LIVRE PREMIER
§ 1 "La préparation.
Sur la belle route nationale de Marseille à Toulon, tout près de la limite qui sépare le département des Bouches-du-Rhône de celui du Var. au pied des montagnes de la Sainte-Baume, dont quelques pies arrivent à mille mètres d'altitude, et dont l'une des grottes fut sanctifiée par la pénitence et les extases de sainte Marie-Madeleine, est bâtie la petite ville de Cuges, poétiquement assise dans un vallon verdoyant. C'est là que, le 14 novembre 1821, dans une maison située sur la place de la mairie, naquit celui qui devait être le second supérieur général de la Congrégation.
Au foyer familial il trouva l'aisance, mais non une atmosphère chrétienne. Ses parents, très honnêtes au point de vue naturel, et jouissant de la considération de leurs compatriotes en reconnaissance de services rendus, ne partageaient que trop l'indifférence religieuse qui, après la grande Révolution française, envahit les cités et les campagnes de la Provence.
En 1826, cependant, les exercices du Jubilé, prêché par les Oblats, secouèrent la torpeur spirituelle de la population de Cuges. Touchés par la grâce, M. et Mme Fabre, le jour de la clôture, s'agenouillèrent ensemble à la Table sainte ; mais, dix-huit mois après, M. Fabre mourait, sans même avoir atteint la cinquantaine, et, quelques années plus tard, sa jeune femme le suivait dans la tombe.
Ainsi, à l'âge de dix ans, orphelin de père et de mère. Joseph Fabre
passa sous la tutelle d'un de ses oncles. Antoine Bonifay, maire de la commune, porte-drapeau des orléanistes de l'endroit, et plus soucieux de politique que de religion.
Un tableau à l'huile de l'époque nous révèle ce qu'était au physique cet enfant, dans lequel nul n'aurait soupçonné un futur prêtre, tant était peu fervent l'entourage au sein duquel il grandissait. L'artiste l'a représenté en habit bleu à boutons dorés, entrouvert au sommet de la poitrine et retenu par une agrafe d'or. Sur les épaules, une collerette blanche délicatement brodée. Le visage très beau : front large, traits fins, teint rosé, yeux d'un bleu pâle, chevelure blonde abondante et bouclée. Ses lèvres serrées présageaient déjà une volonté des plus énergiques.
Son unique sœur, Marie-Lucie, son aînée de sept ans. le prépara elle-même à la première communion. Malheureusement elle mourut l'année suivante, le laissant plus seul (pie jamais.
Quoique son tuteur fût loin d'être dévot, Joseph se sentit de bonne heure porté à la piété. Son plus grand bonheur était de servir la messe et de remplir les autres fonctions d'enfant de chœur.
L'attrait pour le sanctuaire devint si vif ensuite, que le curé de la paroisse, croyant discerner en lui des marques surprenantes de l'appel divin à l'état ecclésiastique, lui donna des leçons de latin. Mais l'oncle, extrêmement contrarié d'une orientation si opposée à ses vues personnelles, se hâta d'envoyer son neveu au lycée de Marseille, espérant que dans ce milieu, rien moins que clérical, les idées de son pupille changeraient bientôt.
Sous le gouvernement issu de la révolution de juillet, les tendances de l'enseignement officiel n'étaient pas au mjsticismc. La mesure paraissait donc radicale, et, de longtemps, le spectre d'une vocation sacerdotale ne hanta plus l'imagination effrayée du maire de Cuges.
Comment, pour un autre motif aussi, ne pas se réjouir de sa prompte et ferme détermination ? Les succès universitaires de l'adolescenl furent tels, que celui qui désormais se regardait comme son père, en courut une légitime fierté, et bâtit pour lui de brillants projets d'avenir.
Après six ans d'études secondaires, Joseph sortit du lycée avec le
diplôme de bachelier et le prix d'honneur de philosophie.
Vers quelle carrière maintenant dirigerait-il ses pas ? On lui conseilla la médecine, par suite des dispositions qu'on découvrait en lui pour l'art
si respectable d'Esculape... Pendanl plus d'un Bemestre, il en fréquenta les cours dans iim< Faculté... puis, soudainement, il déclara nettemenl son intention de renoncer au monde el de prendre la soutane. Sa volonb bien arrêtée était de se consacrer entièrement an service «le Dieu ei des
âmes, les maladies spirituelles de ses contemporains lui paraissant, incomparablement plus que leurs infirmités corporelles, dignes de sa compassion et de sa constante sollicitude.
