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PETRE IVANOVITCH A IVAN PETROVITCII

15 novembre.

Ivan Petrovitch,

Au reçu de votre étrange lettre de moujik, j'ai pensé d'abord la déchirer en morceaux. Mais je la garde à titre de curiosité. Du reste, je regrette sincèrement les malentendus qui sont survenus entre nous. Je ne voulais même pas vous répondre, mais la nécessité m'y force. Je dois vousdéclarer qu'il me serait très-désagréable de vous voir jamais dans ma maison. Ma femme partage mon sentiment :

elle est faible de santé, et l'odeur du gou-

dron1 fatigue ses bronches. Elle renvoie à votre épouse les livres que celle-ci lui a prêtés : Don Quichotte de la Manche, — avec sa reconnaissance. Quant à vos caoutchoucs, j'ai le regret de vous dire qu'on n'a pu les trouver nulle part. On les cherche, et s'ils restent introuvables, je vous en achèterai une paire.

Du reste, j'ai l'honneur d'être, etc.

(Le 46 novembre, Petre Ivanovitch reçoit par la poste deux lettres. En ouvrant la première enveloppe, il en retire un bil-

1 Les moujiks ont coutume d'enduire leurs bottes de goudron.

let plié dans tous les sens, un papier rose tendre. L'écriture est de sa femme, le billet est adressé à Evgueni Nikolaïtch et porte la date du 2 novembre. L'enveloppe ne contient pas autre chose, Petre lit :)

Cher Eugène ! Je n'ai absolument pas pu hier. Mon mari n'est pas sorti de la soirée. Viens demain à onze heures précises. A dix heures et demie mon mari part pour Tzarskoïé1 et ne rentrera qu'à minuit. J'ai enragé toute la nuit durant. On te remercie pour l'envoi des nouvelles et de la correspondance. Quel tas de paperasses! C'est donc elle qui a écrit tout cela ! D'ailleurs, ce n'est pas sans style. Merci, je vois que tu m'aimes. Ne sois pas fâché pour hier, et viens, au nom de Dieu !

1 Tzarskoïé-Siélo, résidence d'été du Tzar.

(Petre Ivanovitch décachette la seconda enveloppe.)

Petre Ivanovitch !

Je n'aurais , de moi-même , jamais remis les pieds chez vous; il était inutile de noircir tant de papier pour cela.

Je partirai la semaine prochaine pour Simbirsk. Votre très-cher et très-honoré ami Evgueni Nikolaïtch vous restera. Je vous souhaite du bonheur 1 Quant aux caoutchoucs, quittez ce souci.

(Le 1 7 novembre, Ivan Pelrovitch reçoit par la poste deux lettres. En ouvrant la première enveloppe, il en retire un billet écrit à la hâte. L'écriture est de sa femme,

le billet est adressé à Evgueni Nikolaïtch et porte la date du 4 août. L'enveloppe ne contient pas autre chose, Ivan lit : )

Adieu, adieu, Evgueni Nikolaïtch! Que Eieu vous récompense! Soyez heureux!

Quant à moi, mon sort est terrible. Que votre volonté soit faite! Sans ma tante, je vous aurais tout dit. Ne riez pas de moi, ni de ma tante. Je me marie demain. Ma tante est ravie d'avoir rencontré un bon garçon qui consente à me prendre sans dot. C'est aujourd'hui pour la première fois que je l'ai examiné. 11 me paraît trèsbon. On me presse. Adieu! adieu, mon chéri ! Souvenez-vous de moi qui ne vous oublierai jamais. Adieu. Je signe cette dernière comme ma première... Vous vous rappelez?

Tatiana.

(Dans la seconde enveloppe Ivan Petrovitch trouve ce qui suit :)

Ivan Petrovitch ! Demain vous recevrez des caoutchoucs neufs. Je n'ai pas l'habitude de prendre quoi que ce soit dans la poche des autres. Je n'aime pas non plus ramasser dans les rues des chiffons de papier.

Evgueni Nikolaïtch part, ces jours-ci, pour Simbirsk, où l'appellent les affaires de son grand-père. Il m'a prié de lui trouver un compagnon : en voulez- vous ?

Il y a peu de jours, j'assistais à un mariage. . . Mais non, je préfère vous raconter un a arbre de Noël». Le mariage m'a plu fort, c'était bien joli; mais l'autre événement est plus intéressant encore. C'est ce mariage d'ailleurs qui m'a rappelé cet arbre de Noël. Voici la chose.

La veille du nouvel an, — il y a cinq ans de cela, — j'avais été invité à un bal d'enfants. Le bal se donnait chez un homme d'affaires connu, très -répandu dans le monde. On pouvait se douter que ce bal n'était qu'un prétexte de réunion

pour les grandes personnes, dans un but intéressé. Moi qui n'étais pas de cette société et qui n'avais point d'affaires à traiter, je pus assister à la soirée en spectateur. Il y avait là un personnage inconnu qui était venu comme moi participer à cette fête de famille...

C'est lui que je vis tout d'abord. Un homme de haute taille, maigre, très-sérieux, convenablement vêtu. Mais on se rendait aisément compte qu'il restait, lui aussi, étranger à la fête. Dès qu'il pouvait se retirer dans un coin isolé, il cessait de sourire, fronçait ses sourcils noirs et épais. J'appris par la suite qu'il habitait la province et qu'il était venu dans la capitale pour une affaire très-compliquée.

Il avait présenté au maître de la maison une lettre de recommandation, et il avait été invité par politesse. On ne lui proposa

pas de jouer aux cartes, on ne lui offrit pas de cigares^ personne ne lui parlait. (On devinait sans doute l'oiseau à son plumage.) Et l'inconnu, ne sachant que faire de ses mains, caressait continuellement ses favoris, — de très-beaux favoris, — et il les tirait avec tant de soin qu'on eût pu croire que ses favoris étaient nés avant lui et qu'il n'était venu qu'après, pour les soigner.

Une autre figure m'intéressa. Une tout autre figure, un personnage! On l'appelait Julian Mastakovitch. Dès le premier regard, on démêlait bien l'hôte honoré : il était pour le maître ce que celui-ci était à l'inconnu. Le maître et la maîtresse lui disaient des mots affables, le faisaient boire, le choyaient, lui présentaient les autres invités et ne le leur présentaient pas. Je remarquai même que le maître de

la maison eut les larmes aux yeux quand Julian Mastakovitch vint à dire qu'il n'avait pas encore passé d'aussi agréable soirée. Je me sentais mal à l'aise auprès d'un tel personnage, de sorte qu'après avoir regardé les enfants, je me retirai dans un petit salon complètement vide. Là, je m'assis dans une sorte de serre qui occupait à peu près la moitié de la pièce. Les enfants étaient charmants, et décidément ne consentaient pas à n'être que^ les copies des grands, malgré tous les sermons des mères et des gouvernantes. Ils dévalisèrent en rien de temps l'arbre jusqu'au dernier bonbon, et eurent le temps de casser à moitié les joujoux avant qu'ils leur eussent été méthodiquement distribués. Je remarquai un très-joli gamin avec de longs cheveux frisés : il avait voulu absolument me tuer avec un fusil de bois.

Mais sa sœur surtout fit ma conquête, une fillette de onze ans, « belle comme un Amour », douce, pâle, avec de grands yeux rêveurs, un peu à fleur de tête. Elle avait dû être, d'une façon quelconque, molestée par les autres enfants, car elle (init par venir toute seule jouer à la poupée dans le salon où je m'étais retiré.

Les hôtes se montraient avec considération un riche entrepreneur, le père de la petite fille; quelqu'un remarqua tout bas qu'il avait déjà mis de côté pour elle une dot de trois cent mille roubles. Je me retournai pour voir qui ce détail impressionnait le plus, et mon regard tomba sur Julian Mastakovitch, qui, les mains croisées au dos, écoutait avec une attention extrême le bavardage de ses voisins.

Je ne pus assez admirer la sagesse des maîtres quand il fallut procéder à la dis-

tribu tion des joujoux. La petite fille qui avait déjà trois cent mille roubles de dot reçut une très-riche poupée. Les cadeaux suivaient ensuite une progression descendante, selon la fortune et la dignité des parents. Le dernier des enfants, un gamin de dix ans, maigriot et rousseau, reçut seulement un petit livre qui traitait des « beautés de la nature » et était plein de récits touchants : pas une gravure, pas même une vignette. Il avait pour mère la gouvernante de la maison. Il portait une petite veste en drap très-simple. Il prit son livre et rôda longtemps autour des joujoux. Il aurait bien voulu jouer avec les autres enfants, mais n'osait pas. On voyait qu'il sentait et comprenait sa situation.

