‹ Cent ans d'apostolat dans les deux hémisphères (volume 3)Chapitre 23 sur 41 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Rome

§ 1 "Une singulière demeure.

Durant le premier voyage qu'il fit à Rome peu après son élection, ])Our offrir en personne ses hommages au Vicaire de Jésus-Christ, le T. R. P. Fabre, reçu en audience par Pie IX, lui parla de son projet de fonder à Rome une maison de la Congrégation, et le souverain pontife l'approuva hautement.

Cet établissement ne fut, pendant ])lusieurs années, qu'une modeste habitation prise en location, dans laquelle résidait le Procureur de la Congrégation auprès du Saint-Siège, avec quelques jeunes prêtres Oblats, envoyés à Rome pour y suivre les cours des Universités, et y conquérir les grades académiques.

En 1880, à l'occasion des expulsions, on voulut donner à cet établissement plus d'ampleur, en augmentant le nombre des étudiants. On acheta donc une maison d'assez belle apparence, sur la place Saint-Ignace, en face de la grande église de ce nom, dans un quartier central et très raj)- ])roché des principales Universités.

Complètement isolée de toute autre bâtisse, cette maison ne manquait I^as d'un certain cachet, avec sa façade semi-circulaire et ses extrémités à pans coupés ; mais elle semblait avoir été conçue moins pour la commodité des habitants que pour l'ornementation de la place, par un architecte ennemi sans doute de la ligne droite. Aucune des pièces de l'intérieur n'avait une entière régularité. Chacune d'elles empruntait quelque chose de la forme à la fois demi-circulaire et demi-triangulaire, qu'affectait dans son ensemble cette singulière demeure.

De prime abord, on était un peu surpris de cette constante irrégularité voulue ; ])uis, l'œil s'y accoutumait insensiblement, à tel ])oint qu'on finissait, quelquefois, par trouver étrange qu'il n'en fût |)as ainsi partout.

§ 2 Sur l'Esquflin.

Depuis l'occupation de Rome par le gouvernement italien, la vieille ville se transformait j^eu à peu. En bien des endroits, on ne voyait plus ces rues étroites et tortueuses si choquantes pour le regard du voyageur moderne, mais qui, du moins, défendaient contre les rayons d'un soleil brûlant. Des rues larges et tirées au cordeau leur succédaient, les unes après les autres, un peu dans toutes les directions.

Dans ce but, le marteau démolisseur renversait, impitoyablement, des milliers de maisons, et celle de la place Saint- Ignace était condamnée, elle aussi, à disparaître.

Cette perspective d'une expropriation pour cause d'utilité publique, n'était pas de nature à déplaire aux Oblats, car cette maison qui aurait été fort convenable pour une simple procure, devenait manifestement trop insuffisante pour un scolasticat susceptible de se développer. Loin de se jDlaindre, on remerciait Dieu de cette mesure qui obligerait bientôt à un exode.

Mais où s'abriter ? Fallait-il acheter un autre immeuble qui probablement aurait l'inconvénient de n'être pas adajjté à sa nouvelle destination ? Ou bien était-ce mierx de bâtir une demeure définitive, sur un plan spécial ?

On se décida pour ce dernier parti, malgré les dépenses énormes qu'il entraînerait. Ne convenait-il pas que la Congrégation fût dignement rej^résentée dans cette ville, centre du monde catholique, où toutes les Institutions religieuses possèdent quelque établissement important, maison-mère ou maison d'études ?

Après bien des recherches, on découvrit mi terrain à vendre sur les jDcntes de l'Esquilin, l'une des sept collines de la Ville éternelle. Le quartier était des plus salubres et des plus tranquilles, circonstances très favorables au recueillement, à la prière et à l'étude.

Puis, dans le voisinage immédiat, quelle riche collection de souvenixS émotionnants de la Rome antique et de la Rome clirétienne ! D'un côté, le forum, le Palatin, le Capitole, le temple de Mars, la colonne Trajane, etc.; de l'autre, le Colisée, la basilique de Saint-Pierre-ès-Liens, celle de Sainte- Marie-Majeure, et celle de Saint- Jean de Latran ; les églises si célèbres de Saint-Clément, de Sainte-Pudentienne, de Sainte-Praxède, de Saint- Grégoire le Grand, etc., etc. Que d'encouragements à la vertu ne donnerait pas la seule pensée de tant de sanctuaires vénérés, auprès desquels on se préparerait aux labeurs de l'apostolat !

Cet emplacement si avantageux à tous égards fut acquis le 22 octobre 1883. On se proposait d'y construire une vaste maison qui, par ses proportions et son aménagement intérieur, répondrait aux exigences d'une grande communauté.