A cette ouverture inattendue, l'oncle faillit tomber à la renverse.
Revenu de son premier saisissement, il affirma hautement que, se prévalant des droits que la loi lui conférait sui son pupille, il mettait un veto formel à ce qui, selon lui, n'était qu'une velléité passagère.
— Soit, répondit tranquillement l'inflexible jeune homme, si le Code que vous invoquez me force d'attendre, j'attendrai ; mais bientôt je serai majeur, et, de ce moment, nulle puissance humaine ne pourra m'empêcher de suivre ma voie.
— Eh bien ! s'il en est ainsi, s'écria son tuteur irrité, va dès à présent au séminaire ! Je suis certain que tu n'y resteras pas longtemps. S'il faut cet essai ridicule pour te guérir de ta folie, j'y consens. Au moins, quand l'heure de ta majorité sonnera, complètement débarrassé de tes préjugés moyenâgeux, tu pourras retourner, en pleine liberté d'esprit, à tes études de médecine.
Nullement préoccupé de la mauvaise humeur avec laquelle cette autorisation lui était concédée, Joseph Fabre, à peine âgé de dix-huit ans. se présenta au grand séminaire de Marseille, le 18 octobre 1842.
Sans se douter encore du trésor qui lui arrivait, le P. T empier, supérieur, l'accueillit avec une joie particulière, tant étaient rares ceux que l'Université lui envoyait. Mais il ne tarda pas à comprendre quel sujet d'élite le Seigneur lui donnait. Bien élevé, d'une intelligence pénétrante, doué d'un grand sens pratique et d'une haute piété, l'abbé Fabre conquit rapidement un rang distingué parmi ses condisciples, et ne cessa de se maintenir à leur tête.
Dans ce milieu si favorable à l'éclosion des germes divins, non seulement sa vocation à l'état ecclésiastique s'affermit, mais il sentit s'éveiller en lui le désir de l'apostolat et de la vie religieuse.
Quand, cette première année scolaire terminée, il alla se reposer dans son pays natal, sa décision était déjà irréductible. A la fin des vacances, avant de repartir, il la communiqua à son tuteur. Celui-ci, voyant avec stupeur à quel point ses pronostics l'avaient trompé, entra dans une violente colère.
— Prêtre ! vocit'éra-t-il. j'aurais peut-être fini par y consentir... Mais, religieux ! jamais, jamais !
— Je le regrette, répondit l'abbé, avec un calme imperturbable ; mais ma conscience parle trop fort pour que j'hésite... Que gagnerez-vous à multiplier vos refus ?... Ne serai-je pas bientôt légalement maître de mes destinées ?...
11 entre au séminaire en octobre, il partit, cinq mois après, pour Notre-Dame de l'Osier, et y commença son noviciat, le 15 février 1844.
11 le continua avec ferveur jusqu'à son oblation.
Ses études théologiques achevées, il devint tour à tour professeur de philosophie, de dogme, puis de morale, au grand séminaire de Marseille, dont il fut nommé supérieur, quand, durant l'automne de 1854, le P. Tempier alla installer le scolasticat à Montolivet.
A trente ans, le P. Fabre était donc supérieur d'une maison très florissante, vicaire général honoraire d'un des plus beaux diocèses de France, et. depuis quatre ans. procureur général de la Congrégation, charge que lui avait confiée le Chapitre général de 1850.
D'aucuns trouveront bien rapide cette ascension. Elle le fut, en effet ; mais combien méritée par ses qualités hors de pair !
Professeur, il imprima une heureuse impulsion aux études. S'inspirant des méthodes universitaires dans ce qu'elles avaient de bon. il exigeait des comptes rendus écrits, et ne cessait d'exercer l'intelligence de ses élèves par des dissertations qu'il leur imposait sur des points de doctrine choisis avec soin. En outre, surveillant de près ses élèves et toujours prompt à leur prodiguer aide et encouragement, il avait su. à la fois, s'en faire craindre et s'en faire aimer.