J'aime beaucoup observer les enfants.

Il est curieux de voir se manifester en

eux pour la première fois une volonté indépendante.

Je remarquai que le petit rousseau était si fasciné par les joujoux, particulièrement par le théâtre où il rêvait déjouer, lui aussi, un rôle, qu'il se décida à flagorner ses camarades, souriant, faisant le joli. Il donna une pomme à un gros garçonnet qui avait un mouchoir plein de cadeaux. Il monta même dans ses bras un bébé sur le théâtre, ayant trouvé ce moyen pour s'y faire tolérer. Mais un instant après un méchant gamin le frappa. L'enfant n'osa pas pleurer. Sa mère, la gouvernante, vint et lui ordonna de ne pas empêcher les enfants de jouer. Il se retira aussitôt dans le salon où était la petite fille. Elle se montra plus abordable, et tous deux se mirent à habiller la riche poupée.

J'étais assis depuis une demi-heure dans la serre, et je somnolais presque en écoutant la conversation des deux enfants, le rousseau et la dot de trois cent mille roubles, qui s'agitaient autour de la poupée, quand tout à coup Julian Mastakovitch entra. J'avais remarqué, un instant auparavant, qu'il parlait avec animation au papa de la riche fiancée future, — un gros homme dont il venait de faire la connaissance : la conversation avait pour objet la valeur comparée des fonctions d'État.

Il restait rêveur et semblait compter quelque chose sur ses doigts.

— Trois cent... trois cent..., murmurait-il. Onze... douze... treize... seize — cinq ans. Admettons à 4 pour 100, 4 2... 5 fois \% 60, et un an 60... Eh bien, admettons qu'il y aura en tout, dans cinq

ans, 400... Oui, voilà... Mais lui, il ne prend pas 4, le misérable, c'est peut-être 8 ou 10 pour 4 00... Enfin, supposons cinq cents, 500,000, c'est sûr... Hum!

Eh bien, le reste pour les chiffons. . . Hum ! Après avoir fait ces réflexions, il se moucha et allait sortir de la chambre, quand tout à coup il aperçut la petite fille et s'arrêta. (Il ne me voyait pas, j'étais caché par les plantes.) Il me parut trèsémotionné. Était-ce son calcul qui l'agitait? Il se frottait les mains et ne pouvait tenir en place. Il jeta un regard décidé sur sa fiancée future. Il allait s'approcher d'elle, mais il examina tout d'abord la chambre autour de lui. Puis, sur la pointe des pieds, comme s'il se fût senti coupable, il vint à l'enfant, avec un sourire, s'inclina et lui baisa les cheveux. La fillette, surprise, jeta un cri.

— Que faites-vous ici, ma chère enfant? demanda-t-il à voix basse, tout en regardant autour de lui et en donnant des petites tapes sur les joues de l'enfant.

— Nous jouons...

— Ah ! avec lui ?

Julian Mastakovitch regarda de travers le gamin.

— Retourne donc dans le salon , mon ami, dit-il au garçonnet.

Le gamin le regardait en silence avec de grands yeux. Julian Mastakovitch examina encore tout autour de lui et se pencha vers la fillette.

— Qu'avez-vous là, ma chère enfant ?

demanda-t-il. Une poupée?

— Une poupée, répondit la fillette timidement.

— Une poupée ! . . . Savez-vous, ma chère enfant, en quoi votre poupée est faite ?

— Je ne sais pas...

— Mais de petits chiffons, ma petite âme... Garçon, tu ferais bien d'aller rejoindre tes petits camarades au salon, reprit Julian Mastakovitch en dévisageant sévèrement l'enfant.

Mais la fillette et le gamin froncèrent les sourcils et se saisirent les mains. Ils ne voulaient pas se séparer.

— Et savez-vous pourquoi l'on vous a donné cette poupée? reprit Julian Mastakovitch en baissant de plus en plus la voix.

— Je ne sais pas.

— Parce que vous avez été sage et obéissante pendant toute la semaine.

A ce moment, Julian Mastakovitch, de plus en plus ému, regarda une dernière fois autour de lui, et, baissant encore davantage la voix :

— M'aimerez-vous, demanda- t-il, chère petite fille, quand je viendrai en visite chez vos parents?

En disant cela, Julian Mastakovitch fit mine d'embrasser de nouveau la fillette; mais le rousseau, la voyant au moment de pleurer, lui prit les mains et se mit à geindre par sympathie pour elle.

Julian Mastakovitch se fâcha.

— Va-t'en! Va-t'en d'ici! Va-t'en!

Va au salon avec tes camarades !

— Mais non, il ne faut pas! Il ne faut pas! Allez-vous-en vous-même, dit la fillette. Laissez-le! laissez-le!

Elle allait pleurer.

Un bruit se fit à la porte. Julian Mastakovitch redressa aussitôt avec terreur sa majestueuse stature. Mais le rousseau eut plus peur que lui, et abandonnant la fillette, rasant les murs, s'enfuit dans la

salle à manger. Pour ne laisser aucune prise au soupçon, Julian Mastakovitch passa aussi dans la salle à manger. Il était rouge comme la crête d'un coq et se sentit gêné en se regardant dans la glace. Il regrettait peut-être son impatience. Peutêtre s'était-il laissé trop « emballer » par les calculs qu'il avait faits sur ses doigts, car n'avait- il pas agi imprudemment, comme un gamin ? Quelle hâte ! Pourquoi ainsi secrètement aborder le sujet, puisque cette fillette ne pourrait être un réel sujet avant au moins cinq ans ?

Je suivis l'honorable personnage au buffet, et j'assistai à un étrange spectacle. Julian Mastakovitch, cramoisi de dépit, faisait des grimaces épouvantables au petit rousseau, qui, s'éloignant toujours davantage, ne savait où se cacher.

— Va-t'en! Que fais-tu ici? Va-t'en,

misérable! Tu voles des fruits, n'est-ce pas? Va-t'en, misérable! morveux! Va rejoindre tes camarades!

Le gamin, prenant un parti désespéré, essaye de se cacher sous la table. Alors son bourreau, très-exalté, tire son mouchoir et se met à fouetter le gamin.

Il faut remarquer que Julian Mastakovitch était un peu obèse. Il suait, soufflait et se congestionnait terriblement. Enfin, l'indignation et peut-être, — qui sait? — la jalousie l'enrageaient.

J'éclatai de rire.

Julian Mastakovitch se retourna et, malgré toute son importance, ne put cacher une certaine gêne.

A ce moment entra par l'autre porte le maître de la maison.

Le gamin sortit de dessous la table en serrant ses genoux et ses coudes. Julian

Mastakovitch s'empressa de porter son mouchoir à son nez.

Le maître de la maison nous regarda tous trois avec surprise. Mais, en homme au fait des choses, il profita d'une circonstance qui lui offrait un tête-à-tête avec son hôte.

— Voilà! C'est ce gamin-là, dit-il en montrant le rousseau, dont j'ai eu l'honneur de vous parler...

— Ah! fit Julian Mastakovitch.

— Le fils de la gouvernante de mes enfants... continua le maître de la maison sur le ton de la prière. Une pauvre femme, une veuve, épouse d'un honnête tchinovnik... Donc... Julian Mastakovitch... s'il est possible...

— Ah! non, non! s'écria vivement Julian Mastakovitch. Non! Excusez-moi, Philippe Alexeïevitch. Cela ne se peut.

J'ai pris des informations, il n'y a pas de vacances, et, y en aurait-il, il y a déjà dix candidats qui ont plus de droits que lui. Je regrette beaucoup, je regrette beaucoup.

— C'est dommage... C'est un enfant tranquille, réservé.

— Un espiègle! Je l'ai observé, dit Julian Mastakovitch. Va-t'en , gamin !

Pourquoi restes-tu là ? Va rejoindre tes camarades.

A ce moment, il ne put s'empêcher de me regarder du coin de l'œil. Je ne pus me retenir non plus, et je lui ris au nez. Julian Mastakovitch se détourna aussitôt, et demanda d'une voix très-haute à Philippe Alexeïevitch :

— Quel est cet étrange jeune homme ?