Le plan comportait une spacieuse chapelle avec crypte ; de larges corridors ; des chambres et des salles en nombre très suffisant ; un préau, ou cloître, a^-ec de gracieux portiques ; et, enfin, au-dessus de trois étages.

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Rome. — Scolasticat.

Façade sur la rue Yittorino da Feltre.

en guise de toit, une magnifique terrasse dominant la ville entière. De là le spectacle serait merveilleux. On distinguerait nettement ces rangs pressés de coupoles, de tours, de clochers, servant comme d'avenue au gigantesque dôme de Saint-Pierre et au palais du Vatican. De là aussi, le regard embrasserait toute la campagne romaine parsemée de ruines et de tombeaux. Du Janicule et des monts Albains, le panorama s'étendrait jusqu'à la mer, dans un ra^^on de quarante kilomètres.

Au commencement de l'année 1884, les ouvriers donnèrent les premiers coups de pioche. Les fondations vraiment monumentales ne furent cependant terminées que le 13 juillet, tant furent profonds les puits qu'il

fallut creuser pour rencontrer une base solide, dans ce sol composé de débris antiques amoncelés par les siècles.

La construction de la maison demanda deux ans et demi. On en prit

Le P. Cassien Augier.

Premier Supérieur du scolasticat de Rome.

possession le 9 avril 1887, samedi saint, à l'heure où des centaines de cloches de la Ville Éternelle carillonnaient joyeusement V Alléluia.

Grandiose et majestueux dans sa sévère simplicité, l'édifice semble posé sur les remparts d'une forteresse aux puissantes assises revêtues de lilocs de travertin.

Un escalier extérieur, quelque i:>eu massif et à double rampe, enchâssé entre les deux ailes de la façade i:)rincipale, conduit à une porte monumentale. On la croirait celle du premier étage, car elle s'élève à six mètres

au-dessus de la rue. Néanmoins, elle n'est, en réalité, que celle du rez-dechaussée, car elle se trouve au niveau du jardin intérieur.

En entrant, on rencontre un beau vestibule ; j^uis, un long corridor, large de trois mètres, qui, à droite, mène de plain-pied à la chapelle. Celleci est presque une église, ayant vingt-quatre mètres de long, dix de large et douze de haut, avec une vaste tribune au fond, en face de l'abside, et, des deux côtés, comme suspendue aux murs, une galerie qui })ermet d'arriver facilement de la tribune à la sacristie et au chœur. Six colonnes cannelées avec chapiteaux corinthiens sujjportent la gracieuse corniche qui l'entoure complètement. Conçue dans le style grec, elle n'a pas de voûte, mais un plafond comme les antiques et superbes basiliques de Sainte-Marie Majeure et de Saint- Jean de Latran, si parva licet componcre magnis !

Signalons également la salle d'études d'une superficie de cent vingt mètres carrés ; la salle de communauté jjresque aussi grande, et la belle bibliothèque qui n'a pas moins de sept mètres de hauteur.

Au-dessous du troisième étage, ou attique à l'ornementation discrète, court une magnifique corniche à moulures. Elle forme, aux deux extrémités supérieures de chaque aile, d'imi)osants frontons triangulaires qui rompent la monotonie des lignes, et donnent aux façades une légèreté qui contraste agréablement avec l'aspect massif des bases.

Dans ce bel immeuble, si bien ordonné en toutes ses parties, rien ne mettrait obstacle à la pratique des observances régulières.

D'une main douce et ferme, le P. Augier Cassien, supérieur et \)tocureur auj^rès du Saint-Siège, dirigeait la communauté, qui ne cessait d'augmenter. Il poussait vivement aux fortes études. Sous sa vigoureuse impulsion, les scolastiques, infatigables au travail, attirèrent, par leurs succès, l'attention et l'estime des personnages les plus éminents.

Non seulement la plupart conquirent Ijrillamment les grades académiques de bacheliers, licenciés et docteurs en philosophie, théologie et même droit canon ; mais, dans les concours généraux entre les nombreux collèges fréquentant l'Université grégorienne, ils cueillirent une ample moisson de médailles et de prix ardemment disputés. Ils se maintinrent constamment à la tête de ces légions de concurrents, choisis, j^ourtant, parmi les plus intelligents et les plus laborieux des divers Instituts et nationalités.

Chaque année, la proclamation solennelle des résultats était pour les Oblats un bulletin de victoire.

Quatorzième Chapitre général.

Suivant les prescriptions de la Rè^'le, les Chapitres généraux devant avoir lieu tous les six ans. le quatorzième avait été convoqué pour 1885.

