‹ Cent ans d'apostolat dans les deux hémisphères (volume 3)Chapitre 18 sur 41 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Jersey.

§ 1 Terre anglaise sous ciel français.

Située à vingt kilomètres de la rive occidentale du Cotentin, auquel elle était autrefois reliée, Jersey, la principale des îles anglo-normandes, ou îles de la Manche (en anglais Channel Islands), dépend géographiquement de la France, mais, depuis plus de sept cents ans, est sous la domination de l'Angleterre. D'une superficie de cent seize kilomètres carrés, elle compte de cinquante à soixante mille habitants.

Grâce au voisinage du Gulf-Stream, son climat est d'une douceur et d'une régularité remarquables, particulièrement recommandé aux santés délicates. Le sol, extrêmement fertile, produit en abondance du froment, des fruits et des légumes qu'on exporte en grande quantité. Diverses plantes tropicales s'y épanouissent, même en plein air, et lui donnent l'apparence d'une île de l'Océanie égarée loin de l'équateur.

Contrée charmante avec sa luxuriante végétation, ses vastes prairies, ses coteaux, ses vallées pittoresques, ses bosquets ombreux, ses ruisseaux au frais murmure, ses gracieuses villas, ses chemins creux, ses belles routes ombragées de grands arbres, semblables aux allées d'un immense parc.

Vers le nord, l'aspect change, et la nature de riante devient âpre et tourmentée. La côte septentrionale, capricieusement déchiquetée, est constituée jiar de gigantesques falaises de granit, ayant jusqu'à cent mètres de hauteur, et percées de grottes profondes, dans lesquelles, aux jours de tcm))ête, la mer s'engouffre en mugissant.

Chaque année, les touristes accourent en foule, surpris de trouver, à si peu de distance de la France, un milieu qui leur semble très étrange, vu les contrastes si tranchés qu'il présente sous tous rapports.

Dans la campagne, la population aborigène a gardé les mœurs antiques, et parle encore le vieux idiome franco-normand, ramifié en plusieurs dialectes. Les citadins, au contraire, se servent généralement de l'anglais pour les relations ordinaires de la vie, et ont adopté nettement les allures d"outre-Manche ; mais le français n'en reste pas moins la langue officielle. Nos vieilles lois françaises forment encore le fond principal de

Dans l'ile de .Jersev.

la législation très compliquée qui régit actuellement le pays, et Ton plaid( en français devant les tribunaux.

Bien que faisant partie de Tempire britannique. Jersey jouit di « Self soternment >, c'est-à-dire d'une autonomie à peu près complcte Sa hiérarchie administrative n'a guère changé, depuis le moyen âge A sa tête trône un bailli . qui préside ' les États . ou Assemblée délibérante comprenant une c^uarantaine de membres, et la cour royale d( justice, composée de douze « jurais », ou magistrats.

Enfin, le territoire n'est pas divisé en communes, terme absolumenl inconnu à Jersey, mais en «paroisses \ au nombre de douze, adminis trées chacune par un " connétable -: cela certainement depuis dix sièclei et peut-être même davantage !

Toute cette nomenclature juridique a quelque chose d'archaïque et de piquant pour des oreilles modernes (1).

Sur la jolie baie de Saint-Aubin, creusée dans la côte méridionale, entre des collines verdoyantes et fleuries, est bâtie la capitale de l'île, Saint-Hclier, ville prospère de vingt-six mille habitants environ, défendue à l'est par le fort Régent, et à l'ouest par le curieux château Elisabeth, construit, au xvi^ siècle, sur un rocher au milieu du port qui reste à sec, à marée basse.

Remarque frappante ! Sauf de très rares exceptions, toutes les agglomérations urbaines de Jersey portent le nom d'un saint de l'Église catholique !

Outre Saint-Hélier, en effet, on trouve Sainte-Marie, Saint-Pierre, Saint- Aubin, Saint-Brelade, Saint-Mathieu, Saint- Jean, Saint-Clément, Saint-Laurent, Saint-Martin, Saint-Ouen, etc. ; et toutes possèdent de vieilles chapelles remontant au xi^, au x**, et même au viii^ siècle : preuve incontestable de l'influence prépondérante que le catholicisme y a exercée, depuis la plus haute antiquité.

