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CHAPITRE III

Université d'Ottawa

§ 1 L'acte du Parlement.

Conçu pour procurer une éducation très soignée aux jeunes gens des classes dirigeantes et aux aspirants au sacerdoce, le collège d'Ottawa, dirigé par les Oblats depuis sa fondation, le 26 octobre 1848. n'avait pas cessé de marcher dans la voie du progrès, et le nombre de ses élèves s'était augmenté en proportion. Appartenant aux meilleures familles, ils accouraient de toutes les provinces : Bas Canada, ou Québec, Ontario, Nouvelle-Ecosse, Nouveau-Brunswiek. Terre-Neuve. Manitoba, territoires du Nord-Ouest, et même des Etats-Unis.

Ils se divisaient en deux catégories bien distinctes. Les uns, se destinant à l'industrie, aux finances, ou aux affaires, suivaient le cours commercial, poussé jusqu'à l'enseignement supérieur ; les autres, désireux d'embrasser l'une des professions libérales, suivaient le cours classique, dans lequel les sciences naturelles et positives se combinaient sagement avec les langues mortes et les langues modernes : le tout agencé de façon à ouvrir l'intelligence du disciple ; à orner sa mémoire de tout, ce que présentent d'admirable Tes sciences naturelles : minéralogie, botanique, zoologie, physique, chimie, mécanique, astronomie, géologie ; à exercer son jugement par la culture des hautes mathématiques : algèbre, géométrie analytique, calcul infinitésimal, différentiel et intégral ; économie politique, philosophie ; enfin, à développer chez lui le goût du beau, par l'étude approfondie des chefs-d'œuvre littéraires grecs et latins, français et anglais.

Par son programme étendu et varié, l'établissement olfrait ainsi, à tous, les moyens d'instruction appropriés au rang qu'ils devaient occuper, plus tard, dans la société. Mais il leur garantissait aussi l'avantage, unique alors dans ces contrées, d'acquérir une connaissance parfaite du français et de l'anglais, ce qui leur faciliterait l'entrée des principales carrières, l'usage de ces deux langues étant toujours nécessaire pour remplir la plupart des emplois. Dans ce but, la classe se faisait le matin en anglais, et le soir en fiançais. Cette méthode assurait au collège

d'Ottawa une suprématie réelle sur les autres maisons d'éducation, dans lesquelles l'anglais ou le français ne tenaient qu'une place secondaire.

Un pareil système, très utile aux élèves, exigeait un personnel de professeurs exceptionnel. Chacun d'eux devait posséder à fond l'anglais et le français. Les simples surveillants eux-mêmes ne pouvaient s'acquitter de leur charge, s'ils ne savaient les deux langues.

Tracer un programme embrassant toutes les branches du savoir, n'est pas très difficile. L'essentiel est de le réaliser, de manière à captiver l'élève, et à lui inculquer l'amour des matières qu'il comporte.

A cette lin. il fut réglé que chaque professeur n'aurait qu'une branche à enseigner, afin qu'il lui fût plus facile de s'y spécialiser. On mettait également à sa* disposition tout ce qui était nécessaire, ou utile, pour tendre ses leçons claires, agréables et instructives : bibliothèque vaste et choisie, cartes les plus perfectionnées, instruments les plus nouveaux, préparations les plus récentes, cabinet de physique, laboratoire de chimie, musées de zoologie, de minéralogie et de géologie supérieurement organisés.

En vertu de la méthode adoptée. !e professeur s'attachait, avant tout, à faire bien comprendre à l'élève l'objet de son enseignement, et ne lui permettait jamais de confier à sa mémoire ce qui n'était pas encore parfaitement saisi. Grâce à ces moyens, il excitait l'enthousiasme du jeune homme, et créait en lui un désir toujours croissant de s'instruire

Chaque joui, durant les quatre heures de classe, l'élève voyait se succéder, dans la chaire, quatre professeurs différents, chacun avec sa spécialité cl sa louche personnelle. Cette diversité avait pour effet de soutenir son attention, et de donner à ses facultés une nouvelle vigueur. A la première heure, par exemple, c'était le professeur de latin, ou de botanique : à la seconde, celui de grec, de mathématiques3 ou d'histoire ; à la troisième, celui de français; à la quatrième, celui d'anglais, qui exposaient successivement les richesses et les beautés de la langue de Racine et de Corneille, de Shakespeare et de Milton.

Ce programme e1 celte méthode reçurent l'approbation d'hommes distingués el particulièrement compétents.

Certaines institutions se confinent trop peut-cire dans les notions générales, e1 , par suite, elles imposent aux jeunes gens l'obligation d'aller tilleuls étudier les diverses branches de la science et de l'industrie. D'autres, surtout en Amérique, envisageant directement et presque exclusivement la pratique, vont droil à la spécialité, en négligeant la partie qui devrait lui servir de fondement.

