surprenante, et ces hautes réflexions ne seraient pas déplacées dans un opéra-' comi((ue. Or, tu te trouves au-devant de ma bouche, donc, je le préfère.
MAitiEiTE, laissant aller son paquet etsedéfén-
HO - «:elle-ci
dant faiblement. — Monsieur Rodolphe, je vous en prie, n'allez plus chez madame de M*"; c'est une méchante femme.
RODOLPHE. — Tu ne la connais pas, comment peux- lu le savoir?
«ARIB1TB. — C'est égal, j*en suis sûre; je ne peux pas souffrir celte femme. Oh î n'y allez pas, et je TOUS aimerai bien.
RODOLPHE. — S'il ne faut que cela, petite,. pour te rendrecontente, c'est bien facile; mais expliquemoi un peu comment cette idée t'est venue d'être jalouse de moi. Voilà assez longtemps que tu es à mon service, et lu ne t'en étais pas encore dvisée.
MARIETTE. — Gomme vous parlez de cela, monsieur! vous riez, et j'ai la mort dans l'âme. Ah! vous croyez que, pour être votre servante, j'ai cessé d'être femme; si vous avez comp,té sur cela, vous vous êtes trompé, et bien étrangement. Je sais que cela est bien hardi et bien audacieux à moi de vans aimer, vous, mon maître; mais je vous aime, est-ce ma faute à moi ? je ne vous ai pas cherc'ié, au contraire, et j'ai bien pleuré pour venir avec vous. Vous m'avez prise toute jeune à ma vieille mère, et vous m'avez amenée ici : me trouvant jolie, vous n'avez pas dédaigné de me séduire. Cela ne vous a pas été difficile, j'étais isolée, sans défense aucune, vous abusiez de votre ascendant de maître et de ma soumi.ssion de ser-
vanlc; et puis» à quoi bon le cacher? si je ne vous aimais pas, encore, je n'avais pas d'autre amour; vous avez le premier éveillé mes sens, et cet enivrement m'a fait supporter des choses que je ne supporterai plus. Je vous le déclare, je ne veux plus être pour vous un jouet sans conséquence, qu'on prend et qu'on jette là, une chose agréable à toucher comme une étoffe ou une fourrure; je suis lasse de tenir le milieu entre vos chats et votre chien. Moi, je ne sais pas comme vous séparer mon amour en deux : l'amour de Tàme pour celle-ci, l'amour du corps pour cellelà. Je vous aime avec mon âme et mon corps, et je veux être aimée ainsi. Je veux, c'eiât un étrange mot, n'est-ce pas, de moi à vous, de moi servante, à vous maître ? mais vous m'avez prise pour être votre servante et non votre maîtresse; si vous l'avez oublié, pourquoi ne l'oublierai s -je pas?
RODOLPHE, à part. — Par la virginité de ma grand'mére, voilà qui se pose assez passionnément. (Haut et d*un ton caressant.) Pauvre Mariette! {A part.) C'est décidé, je quitte l'autre.
MARIETTE, pUurant. — Âh ! Rodolphe, si vous pouviez savoir combien est douloureuse la position où je suis, vous pleureriez comme moi, tout insensible que vous êtes.
RODOLPHE, buvant ses larmes sur ses yeux. — Allons donc, enfant, avec tes pleurs, tu me fais
boire de l'eau pour la première fois depuis que . j*ai atteint Tâge de raison.
VAMETTB, lui possant timidement h bras autour du cou. — Aimer et ne pouvoir le dire, sentir son cœur gros de soupirs et prêt à déborder, et ne pouvoir cacher sa tête sur le sein bien-aimé pour y pleurer à son aise, et n*oser risquer une caresse, être comme le cliien, Toreille au guet, Toeil attentif, qui attend qu'il plaise au maître de le flatter de la main : voilà quel est notre sort. Oh ! je suis bien malheureuse !
RODOLPHE, ému, — Tu es bête comme plusieurs oies. Qui t'empêche de me dire que tu m'aimes, et de me caresser quand l'envie t'en prend? ce n'est pas moi, j'espère.