Évangélisée, au vi^ siècle, par des moines missionnaires venus des Gaules et du pays de Galles, l'île était complètement convertie, dès le commencement du vii^ siècle. Parmi ces premiers apôtres, méritent d'être cités spécialement saint Pair ou saint Paterne, évêque d'Avranches ; saint ^larcouf ; saint Magloire, évêque de Dol ; saint Hélier qui fut martyrisé par des pirates Scandinaves, près du lieu où s'élève maintenant la capitale de l'île ; et saint Brelade qui débarqua, au sud-ouest de l'île, près de l'endroit où une chapelle est bâtie en son honneur.

Les monastères ne tardèrent pas à se multiplier, et cette terre, jusq\i*alors stérile, défrichée par les moines, devint par sa fertilité et sa richesse agricole, comme une sorte de paradis terrestre (2),

Jersey resta entièrement catholique jusqu'au xvi^ siècle, époque de l'apostasie et du schisme du roi Henri VIII. L'hérésie fut alors maîtresse absolue de l'île, mais, quoique ne reconnaissant pas le culte des saints,

(1) Cf. Ph. le Geyt, Constitutions, lois et usages de Vile de Jersey, 4 in-S", Jersey. 18-tf»-184.7. Malgré son étendue, cette compilation est incomplète, et l'auteur n'y suit pas un ordre lo<,Mf(ue. — De la Croix, Les Etats de Jersey, in-S^, Jersey, 1847. — .John Allier, Tableaux historiques de la civilisation de Jersey, ou Résumé philosophique des mœurs, lois et coutumes de Vile de Jersey, dejjuis les temps les plus reculés jusqu'à la moitié du xix"' siècle, in-S», .Jersey, 1852 ; volume écrit dans un très mauvais esprit <ropi)osition manifeste et de haine sectaire contre l'Église catholique. — G. Vickery. Beautiful Jersey, in-4'', illustré, Birmingham, 190.3.

(2) Cf. Actn sanctorum, t. X, p. 425 ; t. XXXI, p. 145 sq ; t. I.VIII, p, 772 sq. — Gallia Christiana, t. XI, p. ,334. — .Montalembert, Les Moines d'Occident, t. II, p. 297 sq. 317 sq. — ■ Maroii K. de Dénuiiii, Histoire religieuse de Jersey. in-r2, Paris, 1893, p. 1-65.

conserva aux douze divisions territoriales les mêmes dénominations- Sous des vocables catholiques, ces « paroisses » devinrent, hélas ! des paroisses protestantes. Aucune cérémonie catholique n'y fut célébrée, pendant plus de deux cents ans.

Le culte catholique ne reparut dans l'île, d'où il avait été totalement banni, qu'à l'arrivée des prêtres français qui, à la fin du xviii^ siècle, vinrent s'y réfugier, chassés de leur patrie par la grande Révolution. Ils célébrèrent, d'abord, la messe en cachette dans leurs habitations : humbles chambres, ou pauvres mansardes ; puis, dans des demeures plus spacieuses, occupées par des familles nobles émigrées, la plupart, de la Bretagne.

Instruit de ces faits, le gouverneur de l'île ne s'y opposa pas. II permit même, en 1792, l'exercice du culte catholique dans quatre chapelles privées, desservies à Saint-Hélier par des prêtres français. Les vertus et les souffrances des exilés les rendirent de plus en plus sympathiques. De leurs oratoires, la Foi rayonna au dehors, et, quand, après la tourmente, ils retournèrent dans leurs diocèses, ils laissèrent à Jersey des germes surnaturels qui portèrent des fruits de salut. La Providence récompensait de cette façon l'hospitalité donnée aux proscrits (1).