Puis ils se mirent à parler bas et quittèrent la chambre. Je les suivis des yeux :

Julian Mastakovitch écoutait en hochant la tête d'un air méfiant.

Après avoir ri à mon aise, je rentrai au salon. Là, l'honorable personnage, entouré de pères et de mères de famille, de la maîtresse et du maître de la maison, parlait avec animation à une dame. Celle-ci tenait par la main la fillette à la poupée. Maintenant Julian Mastakovitch louait la beauté, la grâce et l'éducation de la chère enfant.

La mère Técoutait les larmes aux yeux, le père souriait. Tout le monde sympathisait à cette joie de famille. Le jeu des enfants en était interrompu. 11 p-anait dans l'air de la respectabilité. J'entendis ensuite que la mère de l'intéressante fillette, touchée aux larmes, pria Julian Mastakovitch de lui faire l'honneur de vouloir bien venir souvent dans leur

maison. Avec quel enthousiasme il accepta cette invitation î

— Est-ce que ce monsieur est marié ?

demandai-je à haute voix à une personne de ma connaissance qui se «trouvait auprès de Julian Mastakovitch.

Julian Mastakovitch me jeta un regard perçant et furieux.

— Non, répondit mon ami, très-chagriné de ma maladresse.

Il y a peu de jours donc, je passais devant l'église de ***. La foule et les voitures attirèrent mon attention. On parlait d'un mariage. La journée était triste. Il faisait frais. Je suivis , pour y chercher une distraction , la foule dans l'église, et je vis les nouveaux mariés. Le marié était un petit homme ventru. Il courait sinueusement çà et là en donnant des ordres.

Enfin, le bruit se répandit que la fiancée était arrivée. Je me faufilai à travers la foule , et j'aperçus une merveilleuse beauté de seize ans à peine. Mais cette beauté était pâle et triste, distraite. Il me semblait même que ses yeux étaient rouges de larmes récentes. La sévérité antique de tous les traits de son visage donnait à leur régularité une impression solennelle, grave même. Mais à travers cette tristesse et cette gravité, perçait encore la naïveté d'une physionomie enfantine, et il semblait que ce visage d'enfant demandât silencieusement grâce.

Après avoir considéré avec attention le marié , je reconnus tout à coup en lui Julian Mastakovitch, que je n'avais pas vu depuis cinq ans juste. Je regardai alors la jeune fille... Mon Dieu 1 — Je sortis vivement de l'église. On disait dans la foule

que la fiancée avait cinq cent mille roubles de dot... et tant pour les chiffons!

« Le calcul était très-exact », pensai-je

en sortant.

Je suis sortie de chez moi vers midi.

J'avais beaucoup à faire et j'étais bien en retard. Voilà qu'à la porte d'une maison je rencontre une vieille femme, très-vieille, toute décrépite, appuyée sur un bâton.

Il était impossible de deviner son âge. Elle était assise auprès de la porte cochère, sur le banc du dvornik. Elle se reposai!. J'avais affaire dans une autre maison , à quelques pas de là. J'y entre, et, en sortant, je retrouvai ma vieille assise main-

tenant sur le banc du dvornik de cette maison. Elle me regarda, je lui souris et j'entrai dans un magasin où j'avais à prendre des bottines pour ma fille. Quatre ou cinq minutes après, sur la perspective Newsky, je revois ma vieille, à la porte d'une troisième maison, assise cette fois, à défaut de banc, sur une borne auprès de la porte. Je m'arrête malgré moi devant elle, songeant : Pourquoi s'assiedelle ainsi devant toutes les maisons ?

— Tu es fatiguée, lui demandai-je, ma vieille ?

— Oui , fatiguée , ma fille , toujours fatiguée, et je me suis dit : Il fait chaud, le soleil brille, je vais aller dîner chez mes petits-enfants.

— Alors, babouchka, tu vas dîner ?

— Dîner, ma fille, dîner.

— Mais tu n'iras pas loin comme cela !

— Oh! que si : je me repose, je me relève, je fais quelques pas, puis je me repose encore et je recommence.

Je la regarde. Elle me paraît trèscurieuse : une petite vieille, proprette, des habits usés. Probablement de la mechtchanstsvo1. Le visage flétri, jauni, décharné, des lèvres incolores. Une sorte de momie. Mais cette momie sourit, et le soleil luit pour elle comme pour les vivants.

— Tu dois être très-vieille, babouchka, lui dis-je en souriant.

— Cent quatre ans, ma fille, cent quatre ans seulement. Et toi , où vas-tu donc ?

Elle me regarda et rit , probablement joyeuse de causer. Mais il me parut

1 La classe des mechtchanines, la petite bourgeoisie citadine.

étrange qu'une centenaire eût la curiosité de savoir où j'allais, comme si cela pouvait l'intéresser.

— Eh bien ! babouchka, dis-je en riant aussi, je viens d'acheter des souliers pour ma fille, et je les porte à la maison.

— Comme ils sont petits ! Vois-tu ? Elle est toute petite, ta fille! As-tu encore d'autres enfants ?

Et de nouveau elle rit, m'interrogeant du regard. Ses yeux sont mornes, ternis, mais une sorte de chaleur intime les anime parfois.

— Babouchka , veux-tu prendre ces cinq kopecks ? Tu achèteras un petit pain.

— Quoi? Cinq kopecks? merci, je les prends.

— Prends-les sans t'offenser , babouchka.

Elle les prend. On voit bien que ce n'est pas une mendiante, elle n'en est pas là. Elle a pris l'argent d'une manière trèsconvenable , pas du tout comme une aumône, par amabilité, en quelque sorte, par bonté d'âme. Du reste, elle est peutêtre contente : qui donc lui parle jamais, à la pauvre vieille ? Et non-seulement aujourd'hui on lui parle, mais on s'intéresse à elle, on lui témoigne de la sympathie.

— Eh bien! adieu, lui dis-je, babouchka. Je le souhaite d'arriver en bonne santé !

— J'arriverai, ma fille, j'arriverai...

J'arriverai. Et toi, va trouver ta petitefille, dit la vieille, oubliant que je ne suis pas encore grand'mère et s'imaginant sans doute que toutes les femmes sont grand'mères.

Je m'en allai et me retournai pour la

voir encore : elle se lève lentement, avec peine, en frappant de son petitbâton, et, se traînant, fait quelques pas. Peut-être lui faudra- t-il se reposer une dizaine de fois encore avant d'atteindre le logis des siens, chez qui elle doit dîner. Et où va-t-elle donc ? Quelle étrange petite vieille !

On m'a fait ce récit ce matin. C'est moins un récit qu'une simple impression. J'avais oublié cette impression quand , assez tard dans la nuit, après avoir lu un article de revue, je me suis rappelé cette vieille , et, sans savoir pourquoi , j'ai achevé dans ma pensée cette ébauche.

J'ai vu la centenaire arriver chez les siens pour le dîner, et cela s'est déduit en un tableau qui me semble assez réel.

Les petits-enfants et peut-être les arrièrepetits-enfants de la vieille, — mais elle les appelle « mes petits-enfants », — sont des artisans qui vivent en famille, dans un sous-sol, ou peut-être tiennent une boutique de coiffeur; des gens pauvres, mais qui parviennent à vivre convenablement. Elle est arrivée vers deux heures. On ne l'attendait pas, mais on l'a reçue avec plaisir.

— Ah! la voilà aussi, Maria Maximovna!

Entre ! entre ! Sois la bienvenue, servante de Dieu !

La vieille entre en souriant, et la sonnette de la porte vibre longtemps avec un bruit aigu et sonore. Sa petite-fille, la femme du coiffeur, est assez jeune, comme

son mari lui-même, un homme de trentecinq ans, et quoiqu'il exerce une profession un peu légère, c'est un homme assez posé. Il porte une redingote grasse comme une galette, peut-être à cause de la pommade, que peut-on dire ? Je n'ai jamais vu un coiffeur propre. Le col de sa redingote est comme trempé dans la farine.

Trois petits enfants, — un gamin et deux gamines, — accourent aussitôt auprès de leur aïeule. A l'ordinaire, des vieilles d'un âge si exagéré sympathisent avec les enfants : les uns et les autres ont la même âme et se ressemblent en tout.

