CHAPITRE V
Montréal. — Église Saint-Pierre
§ 1 Œuvres de zèle.
Fixés depuis 1848 à Montréal, dans l'un des quartiers les plus populeux, mais dont les habitants avaient, jusqu'alors, négligé beaucoup les pratiques religieuses, les Oblats, après avoir réuni dans une chapelle provisoire ces chrétiens attiédis, avaient bâti une vaste et magnifique église de style gothique, inaugurée solennellement, le 26 juin 1853, dimanche avant la fête de saint Pierre, auquel elle fut dédiée.
Successivement ils l'avaient splendidement ornée à l'intérieur, l'embellissant de riches vitraux, de superbes autels, de très jolies stalles encadrant gracieusement le sanctuaire, d'un grand orgue, le meilleur instrument que la ville eût jusque-là possédé, etc. Quelques années plus tard, ils installèrent dans le clocher un remarquable carillon de treize cloches harmonisées, fondues en France par la célèbre maison Paccard ; puis, une horloge annonçant au loin, de quart d'heure en quart d'heure, les divisions du temps.
Sur de larges terrains achetés autour de l'église, pour l'isoler et la mettre à l'abri d'un incendie toujours possible, ils avaient élevé des écoles ; une maîtrise pour plus de cent élèves qui devaient, par leurs chants et les cérémonies, rehausser l'éclat des offices; une maison en pierres pour une nombreuse communauté, etc. ; murs avec cours et jardins, afin que l'église restât néanmoins bien dégagée. Le tout formait un ilôt entier, ensemble important de constructions, circonscrit par les quatre rues Visitation, Dorchester, Sainte-Rose et Panet.
Simultanément l'édifice spirituel, établi sur des bases solides, s'était développé en proportion. Une grande salle de la maîtrise était affectée à un cercle de délassement pour les jeunes gens et les hommes, afin <'■■ les préserver des atteintes du vice, en les écartant des mauvaises con pagnies et des assemblées dangereuses, par l'attrait des agrémer dune société vraiment chrétienne.
Grâce aux multiples industries d'un zèle éclairé, ce faubourg, longtemps l'un des plus mal famés de la ville, était devenu bientôt l'un des meilleurs sous le rapport de la piété.
In des moyens qui contribua le plus à cette régénération morale, fui. là aussi, la retraite annuelle donnée aux hommes comme préparation à la fête de la Noël.
Montréal. — Eglise Saint-Pierre. Intérieur. (Dans le I. II, p. 109, vue de la façade extérieure.
Malgré un froid de vingt degrés et plus encore, l'église, pourtant si grande se remplissait, chaque matin, dès cinq heures. A la clôture, dix-huit cents hommes, en L857, s'étaient agenouillés à la Table suinte : deux mille, en L858 ; deux mille cinq cents, en 1863 et les années suivantes.
Des chiffres éloquents et grandissant sans cesse, révélèrent l'intensité de vie chrétienne et son accroissement continu.
La première année après l'inauguration de l'église, on y avait consommé treize mille hosties, et, en I8T)7. plus de quarante mille. Dans la suite, ce nombre lui doublé et même plus que triplé. Il atteignait quatre-vingt mille, en L873 ; quatre- vin^l -neuf nulle, en L886j et. neuf ans plus tard, environ cenl cinquante nulle.
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Dans cette statistique, pourtant déjà si consolante, ne figurent pas les communions pascales.
Cela suppose un travail énorme, soit pour les confessions, soit pour le soin des malades.
Chaque dimanche, de quatre à cinq mille fidèles assistaient aux diverses messes.
Pour soutenir et développer ce bien, diverses associations avaient été fondées ; elles s'adressaient à toutes les classes de la population.
Nommons en premier lieu la Congrégation de Sainte- Anne pour 1rs femmes mariées : elles étaient neuf cents, en 1863 : plus de quinze cents, en 1873 : et près de deux nulle, quelques années plus tard. Leurs réunions avaient lieu, deux fois par mois. Les communions générales aux principales fêtes étaient des plus édifiantes. A cette Congrégation se rattacha ensuite une association de couture. Chaque jeudi, plusieurs de ces dames travaillaient en commun à la confection de vêtements pour les pauvres.
La Congrégation de F Immaculée-Conception, qui groupait fie quatre à cinq cents jeunes filles en I8b'3, en comptait huit cents, dix ans plus tard, et ensuite plus d'un millier. Chaque dimanche, elles venaient chanter les louanges de la Reine des vierges, et entendre des instructions spéciales.