En 1803, les quatre oratoires fermés furent remplacés par une chapelle catholique dédiée à Saint-Louis dans Castle Street... A ce titre fut substitué, en 1842, celui de Saint-Thomas, quand le temple anabaptiste de Saint-Thomas, dans Nezv-Street, eut été acheté. Divers prêtres français ou belges y remplirent les fonctions du saint ministère, comme curés.

Pour assurer le progrès du catholicisme dans toute l'île, l'évêque de Southwark, Mgr Dannel, sous la juridiction duquel elle se trouvait, conçut le dessein de la confier à des religieux, et, dans ce but, il choisit les Oblats de Marie-Immaculée. Plusieurs années avant 1880, il fit des offres en ce sens. Le Conseil Général de la Congrégation refusa, d'abord, à cause des nombreuses Œuvres de France, qui absorbaient un personnel considérable ; mais ensuite, les conditions d'existence ayant radicalement changé en France, où la vie de communauté devenait momentanément impossible, on se décida à accepter.

Comme en 1792, l'île de Jersey, en 1880, accueillit les proscrits d'une persécution moins violente, mais plus hypocrite : ceux que les décrets liberticides et sacrilèges de Jules Ferry jetaient brutalement hors de leur domicile. Ces nouveaux exilés, comme leurs devanciers, apportaient à Jersey un zèle ardent pour le salut des âmes. Ils allaient travailler profondément le sol sanctifié autrefois par les souffrances des martyrs.

(1) Cf. Cte Régis de l'Estourbillon, Les familles françaises à Jersey pendant la Révolution, in-S", Nantes, 1888, p. 7 sq.

État moral de la population , à l'arrivée des Oblats.

Quand ils débarquèrent à Saint-Hélier, le 30 octobre 1880, les Oblats lurent accueillis avec sympathie. On les attendait avec une certaine impatience. Le P. Bourde, nommé supérieur et arrivé seulement le 16 novembre, écrivait, à ce sujet :

— Nous avons eu l'occasion de constater ici que Dieu n'abandonne pas ses serviteurs, et qu'au milieu des persécutions il sait les protéger et les conduire. Pendant qu'on nous chassait de notre maison de Limoges, la Providence nous préparait une place à Jersey, et elle disposait toutes choses pour que nous y fussions bien reçus. C'est une attention pleine de délicatesse que nous aimons à signaler, afin d'acquitter notre dette de reconnaissance envers Elle, et aussi afin de nous affermir, de plus en plus, dans des sentiments de confiance en notre Père qui est aux cieux.

L'œuvre dont les Oblats assumaient la charge, n'en était pas moins hérissée de difficultés. Il leur faudrait une extrême prudence et un grand tact pour se mouvoir sûrement, à travers les écueils de tout genre multipliés sur leur route.

Plus que partout ailleurs, les sectes hérétiques pullulaient. On en comptait de trente à quarante, et chacune avait ses centres de réunion : anglicans, méthodistes, wesleyens, presbytériens, ritualistes, puséistes, adeptes de l'armée du salut, etc., etc. Les francs-maçons également y possédaient un temple.

Autour de Saint-Thomas, dans un rayon de quelques centaines de mètres, on ne rencontrait pas moins d'une dizaine de ces chapelles hétérodoxes ; et la ville de Saint-Hélier en renfermait au moins une quarantaine.

En constatant cette germination malsaine, un visiteur disait malicieusement :

— Si les Jersiais ne vont pas tous au Paradis, ce n'est pas faute de religions !

Mais cette abondance de cultes de tout genre engendrait, dans l'esprit de la plupart des habitants, la plus déplorable indifférence pour les doctrines, et, hélas ! aussi pour les mœurs.

Protestantisme et catholicisme étaient, à leurs yeux, à peu près même chose. Au fond, ne s'agissait-il pas du même Dieu, du même Christ Sauveur, et du même Évangile ?... Le reste ne constituait, à les entendre, que de simples détails... des subtilités... pures chinoiseries métaphysiques ne méritant pas qu'on y attachât la moindre importance.