La vieille s'assied. Le patron a un hôte, un visiteur amené pour une affaire, d'une quarantaine d'années, et qui est sur le point de partir. Le coiffeur a aussi son neveu, le fils de sa sœur, un garçon de

dix-sept ans, apprenti imprimeur. La vieille fait un signe de croix et regarde l'étranger.

— Ah ! que je suis fatiguée ! Et celuici, qui est-ce ?

— Mais c'est moi, répond l'étranger en souriant. Comment donc, Maria Maximovna, vous ne me reconnaissez plus ? Il y a deux ans, nous devions aller ensemble dans la forêt à la cueillette aux champignons.

— Oh ! toi, je te connais, farceur î Je m'en souviens, mais je ne sais plus comment on t'appelle. Autrement, je m'en souviens.. . Que je suis fatiguée !

— Eh bien! Maria Maxiinovna, respectable petite vieille , vous ne grandissez plus ? dit l'étranger en plaisantant.

— Allons ! allons ! répond la vieille en riant. (Elle est visiblement contente.)

— Moi, Maria Maximovna,je suis un bon garçon.

— Avec un bon garçon il y a plaisir à parler... Ah ! Comme la respiration me manque toujours ! On a acheté un nouveau paletot à Seriogegnka.

Elle désigne le neveu.

Le neveu, un gars vigoureux, sourit de toutes ses dents et se pousse vers la vieille. Il a un pardessus gris tout neuf qu'il ne porte pas encore avec indifférence :

attendons huit jours; pour l'instant, il ne cesse de s'admirer, il est absorbé par son image dans la glace, et chacun de ses mouvements révèle une grande estime de soi-même.

— Va donc ! tourne-toi ! bourdonne la femme du coiffeur. Vois, Maximovna, ce qu'on lui a fait ! Ça coûte six roubles comme un kopeck. Meilleur marché, nous

a-t-on dit chez Prokhoritch,ce serait bien plus cher, vous en pleureriez dans huit jours. Mais ça, c'est inusable ! Vois un peu quelle étoffe! ... Eh ! tourne-toi donc ! . . . Et quelle doublure! quelle solidité!...

Mais tourne-toi!... Et voilà comment l'argent s'enva,Maximovna. Notre bourse est décrassée, va !

— Ah ! ma petite mère, comme tout est cher maintenant ! Ça n'a pas de bon sens ! Tu ferais mieux de ne pas m'en parler, ça me fait trop de peine, ajoute avec sentiment Maximovna toujours essoufflée.

— Allons ! en voilà assez, observe le patron. 11 est temps de manger. Te voilà bien fatiguée, Maria Maximovna !

— Oh! mon brave, oh ! oui, je suis fatiguée... Il fait chaud, le soleil... et je me suis dit : Allons les voir ! Pourquoi rester toujours couchée ? Oh !... Et en route

j'ai rencontré une jeune barinia qui achetait des souliers à ses enfants: « Eh quoi, ma vieille, qu'elle me dit, tu es fatiguée? Voilà cinq kopecks, achète un petit pain... » Et moi, sais-tu, j'ai pris les cinq kopecks...

— Repose-toi un peu, babouchka.

Pourquoi es-tu si haletante, aujourd'hui ? remarque le patron particulièrement soucieux.

Tous la regardent. Elle est étrangement pâle, ses lèvres sont blanches. Elle aussi regarde tout le monde, mais ses yeux sont ternes.

— Et voilà que j'ai pris... vous achèterez des gâteaux pour les enfants avec les cinq kopecks...

Elle s'arrête encore, de nouveau elle s'efforce pour respirer. Tout le monde se tait pendant cinq secondes.

— Quoi , babouchka ? dit le patron se . penchant vers elle.

Mais la babouchka ne répond pas.

Encore un silence de cinq secondes. La vieille blêmit, et son visage s'altère de plus en plus. Ses yeux deviennent fixes. Le sourire se fige sur ses lèvres. Elle regarde, et l'on croirait qu'elle ne voit pas.

— Il faudrait aller chercher le pope !... dit tout à coup la voix de l'étranger.

— Mais... est-ce que?... N'est-il pas déjà trop tard? murmure le patron.

— Babouchka! Eh! babouchka! appelle soudainement émue la femme du coiffeur.

Mais la babouchka reste immobile, sa tête se penche de côté. Dans sa main droite posée sur la table elle lient sa pièce de cinq kopecks; la gauche est restée sur l'épaule de Micha,son arrière-petit-fils, un

enfant de six ans. Il se tient sans bouger, et, de ses grands yeux étonnés, il examine son aïeule.

— Elle a passé, dit solennellement le patron en saluant et en se signant.

— Voyez-vous cela! Je voyais bien qu'elle se penchait toujours, dit l'étranger interdit et considérant l'assistance.

— Ah l Seigneur ! Voyez-vous cela ?

Comment faire, Makaritch ? Faut-il la porter là-bas ? bourdonne la patronne troublée.

— Où, là-bas? demande le patron.

Va ! nous nous arrangerons ici ! Est-elle ta parente , ou non ? Il faut aller faire la déclaration.

— Cent quatre ans ! Hé ! dit l'étranger piétinant sur place et de plus en plus attendri.

Il est devenu tout rouge.

— Elle commençait à oublier la vie, ces derniers temps, dit avec importance le patron, en prenant sa casquette et son paletot.

— Il n'y a qu'un instant, elle riait encore! Vois-tu? elle a encore la pièce dans sa main. « Des gâteaux », qu'elle disait. Oh! ce que c'est que notre vie!...

— Eh bien! allons, Petre Stepanitch, interrompit le patron.

Il sort avec l'étranger.

On ne pleure pas une telle morte. Cent quatre ans! « Morte sans maladie et en paix. »

La patronne envoie chercher ses voisines pour lui venir en aide. Elles accourent aussitôt, la nouvelle leur fait moins de peine que de plaisir, elles poussent des Ho! et des Ha! Il va sans dire qu'on commence par faire bouillir le sa-

movar. Les enfants, étonnés, se cachent dans un coin et regardent de loin la morte. Micha, tant qu'il vivra, n'oubliera jamais que la vieille est morte la main sur son épaule, et quand, à son tour, il mourra, personne ne se souviendra plus que sa vieille babouchka a vécu cent quatre ans : pourquoi et comment? Nul ne le sait. Et qu'importe, d'ailleurs? Des millions de gens meurent ainsi : ils vivent sans qu'on se doute d'eux et meurent de même. Peutêtre seulement, au moment de la mort d'un centenaire , a-t-on une sensation d'attendrissement, de paix, de solennité et de consolation. Cent ans! Ce chiffre produit encore sur l'homme une impression étrange.

Que Dieu bénisse la vie et la mort des simples bonnes gens !

Un matin, j'étais déjà prêt à quitter mon cabinet de travail, quand Agrafena, — ma cuisinière, mon économe et ma blanchisseuse, — entra dans ma chambre, et, à mon grand étonnement , engagea avec moi la conversation.

Jusqu'alors elle avait été silencieuse : une baba simple. Sauf pour les deux mois quotidiens à propos du déjeuner et du dîner, elle ne m'avait jamais adressé la parole depuis six ans qu'elle me servait.

— Voilà, monsieur, commença-t-elle, je viens chez vous... vous devriez souslouer le cabinet de débarras.

— Quel cabinet?

— Celui qui est près de la cuisine, vous savez bien ?

— Pourquoi faire ?

— Pourquoi ? Mais il y a bien d'autres locataires qui sous -louent! Vous savez bien!

— Mais qui louerait cela ?

— Qui louerait cela ? Un locataire !

Vous savez bien !

— Mais, ma petite mère, c'est trop étroit : il n'y a pas même la place d'un lit! Qui voudrait y vivre?

— Pourquoi y vivre? Pourvu qu'il y ait où dormir! Il vivra sur la fenêtre.

— Sur quelle fenêtre?

— Vous savez bien sur quelle fenêtre ! Avec cela que vous ne le savez pas ! Sur celle qui est dans l'antichambre. Il restera là à coudre ou à faire ce qu'il voudra. Il

pourra même s'asseoir sur une chaise. Il a une chaise, une table même, tout.

— Et qui est-ce donc?

— Un bon garçon, très-dégourdi. Je lui préparerai à manger. Pour la table et le logis je lui prendrai en tout trois roubles par mois...