Supérieur, il les ravit, chaque soir, par ses conférences toujours du plus pur ascétisme. Elles contribuèrent puissamment à infuser dans l'âme de nombreux lévites l'esprit sacerdotal, et à l'y développer. Le souvenir en demeura impérissable dans leur mémoire reconnaissante. Beaucoup, sans excepter ceux qui occupèrent, dans la suite, les postes les plus importants, et arrivèrent même aux redoutables honneurs de l'épiscopat, rappelaient encore avec émotion, à la fin de leur vie, ses entretiens spirituels qui avaient charmé, embaumé et sanctifié leur jeunesse cléricale.
Vicaire général, le P. Fabre avait sa place marquée au Conseil diocésain. Ce fut pour lui le moyen de se familiariser avec les rouages «l'une vaste administration, de cultiver ses aptitudes et de perfectionner son jugement pratique. Confident de Mgr de Mazenod, il profita longuement de son expérience consommée des hommes et des choses. Il ne songeait qu'à être un auxiliaire actif et dévoué; mais, à cette école, il devint bientôt, lui aussi, un maître.
Sa perspicacité, sa prudence et sa Fermeté frappèrent le vénéré Fondateur qui lui accorda de plus en plus sa confiance.
Devina-t-il en lui le successeur que la lVo\ idence lui réservait ? Nous n'avons pas de preuves positives pour l'affirmer catégoriquement : mais. le considérant, à don droit, connue un sujet de très grande espérance, il voulut le former, mitant à la gestion desintérêts spirituels et matériels
de la Congrégation, qu'à, celle des affaires d'un diocèse. Dans ce but, il l'admit fréquemment au Conseil général de son Institut, pour remplacer ceux des Assistants généraux que d'autres soucis retenaient, parfois, ailleurs.
Mort de Mgr de Mazenod. .
Le 21 mai 1861. Mgr de Mazenod, précédé au ciel par un riche trésor de bonnes œuvres, et après avoir donné sur la terre, pendant une longue vie de quatre-vingts ans. l'exemple de toutes les vertus pratiquées jusqu'à l'héroïsme, mourait de la mort des prédestinés. 11 s'éteignait doucement, entouré de ses enfants, et accompagné devant l'Eternel de leurs prières et de leurs larmes.
— Je bénis Dieu, disait Mgr Guibert. d'avoir pu, durant près de deux mois, être le témoin de cette foi si vive, de cette charité si tendre et de cette piété si ardente, qui n'ont cessé de remplir son cœur sur son lit de souffrances. Non. jamais je ne perdrai le souvenir de ce que j'ai eu la consolation de voir alors et d'entendre. Quel calme parfait, quelle lucidité d'esprit, quelle énergie extraordinaire ! Je ne me lassais point d'admirer cette grande intelligence qui. jusqu'à l'instant suprême, jeta de si brillants reflets !... Et quelle noblesse de caractère qui se soutint jusqu'au bout !
Ces impressions ne furent pas seulement partagées par les amis et les disciples. Les gens du monde qui l'approchaient, et les médecins qui le soignèrent, les éprouvèrent non moins fortement.
L'un d'eux, que les sentiments religieux n'inspiraient certainement pas. exprimait son émotion par ces paroles frappantes :
— Jamais je n'ai vu malade souffrir avec tant de dignité !... Chacune de mes visites était un sermon pour moi.
— Oui ! ajoutait Mgr Guibert. je ne connais rien de plus édifiant dans la mort des saints !
Si actif jusqu'à la dernière heure, le regretté prélat laissait le diocèse de Marseille dans un état très florissant sous tous rapports.
Outre le bien spirituel accompli sur une vaste échelle, que d'églises paroissiales et de chapelles bâties ou restaurées par lui ! travail immense de construction, couronné par deux entreprises gigantesques : le magnifique sanctuaire de Notre-Dame de la Garde, et la monumentale cathédrale, le plus grandiose édifice élevé au culte, en France, au cours du xixe siècle.
Et que d'établissements d'éducation ouverts, afin que la jeunesse
y reçût, avec une solide instruction dans les lettres et les sciences, les enseignements plus précieux de la foi, et une formation irréprochable pour la conduite et les mœurs : petit séminaire pour les futurs lévites ; collège du Sacré-Cœur pour les adolescents appelés aux carrières libérales ; asiles des orphelins ; œuvre de la Providence ; archieonfréries des jeunes ouvriers ; patronages des apprentis ; société de Saint- Joseph ; confréries
Nouvelle cathédrale de Marseille, bâtie par Mgr de Mazenod.
de pénitents, qui procuraient à des milliers d'hommes de toutes classes, avec des secours dans les difficultés matérielles, tout ce qui était nécessaire aux besoins de leurs âmes.