La Congrégation du Sacré-Cœur pour les jeunes gens comptait aussi plusieurs centaines de membres. Près de 0112e cents s approchaient de la Table sainte, le 8 décembre, joui de la clôture de leur retraite annuelle. Le spectacle de ces nombreux adolescents, priant ensemble et se renouvelant dans la piété par la fréquentation des sacrements, est un des plus beaux que l'on puisse voir. Cette Congrégation faisait la joie des mères de famille, en leur donnant les garanties les plus consolantes sur la persévérance de leurs fils dans rattachement au devoir et dans la pratique des solides vertus, qui assurent la possession du véritable bonheur sur la terre.
A cette œuvre des jeunes gens était annexée une bibliothèque, abondamment fournie des livres les plus intéressants, pour empêcher la circulation de productions licencieuses, dont une certaine pi opagande malsaine menaçait déjà le pays.
Les hommes aussi avaient leur Congrégation spéciale, sous le vocable du Cœur immaculé de Marie. Elle comprenait également plusieurs centaines de membres, appartenant à toutes les classes de la société. Us se réunissaient, tous les dimanches et les jours de fête, à six heun et demie du matin. Cette heure incommode aurait dû, ce semble, être un obstacle au développement de cette Congrégation si utile et si impur-
tante. II n'en fut rien. Fatigués du travail de la semaine, ces vaillants chrétiens prenaient encore sur leur repos hebdomadaire du matin, et, même en hiver, faisaient le sacrifice d'un sommeil réparateur et souvent nécessaire. Bravant le froid et la neige, i] s venaient consacrer une heure et demie, chaque semaine, à mériter la protection de la Reine des cieux.
N'oublions pas, dans cette rapide nomenclature, une institution dont l'influence fut des plus salutaires, la Société de Tempérance, œuvre des plus essentielles dans ces pays froids, où l'abus des liqueurs fortes constitue un si grand danger pour l'honneur et la paix des familles.
Cinq cents membres assistaient aux réunions mensuelles. Bien des épouses et des mères- bénissaient quotidiennement la Providence d'avoir ménagé cette planche de salut à tant de malheureux. L'organisation en était des plus -sérieuses : conseil, tenant des séances régulières, le second dimanche de chaque mois ; visiteurs de quartiers, rendant compte de la conduite des associés dont ils ont la charge ; encouragements à ceux (fui persévèrent ; renvoi de ceux qui s'obstinent à violer le règlement, etc.
Chaque année, dans une réunion spéciale du mois de juin, on remettait l'oriflamme d'honneur à celui qui avait gagné le plus de personnes à l'œuvre de la Tempérance. C'est lui qui le portait aux processions durant l'année courante.
Dans la conviction que la prière est le plus puissant levier pour soulever les âmes vers les régions sereines de la vertu, on ajouta à l'œuvre de Tempérance une association de zèle. Elle se composait de dames et jeunes filles s'engageant à prier, tous les jours, et à communier, le troisième mardi de chaque mois à la messe dite de Tempérance, pour le succès de la cause.
Terminons cette énumération. en indiquant la Confrérie du Saint- Bosaire, qui comptait plus de trois mille membres.
Comment passer sous silence l'éclat avec lequel se solennisaient les principales fêtes ? Deux, cependant, méritent d'être signalées : le Jeudi Saint et les Quarante-Heures. Grâce au zèle et à la piété des congréganistes. dont le chiffre total montait à plus de quatre mille, il n'y avait peut-être pas d'église où le spectacle fut plus édifiant. Au commencement de la nuit, des centaines de jeunes gens, groupés autour de l'autel, récitaient l'office, entremêlé d'autres prières et de cantiques. Puis, ("était le tour des pères de famille. Notre-Seigneur ainsi, pendant la nuit, se voyait constamment entouré de nombreux et fidèles adorateurs.
Au sein d'une population aussi bien disposée, la dévotion au Sacré- Cceur tle .lésus ne tarda pas à prendre un développement considérable.
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Des centaines de personnes se firent inscrire à l'Institution de la Garde d'Honneur. Le Très Saint Sacrement fut exposé tous les premiers vendredis du mois. Rien de plus touchant que ces phalanges d'adorateurs, se succédant sans interruption aux pieds de Jésus- Hostie. Ce fut à tel point, que l'on voulut faire davantage, et outre l'adoration mensuelle, on songea à établir l'adoration hebdomadaire, chaque vendredi, quoique sans exposition d'abord. Ces pieuses industries contribuèrent puissamment à raffermir et à étendre le règne de Dieu dans les âmes.
Avec toutes les retraites prèchées régulièrement aux diverses Confréries ou Associations, avec les instructions données à chacune de leurs réunions si fréquentes, avec les exercices si suivis des mois de Marie, du Sacré-Cœur, de saint Joseph et des Morts, avec les nombreuses visites aux malades et l'afïluence constante aux confessionnaux, c'était, dans l'église Saint-Pierre de Montréal, non moins que dans celle de Saint-Sauveur de Québec, comme une mission incessante et un labeur sans trêve.