Enfin, après bien des efforts, j'appris qu'un certain individu, d'un âge mûr, avait persuadé Agrafena de lui permettre de rester dans sa cuisine en qualité de locataire et de commensal.

Ce qu'Agrafena se mettait en tête ne pouvait pas ne pas arriver : elle ne m'aurait plus laissé tranquille. Quand une chose lui déplaisait, elle commençait à devenir rêveuse, mélancolique, et cet état d'âme pouvait durer deux ou trois semaines. Pendant ce temps, le dîner était mal cuit, le linge allait à l'abandon, le

parquet n'était pas lavé; en un mot, je subissais beaucoup de désagréments. J'avais remarqué depuis longtemps que cette silencieuse était incapable de concevoir un dessein, de concentrer ses pensées sur un projet personnel. Mais si, par hasard, quelque chose qui ressemblât à une idée pouvait naître dans son faible esprit, lui en interdire l'accomplissement équivalait à la tuer moralement pour longtemps.

— A-t-il au moins un passe-port, quelques papiers? lui demandai-je.

— Comment donc ? Mais oui ! Un bon garçon, dégourdi. Il m'a promis de donner trois roubles. $j

Dès le lendemain s'installa donc, dans mon simple logis de garçon, un nouveau locataire. Je n'étais pas trop vexé de l'accident; j'en étais même jusqu'à un certain point satisfait. Je dois dire que je vis très-

isolé, presque en ermite. Je n'ai à peu près pas de relations, je sors rarement. Dix ans de cette vie m'ont, certes, habitué à l'isolement. Mais dix, quinze années encore d'isolement, dans le même trou, avec la rude société d'Agrafena , ce n'était pas une brillante perspective. Un compagnon de plus, pourvu qu'il fût silencieux, était donc une manne céleste.

Àgrafena n'avait pas menti : mon locataire était un homme dégourdi. J'appris par son passe-port que j'avais affaire à un soldat retraité, — ce que d'ailleurs j'avais deviné au premier regard.

Astafylvanovitch était un brave homme.

Nous eûmes des relations pacifiques. Il savait des histoires intéressantes; souvent l'aventure lui était arrivée à lui-même. L'ennui ordinaire de ma vie faisait d'un tel conteur un vrai trésor.

Un jour, il me conta une histoire qui m'impressionna. Voici à quelle occasion.

J'étais resté seul chez moi. Astafy et Agrafena étaient sortis pour affaires.

Tout à coup j'entends quelqu'un. Un étranger, me semble-t-il, a pénétré dans la pièce voisine. Je sors : en effet, dans le vestibule se trouve devant moi un homme inconnu, de petite taille, en veston malgré le froid d'un jour d'automne.

— Que veux-tu ?

— Le tchinovnik Alexandrov demeure ici?

— Non, frère. Adieu.

— Comment? Le dvornik m'a dit que c'était ici, dit le visiteur en gagnant lentement la porte.

— Va-t'en! va-t'en! frère! déguerpis!

Le lendemain, après le dîner, comme

Astafy Ivanovitch , m'essayait un halxt

qu'il venait de me réparer (il était tailleur de son métier), quelqu'un entra encore dans le vestibule. J'entr' ouvris la porte.

Le personnage de la veille, sous mes yeux, prend tranquillement à la patère ma redingote d'hiver, la fourre sous son bras et sort en courant. Pendant ce temps, Agrafena le regarde, la bouche bée, sans défendre davantage mon bien. Astafy lvanovitch se met à la poursuite du voleur, mais rentre au bout de dix minutes, haletant et les mains vides. L'homme a disparu.

— Quelle affaire, Astafy lvanovitch !

C'est une chance encore qu'il ait dédaigné le manteau : il m'aurait laissé nu!

Astafy lvanovitch est tellement stupéfait, que j'oublie, en le regardant, l'événement qui vient de se passer. Il ne peut

pas revenir à lui. A chaque instant il jette son travail et recommence à raconter comment il était là, comment, sous ses yeux, à deux pas, on m'a enlevé la redingote et qu'on n'a pu trouver le voleur. Enfin, il reprend son travail, puis le quitte de nouveau et va chez le dvornik lui reprocher que de telles choses puissent se produire dans sa maison. Il revient et se met à gronder Agrafena. Il recommence à travailler, et longtemps encore il ; bougonne : comment la chose s'est faite, comment, sous ses yeux, à deux pas, on a enlevé... etc.

Astafy Ivanovitch est un peu vétilleux.

— On nous a joués, Astafy Ivanovitch ! lui dis-je le soir en lui tendant une tasse de thé.

(Je m'ennuyais tellement que je voulais

lui faire redire l'histoire de la redingote : la sincérité de son intarissable ahurissement finissait par rendre très -comique cette banale aventure.)

— Joués, monsieur! C'est à devenir enragé! Ce n'est pourtant pas un habit à moi, pourtant... Il n'y a rien de plus honteux au monde que le vol. C'est ta sueur, ton pain, ton temps qu'on t'a volés! — Quelle ignominie î Pouah! c'est dégoûtant, rien qu'à le dire! Quoi donc! Mais quoi! c'est votre bien, monsieur, et vous ne semblez pas le regretter !

— Tu as raison, Àstafy Ivanovitch, il eût mieux valu que l'habit fût brûlé. Le laisser voler, e'est plus que désagréable.

— Eh quoi! désagréable? Certes, il y a voleur et voleur... Il m'est arrivé, monsieur, une aventure!... Je suis tombé sur un voleur honnête.

— Comment, honnête? Un voleur honnête, Astafy Ivanovitch?

— Oui, monsieur, c'est difficile à croire, et pourtant... Je voulais dire qu'il me semblait honnête, et pourtant il a volé. C'est à faire pitié.

— Comment est-ce arrivé, Astafy Ivanovitch ?

— Il y a deux ans de cela, monsieur.

J'étais resté presque toute une année sans place. Avant de quitter ma dernière place, je m'étais lié avec un homme tout à fait perdu. Nous avions fait connaissance au traktir. Un ivrogne, un paresseux. Il avait servi ; mais on l'avait chassé à cause de son ivrognerie invétérée. Dieu sait de quoi il était vêtu ! Parfois je me demandais s'il avait une chemise : car il buvait tout ce qu'il possédait. Un homme tranquille, d'ailleurs, affable, bon. Il ne de-

mandait jamais rien, un pauvre honteux.

J'avais vu qu'il voulait boire un coup, le pauvre, et je le lui avais fait servir. Voilà comment nous nous étions liés. G'est-àdire... Il se cramponnait à moi. Que m'importait? Quel homme c'était! H me suivait comme un petit chien. Où j'allais il allait... Et pourtant nous ne nous étions vus qu'une fois ; le pauvre homme ! « Laissemoi passer la nuit!... » Je le laisse; un passe-port en règle. Et le lendemain :

ce Laisse-moi encore coucher. » Et le troisième jour, il reste toute la journée auprès delà fenêtre et couche encore la nuit. Ah! ah! pensais-je, il ne me quittera plus! A boire, à manger, à coucher! Être si pauvre et nourrir un autre ! Auparavant, il s'était attaché à un fonctionnaire. Mais le fonctionnaire avait tant bu qu'il en était mort... de chagrin. Mon homme s'appe-

lait Emelia, Emelian lliitch. Je me dis : Comment faire? Le mettre à la porte?

Quelle pitié! c'est honteux! Un homme sans ressource! Jésus! Jamais un mot : il ne demandait rien, il restait là comme un petit chien et vous regardait dans les yeux. Ah! comme l'ivrognerie perd un homme!

Comment lui dire : « Va -t'en, Emelianouchka. Tu n'as rien à faire chez moi, rien à gagner, tu es mal tombé : bientôt je n'aurai pas moi-même de quoi manger. » Que fera-t-il si je lui dis cela ? Je prévoyais combien longtemps il resterait là à me regarder, sans avoir compris, et comment enfin il se lèverait, quand il aurait enfin compris, comment il prendrait son petit paquet enveloppé d'un foulard troué, à carreaux rouges, et qui contenait Dieu sait quoi, un paquet qu'il trimbalait partout avec lui, et comment

il arrangerait son manteau pour cacher les trous... C'était un homme délicat. Il aurait ensuite ouvert la porte et serait sorti en pleurant... Eh bien! pourquoi laisser mourir un homme? C'est pitié! Et moi, comment vivrais-je ensuite ! Attends donc, pensais-je, Emelianouchka, tu ne feras pas longtemps la fête chez moi : je déménagerai, et alors, cherche ! ...