Notons égalemenl Les œuvres de servantes, créées par lui afin d'assurer une sauvegarde à tant de jeunes lilles. qui, venues dans Les murs de La vieille cité phocéenne, dans l'espoir d'y gagner honnêtement Leur pain quotidien, y étaient exposées à tant de dangers.
La partie la pins humble de son troupeau oe fui pas celle qui eut le
moins de part à sa sollicitude. Vigilant pasteur, il eut toujours une préférence pour les malheureux et les déshérités. A son zèle Marseille doit l'institution des Conférences de Saint-Vincent de Paul : les associations de dames pieuses qui vont, jusque dans les réduits de la plus abjecte misère, consoler, soigner et entourer de prévenances délicates ceux qui souffrent sans espoir humain ; la maison des Petites-Sœurs des Pauvres, où tant de vieillards trouvent, au milieu des infirmités de leur âge, les soulagements à leurs maux, et ces tendresses maternelles des vierges, épouses de Dieu, qui leur facilitent de toutes manières le chemin du ciel.
Tant de saintes demeures, d'établissements, d'églises et de monuments superbes, dont se couvrit le sol du diocèse de Marseille durant son épiscopat, non seulement furent bâtis sous ses auspices, ou avec les ressources dont il disposait comme évêque, mais souvent au moyen de lourds sacrifices personnels, en engageant plusieurs fois sa responsabilité individuelle pour des sommes considérables, dans des emprunts qui grevaient d'hypothèques ses biens patrimoniaux.
Cette dernière réflexion éclaire, d'une lumière spéciale, les louanges que lui décernait publiquement Mgr ChaJandon, archevêque d'Aix. dans l'oraison funèbre prononcée au jour des obsèques, le 27 mai :
— Oint de l'huile sainte, il a consacré sa longue existence à relever de leurs ruines, ou à bâtir, de fond en comble, des temples au Seigneur et à sa divine Mère... Ainsi, grand comme les destinées de Marseille, il a augmenté le nombre de nos paroisses, dans la même mesure que nos ports augmentaient le nombre de leurs navires ; il a préparé à ses successeurs le palais qu'ils habiteront, comme vous avez préparé pour vos enfants la Bourse splendide où ils recueilleront les produits de l'univers ; il a multiplié les asiles que la religion offre à toutes les misères, comme votre riche commerce en offre à toutes les industries... A l'oblation de sa propre vie il a uni celle de ses Oblats qui, d'abord missionnaires de la Provence, sont devenus bientôt missionnaires du monde entier, et qui. comme les rejetons des cèdres du Liban, participant à la sève féconde du tronc dont ils sont sortis, produisent maintenant des fruits abondants, en France, en Angleterre, en Afrique, en Asie, en Amérique, et jusque dans les glaces de la baie d'Hudson et du Pôle nord !... La placidité de son noble visage écartait les inquiétudes, comme l'étoile du matin disperse les ténèbres ; la majesté de sa démarche resplendissait dans les saintes cérémonies, comme le rayon du soleil quand il brille de son plus bel éclat ; et ce sont ses exemples, ses conseils, le spectacle d'un zèle qui ne se démentit jamais, qui ont rendu le clergé de ce diocèse si digne de la réputation de sagesse, de science et de charité qu'il s'est acquise.
En terminant, l'orateur faisait allusion aux décorations nombreuses
dont les souverains de la terre se plurent à l'orner, comme aussi au cardinalat que lui réservaient le Pape et l'opinion publique.
— On redira au loin, s'écria-t-il. la magnificence de ses funérailles dont, malgré les pompes éclatantes, les flots de votre multitude, votre douleur et vos larmes constituent la plus grande splendeur ; mais mon âme et mon cœur se détachent de la terre ; ils montent plus haut, et ils découvrent notre illustre Pontife, ou plutôt notre Père à tous planant sur cette immense assemblée, étendant encore ses mains pour bénir, et nous recommandant encore ce qu'il nous recommanda toute sa vie : Rendez gloire à Dieu et demeurez-lui fidèles... Ne perdons jamais le souvenir et des paroles et des exemples de ce saint évèque, dont les bénédictions se répandirent si souvent sur nous. Que ces bénédictions, devenues aujourd'hui plus puissantes, découlent du ciel pour se mêler à nos larmes et consoler nos regrets !