Par suite dercette aberration, il n'était pas rare de voir les membres d'une même famille aller, chacun de son côté, au temple ou à la chapelle de son choix, selon ses goûts et ses sympathies : la mère, par exemple, chez les méthodistes ou les puséistes ; la fille chez les ritualistes ou à l'armée du salut ; le j^ère chez les presbytériens, ou... nulle part. Beaucoup, en effet, au milieu de ce conflit d'opinions, ne prenaient fait et cause pour aucune. Se drapant dans un superbe dédain de ce qu'ils appelaient des « niaiseries », ils en profitaient pour vi\Te sans aucune religion.

Or, l'expérience n'a que trop démontré la vérité de cet axiome : là où régnent de grandes erreurs, régnent toujours de grands désordres et une licence de mœurs que nul frein ne retient plus.

On trouvait des gens qui, par intérêt, fréquentaient les temples des protestants, pour avoir part aux largesses par lesquelles les révérends ministres prétendaient convertir les âmes, ou mieux acheter les consciences: aumônes, cadeaux, vêtements, subsides de tout genre. Rien n'était épargné pour réussir à augmenter le nombre des adhérents.

Singuliers convertis ! Ils ne cessaient point pour cela de rester, autant que possible, en bons termes avec les prêtres catholiques, dans l'espérance aussi d'en retirer quelque avantage matériel. Exploiter les uns et les autres, afin de vi\Te sans travailler, leur paraissait la plus excellente des religions. Quant aux biens spirituels, ils ne s'en souciaient guère ; ou, s'ils s'en inquiétaient parfois, ils n'avaient garde de leur sacrifier des intérêts plus immédiats et plus tangibles.

• — Pourquoi voulez-vous faire baptiser votre enfant chez les catholiques, après l'avoir fait baptiser chez les protestants ? demandait-on, un jour, à une mère de famille.

■ — Je l'ai d'abord porté chez les protestants, répondit-elle, parce que, si mon mari tombait malade, j'aurais droit à certains secours. Mais je le ferai baptiser aussi chez les catholiques, parce que plusieurs personnes m'ont affirmé que leur baptême était meilleur... et je pense aussi, qu'après cette preuve de confiance que je leur donne, je pourrai également compter sur leur générosité.

Voilà donc la haute conception que cette femme avait du baptême... et ce n'était pas un cas isolé ! Loin de là !

Au sujet du sacrement du mariage, c'était pire encore. Les sectes hérétiques n'admettant généralement pas l'indissolubilité du lien conjugal, on devine ce que pouvaient bien être les unions matrimoniales contractées avec l'arrière-pensée du divorce. Ces funestes et trop nombreux exemples avaient leur répercussion pernicieuse sur les catholiques eux-mêmes.

— Il n'y a peut-être pas de pays au monde, écrivait le P. Bourde, où les mariages se présentent dans des conditions aussi bizarres, aussi

ridicules et aussi tristes. Tout ce (|ue la comédie a inventé dans cet ordre, est dépassé ici par la réalité. La pluj)art des (r^ns qui nous arrivent de France pour se marier à Jersey, veulent le faire in fraudem legis. Aussi sont-ils peu sincères dans leurs communications, et avons-nous besoin d'écrire à leurs pasteurs respectifs, pour savoir la vérité. Ces retards les ennuient beaucoup, pressés qu'ils sont de se marier. Ils prévoient, en outre, qu'en écrivant nous découvrirons les vrais motifs qui les amènent à Jersey, et qui sont de nature à mettre obstacle à la réalisation de leurs désirs. S'ils s'aperçoivent qu'ils n'ont pas chance d'aboutir avec nous, ils courent chez le ministre, (jui, heureux de ces recrues inespérées, les marie, sans autre formalité ;... ou l^ien, ils vivent en concubinage. La profanation du mariage est une des plaies les ])lus ])rofondes ici ; elle entraîne des maux incalculables et trop souvent incurables. Combien de malheureux s'engagent dans des situations fausses, inextricables, y passent toute leur vie et y meurent !... C'est déplorable !...

Le P. lîounlc

§ 8 "Evangélisation .