Eh bien! monsieur, je déménageai.

Un beau jour, Alexandre Filimonovitch, mon banne, me dit : « Je suis très-content de toi, Astafy. Nous te reprendrons quand nous reviendrons de la campagne. » C'était un bon bârine; mais il est mort cette année-là. Je lui fis la conduite jusqu'à la gare, puis je pris mon bien , — quelque petit argent, — et je louai chez une vieille un coin, le seul coin qu'elle eût de libre. Elle avait vécu en servant comme

bonne d'enfant; maintenant elle recevait une pension. Allons, pensai-je, adieu, maintenant, Emelianouchka, mon cher ami, tu ne me trouveras plus... Eh bien, monsieur, qu'en direz-vous? Je rentre le soir (j'allais chez un ami), et le premier visage que j'aperçois, c'est Emelian, assis sur une malle, avec son paquet auprès de lui : il m'attendait... Il avait pris un paroissien chez la vieille pour passer le temps et le tenait à rebours. Il m'avait trouvé ! Les bras m'en tombaient. « Allons, pensai-je, il n'y a rien à faire. J'aurais dû le chasser plus tôt ! ... » Et je lui demande : « As-tu apporté ton passe-port, Emelian? » Je m'assis et me mis à réfléchir. Et puis, ce pauvre homme devait-il m'être d'une si lourde charge ? Et j'en conclus qu'il ne me coûterait pas grand'chose. Il lui faut manger, pensai-je. Allons! un

morceau de pain, le matin, et une gousse d'oignon. A midi, un autre morceau et une autre gousse, et le soir de l'oignon, du kvass et du pain s'il en veut. S'il y a du schtehi *, il en aura. Nous voilà rassasiés. Moi, je mange peu. Les ivrognes, vous savez, ont petit appétit : du vin, de la vodka, voilà leur affaire. C'est à cela qu'il faudra veiller, pensai-je.Etpuis,si Emelian était parti, je m'en serais voulu éternellement... J'étais décidé à être son père et son bienfaiteur. Je vais le guérir de boire, medis-je. «Attends un peu! Emelian, reste! mais prends garde : obéis à la consigne ! » Et je pense en moi-même : Je vais lui donner peu à peu le goût du travail. Qu'il prenne l'air quelque temps, et je chercherai pour quel travail un Emelian peut

1 Plat aux choux.

avoir du penchant. Car ne faut-il pas d'abord étudier les capacités d'un homme ? Je me mis à l'examiner à la dérobée. « Es-tu, oui ou non, un homme perdu, Emelianouchka? » Je commençai par de bonnes paroles. De fil en aiguille, lui disais-je en moi-même, Emelian Iliitch, tu devrais te relever!

— Assez de cagnardise ! Vois un peu quelles loques tu as sur le corps! Ton manteau, laisse-moi te le dire, est un tamis. Ce n'est pas bien, il serait temps de réagir.

Il reste assis, mon Emelianouchka, il m'écoute, la tète basse. Eh quoi, monsieur! Il avait bu jusqu'à sa langue! Il ne pouvait plus dire deux paroles liées. Lui parlait-on de concombres, il répondait de navets. Il m'écoute, longtemps, longtemps, puis il soupire.

— Qu'as-tu à soupirer, Emelian Iliitch ?

— Mais comme cela... rien, Astafy Ivanovitch... Aujourd'hui, Astafy Ivanovitch, des babas se sont battues dans la rue. L'une avait renversé par inadvertance un panier de fruits que portait l'autre.

— Et puis, quoi ?

— Alors l'autre lui a renversé exprès son panier et s'est mise à piétiner les fruits.

— Et quoi? quoi, Emelian Iliitch?

— Mais rien, Astafy Ivanovitch, c'est comme cela.

— Bien , c'est comme cela ? Eh ? Emelian Iliitch ! Tu as bu ta petite tête !

— Voilà encore... Un bârine a perdu un rouble dans la rue. Un moujik l'a trouvé et a dit : Quelle chance î Un autre a dit : Non, c'est moi qui l'ai vu le premier...

— Eh bien ! Emelian Iliitch?

■ — Et les moujiks se sont battus, Astafy Ivanovitch. Le sergent est arrivé, a rendu le rouble au bârine et a mis les deux moujiks au poste.

— Eh quoi! Quelle morale tires- tu de cela, Emelianouchka?

— Mais rien... Astafy Ivanovitch !

— Eh! eh ! quoi, la foule ? Tu as vendu ton âme pour un kopeck ! Sais-tu ce que je vais te dire, Emelian Iliitch?

— Quoi, Astafy Ivanitch?

— Mets-toi donc à un travail quelconque! Je te le dis pour la centième fois, par pitié.

— Et quel travail, Astafy Ivanitch ? Je ne sais qu'entreprendre ! Qui voudra de moi ?

— Mais c'est comme cela qu'on t'a rayé du service, Emelian ! Ivrogne !

— Vlas, le garçon du buffet, a été appelé

aujourd'hui au bureau, Astafy Ivanitch.

— Et pourquoi, Emelianouchka ?

— Est-ce que je sais pourquoi, Astafy Ivanitch ? On avait besoin de lui...

« Eh ! pensai-je, nous sommes perdus, Emelianouchka ! C'est pour nos péchés que Dieu nous punit. »

Qu'au riez-vous fait d'un tel homme, monsieur?

Mais il était rusé! Il m'écoutait, m'écoûtait, puis, probablement il en avait assez; dès que je me fâchais, il prenait son petit manteau et se faufilait dehors. Il errait toute la journée et rentrait le soir soûl. Qui lui donnait à boire? Où prenait-il l'argent? Qui le sait? Ce n'était pas ma faute !

— Non , lui dis-je, Emelian Iliitch, tu perdras la tête! Assez boire, entends-tu? Assez ! Si tu reviens soûl encore une fois,

tu coucheras sur l'escalier, je ne te laisserai pas entrer ! . . .

Après m'avoir écouté, mon Emelian reste un jour, deux jours tranquille. Mais il disparaît le troisième jour. Je l'attends, je l'attends, il ne vient pas. A vrai dire, j'avais peur et pitié. Que faire? Je l'avais effrayé ! Où est-il allé maintenant, le pauvre? Il se sera perdu, Seigneur Dieu!

La nuit vient sans ramener Emelian. Le matin, je vais dans le vestibule... Il y avait passé la nuit. Il était tout roide de froid.

— Quoi, Emelian ! Que Dieu soit avec toi! Où t'es-tu fourré?

— Mais vous. . . cela. . . Astafy Ivanitch. . . Vous avez daigné vous fâcher, l'autre jour... Vous avez juré de me faire coucher dans le vestibule... Je n'ai pas osé entrer.

La colère et la pitié s'emparèrent de moi.

— Mais tu devrais, Emelian, choisir un autre métier ! Pourquoi garder les escaliers ?

— Et quel autre métier, Astafylvanitch?

— Mais, lui dis-je, âme perdue! si tu apprenais au moins l'art de tailleur! Vois donc ton manteau! Il est tout troué, et il te sert encore à balayer l'escalier ! Tu devrais prendre une aiguille et bourrer les trous comme l'honneur l'ordonne ! Eh ! eh ! Ivrogne que tu es !

Eh bien, monsieur, le croirez -vous?

il prend une aiguille ! Je lui avais dit cela pour rire. Mais il a eu peur, et il a pris une aiguille. Il ôte son manteau, essaye d'enfiler son aiguille; je le regarde. Ses yeux étaient tout rouges, ses mains tremblaient, il ne parvenait pas à enfiler son

aiguille; il enfilait, enfilait, enfilait et... et n'enfilait pas. Il clignait bien de l'œil pourtant, il crachait sur son fil et le roulait entre ses mains. Pas moyen! Il y renonce et me regarde...

— Eh bien, Emelian! Tu m'as fait un grand honneur! S'il y avait du monde, je ne saurais où cacher ma tête ! Mais, simple que tu es, je t'ai dit cela pour rire!... Va donc avec Dieu et ne pèche plus ! Vis plus honnêtement. Ne couche pas dans l'escalier, ne me fais pas honte!...