Non seulement les cinq principales Congrégations se maintenaient dans la régularité, mais progressaient constamment. 11 fallait même donner satisfaction à la piété, en lui procurant des fêtes supplémentaires C'est ainsi que, chaque année, furent organisés de beaux pèlerinages à Sainte-Anne de Beaupré, sanctuaire vénéré, sur les bords du Saint- Laurent, à une trentaine de kilomètres en aval de Québec. L'un, au commencement du mois de juin, était pour les femmes, parfois au nombre de plus de huit cents ; l'autre, au mois d'août, était pour les hommes et les jeunes gens, dont le nombre n'était pas moins considérable. Des grâces singulièi es, et, quelquefois, même des guérisons miraculeuses récompensaient la foi des pèlerins.
Le jour du départ du premier pèlerinage, bien avant l'heure, on voyait, de toutes les rues du quartier, les pieuses pèlerines, chargées de leur panier de provisions, se diriger vers le bateau aux vastes proportions, sur lequel flottait, à l'extrémité du grand mât, le pavillon de Sainte-Anne, avec cette inscription : Bonne sainte Anne, protégC2 vos enfants !
Sur l'estrade qui séparait les deux salons du navire, on plaçait la statue de la Sainte.
On quittait le port au chant de Y Ave Maris Stella, tandis que. sur les quais, stationnaient, agitant leurs mouchoirs, les maris, les fils, les parents et une foule de curieux.
Peu après, les Pères se rendaient au confessionnal et devaient y rest de longues heures. Les grilles étaient placées un peu partout, et
personnes qui ne s'étaient pas déjà confessées à l'église, s'empressaient de le faire. Puis, on adressait aux voyageuses une instruction générale, terminée par la prière du soir.
Beaucoup ne se couchaient pas, et, toute la nuit, on entendait le murmure des groupes récitant à haute voix le chapelet ou d'autres oraisons.
On arrivait le matin à Québec. Les rayons du soleil levant revêtaient d'un éclat des plus vifs les toitures en fer blanc de la vieille cité de Champlain. On contemplait le magnifique paysage, dans lequel se détachaient la majestueuse citadelle, la cathédrale, l'université, l'évcché. le clocher de Saint-lloch et celui de Saint-Jean.
En face, l'île d'Orléans, avec sa végétation luxuriante ; sur la rive opposée, la ville de Lévis ; à gauche la côte de Beaupré, d'un pittoresque incomparable; dans le lointain, Ja chaîne des Laurentides. C'est un superbe panorama, parlant élqquemment; de la puissance du Créateur. Sa vue repose l'âme cl la dispose aux inJ licences, de la piété.
Le voyage se continuait à travers ce merveilleux décor. Plus on s'approchait du sanctuaire vénéré, plus on se recueillait, en se préparant à la sainte communion. A la vue de l'église, on entonnait un cantique cl l'on déployait la bannière.
Enfin, le navire accostait. Il fallait un temps assez long à cette foule pour descendre à terre. On l'employait à organiser la procession ; puis, de huit à neuf cents femmes, le chapelet à la main, priant à haute voix ou chantant des cantiques, traversaient le vaste quai et défilaient dans le village, au son des cloches saluant leur passage.
Aussitôt commençait la messe de communion, pendant laquelle des files interminables et recueillies s'approchaient de la sainte Table. A neuf heures, grand'messe avec sermon. Puis, vénération des reliques. L'après-midi, vêpres chantées et bénédiction solennelle du Très Saint Sacrement .
Ces moments heureux passent trop vite. Il fallait, hélas ! songer au départ. Le retour n'était pas moins pieux; on priait, on chantait; on saluait, au passage. l'Ilote divin du Tabernacle, présent dans les nombreuses enlises, échelonnées sui le rivage. Plusieurs conférences données par les Pères, intéressaient les voyageuses. Puis, avaient lieu l'exercice du mois du Sacré-Cœur et la prière du soir.
Au malin du lendemain, on arrivait à Montréal. Les quais étaient couverts d'une foule encore plus nombreuse que le joui' du départ, avide «le connaître les incidents et les péripéties de la traversée. En les racontant, les narratrices répétaient souvent, connue un refrain, au souvenir des joies intimes de la piété goûtées dans le vénéré sanctuaire :
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- C'est beau ! c'est consolant ! Nous reviendrons encore ! Nous reviendrons !
Aussi édifiant était le pèlerinage des hommes, accompli dans les mêmes conditions et d'après le même programme.