MARIETTE. — Qu'out donc Ics autrcs femmes de plus que moi? Je suis aussi belle que plusieurs qui ont la réputation de 4'êlre beaucoup. C'est vous qui Tavez dît, Rodolphe; je ne sais si j'ai raison de vous croire, mais je vous crois. Od ne prend guère la peine de flatter sa servante; à quoi bon ? on n'a qu'à dire je veux, cela est plus commode. Voyez mes cheveux, ils sont noirs et à pleines mains, je vous ai souvent entendu louer les cheveux noirs : mes yeux sont noirs comme mes cheveux, vous avez dît bien des fois que vous ne pouviez souffrir 4es yeux bleus; mon teint est brun, et, si je suis pâle, ô Rodolphe !
c*est que je vous aime et que je souffre. Si vous avez fait la cour à cette femme, c*est parce qu'elle avait un teint brun et des yeux noirs. J'ai tout cela, Rodolphe, je suis plus jeune qu'elle, et je vous aime plus qu'elle ne peut vous aimer ; car son amour est né dans les rires, et le mien dans les larmes, et cependant vous ne faites pas attention à moi; pourquoi, parce que je suis votre servante, parce que je veille sur vous nuit et jour, parce ce que je vais au-devant de tous vos désirs, et que je me dérange vingt fois dans une heure pour satisfaire vos moindres caprices. Il est vrai que vous me jelcz au bout de l'année quelques pièces d^argent; mais, croyez -vous que de Targent puisse dédommager d'une existence détournée au profit d'un autre, et que la pauvre servante n'ait pas besoin d'un peu d'affection pour se consoler de cette vie toute de dévouement et d'amertume? Si j'avais de beaux chapeaux et de belles robes, si j'étais la femme d'un notaire ou d'un agent de change, vous monteriez là garde sous mon balcon, et Vous vous estimeriez heureux d'un coup d'œil lancé à travers la persienne.
RODOLPHE. — Je ne suis pas assez platonique pour cela. Je t'aime plus étant ce que tu es, que la plus grande dame de la terre. C'est convenu, tu restes?
MARiEiTE. — Et madame de M***, vous savez ce que j'ai dit!
g4 CELLE-CI
•ODOiPBB. — Qu'elle aille au diable!. je romps avec elle. [A part.) Il y a plus de passion véritable dans cette pauvre fille que dans vingt mijaurées de cette espèce, et d^ailleurs elle est plus Jolie.
MAFiETTK. — Vous mc promettez donc...
BODOLPHK. — Sur tes yeux et ta bouche.
MAKiETTE, at€C cxplosion. — Je reste 1 •
BODOLPHB. — Çà, notre chambrière, maintenant que vous voilà promue au grade de notre maitresse en titre, cherchez quelqu'un qui vous rem* place et fasse votre ouvrage.
MABiBTTB. -— Nou, Rodolphc, jc veux être ici seule avec vous, et d'ailleurs je vous aime trop pour laisser le soin de vous servir à une autre.
aoDOLPHB. — Tu es une bonne fille, et je sais un grand sot d'avoir été chercher si loin le trésor que j'avais chez moi. Je t'aime de cceur et de corps, je me sens en humeur tout à iait pastorale, et nous allons refaire à nous deux les amours de Daphnis et Ghloé. (Il la prend sur ses genotiXy et la heree comme un petit enfant»)
Intrat Hbebt, Vhomme positif. — Voilà un groupe qui se compose assez bien ; mais je doute fort qu'il fût du goût de madame de M***, si elle le voyait.
RonoLPHi. — Je voudrais qu'elle le vît.
ALBKBT. — Tu ne l'aimes donc plus ?
RODOLPHK. — Est-ce que je Tai aimée?
ALBERT. — A vrai dire, j*en doute. Et ta passion d'artiste?
RODOLPHE. — Au diable la passion ! je courais après elle, elle est venue chez moi.
ALBERT. -^ €'est toujours ainsi. Je suis cliarmé de te voir revenu à des sentiments raisonnables. Je vote des remercîments à Mariette pour cette cure importante.
MARIETTE. — Gc u'est pas sans peine, monsieur Albert, que je l'ai opérée.
ALBERT. — Je le crois, le malade était au plus mal : gare les rechutes.
MARIETTE. — Oh! j'en aurai bien soin, soyez tranquille.
RODOLPHE. — N'aie pas peur, ma petite Mariette, tu es trop jolie et trop bonne pour qu'il y ait le moindre danger. ,.