On dut, néanmoins, rajourner, parce que, depuis les décrets d'expulsion, nous n'avions plus en France, jjour une réunion de cette importance, un local assez vaste, et à l'abri des mesquines tracasseries de la police, princi})alement occupée, à cette époque, à gêner les religieux dans le légitime exercice de leur liberté.

Dès que fut terminée la nouvelle maison de l'Esquilin si spacieuse et si commode, la difficulté n'exista plus.

Au début de l'année 1887, de toutes les régions du monde, les représentants de nos provinces et de nos vicariats apostoliques s'ébranlèrent, et se mirent en route pour la Ville éternelle.

Le 25 a\Til, dans la matinée, après la messe du Saint-Esprit et une bénédiction spéciale du pape Léon XIII, le quatorzième Chapitre général commença ses travaux qui se continuèrent jusqu'au 6 mai.

Pendant ces douze jours, plusieurs cardinaux qui appréciaient de plus en plus la Congrégation, à mesure qu'ils la connaissaient mieux, depuis son installation à Rome et les succès retentissants de ses scolastiques, vinrent, à diverses reprises, visiter les Capitulants, et les assurer de leur affectueuse et inaltérable sympathie.

Parmi ces membres distingués du Sacré-Collège, signalons spécialement le cardinal Zigliara, le porte-étendard accrédité du thomisme ; le cardinal Mazzella, ancien professeur à l'Université grégorienne ; et, surtout, le cardinal Oreglia di San Stefano, autrefois nonce à Lisbonne et actuellement Camerlingue de la Sainte-Église. Protecteur affectueux et Jouissant de notre Congrégation à Rome, il n'ignorait aucune de nos œu\Tes et s'intéressait à chacune d'elles. Xul plus que lui n'avait feuilleté le li\Te de notre personnel, et, quand on prononçait devant lui le nom d'un de nos Missionnaires d'Amérique, d'Asie ou d'Afrique, vite arrivait sur ses lè\Tes le nom du poste reculé où ce Père se dépensait pour la gloire de Dieu et le salut des âmes.

Mais la plus douce joie des Capitulants fut l'audience (pic Léon XIII leur accorda, le 5 mai, veille de la clôture de leurs séances.

Le cœur palpitant d'émotion, ils gra^•irent les marches de marbre de Tescalicr royal du Vatican. Connue plusieurs d'entre eux étaient revêtus du caractère épiscopal, les gardes-suisses à chacpie palier présentaient les armes.

Après avoir traversé les luxueuses antichambres où statioiuiaient des groupes de camériers, de prélats et de gardes-nobles au costume étincelant, ils arrivèrent tout près de l'appartement pontifical, La porte de ce sanctuaire s'ouvrit bientôt, et le Vicaire de Jésus-Christ leur ai)parut majestueux et souriant.

L'audience fut des plus bienveillantes. Au cours de l'entretien, Léon XIII rapi)ela délicatement qu'il conservait le meilleur souvenir de Mgr de Mazenod. Il l'avait connu, en 1843, lorsque, nonce en Belgique, il passa par Marseille, pour rejoindre son poste.

Rome. — Scolastioat.

Façade sur le jardin.

— Je sais, ajouta-t-il, que vos Pères font beaucoup de bien })artout, non seulement en Europe, mais aussi dans les missions étrangères, depuis les régions équatoriales, jusqu'aux glaces du pôle. Je bénis de tout mon cœur votre Congrégation, et je suis particulièrement heureux de vous savoir établis à Rome, près de Saint-Pierre-ès-Liens, dans une maison nouvelle, dont j'ai vu et goûté les plans. Je sais aussi que vos jeunes scolastiques suivent avec succès les cours de l'Université grégorienne, et qu'ils s'y distinguent, soit par les dij^lômes qui couronnent leurs études, soit par les premières places qu'ils obtiennent dans les concours généraux. Continuez, les uns et les autres, à mériter les aiJjDrobations du

KOME

Saint-Siège. Elles seront ponr aous et ponr vos œuvres le gage des célestes bénédictions.

Réconfortés par ces encouragements donnés par la plus haute et la plus vénérable autorité qui soit sur terre, les membres du Chapitre, le cœur débordant d'une sainte joie, regagnèrent la maison du scolasticat.

Lorsque, quelques joins plus tard, ils se dispersèrent comme les apôtres, pour reprendre le chemin de leurs missions lointaines, ils emportèrent, de leur séjour dans la ville des papes, un surcroît d'énergies divines, pour combattre, contre les erreurs humaines et les ruses de Satan, les bons combats du Seigneur.

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Rome. — Scolasticat.

Autre vue sur le jardin.

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