SCENE VI
HENRI, puisGABRIELLE.
HENRI, se promenant de long en large.
Margot m'aime toujours, elle n'hésitera pas.
CELLES QU'ON RESPECTE 223 GABRIELLE, entrant par la gauche.
Bonsoir!
HENRI
Bonsoir!
GABRIELLE
Il y a longtemps que vous êtes là?
HENRI
Un petit quart d'heure à peine.
GABRIELLE, lui tendant la joue.
Vite, pendant qu'il n'y a personne.
HENRI
Je pense bien que s'il y avait quelqu'un... (Allant pour l'embrasser.) Eh bien, non, pas ici.
Méchant! Un temps.) Vous savez que j'ai du nouveau à vous apprendre.
234. G,p L L E S Q U ' 0 N R E S P E G TE HENRI.
Allons donc !
GABRIELLE
Aussi, je suis très heureuse de vous voir.
HENRI
Qu'est-ce que c'est?
GABRIELLE
Nos affaires sont en bonne voie.
' HENRI
Pas possible.
• GABRIELLE
Encore cinq ou six disputes comme celles que j'ai eues tout à l'heure avec René et je suis persuadée qu'il finira par demander lui-même la séparation.
Croyez-vous que cinq ou six disputes suffiront?
GABRIELLE
Soyez tranquille.
Oh ! alors, j'ai confiance...
GABRIELLE
Il ne vous a rien dit?
HENRI
Si!
GABRIELLE
Il était furieux, hein?
HENRI
Ma foi non, quand je suis entré au salon il fredonnait.
226 CELLES QU'ON RESPECTE GABRIELLE, vexée.
11 fredonnait?
HENRI
Ma foi, oui. Il veut, m^a-t-il répondu, lorsque je lui ai demandé pourquoi il était si gai... il veut changer son genre d'existence et s'amuser ferme... (Réfléchissant.) ferme, c'est ça, c'est bien son expression.
GABRIELLE, de même.
Vraiment! Tenez, je mettrais ma main au feu qu'il m'a déjà trompée.
HENRI
Ça, je l'ignore. En tout cas il avait l'air bien décidé... et il vous a de ces projets...
CELLES QU'ON RESPECTE 227 GABRIELLE, de môme, assise sur le pouf.
L'idée de me quitter ne le chagrine pas trop... paraît-il.
HENRI
Oh! pas du tout. Ça vous fait quelque chose?
GABRIELLE, de même.
A moi? Quelle plaisanterie! (Un temps.^ Rien ne m'étonne de sa part du reste.
(Un temps.) Eh bien ! tout est pour le mieux. Et vous, êtes-vous toujours heureux?
HENRI
Quelle drôle de question !
GABRIELLE
J'ai si peur.
; Naturellement que je suis heureux.
Ça ne se voit donc pas?
GABRIELLE
Si, mon ami.
HENRI
Ça m'étonnait aussi. (Un temps.) Pour vous parler franc, il n'y a qu'une chose qui m'ennuie et qui me gêne.
GABRIELLE
Qu'est-ce que c'est?
HENRI
Prendre la femme d'un ami ça n'est pas déjà très délicat... mais enfin case fait. Quant à se marier avec elle...
GABRIELLE
Voilà, j'en étais sûre.
Quoi, vous en étiez sûre? Vous ne m'avez même pas laissé achever ma phrase, vous ne savez même pas ce que j'allais dire.
GABRIELLE
Alors je vous demande pardon...
Qu'est-ce que c'était?
HENRI
Parbleu ! va te promener, je n'y suis plus maintenant, vous m'avez fait perdre le fil.
GABRIELLE
L'important, c'est que vous m'aimiez toujours.
HENRL
Oh! ça... mais ne^vousj figurez pas
230 CELLES QU'ON RESPECTE qu'on divorce comme ça en huit jours.
GABRIELLE
Soyez sans crainte, vous n'aurez pas à attendre longtemps.
HENRI, l'air ennuyé.
Ah!
GABRIELLE
Ma mère connaît quelqu'un de très influent.
HENRI
Vraiment.
GABRIELLE
11 faudra même que je lui en parle, car elle ne se doute pas du tout que j'ai l'intention de me remarier, la pauvre femme.
HENRI
Oh! oui, la pauvre femme... Quelle surprise pour elle, hein?
GABRIELLE
Vous pensez... Elle va commencer par me sermonner. Comment tu n'as donc pas encore été assez malheureuse!
Tu ne peux donc pas rester tranquille ! (Un temps.) Bonue mère ! je suis certaine que vous lui plairez énormément.
HENRI, rêveur.
Vous êtes certaine?