ALBERT. — mon ami! il faut être -.bien fou pour sortir de chez soi 4ans l'espoir de rencontrer la poésie. La poésie n'est pas plus ici que là, elle est en nous. Il y en a qui vc^nt demander des inspirations à tous les sites delà terre, et qui n'aperçoivent pas qu'ils ont à dix lieues de Paris ce qu'ils vont chercher au bout du monde. Combien de magnifiques poèmes se déroulent depuis la mansarde jusqu'à la loge du portier, qui n'auront ni Homère ni Byron ! combien d'humbles cœurs
se consument en silence, et s'éteignent sans que leur flamme ait rayonné au dehors! que de larmes ont coulé que personne n*a essuyées ! que de passions, que de drames que Ton ne connaîtra jamais, que de génies avortés, que de plantes étiolées fiiute d*air ! Cette chambre où nous sommes, toute paisible, toute calme, toute bourgeoise qu'elle esi, a peut-être vu autant de péripéties, de tragédies domestiques et de drames intériears, (|u'il s'en est joué pendant un an à la Poite-Saint- Martin. Des époux, des amants, y ont échangé leur premiers baisers, des jeunes femmes y ont goûté les joies douloureuses de la maternité ; des enfants y ont perdu leur vieille mère. On a ri it Ton a pleuré, on a aimé et Ton a été jaloux, on a souffeit et Ton a joui, on a râlé et Ton est moit entre ces quatre murs : toute la vie humaine dans quelques pieds. Et les acleurs de tous ces drames, pour n'avoir pas le teint cuivré, un poignard et un nom en i ou en o, n'en avaient pas moins de colère et d'amour, de vengeance et de haine ; et leur cœur, pour ne pas battre sous un pourpoint ou un corselet, n'en battait pas moins fort ni moins vite. Les déuoûments de ces tragédies celles, pour ne pas être un coup de poignard ou un verre de poison, n'en étaient pas moins pleins de terreurs et de larmes. Je te le dis, o mon ami, la poésie, toute fille du ciel qu'elle est, n'est pas
ET CËLLË-LA. 8;
dédaigneuse des choses les plus humbles; elle quitte volontiers le ciel bleu de l'Orienl, et ploie ses ailes dorées au long de son dos pour se venir seoir au chevet de quelque grabat sons une misérable mansarde ; elle est comme le Christ, elle aime les pauvres et les simples, et leur dit de venir à elle. La poésie est partout : cette chambre est aussi poétique que le golfe de Baya, Ischia, ou le lac Majeur, ou tout endroit réputé poétique; c'est à toi de trouver le filon et de l'exploiter. Si tu ne le peux pas, demande une place de surnuméraire dans quelque administration, ou fais des articles de critique pour quelque journal, car tu n'es pas poëte, et la muse détourne sa bouche de ton baiser. Regarde, c'est dans ces murs cfue s'est passée la meilleure partie de ton existence, lu as eu là les plus beaux rêves, tes visions les plus dorées. Une longue habitude t'en a rendu familiers les coins les plus secrets : tes angles sortants s'adaptent on ne peut mieux avec leurs angles rentrants; et, comme le colimaçon, tu t'emboîtes parfaitement dans la coquille. Ces murailles t'aiment et te connaissent, et répètent ta voix ou tes pas plus fidèlement que toute autre ; ces meubles sont faits à toi, et tu es fait à eux. Quand tu entres, la bergère te tend amoureusement les bras et meurt d'envie de l'embrasser ; les fleurs de ta cheminée s'épanouissent et pen-
client leur tète vers toi pour te dire bonjour; U pendule fait cainllon, et raiguiile, toute joyeuse, galope ventre à ten-e pour arriver â l'heure dont le son vaul pour toi toutes les musiques célestes, â riieure du diner ou du déjeuner; ton lit te sourit discrètement du foud de Talcôve^ et , rougissant de pudeur entré ses rideaux pourprés* semble te dire que tu as vingt ans et que ta maîtresse est belle; la flamme danse dans Fàtrc, les bouilloires bavardent comme des pies, les oiseaux '| ciiantent, les cbats font ron, ron ; tout prend une <' voix pour exprimer le contentement, le tilleul du il jardin allonge ses branches à travers la jalousie I }M)ur te donner la main et te souhaiter la bienvenue; le soleil vient au-devant de toi par la croisé^, et les atomes valsent plus allègrement dans les raies lumineuses. La maison est un corps dont tu es Tâme et à qui tu donnes la vie : tu es le centre de ce microcosme. Pourquoi donc vou< loir se déplacer et devenir accessoire lorsqu'oa peut être principal? Rodolphe! crois-m'en»
jette an feu toutes tes enlumineuses espagnoles ou italiennes. Une plante perd sa saveur à être changée de climat, les pastèques du Midi deviennent des citrouilles dans le Nord, les radis du Nord des raiponces dans le Midi. Ne te transplante pas toi-même, ce n*est que dans le sol natal que l'on peut plonger de puissantes et profon-
des racines; d'un bon et honnête garçon que tu es, ne cherche pas à devenir un petit misérable bandit , à qui le premier chevrier des Abruzzes donnerait du pied au cul, et qu*il regarderait à juste titre comme un niais. Aime bien Mariette qui t'aime bien, et, sans te soucier si tu as ou non une tournure d'artiste, fais tes vers comme ils te viendront, c'est le plus sage, et tu te feras ainsi une existence d'homme qui, sans être trèsdramatique, n'en sera pas moins douce, et te mènera par une route unie et sablée au but inconnu où nous allons tous. Si quelqu'un te fait insulte, bats-toi en duel avec lui ; mais ne l'assassine pas à la mode italienne, parce que l'on te guillotinerait immanquablement, ce qui me fâcherait fort, car tu vaux trop, quoique tu sois un graud fou.