Au collège d'Ottawa, on s'attacha à réunir les avantages des deux systèmes, sans tomber dans l'exclusivisme de l'un ou de l'autre. 11 mérita ainsi, de plus en plus, le renom d'une excellente maison d'éducation. Tout élève bien doué qui suivait consciencieusement ses cours, pouvait se présenter pour n'importe quelle carrière : le barreau, la médecine, les mines, les ponts-et-ehaussées. les finances, l'industrie, le commerce, etc.

De si remarquables et si constants succès lui attirèrent la sympathie des hommes au pouvoir.

Le 15 août I86(), le Gouverneur général du Canada, lord Monk, donna, au nom de la couronne royale d'Angleterre, la sanction souveraine à l'Acte du Parlement qui, le 4 du même mois, avait proclamé le collège d'Ottawa Université, avec tous les droits et privilèges inhérents à ce titre, même celui de la collation des grades pour les lettres et pour les sciences. Cette distinction allait être d'un grand secours à la cause de la religion et de la vertu.

Dès lors, les élèves arrivèrent encore plus nombreux. On compta parmi eux des fils de députés, de sénateurs et de ministres.

On dut agrandir notablement la bâtisse, et, d'améliorations en améliorations, elle devint digne de la ville choisie pour être la capitale de la Confédération. Ses musées de minéralogie, de conchyliologie, d'ornithologie et de zoologie ; son cabinet de physique et son laboratoire de chimie reçurent des développements considérables.

Non seulement ils n'étaient pas une de ces modestes installations strictement suffisantes pour les expériences et les démonstrations du professeur en classe, mais de vrais instruments de travail, n'ayant peut-être pas leurs pareils, au Canada. Ils étaient pourvus abondamment de machines de toutes sortes et des éléments les plus vaiiés, de manière que les élèves, même en dehors des classes régulières, eussent la possibilité d'y venir eux-mêmes manipule] et expérimenter les produits chimiques qu'on mettait à leur disposition. Ils pouvaient ainsi acquêt n des connaissances pratiques des plus utiles.

Cet avantage était compris et très apprécié. Presque en tout temps, on était sûr de rencontrer des élèves au laboratoire.

Pendant de nombreuses années, le Gouvernement, n'ayant pas encore de laboratoire, envoyait faire ses analyses à celui du collège-université qui revêtait ainsi une importance de plus en plus grande aux yeux du inonde officiel et savant de la capitale.

Pour faciliter la piété des élèves, on contruisit une magnifique chape de quarante mètres de long, sur treize de large et seize de haut. Son styje

était dans le genre moresque, comportant une grande richesse de dorures et d'ornementations.

Ajoutons que le collège d'Ottawa a été, dit-on, le premier, en Amérique, à être éclairé à l'électricité.

§ 2 TJ flcle du Saint-Siège.

Par un bref pontifical, daté du 5 février L889, Léon XIII érigea notre collège d'Ottawa en Université catholique, avec tous les droits et privilèges attachés à ce titre, en particulier le pouvoir de conférer les doctorats en philosophie, théologie et droit canon.

La nouvelle Université catholique fut solennellement inaugurée, les 9 et 10 octobre 1889, en présence du cardinal Tasehereau. archevêque de Québec, de douze archevêques et évêques du Canada et des Étals- Unis, d'un très nombreux clergé venu non seulement de toutes les parties du diocèse d'Ottawa, mais des autres diocèses de la Confédération, cl d'une foule immense, parmi laquelle on remarquait l'élite de la société de la capitale.

Sur le vaste et bel édifice flottaient le drapeau du Pape, entre ceux delà France et de l'Angleterre, tandis que toutes les cloches de la ville carillonnaient joyeusement.

Nous ne décrirons pas ici les séances académiques qui eurent lieu, à cette occasion, dans la grande salle du collège. Ce récit nous mènerait trop loin. De très éloquents discours furent prononcés et chaleureusement applaudis.

A la nuit tombante, le collège s'illumina soudain de mille feux. On admirait, à chaque fenêtre, des transparents de toutes couleurs, dans lesquels les armes de la Congrégation se mêlaient aux emblèmes de la science.

- Ce furent, écrivait le P. Langevin, des fêtes splendides, dont tous demeurèrent enchantés. Dieu a donc béni cette vigne plantée sur les bords de l'Ottawa ! Fécondée par la rosée du ciel et les sueurs de nos Pères, elle a poussé des racines profondes dans le sol, et ses rameaux verdoyants se couvrent de fruits savoureux... Qu'elle croisse donc, cette chère Université, sous les bénédictions du Vicaire de Jésus- Christ!... Qu'elle ne cesse jamais de puiser, au cœur de notre famille, cette sève religieuse qui est sa condition de vie !... Que, du haut du cul, Dieu veille sur elle!... Qu'il la visite de sa grâce et lui donne de se perfectionner et de se développer.

Dans son allocution au consistoire du 30 décembre 1889, le Souverain Pontife Léon XIII, résumant, dans une vue d'ensemble, les consolations de l'Église et ses espérances, durant l'année qui finissait, indiqua, parmi ces consolations les plus douces, la création de l'Université d'Ottawa.

Cette parole, si flatteuse pour ceux qu'elle concernait, était pour les Oblats un précieux encouragement.