GABRIELLE
Oui, votre caractère, votre allure...
HENRI, de môme.
Mon allure.
Il regarde sa montre, se lève.
• Elle s'ennuie tellement toute seule!
Nous irons souvent la voir, dites, et souvent dîner chez elle?
HENRI, l'esprit ailleurs.
Mais tous les jours! (A part.) Margot était peut-être sortie !
GABRIELLE
Et puis nous recevrons beaucoup, n'est-ce pas? J'adore ça.
HENRI, de même.
Trois fois par semaine, si vous voulez.
GABRIELLE
Trois fois par semaine !
HENRI, de même.
Ou quatre... ça m'est égal.
Mais c'est de la folie !
HENRI, de même.
C'est de la folie.
GABRIELLE
Une fois, c'est bien suffisant.
HENRI, de même.
Bon, une fois. (On entend sonner, à part.) On
a sonné.
GABRIELLE
Gomment?
HENRI
Quoi?
GABRIELLE
Je croyais que vous aviez dit quelque chose.
Non!
GABRIELLE
Qu'avez-vous ? On dirait que vous êtes ailleurs en ce moment.
Non, je suis ici... je suis bien ici... j'ai un peu mal aux nerfs simplement; c'est le temps qui va changer.
GABRIELLE, se lève.
Je vous les soignerai ces nerfs, mon ami, vous verrez.
HENRI
Oui, oui... je veux bien.
SOPHIE, entrant par le fond, une lettre sur un plateau.
Une lettre pour Madame.
Ah! donnez, merci... (Sophie sort.) Vous permette ?
HENRI
Comment donc ! je vous en prie.
Il tourne autour de la pièce.
GABRIELLE, au fur et à mesure qu'elle lit change de visage.
Ah! mon ami?
HENRI, se précipitant.
Qu'est-ce qui est arrivé?... un malheur?
GABRIELLE, suffoquée.
Ça, c'est un peu trgp fort, par exem'ple!... Devinez qui m'écrit, je vous le donne en mille.
HENRI
Vous le donnez en mille?... (Réfléchissant.) Voyons un peu.
Ne cherchez pas... vous ne trouverez jamais; votre ancienne maîtresse.
HENRI
Non, c'est pas possible... elle a osé...
GABRIELLE, elle lui tend la lettre.
Lisez donc !
HENRI", sans la lire.
Oh!
GABRIELLE
Que faites-vous? lisez donc encore une fois.
HENRI
C'est que je suis tellement étonné...
(Lisant.^ « Madame, j'ai le regret...
GABRIELLE
Elle a le regret... délicieux!
.. Gomment?
GABRIELLE
Rien... continuez!
HENRI, lisant.
» De vous dire que si M. de Bressac ne revient pas dans les vingt-quatre heures...
GABRIELLE
Et c'est souligné !
HENRI
» Je me charge de tout faire savoir à votre mari... » Margot. (Parié.) Oui, c'est bien son écriture... c'est dégoûtant.
GABRIELLE, nerveuse.
Eh bien, cette femme qui ne devait amais faire parler d'elle?
238 CELLES QU'ON RESPEGTiE HENRI.
Moi, je ne peux pas encore le croire.
GABRIELLE
Quel toupet!... Que voulez-vous que je fasse maintenant?
HENRI
Rien du tout !
Vraiment, il y a des moments où je regrette de vous avoir connu.
HENRI
Parce que ?
GABRIELLE
Parce que? Parce que?... Tenez, c'est à devenir folle.
HENRI
Ça, c'est de l'exagération.
C'est de l'exagération!... (Un temps.) Savez-vous, mon cher, que vous êtes extraordinaire... ! Vous êtes là, bien calme... bien tranquille...
HENRI
Naturellement. Je trouve que cette lettre qui vous bouleverse, devrait vous faire plaisir, au contraire.
GABRIELLE
Ah ! ça, perdez-vous la tête, ou vous moquez-vous de moi?
HENRI
Mais non ! Vous voulez divorcer, n'est-ce pas? Eh bien, tout est pour le mieux.
Et René ?
Il se battra peut-être avec moi... Et puis voilà tout.
GABllIELLE.
Et ma réputation, qu'en faites-vous?
HENRI
Ce que j'en fais?
GABRIELLE
Oui, répondez donc !
HENRI
Je n'en fais rien... Que voulez-vous que j'en fasse ?
GABRIELLE, se lève.
Ma foi, cela vous est bien égal qu'on me traite comme une femme perdue.
Et ma mère, grand Dieu ! Elle en mourrait.
Allons donc !