En faveur de l'amitié que je te porte , pai*donne-moi la longue tartine que je viens de te faire avaler, et sur quoi j'étale depuis une heure les confitures de mon éloquence; passe-moi. en outre, une allumette pour allumer ma pipe, et je te voue une reconnaissance égale au service.
Rodolphe lit ce qu'il demandait, et bientôt un nuage de fumée emplit la chambre. La soirée se passa on ne peut plus joyeusement. Et Albert se retira fort tard.
Mariette, le lendemain, n*eut qu'un lit à faire,
1M> CELLE-CI
fi «!.' nouvelles couleurs commenraionl à poindre sur ses joues rondes el potelées.
Et madame de N**% que deviot-elle ? Elle avait d>jà pris un amant quand Rodolphe la quitta, le t'ml par crainte d*en manquer.
Et M. de M***? Il resta ce qu'il était, c'est-àdire le plus dernier de H. Paul de Kock qu'il soil p >ssible d'être, si les façons de plus font quelque cliose à l'affaire.
Rodolphe et madame de M*** se rencontrèrent quelquefois depuis dans le monde; ils se traitèrent avec toute la politesse imaginable, et comme des gens qui se connaissent à peine. La belle chose que la civilisation !
EnGn, nous voilà arrivés au bout de cette admirable épopée, je dis épopée avec une intention marquée; car vous pourriez bien prendre tout ceci pour une histoire libertine, écrite pour Téditication des petites filles.
Il n'en est rien , estimable lecteur. Il v a un mythe très-profond sous cette enveloppe frivole : au cas que vous ne vous en soyez pas aperçu , je vais vous l'expliquer tout au long.
Rodolphe, incertain, flottant, plein de vagues désirs, cherchant le beau et la passion, représente l'âme humaine dans sa jeunesse et son inexpérience; madame de M*** représente la poésie
ET CELtE-LA. 9<
c1assii|uc, belle et froide, brillante et fausse, semblable en tout aux statues antiques, déesse sans cœur humain, et à qui rien ne paApite sous ses chairs de marbre, du reste, ouverte â tous, et facile à toucher malgré ses grandes prétentions et tous ses airs de hauteurs ; Mariette, c*est la vraie poésie, la poésie sans corset et sans fard, la muse bonne fille, qui convient à l'artiste, qui a des larmes et des rires, qui chante et qui parle, qui remue et pa!pite^ qui vit de la vie humaine, de notre vie à nous, qui se laisse faire à toutes les fantaises et à tous les caprices, et ne fait la petite bouche pour aucun mot, s'il est sublime !
M. de M*", c'est le gros sens commun, la prose bêle, la raison butorde de l'épicier ; il est marié à la fausse poésie, à la poésie classique : cela devait être. 11 est inférieur à sa femme ; ceci est un sous-mythe excessivement ingénieux, qui veut dire que M. Casimir Delavîgne est inférieur à Racine, qui est la poésie classique incarnée. Il est cocu, M. de M***, cela généralise le type; d'ailleurs, la fausse poésie est accessible à tous, et ce cocuage est tout allégorique.
Albert, qui ramène Rodolphe dans le droit chemin, est la véritable raison, amie intime de la vraie poésie, la prose fine et délicate qui relient par le bout du doigt la poésie qui veut s'envoler de la terre solide du réel dans les espaces nua-
ÎI2 CELLE-CI .
gcux des rêves et des cUiméres : c'est don Juan (jui donne la main à Ghilde-Uarold.
J*espéii^que voilà une supcrljc explication à laquelle vous ne vous attendiez j^ucre, garde national de lecleur que vous êtes.
Je ne sais pas^ avec tout cela^ si Thistoirc de Rodolphe sera de votre goût ; mais j'ai assez bonne opinion de vous pour croire qu'en pareille occurrence vous n'eussiez jias liésilé entre celle-ci et celle-là.
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