Après avoir constaté par eux-mêmes cet état de choses, les Oblats allaient-ils se décourager, et croire le bien impossible à accomplir, dans ce milieu où croissaient tant de mauvaises herbes ? Ils n'en eurent pas un instant la pensée.

Leur premier soin fut de connaître, autant que possible, le chiffre de leurs ouailles. Bonus pastor cognoscit oves ! L'évaluer, au juste, était assez difficile, car là, comme ailleurs et plus qu'ailleurs, une foule de gens baptisés, mais ayant perdu à peu près la foi, ne venaient jamais à l'église, ou n'y faisaient que de rares apparitions, de loin en loin.

La petite chapelle catholique, bien modeste et étranglée entre deux rues, pouvant contenir à peine cinq cents personnes, se remplissait, de trois à quatre fois, le dimanche. Il y avait donc de quinze à seize cents fidèles observant le précepte dominical.

Afin de constituer vni noyau de chrétiens fervents, les Oblats recommandèrent avec instance, à ceux qui le pourraient, l'assistance à la messe quotidienne. Cet appel ne resta pas sans écho. Chaque matin, surtout à la messe de sept heures, les fidèles se groupèrent, de plus en plus nombreux. Plusieurs même, dociles aux exhortations qui leur étaient adressées, prirent la salutaire habitude de communier fréquemment.

Ces succès encouragèrent les Pères à tenter davantage. Ils convièrent aussi les fidèles, chaque soir, à la prière en commun, accompagnée régulièrement d'une pieuse lecture en guise de méditation. Leur voix, cette fois encore, fut entendue.

Pour atteindre plus sûrement les jeunes gens et les maintenir dans le droit chemin, ils fondèrent, dès le premier mois de leur arrivée, un cercle catholique qui compta bientôt près de quatre-vingts membres.

Pendant le carême, les exercices et les cérémonies amenèrent beaucoup de monde à l'église.

— Les prédications ont été bien suivies, écrivait le P. Bourde ; les beaux chants du P. Simon, très goûtés, et les illuminations du Fr. Louis, admirées de tous. Mais les conférences dialoguées piquèrent spécialement la curiosité du public. A la dernière, la foule des auditeurs fut si considérable qu'elle débordait au dehors, l'église étant archipleine. Pour clôturer cette série d'instructions et en fixer le souvenir dans la mémoire, nous voulûmes distribuer aux hommes présents les Réponses de Mgr de Ségur. Les six cents exemplaires que nous avions préparés, à cet effet, ne suffirent pas...

Comme résultat de ces premiers efforts, on nota, le jour de Pâques, onze cents communions. Trois cent cinquante hommes et sept cent cinquante femmes s'approchèrent de la Table sainte.

A partir de cette époque, ce fut dans l'église de Saint-Thomas comme une mission permanente. Le P. Bourde et ses collaborateurs, les Pères Fick, Simon, Guiller, et, plus tard, les Pères Richard, Caux, Rolland, Keul, etc., y étaient presque constamment occupés à confesser, prêcher, baptiser, visiter les malades et les écoles, s'occuper des intérêts spirituels de la population locale, et accueillir les étrangers. Français catholiques, appartenant, pour la plupart, à des familles honorables et chrétiennes, auxquelles leur fortune permettait de venir, en assez grand nombre, passer quelques mois de villégiature, dans cette île que ses parcs et ses jardins fleuris rendent si agréable.

Durant l'été de 1882, Mgr Virtue, évêque de Portsmouth, au diocèse duquel venaient d'être rattachées les îles de la Manche, fît sa première visite pastorale à Jersey, et donna le sacrement de confirmation à cent cinquante- trois personnes, dans l'église de Saint-Thomas. Il manifesta sa joie d'une cérémonie si consolante, et, en remerciant délicatement les Oblats de lui avoir ménagé cette moisson, les assura de son affectueuse et reconnaissante sympathie.

§ 4 Consfruchon de la «cathédrale ».