GABRIELLE
Elle en mourrait. . . (a part.) Je vais bien voir... (Elle s'assied et haut.) H n'y a qu'une solution possible... malheureusement...
Laquelle?
GABRIELLE, après avoir hésité.
Retournez avec cette femme!
HENRI
Vraiment ! Et c'est vous qui me donnez ce conseil-là... Vous qui aviez tellement peur qu'un jour, je ne veuille plus de vous?
GABRIELLE
Mais, même si je me mariais avec
VOUS, on chuchoterait, on ne me respecterait plus... et la plupart des salons où je vais me seraient fermés.
HENRI
Quelle plaisanterie !.. Dans tous les salons que vous fréquentez... il y a des femmes qui trompent leur mari... on le sait... et on les reçoit tout de même, parbleu !
Un temps.
GABRIELLE, ravie, se lève.
Ah ! tenez, Henri, vous êtes un brave cœur.
HENRI
Je suis sensé, surtout... voilà ce que je suis.
GABRIELLE
Mais, quand je parlais, vous ne lisiez
donc pas ma pensée dans mes yeux, enfant que vous êtes !
HENRI
Votre pensée?.. Quelle pensée?
GABRIELLE
Certes, je ne donnerais pas pour beaucoup la joie que je viens d'éprouver.
HENRI
La joie? Quelle joie?
■ KÎABRIELLE.
Car aujourd'hui seulement, j*ai senti l'amour que vous aviez pour moi.
HENRI, ahuri.
Pardon, je n'y suis plus du tout.
GABRIELLE
Le monde! ma réputation, les gens
que je connais... est-ce que ça compte pour moi!... vous seul comptez, mon ami... car je vous aime... je vous estime, et c'est avec vous que je veux vivre désormais.
HENRI, à part.
Flambé !
GABRIELLE
Du reste, j'en suis certaine... M. de Bressac saura faire respecter celle qui portera son nom, n'est-ce pas?
HENRI, à part et à mi-voix.
Oh ! sacredié !
GABRIELLE, très tendre.
Et sa femme, où est-elle ?
HENRI
Où est-elle?
GABRIELLE
Oui.
HENRI
Ah! elle est bonne!... Ah! non... elle est bien bonne!
GABRIELLE
Qu'est-ce que vous avez?
HENRI
Ce que j'ai, vous me demandez ce que j'ai?... N'est-ce pas? C'est bien cela que vous me demandez... Si je m'attendais à celle-là, par exemple.
GABRIELLE
Pour Dieu, qu'est-ce qui vous agite et que se passe-t-il ?
HENRI
Ce qui m'agite?... Extraordinaire...
ce qui se passe?... C'est-à-dire que je suis devenu subitement idiot ou alors c'est vous qui venez de perdre subitement la mémoire. 11 y a deux minutes, vous vouliez, maintenant, vous ne voulez plus ; si c'est une farce, je vous avoue franchement que je la trouve mauvaise.
GABRIELLE
Une farce ! Vous me croyez capable de plaisanter sur un pareil sujet... Oh ! Henri !
HENRI
Oh! Henri! oh! Henri!... Henri croit qu'il est grand temps de cesser tout cela, voilà ce qu'il croit, Henri.
GABRIELLE
C'est VOUS qui me parlez ainsi, lorsqu'il y a quelques instants... Vous n'é-
tiez donc pas sincère tout à l'heure quand vous me suppliiez...
HENRI
Et vous, vous n'étiez donc pas sincère quand vous me disiez de retourner avec mon ancienne maîtresse?
GABRIELLE
Non... je ne l'étais pas... Et vous?
HENRI, malgré lui.
Moi non plus !
GABRIELLE
Henri !
HENRI
Quoi? ]
GABRIELLE
Vous mentiez donc?
Quand?
GABRIELLE
Il y a deux minutes.
HENRI
Pas du tout.
Alors, pourquoi me répondez-vous :
moi non plus?
HENRI
J'ai dit cela?
GABRIELLE
A la seconde !
HENRI
Ah! Tenez!... tenez!... ma tête va éclater à la fin.
Vous me comprenez très bien et vous m'avez donné votre parole d'honneur de m'épouser.
HENRI
Pas si haut, sapristi!
GABRIELLE
Tout m'est égal... et on peut tout entendre! C'est un peu violent! maintenant que tout marche selon mes désirs, vous refusez.
HENRI» arpentant la scène.
Malheur de malheur, va !
GABRIELLE
Je veux une réponse, on ne se moque pas de moi impunément, mon cher.
René entre par le fond.
250 CELLES QU'ON RESPECTE HENRI, à mi-voix.
'^' Voilà René... je vous en prie..