— Mais que faire, Astafy Ivanitch? Je sais bien moi-même que je suis un ivrogne et un vaurien ! . . . Je vous irrite vainement, et voilà tout, vous, mon bien... bienfaiteur!...

Ses lèvres bleuies se mettent à trembler, et une petite larme coule sur sa joue blême et file en tremblant sur sa barbe

vieille; puis d'autres larmes viennent, et il verse un flot de larmes, mon Emelian ! . . . Mais, petit père! ce fut comme si j'avais reçu un coup de poignard dans le cœur.

Eh! toi, homme sensible, voilà ce que je n'aurais pas prévu ! Qui aurait cru cela? Non, pensai-je, Emelian, je vais t'abandonner définitivement. Deviens ce que tu pourras.

Eh bien, monsieur, que vous dire?

la chose est futile et ne vaut pas des paroles... C'est-à-dire, vous n'en donneriez pas deux kopecks hors d'usage. Quant à moi, je donnerais beaucoup, — si j'avais, — pour que cela ne fût pas arrivé. Je possédais, monsieur, une belle culotte, que le diable l'emporte! une belle culotte de cavalier, bleue avec des carreaux.

C'était un pomiestchik qui me l'avait commandée, puis il n'en avait plus voulu, sous

prétexte qu'elle était trop étroite, et elle m'était restée. Je me disais : Cela vaut de l'argent. Chez le revendeur on m'en donnerait bien cinq roubles, et en tout cas je pourrais en faire deux pantalons pour des Pétersbourgeois. et j'en aurais encore de quoi tailler un gilet pour moi. A nous autres pauvres gens, vous savez, tout sert. A ce moment, Emelianouchka était triste. De deux jours il n'avait bu. Le troisième encore il se prive de la goutte. Il était tout penseur, tout triste, c'était même pitié. Eh bien, pensai-je, tu n'as plus de galette, mon petit, et tu t'es décidé à rentrer dans la bonne voie. Tu t'es dit : Basta!... Voilà, monsieur, où en étaient les choses quand, là-dessus, arrive une grande fête. Je vais à l'église toute la nuit. En rentrant, je vois mon Emelian assis sur la fenêtre, ivre et chancelant. « Hi! hi! pensai-je,

c'est comme cela que tu fais, petit! » J'ouvre ma malle; tiens! ma culotte n'y est plus! Je cherche çà et là, rien. Après avoir tout bouleversé, je me sentis le cœur serré. Je me précipitai chez la vieille, je lui fis des reproches inutiles. Quant à Emelian, je ne voulais pas le soupçonner.

— Que Dieu soit avec toi, cavalier! me dit ma vieille. A quoi m'aurait servi ta culotte? Est-ce que j'en porte? Chez moimême, l'un de vous autres m'a volé un jupon ces jours-ci... En un mot, qu'elle dit, je ne sais rien, je n'ai rien vu.

— Qui est venu? demandai-je.

— Personne, cavalier, qu'elle dit, personne. Je ne suis pas sortie d'ici. Emelian ïliitch est entré, ressorti et rentré. Interrogez-le.

— Emelian, lui dis-je, n'as-tu pas pris ma culotte neuve? Tu te rappelles,

celle que j'ai faite pour le pomiestchik?

— Non, qu'il dit, Astafy Ivanitch, moi, pour ainsi dire, je n'ai rien pris.

Que diable! Je recommence à chercher. Rien. Emelian chancelle toujours à sa place. J'étais assis en face de lui, sur ma malle. Tout à coup je le regarde... Hi! hiî pensai-je. Je sentais mon cœur bouillonner, le rouge me monte au visage. Tout à coup Emelian me regarde aussi.

— Non, qu'il dit, Astafy Ivanitch, je n'ai pas pris votre culotte. . . Vous me soupçonnez peut-être? Non, je n'ai rien pris.

— Mais où est-elle cachée, Emelian Iliitch?

— Non, qu'il dit, Astafy Ivanovitch, je n'ai rien pris et rien vu.

— Alors quoi ? Elle s'est envolée ?

— Peut-être s'est-elle envolée, Astafy Ivanovitch.

Après l'avoir regardé encore, je me levai, j'allumai la bougie et me mis au travail. J'avais un gilet à réparer pour le tchinovnik qui habitait au-dessous de nous. J'avais le cœur à l'envers. J'aurais préféré brûler toute ma garde-robe dans mon poêle ! Emelian devine probablement ma colère... Voyez-vous, monsieur, quand un homme est coupable, il flaire le malheur de loin, comme un oiseau pressent l'orage.

— Et voilà, Astafy Ivanovitch, commence Emelianouchka avec une voix tremblante, aujourd'hui Antip Prokhoritch, le feldchher l , a épousé la veuve du cocher qui est mort il y a quelques mois...

Moi, je le regarde, probablement avec colère. Emelian me comprend. Je le

1 Aide-chirurgien.

vois se lever, s'approcher du lit et se mettre à y fouiller. J'attends. Il fouille longtemps en répétant : « Rien... Rien... Où diable peut-elle être ? » J'attends toujours. Il se met à quatre pattes et cherche sous le lit. Je n'y tiens plus.

— Quoi? dis-je, pourquoi vous mettre à quatre pattes?

— Je cherche la culotte, Astafy Ivanovitch, je regarde si elle n'est pas tombée là.

— Quoi , monsieur ! lui dis-je (je le traitais respectueusement par colère); pourquoi prendre tant de peine et vous salir les genoux pour un pauvre homme comme moi?

— Comment, Astafy Ivanovitch? N'estce pas en cherchant qu'on trouvera ?

— Hum! dis-je, Emelian Iliitch.

— Quoi, qu'il dit, Astafy Ivanovitch?

— Est-ce que ce ne serait pas toi, lui dis-je, qui me l'aurais prise comme un voleur et un misérable en retour de mes bienfaits? Tant j'étais irrité de l'avoir vu ramper ainsi devant moi !

— Non... Astafy Ivanovitch...

Et il reste à demi sous le lit, longtemps, tfnfin, il se lève. Je le regarde : il est blanc comme un drap de lit. Il s'assied sur la fenêtre et y reste en silence pendant dix minutes.

— Non, qu'il dit, Astafy Ivanovitch...

Il se lève et s'approche de moi. Je le

vois encore, terrible comme le péché

— Non, qu'il dit, Astafy Ivanovitch, je n'ai pas pris votre culotte! Je ne l'ai pas prise!...

Il tremble et se frappe la poitrine avec un doigt. Sa voix est si chevrotante que j'en reste effrayé.

— Eh bien, lui dis-je, Emelian Ivanovitch, pardon si je vous ai si sottement calomnié. La culotte est perdue ? Nous n'en mourrons pas. Nous avons un lendemain assuré, nous n'irons pas voler...

Et je n'irai pas non plus mendier, je suis un travailleur...

Il m'écoute, quelques minutes, immobile, puis s'assied et reste ainsi, sans bouger, durant toute la soirée. J'étais couché, il était encore là. Le matin, je le vis étendu sur le parquet nu, enveloppé dans son manteau. Il n'avait pas même osé se coucher sur le lit. Depuis ce temps, monsieur, je ne pouvais plus le voir, surtout dans les premiers jours. C'était comme si mon propre fils m'avait volé et blessé. Ah! pensais-je, Emelian! Emelian!...

Quinze jours de suite il ne cessa pas de boire. C'est pour vous dire qu'il était

comme enragé. Il partait de bonne heure, rentrait tard. Et durant tout ce temps, je ne l'entendis pas proférer un seul mol. C'était probalement par chagrin qu'il buvait. Peut-être voulait-il se faire mourir. Enfin, il cessa, ayant sans doute tout bu, et se remit à sa fenêtre. Il se tut encore pendant trois jours, puis je le vois pleurer. Ah ! si vous l'aviez vu pleurer, monsieur! On aurait dit une fontaine! Il est triste, monsieur, de voir pleurer un homme, surtout un vieillard.

— Quoi donc, Emelian?lui dis-je.

Il se met à trembler. Je lui parlais pour la première fois depuis cette histoire.

— Dieu... Astafy Ivanovitch.

i — Que Dieu soit avec toi, Emelian!

Faisons comme si elle était perdue. Pourquoi tant te désoler?

J'avais pitié de lui.

— Oui, Astafy Ivanovitch. Ce n'est pas pour cela. Je voudrais trouver du travail, Astafy Ivanovitch.