Vu le nombre croissant des catholiques pratiquants, l'humble chajDclle de Neii-Street paraissait, de plus en plus, trop petite. Les Pères conçurent donc le projet d'en bâtir une beaucoup plus vaste et digne d'une capitale. Mais, pour réaliser ce dessein, il leur faudrait de grandes ressources qu'ils ne pouvaient pas espérer trouver sur place. Très désireuse, en effet, de posséder une superbe église, afin de la montrer avec une louable fierté aux hérétiques, la population, néanmoins, ne pouvait contribuer à son érection que pour une très faible part.

Dans cette difficulté, ils demandèrent au Supérieur général, d'autoriser le P. Michaux à s'intéresser à cette entreprise. Avec son aide, on était sûr du succès, car les beaux monuments qu'il avait élevés en Lorraine, à Nancy et à Notre-Dame de Sion, {irouvaient manifestement son habileté et son savoir-faire.

Au mois de juin 1882, ils l'invitèrent à prêcher la retraite aux enfants de la première Communion. En ce jour de fête si touchante pour les familles chrétiennes, l'orateur eut la douleur de voir les parents des

premiers communiants obligés de rester dans la rue, car la place manquait pour les recevoir.

— • Comment ! s'écria-t-il avec émotion, en terminant son allocution du matin ; dans cette ville où l'erreur s'étale au grand jour, où la francmaçonnerie elle-même s'érige un monument fastueux, où il y a des temples

Le P. Michaux.

pour tous les schismes et toutes les hérésies, les catholiques n'auraient pas une église digne de leur foi et digne de leur Dieu !... A cette oeu\Te si nécessaire, je consacrerai le reste de mes jours !...

Investi officiellement de cette mission de confiance et qui demandait des aptitudes spéciales, le P. Michaux ne marchanda ni son zèle, ni son dévouement.

Pour mieux surveiller les travaux, il s'installa, le 11 août 1883, à Saint-Hélier même, dans la villa des Limes, 27, Green Street, où il fonda en même temps un junior at. Le terrain adjacent à cette habitation, d'une

superficie d'un demi-licctare, était moitié jardin d'agrément et moitié jardin-potager.

— Le site est joli, écrivait le P. de l'Hermite, après y avoir passé une semaine ; la terre productive, l'irrigation abondante. Des poiriers et autres arbres fruitiers surchargés se dressent comme des lustres ; des raisins succulents, enveloppés dans leurs pampres, descendent le long des murs d'une vaste serre. Un petit chemin de fer du littoral longe la projiriété : c'est la campagne, avec la mer, pour horizon, et la ville pour voisinage. Séjour charmant et favorable à l'étude !

La première pierre de l'église fut solennellement posée, le 6 septembre 1883, au milieu d'un concours immense. Mgr Virtue avait tenu à présider lui-même cette imposante cérémonie, pour témoigner hautement de l'intérêt qu'il prenait à cette œuvre. L'emplacement choisi se trouvait au centre même de la ville, dans le Val plaisant, belle artère, continuation de Xexc Street.

Grâce à l'activité du P. Michaux et aux ressources que ses nombreuses relations lui procurèrent, l'œuvTe fut poussée vigoureusement.

Dès l'origine, cependant, surgirent de très sérieux obstacles. En creusant les fondations, en effet, on rencontra de l'eau à quelques mètres du sol. Pour ce motif, on fut contraint de se livrer à des travaux de consolidation, non prévus dans le devis de l'architecte. Le coût de l'édifice dépassa sept cent mille francs ; mais ce fut un monument superbe que les Jersiais, dans leur admiration, appelèrent « la cathédrale ».

De France vint l'argent ; de France également vinrent l'architecte, les entrepreneurs, les ouvriers et même une partie des matériaux. Deux variétés de granit, l'un bleu tiré de Bretagne, l'autre, gris, de Jersey, marient agréablement leurs nuances dans les revêtements extérieurs : encoignures, corniches, rosaces ; et, à l'intérieur, dans les soubassements des piliers. Ceux-ci, en pierre de Crazanncs, forment des faisceaux de colonnettcs, dont les chapiteaux, finement fouillés, reçoivent les retombées des arcs de la voûte à nervures.

