CHAPITRE IV Schonau, Heer et Saint -Charles
§ 1 Commencement Je juniorat en Suisse.
Les décrets liberticides ne furent pas appliqués à la communauté de Notre-Dame de Sion. Néanmoins, par mesure de prudence, et en prévision de l'apparition toujours possible des persécuteurs, on crut bon d'envoyer j^rovisoirement les junioristes des basses classes, jusqu'à la quatrième inclusivement, au petit séminaire de Châtel-sur-Moselle, situé à une faible distance, dans le département des Vosges. L'évêque de Saint-Dié l'avait mis gracieusement à leur disposition. Ils y passèrent l'année scolaire de 1880 à 1881 ; puis, le calme persistant sur la sainte colline, ils retournèrent à Sion pour les grandes vacances, et ils y restèrent sans être inquiétés par les sbires du gouvernement.
Dès le mois d'octobre 1880 aussi, pour se préparer à toute éventualité, on avait loué en Suisse, autrefois terre classique de la liberté, une maison, la villa Schonau, agréablement assise sur le bord magnifique du lac des Quatre-Cantons, non loin d'une belle forêt, près de la ville de Meggen, sept kilomètres à l'est de Lucerne, en face des superbes et si célèbres montagnes du Pilate et du Rigi, visitées, chaque année, par des milliers de touristes.
Pour occuper cette délicieuse résidence, on y envoya quelques junioristes des hautes classes. Mgr Lâchât, l'illustre évêque de Soleure et de Bâle, réfugié à Lucerne depuis son expulsion de sa ville épiscopale, vit de bon œil cet établissement, auquel il ne ménagea pas ses marques de sympathie.
La bienveillance des catholiques, même celle des protestants de Meggen, et celle des membres du Conseil cantonal de Lucerne lui furent également acquises. Mais, au-dessus de la commune et du canton, il y avait le Conseil fédéral siégeant à Berne, dans lequel les francs-maçons dominaient. Il fallut donc l^attre en retraite, après deux ans de séjour, et l'on dut abandonner Schonau, le 13 août 1882.
A la prière de l'évêque, les Pères étaient allés, chaque dimanche, faire, à Lucerne, une instruction en lanijue française. De ces prédications, très appréciées ]mr toutes les classes de la société, Mijr Lâchât les remercia en termes chaleureux, au moment de leur départ, dans une lettre écrite au P. Michaux, supérieur.
— C'est avec un très grand regret, mon Révérend Père, écrivait le prélat, que je vous vois quitter mon diocèse, où, depuis deux ans, en compagnie de vos dignes confrères, vous nous avez rendu tous les services
Juniorat de Schonau.
compatibles avec votre situation, et si édifiés par votre zèle, vos vertus vraiment sacerdotales et votre maintien de bons et parfaits religieux. La justice et votre noble conduite m'imposent le devoir de vous adresser les plus beaux éloges, comme témoignage de mon admiration et de ma reconnaissance. Puisse la Providence, en des temps meilleurs, vous ramener au milieu de nous ! Puissiez-vous, sur une terre plus hospitalière, trouver le repos et la liberté !... Mes vœux de bonheur et ceux de beaucoup d'autres vous suivront, partout où vous dirigerez vos pas d'apôtres. Je bénis votre personne, vos œuvres et toute votre admirable Congrégation. Vous demeurant uni dans les Cœairs de Jésus et Marie, je vous offre l'expression de mon res})ect profond, de mon affection sincère et de tout mon dévouement.
SCHONAU, IIEER ET SATNT-CHARLES 287
Le château d'Opveld.
En laissant la Suisse, le P. Michaux, comme nous l'avons déjà dit, se rendit à Jersey ; mais on songea aussi à préparer ailleurs un refuge aux junioristes de Sion, pour le cas où la persécution les chasserait de la sainte montagne.
Dans ce but, on loua, dans le Limbourg hollandais, une maison assez vaste, un peu prétentieusement nommée le château d'Opveld, située entre Houthem et Maestricht, tout près du village de Heer, qui compte seize cents habitants.