— Et quel travail, Emelian Iliitch?

— Mais n'importe lequel. Peut-être trouverai-je un emploi comme autrefois.

Je suis allé en parler à Fedossey Ivanovitch... Je ne dois pas rester à votre charge, Astafy Ivanovitch. Si je trouve un emploi, je vous rendrai tout, je vous payerai votre pain, celui que vous m'avez donné.

— Assez, Emelian, assez! Le péché est oublié, que le diable l'emporte! Vivons comme avant.

— Non, Astafy Ivanovitch. Vous peutêtre... Mais je n'ai pas pris votre culotte.

— Eh bien, comme tu voudras. Que Dieu soit avec toi, Emelianouchkaî

— Non, Astafy Ivanovitch, je ne pui?

plus vivre avec vous. Pardonnez moi.

— Mais, lui dis-je, qui donc te fait des reproches ? Je ne te chasse pas !

— Non, il ne convient plus que je vive avec vous, Astafy Ivanovitch.*. J'aime mieux m'en aller.

Il s'entêtait, il était offensé, cet homme... Il se lève en effet, prend son manteau.

— Mais où donc vas-ta, Emelian Iliitch? Sois raisonnable ! Que vas-tu faire ? Où vas-tu?

— Non, adieu, Astafy Ivanovitch. Ne me retenez plus. Vous n'êtes plus le même pour moi,

— Comment? Mais rien n'est changé !

Tu es un petit enfant, Emelian Iliitch, tu vas te perdre, tout seul !

— Non, Astafy Ivanovitch. Quand vous

sortez, vous fermez votre malle à la clef. Et moi, je pleure. Non, il vaut mieux que je m'en aille. Pardonnez-moi toutes les offenses que je vous ai faites!

Eh bien! monsieur, il partit, cet homme! Un jour passa. Il va revenir pour le soir, pensai-je. Personne, Encore un jour : personne. Trois jours : personne. Je m'effrayais! le chagrin me prenait. Je ne mangeais plus, je ne buvais plus, je ne dormais plus, j'étais anéanti. Le quatrième jour , j'allai demander Emelianouchka dans tous les cabarets. Serait -il mort près d'une haie? Serait-il gisant quelque part comme une poutre pourrie ? Je rentrai, la mort dans l'âme. Le lendemain je retournai le chercher. Je me maudissais : pourquoi l'avoir laissé partir, l'innocent! A l'aube du cinquième jour, — c'était fête, — j'entends la porte grincer.

Entre Emelian, tout bleu, les cheveux pleins de boue, comme s'il avait dormi dans la rue, maigre et sec comme une planche. Il ôte son manteau, s'assied sur une malle et me regarde. Je me réjouis d'abord, puis le chagrin me reprend de plus belle. Car, voyez- vous, monsieur, à sa place j'aurais crevé comme un chien plutôt que de revenir. Et il était revenu! Naturellement, il est pénible de voir un homme descendre si bas. Je me mis à ie caresser, à le consoler. — C'est bien, lui dis-je, Emelianouchka, je suis content que tu sois revenu. Voilà deux jours que je te cherche dans les cabarets. As-tu mangé ?

— J'ai mangé, Astafy Ivanovitch.

— Allons! est-ce bien vrai ? Il y a du chtchi d'hier, frère. C'est fait au gras. Et voici encore de l'oignon et du pain.

Mange! Ça ne fait pas de mal.

Je le servis. Il n'avait probablement pas mangé de trois jours. C'était sans doute la faim qui me l'avait ramené. Je m'attendris en le voyant manger, le pauvre. Allons, pensai-je, j'irai au cabaret lui chercher à boire pour le consoler. Et nous en finirons : je n'ai plus de colère contre toi, Emelianouchka.

J'allai chercher de la vodka.

— Voilà, lui dis-je, Emelianouchka l C'est fête, buvons! En veux-tu? Ça fait du bien.

Il tendit la main avec avidité. Il avait déjà pris le verre, puis il s'arrêta, puis il continua à porter le verre à sa bouche en en versant sur sa manche, puis il se ravisa encore et posa le verre sur sa table.

— Eh bien, Emelianouchka !

— Non, moi,.. Astafy Ivanovitch!...

— Tu ne bois pas ?

— Moi, Astafy Ivanovitch, je... ne boirai plus.

— Quoi ? Tu es décidé, ou si ce n'est que pour aujourd'hui?

Il garde le silence. Un instant après, il porte la main à sa tête.

— Quoi ? Serais-tu malade, Emelian ?

— Ce n'est rien... je ne me sens pas bien, Astafy Ivanovitch.

Je l'aidai à se coucher. Il avait la tête en feu, la fièvre le secouait. Je restai auprès de lui toute la journée. Vers le soir, il fut plus mal. Je lui donnai du kvas avec du beurre, de l'oignon et du pain.

— Yoilà, lui dis-je, mange donc ! Ça te fera du bien.

Il fait un signe négatif de la tête.

— Non, qu'il dit, je ne dînerai pas aujourd'hui, Astafy Ivanovitch.

Je lui lis du thé. Il n'y a rien de tel quand on est malade. Je fis travailler la vieille... « Allons! pensai-je, cela va mal. » Le troisième jour, au matin, j'allai chez le médecin Kostopravov, un homme que je connaissais. Il vint, l'examina, et déclara que c'était grave. « Vous n'avez plus besoin de moi, qu'il dit. Faites-lui prendre quelques paquets de telle poudre. » Je ne lui donnai point de poudre, je me disais : « Le médecin s'amuse!... » Au cinquième jour, tout se gâta.

11 agonisait, monsieur. Moi, je travaillais à la fenêtre. La vieille allumait le poêle. Personne ne parlait. J'avais le cœur déchiré. 11 me semblait que j'enterrais mon propre fils.

Je sais bien qu'Emelian me regarde sans oser rien dire. Enfin, je le regarde aussi, et je vois tant de chagrin dans ses yeux !

Il ne m'avait pas perdu de vue, et quand il rencontra mon regard, il baissa aussitôt les yeux.

— Astafy Ivanovitch !

— Quoi, Emelianouchka?

— Voilà... Si, par exemple, on portait au revendeur mon manteau, donnerait-il beaucoup, Astafy Ivanovitch ?

— Je ne sais pas, peut-être trois roubles Emelian Iliitch.

Et si l'on était allé le lui porter, je savais bien que le revendeur n'aurait rien donné du tout et se serait même moqué. J'avais dit cela pour consoler Emelian, connaissant sa simplicité.

— C'est bien ce que je pensais, Astafy Ivanovitch. C'est en drap, Astafy Ivanovitch.

— Assurément. Si tu veux le porter, demande trois roubles, Emelian.

Après un silence, il m'appelle de nouveau.

— Astafy Ivanovitch!

— Quoi, demandai-je, Emelianouchka?

— Vendez mon manteau, quand je serai mort. Ne m'enterrez pas avec. Je resterai comme cela. Ça vaut de l'argent qui vous sera utile.

Alors, monsieur, mon cœur se serra à un point... à un point que je ne puis dire. Je voyais bien qu'il se sentait mourir !

Une heure encore de silence.

Je le regarde de nouveau. Son regard ne me quittait pas. Cette fois encore, il baissa les yeux.

— Voulez- vous pas, lui dis-je, u i peu d'eau, Emelian Iliitch ?

— Donnez, et que Dieu vous I tisse, Astafy Ivanovitch!

Je lui donnai à boire. Il bui

— Merci, qu'il dit, Astafy Ivanovitch.

— Faut-il encore quelque chose, Emelianouchka ?

— Non, Astafy Ivanovitch, rien. Et moi... je... cela...

— Quoi ?

— Gela...

— Quoi, cela,Emelianouchka?

— La culotte... cela... C'est moi qui l'ai prise, Astafy Ivanovitch.

— Eh bien ! Dieu te pardonne, Emelianouchka, mon pauvre, ne te tourmente pas...

Et moi-même, monsieur, la respiration me manquait, et je pleurais. Je me détournai pour un instant.

— Astafy Ivanovitch...

. . . Je regarde : Emelian veut me parler, il se soulève , il s' efforce , ses lèvres remuent . . . Tout à coup il rougit et me regarde.,. Et

je le vois pâlir, pâlir, rejeter sa tête en arrière, respirer encore une fois, et rendre son âme à Dieu.

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