L'église, aux vastes proportions, est de ce style gothique du xiii^ siècle, qui s'harmonise si merveilleusement avec la pensée chrétienne, et les aspirations de l'âme vers un monde supérieur. Elle a trois nefs à sept arcades, un transept avec grandes chapelles latérales constituant les bras de la croix, un chœur, deux autres chapelles prolongeant les bas-côtés et deux sacristies.

Dans une niche réservée au chevet, on contemple, au-dessus des nuages et dans des flots de lumière, le Sacré-Cœur apparaissant à la bienheurcvise Marguerite-Marie.

A droite et à gauche du cloclu-r (pii domine lentréc principale, deux

petites chapelles ont été ménagées : l'une pour les fonts baptismaux, l'autre pour une grotte de Notre-Dame de Lourdes. Au-dessus du jîortail, au-dedans, est une vaste tribune pour les orgues et les chantres.

Jersey.

Église Saint-Thomas, surnommée la cathédrale.

Extérieur.

Un remarquable dallage et de riches vitraux représentant l'Immaculée Mère de Dieu, saint Joseph, les apôtres, les martyrs, les confesseurs et les vierges, complètent la beauté de l'édifice.

Son clocher surpasse tous ceux des chapelles protestantes.

Jersey.

Eglise Saint-Thomas, sunuiiiiime la cathédrale. — Chreur et nef centrale.

Vraie basilique, ce temple reflète ainsi et met en pleine lumière la primauté et la supériorité de l'Église catholique sur toutes les sectes.

L'inauguration solennelle eut lieu, le dimanche, 30 octobre 1887, septième anniversaire de l'arrivée des Oblats. Cette imposante cérémonie à laquelle assista une grande foule, marqua, pour le catholicisme à Jersey, le commencement d'une ère nouvelle de développement et de progrès ininterrompus.

Dès lors, les offices revêtirent une pompe de nature à édifier les fidèles, et à donner aux dissidents une haute idée de la majesté de notre religion divine. La sainte liturgie et les rites sacrés qui l'accompagnent, ne sontils pas un précieux auxiliaire de la prédication ? Cet éloquent langage qui parle aux sens, atteint l'âme et l'élève jusqu'à Dieu.

Bientôt fut organisée une excellente maîtrise, composée de trente enfants, anges du sanctuaire, formant comme une blanche couronne d'innocence autour de l'autel, et ravissant les cœurs par leurs voix fraîches, pures, bien exercées, ou captivant les yeux par la perfection avec laquelle ils accomplissaient les cérémonies.

On leur adjoignit ensuite vingt-quatre chantres plus âgés, chargés spécialement d'exécuter, avec un majestueux ensemble, les graves mélodies du chant grégorien. Chaque dimanche, à la messe et aux vêpres, on les voyait rangés dans le chœur, en soutane et en surplis, édifiant les fidèles par leur assiduité et leur tenue irréprochable.

Aux jours de fête solennelle, ils s'unissaient à la maîtrise, pour interpréter les savantes compositions des maîtres de la musique religieuse. Ces voix d'hommes et d'enfants, mélangées, tour à tour, en suaves harmonies et en puissants accords, suscitaient l'admiration générale, non seulement des habitants de la ville, catholiques et protestants, mais aussi des visiteurs étrangers.

Plusieurs fois, des touristes, étonnés d'entendre à Jersey de si beaux chants, vinrent exprimer aux Pères leurs chaudes félicitations.

■ — Vraiment, disaient-ils, on se croirait dal^s une de nos grandes cathédrales de France !

Une méthodiste, entraînée là par la renommée, après avoir goûté ces mélodies, contemplé les bannières, les oriflammes, les guirlandes de fleurs et les féeriques illuminations, s'écria, dans son enthousiasme :

— Mais c'est déjà le ciel !... Il ne peut y avoir rien de plus magnifique dans le paradis.