§ 3 Le P. Tabaret.

In nom indissolublement uni à l'Université d'Ottawa est celui du I'. Tabaret. qui, venu de France, en fut le créateur.

Quand il prit la direction du collège, en 1853. l'établissement était encore des plus modestes, et son état financier inspirait les plus vives inquiétudes.

Pour obvier à tant de difficultés, le P. Tabaret se multiplia. Doué d'une admirable universalité d'aptitudes et d'un vrai génie d'organisation, il (it marcher de front les améliorations matérielles avec le développement intellectuel et moral.

Tour à tour, ou, plutôt, simultanément supérieur, professeur et surveillant, il agissait avec un dévouement sans borne, et prêchaitd'exemple à tous, maîtres et élèves, jetant une semence abondante de sacrifices personnels, de travaux incessants, de luttes énergiques et patientes contre des obstacles sans nombre et de tous genres.

A lui sont dus tous les perfectionnements successivement apportés à cet établissement de haute éducation : agrandissements de la bâtisse, extension des programmes, méthodes adoptées comme les meilleures dans le milieu spécial où l'on se trouvait.

Dans ce but il avait élaboré son plan d'étude, de manière à concilier les intérêts des Canadiens-Français et. ceux des élèves de nationalité a nglaise.

Le mélange des deux langues, disait-il, présente un inconvénient, mais il n'est pas insurmontable. Les meilleurs écrivains, dans chaque pays, n'ont -ils pas su plusieurs langues parfaitement ?... Un homme vit autant de vies qu'il parle de langues. Au reste, dans cette partie du Canada, la nécessité des deux langues ne se discute pas : elle s'impose. Ottawa étant la capitale du Dominion, point de position officielle pour ceux «pu ne parleront point l'anglais.

D'ailleurs, en réunissanl ainsi, dès leur enfance, les adolescents de nationalités diverses, qui devraient, un jour, diriger l'opinion publique, le P. Taliaiel espérait contribuer puissamment à raffermir l'union

parmi les catholiques et à diminuer les préjugés funestes qui divisent deux peuples si bien faits pour s'estimer l'un l'autre ; préjugés dont la force lui semblait surtout provenir de ce que ces deux peuples, qui vénèrent l'Eglise catholique comme la même Mère, et qui se réunissaient, alors, dans les mêmes temples pour prier, n'échangeaient pas leurs idées, et vivaient rapprochés sans se connaître, et pour ne se regarder qu'à travers le prisme de leurs préventions réciproques.

On le voit, le P. Tabaret avait, à un degré éminent, ce que l'on pourrait appeler le côté pratique du génie. Placé, jeune encore, à la tête d'un collège qui commençait, il n'essaya point de copier aveuglément les systèmes d'Europe ; mais, après avoir scruté les besoins de la population qui l'entourait, il s'industria à prendre, des établissements qu'il connaissait, ce qui lui parut mieux convenir au milieu, désormais son champ d'action.

Tout le monde fut surpris de la hardiesse de son pian d'études. Ce n'était rien moins qu'une révolution dans l'enseignement catholique Trouverait-il les hommes nécessaires pour la réussite d'une entreprise aussi audacieuse? Parviendrait-il jamais à la faire comprendre et accepter du public ? N'ai! ait-il pas à un échec inévitable ?

A ceux qui articulèrent des objections, il donna des réponses si péremptoires, qu'ils devinrent eux-mêmes enthousiastes de son projet. Quant à ceux qui se contentaient de critiquer, sans être de la partie, il les laissa dire, sans se préoccuper aucunement de leurs pronostics pessimistes. Il savait attendre ; mais, avant de mourir, il eut la consolation de voir de longues années d'expérience confirmer, en les dépassant même, ses prévisions si justes. Presque tous ceux qui avaient douté du succès, se rallièrent à ses idées si personnelles, ou s'y conformèrent, ailleurs, dans la mesure du possible.

Aussi, sous son habile direction, et grâce à des progrès constants dans toutes les branches de la science, l'établissement, dont la réputation s'étendait de plus en plus, monta, du rang de collège, à celui d'université. S'il avait voulu que l'anglais y fût enseigné avec toute la perfection désirable, c'est également parce que, à Ottawa, chaque jour, le catholique instruit est obligé de se rencontrer avec des protestants Sun bonheur était de penser que ses disciples, tout en ayant des convictions raisonnées et profondes sur la religion et la saine philosophie, n'auraient pas à confesser leur infériorité dans les autres branches du savoir.

Quand Léon XIII éleva l'Université d'Ottawa à la digniti d versité catholique, avec le privilège de la collation des gra

P. Tabaret, depuis trois ans, avait quitté la terre, mais son souvenir était toujours vivant et remplissait tous les cœurs.

En reconnaissance de ses bienfaits inoubliables, et en hommage aux qualités éminentes qui l'avaient distingué, on lui dressa, le jour même de l'inauguration solennelle de l'Université catholique, une belle statue en bronze, fondue à Paris, plus grande que nature.

C'était un don magnifique des anciens élèves. On grava sur le socle l'inscription suivante :

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