L'attachement de la population pour les Oblats devenait de plus en plus profond et s'exprimait en maintes circonstances. Dans une de ses lettres, le P. Lefebvre. supérieur de la maison de Montréal, en ISSU, relate une de ces manifestations :
- Comme par le passé, la veille du 1er de l'an, au soir, voit toujours, de plus en plus nombreuse, la réunion des principaux citovens du quartier, venant offrir à ceux qu'ils appellent leur* Pères, leurs vœux et leurs présents. La joie la plus vive anime les heures de cette soirée. Le lendemain, notre parloir devient le rendez-vous de l'élite de la société montréalaise, ainsi que de nos amis du faubourg. D'une heure à six heures du soir, juges, avocats, médecins, membres de la législature, riches négociants se rencontrent avec les ouvriers, tous assemblés dans l'intention de témoigner leur affection aux Oblats.
11 en fut ainsi les années suivantes. C'était, là, une tradition locale que les fidèles se gardaient bien de laisser tomber en désuétude.
De leur côté, du 2 au 5 janvier, huit Pères, se partageant la ville par quartiers, rendaient les visites reçues.
§ 2 Dans le diocèse et au delà.
Malgré leur travail si considérable dans la populeuse cité, les ( blats prêchaient, presque sans interruption, non seulement sur tous les points du diocèse de Montréal, mais aussi dans beaucoup d'autres diocèses, même des États-Unis, de très nombreuses missions et retraites couronnées des plus consolants succès.
Il en résultait des demandes si multipliées, que, malgré le désir de satisfaire à toutes les exigences, le supérieur était souvent obligé de décliner des invitations qu'il aurait eu toutes sortes de raisons d'accepter. Chaque jour, il lui en arrivait même de fort loin : du Nouveau-Brunswick, de la Nouvelle-Ecosse, de l'île du Prince-Edouard, des diocèses de Boston. Chicago. Albany, Springfield, Providence. Burlington Détroit, Grand- Bapide, etc.
Les Oblats de Montréal furent aussi, en diverses régions, les apôtres infatigables de la Tempérance.
Investis olliciellement de ce mandat, d'abord par Mgr ils parcoururent, dans ce but. le diocèse en tous sens. Ils s'arrêti
trois ou quatre jours dans chaque paroisse, pour une série d'instructions sur ce sujet, si pratique dans les pays froids, où l'ivrognerie produit dans les masses populaires des effets si désastreux.
Ces exercices si salutaires eurent un prodigieux succès. On les appelait la Retraite de la iainte Tempérance. Des milliers d'hommes s'engagèrent solennellement à renoncer aux boissons enivrantes.
A la demande de l'évêque de Saint-Hyacinthe, les Pères prêchèrent également cette croisade dans son diocèse, où elle dura près de cinq ans, chaque paroisse étant successivement évangélisée. Partout, leur parole entraînante produisit des fruits abondants de conversion.
§ 3 La maison des Oblats, résidence du Délégué apostolique.
Pendant toute l'année 1884. la maison des Oblats de Montréal eut l'honneur de donner l'hospitalité à Mgr Smeulders, de l'Ordre des Cisterciens, envoyé par Léon XIII au Canada, pour traiter des affaires ecclésiastiques du pays, et à ses deux secrétaires, les RR. PP. de Bie et Daidé. L'estime dont jouissait la Communauté dans l'opinion publique, lui valut d'être choisie, entre toutes les maisons religieuses, par le délégué apostolique pour domicile, durant tout son séjour au Canada, distinction qui fut très remarquée.
- C'est le 12 décembre 1883, écrivait le P. Lefebvre, que le représentant du Vicaire de Jésus-Christ fit son entrée dans la ville. Notre P. Provincial et un vicaire général étaient allés à sa rencontre jusqu'à la station de Saint-Martin, située à une vingtaine de kilomètres. II fut reçu avec la plus grande pompe, à l'église Notre-Dame, par Mgr Fabre, évêque de Montréal, par un nombreux clergé et un immense concours de fidèles. Personne, excepté l'évêque diocésain et nos Pères, ne savait OÙ il fixerait sa résidence. Bien des questions furent posées à ce sujet. Enfin, la cérémonie de Notre-Dame terminée, Son Excellence dévoila le mystère en prenant, avec ses secrétaires et notre P. Gienier qui l'avait accompagné de Québec à Montréal, le chemin de notre Communauté. Nos nobles hôtes arrivés chez nous, exprimèrent, tout d'abord, le bonheur qu'ils éprouvaient d'être chez des jrères et chez eux, comme ils le répétèrent fréquemment dans la suite. Rien de plus cordial que les rapports que nous eûmes, pendant plus d'une année, avec ces trois religieux si distingués et si saints.
Plusieurs l'ois. Mgr Smeulders officia pontifical ement dans l'église Saint-Pierre. Il visita volontiers chacune des Congrégations qui y sont établies, présida la fête de la Société de Tempérance, et fit le voyage