Volontiers, les protestants franchissaient le seuil de Saint-Thomas. Chaque dimanche, on en apercevait un certain nombre, et, les jours de fête, ils accouraient en foule. Le plus souvent, sans doute, la curiosité,

plus que la piété, les attirait ; mais, néanmoins, les cérémonies catholiques laissaient dans leur âme une impression salutaire. Ils écoutaient les prédications avec une attention recueillie, et, pour beaucoup, c'était le commencement de la conversion.

Saint-Mathieu.

A huit kilomètres au nord-ouest de Saint-Hélier, au centre de six paroisses hérétiques, à l'endroit appelé Six-Roads, ou Six-Rues, se trouve la mission de Saint-Mathieu, dont l'étendue comprend en superficie la moitié de l'île, et dont la circonférence a près de douze lieues. Il y existait une i)etite église, inaugurée le 4 septembre 1872.

Témoin des succès apostoliques des Oblats, à Saint-Hélier, Mgr Virtue voulut leur confier aussi la mission de Saint-Mathieu, dont ils prirent possession, le 5 août 1882. Cette décision épiscopale répondait aux souhaits des fidèles, qui saluèrent l'arrivée des Pères comme le présage de profondes et constantes améliorations.

Leurs prévisions ne furent pas déçues. L'église fut embellie, le cimetière entouré de murs ; mais surtout le temple spirituel des âmes s'établit sur des bases plus solides, et acquit de plus amples proportions.

Parmi les ouvriers apostoliques qui s'y dévouèrent, nommons le P. Le Vacon, zélé, actif, infatigable.

Afin de faciliter l'accomplissement de leurs devoirs religieux aux familles catholiques disséminées dans la campagne, il fonda des chapelles de secours à Saint-Ouen, quatre kilomètres à l'ouest, et à Saint- Jean, éloigné de la même distance à peu près, vers le nord.

§ 6 Saint-Martin.

Deux ans après leur installation à Saint-Mathieu, Mgr Virtue, au mois de septembre 1884, chargea encore officiellement les Oblats de desservir la mission de Saint-Martin, située à sept kilomètres au nord-est de Saint-Hélier.

Dans un Mandement publié l'année suivante, l'évêque de Portsmouth disait :

— A notre pressante requête, les Oblats de Marie ont bien voulu prendre la direction de cette église. Les excellents résultats de leur zèle se sont déjà manifestés par le fait d'une école nombreuse et florissante, m 18

Cette nouvelle extension de leur activité satisfait au désir que nous avior conçu, dès notre première visite ])astorale, à Jersey, savoir : que toute les missions de langue française fussent confiées aux membres de cett si méritante Congrégation religieuse. Après Dieu, c'est aux Oblats qu

Jersey.

Église Saint-Martin. — Intérieur.

nous devons être reconnaissants, si toute cette population catholique c Jersey, objet autrefois d'une poignante sollicitude pour l'évêque, es maintenant, largement pourvue de secours spirituels. C'est pour noti cœur une source de joie et de consolation....

Le premier supérieur de la nouvelle résidence fut le P. Larose. S( paroissiens, charmés de ses qualités, avaient coutume de dire : - — C'est un homme éloquent avec une mine d'empereur.

JKHSEY

Sans tarder, il .s"()t'cuj)a de l'uiulcr une écolo (jui eut bientôt juscju'ù quatre-vijiifts élèves. Cette institution était des plus inij)()rtantes pour eoinl)attre Taetion néfaste des ])rotestants, (jui tâchaient d'attirer dans leur école les enfants eatlioli(iues, pour leur incul(|uer leurs erreurs.

l*ri\ée d'école, la mission, dans un tel milieu, Ji'aurait pas eu de base solide, ni aucune «rarantic d'avenir ; mais, <rrâce à l'école fondée malgré toutes sortes de difficultés, elle allait se fortifier et se développer.

De Saint-Martin, les Oblats rayonnèrent jusqu'à Grouville, à Saint- Clément et à Gorev. sur la côte orientale de l'île.

.Jersey.

Saint-Martin. — Hésideiicc dts Pères.

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