Attenant à l'habitation est un joli parc avec de belles allées bordées de platanes. Autour, on n'aperçoit que prairies, bosquets, sombres pins, hauts peupliers, ormes et chênes séculaires.
Au mois d'octobre 1882, on y envoya les rhétoriciens du juniorat de Sion, pour y former le noyau d'un établissement de ce genre, avec le désir de recruter par ce moyen quelques sujets originaires du Limbourg si religieux, et des provinces rhénanes qui l'avoisinent.
Cet espoir ne fut pas déçu. Dès les premiers jours, trois sujets de langue allemande se présentèrent, et leur nombre alla toujours croissant. Dans les régions catholiques de l'empire, en effet, beaucoup de jeunes gens aspirant au sacerdoce se plaignaient du manque de séminaires, que gênaient, dans leur fondation ou leur essor, une foule de mesures vexatoires. Aussi combien parmi eux qui tournaient leurs regards vers les missions !
Jusqu'alors, les missionnaires hollandais étant les seuls connus, c'est de leur côté que les vocations se dirigeaient. Mais un vrai courant ne tarda pas à se dessiner vers les Oblats. De bonne heure, il leur arriva des junioristes du Hanovre et de la Saxe ; puis, de la Bavière, du Wurtemberg, du grand duché de Bade, de la Hesse, de la Silésie, de la Westphalie, etc...
Rapidement leur nombre s'augmenta de telle façon, que, l'élément français ne devenant plus nécessaire à la marche de l'œuvre, les élèves furent tous de langue et de nationalité allemande.
Tandis que, dans ses débuts, la maison de Heer n'avait été qti'une dépendance et comme une succursale de celle de Notre-Dame de Sion, elle en arriva, en peu d'années, à vi\Te de sa vie propre, et à recruter ses sujets sur un terrain tout différent.
Sous l'habile direction du P. Legrand, supérieur, ce nouveau juniorat acquit un tel développement, qu'il fallut Ijientôt le transférer dans un local plus spacieux, et susceptible d'être aménagé d'une manière entièrement conforme à sa destination spéciale.
Le p. Legrand.
Fondateur et premier Supérieur du juniorat de Saint-Charles.
Le « Carolinum ».
C'est à Ravensbosch, près de Fauquemont, que cette institution, déjà si pleine de promesses, trouva son siège définitif. Elle y fut placée sous le patronage de saint Charles.
Fauquemont, en flamand Valkenberg, est une petite ville, à trois
SCHOXAU, HEER ET SAIXT-CHARLES
kilomètres à l'est de Houthem. Dans ses environs, on remarque de vastes grottes, anciennes carrières exploitées dès le temps des Romains. Elles servirent souvent de refuge aux habitants durant les invasions, et à des prêtres français pendant la grande Révolution.
Quand il prit possession de sa nouvelle demeure, au mois d'octobre 1885, le juniorat de Saint-Charles comptait soixante-dix élèves. Il en avait quatre-vingt-dix en 1886, et cent quatorze en 1887. Ce chiffre montait à cent trente en 1888, à cent quarante en 1889, à cent soixante en 1890, et à cent soixante-dix en 1891. Non seulement ce nombre ne diminua
Juniorat de Saint-Charles.
Entrée.
pas au cours des années suivantes, mais il eut toujours une tendance à augmenter. Il y eut souvent plus de deux cents élèves.
En même temps que se multijiliaient ces bataillons de junior istes, la maison qui les abritait, dilatait ses murailles.
On ajouta d'abord au corps de bâtisse une aile de soixante-huit mètres de long, seize de large, et dix-sept de haut ; puis, une autre, du côté opposé. On eut ainsi plusieurs vastes dortoirs, des vestiaires, une infirmerie, un grand réfectoire, des salles de classe et d'étude, une salle de séances avec théâtre, une salle pour la bibliothèque, des emiilacements convenables j)our le cabinet de physique, le nmséc d'histoire naturelle, etc.
Afin que l'établissement, autant que possible, se suffît à lui-même, on créa une ferme : on construisit un moulin, une boulangerie, une buanderie perfectioimée ; des ateliers de menuiserie, de couture, de reliure,