La presse de tous les partis se fit l'écho de l'archevêque, pour louer à l'envi le vénéré défunt. Citons ici. entre beaucoup d'autres, cet extrait d'un article paru dans un des principaux journaux de Marseille :
— Ce grand évêque semble avoir été prédestiné à représenter parmi nous les progrès religieux marchant de pair avec les progrès matériels, et l'on dirait que son inlluenee a touché à toutes nos améliorations, pour leur donner le lustre de sa foi. l'appui de son suffrage et le complément de son zèle... C'est sous son épiscopat que notre population a pris ses développements extraordinaires : mais, à mesure que nous élevions des palais à l'industrie et au commerce, il bâtissait des temples à la bienfaisance et à la religion. Dès que nous avions planté un arbre sur le granit de nos rivages, il allait y planter la croix : et nous ne formions pas une colonie dans notre banlieue, sans qu'il n'y envoyât aussitôt un prêtre. pour y répandre les eaux de la grâce et les germes de la piété... Partout où nos marins portaient le nom et la gloire de Marseille, ses missionnaires répandaient les lumières et les bénédictions de Jésus-Christ !... Si l'on prenait la peine de continuer ce parallèle, on verrait que. partout où nous avons été servis par la main de l'homme. Mgr deMazenod est toujours venu providentiellement nous assister avec le doigt de Dieu !
Il est impossible, concluait le même écrivain, que l'histoire ne réserve, à cette vie si longue et si pleine, une page de choix. Des temps viendront où l'on admirera, encore plus qu'aujourd'hui, ce génie du bien, qui lit tant de merveilleuses créations pour l'Église, et qui rappelait si parfaitement les types primitifs et légendaires de l'épiscopat chrétien .'... Ce caractère se dessinera toujours dans nos souvenirs, comme le plus vénérable et le
plus aimable que forment les grâces du sacerdoce, ajoutées aux distinctions de la naissance...
Plusieurs de nos évoques de France, après avoir vu notre Pasteur, le définissaient en ces termes : Voilà pour nos contemporains un modèle ressuscité des siècles de saint Basile et de saint Ambroise !...
Un autre, et non des moindres, disait de lui dans une assemblée solennelle : J'eusse voulu me présenter au milieu de vous, à côté de ce Pontife-Apôtre, et vous montrer ainsi un autre Timothée suivant les traces d'un autre saint Paul !...
Dixième Chapitre général. Élection du T. 7?. P. Tabre.
La succession de Mgr de Mazenod sur le siège de Marseille fut offerte à Mgr Landriot, évêque de La Rochelle et, plus tard, archevêque de Reims. C'était un ami dévoué de Mgr Guibert qu'il consultait souvent, et qui lui conseilla d'accepter. Sa translation eût empêché bien des inconvénients qu'on eut à déplorer bientôt ; mais, à cause d'une absence, sa lettre d'acceptation ayant mis du retard à parvenir au ministère, l'évêché de Marseille, durant cet intervalle, fut donné à l'abbé Cruice.
A peine âgé de quarante- six ans, celui-ci, par ses études plutôt littéraires que théologiques et canoniques, était peu préparé à la direction d'un diocèse et au maniement des affaires ecclésiastiques. En outre, son talent d'écrivain ne corrigeait malheureusement pas de graves travers de caractère, dont souffriraient atrocement ceux qui en seraient les victimes, pendant son court épiscopat de quatre ans, brusquement interrompu par une longue maladie et une mort prématurée.
S'exagérant extrêmement les droits attachés à sa nouvelle charge, il s'imagina pouvoir considérer la Congrégation à peu près comme une institution diocésaine, quoiqu'elle eût reçu l'approbation pontificale depuis plus d'un tiers de siècle, et que sa prodigieuse diffusion dans toutes les parties du monde l'eût marquée, depuis si longtemps et d'une manière si évidente, du sceau de la catholicité.
En prévision des difficultés que présageait un tel état d'esprit, le Chapitre général qui, pour l'élection du Supérieur général des Oblats. avait d'abord été convoqué, à Marseille, au scolasticat de Montolivet. se tint à Paris, et ouvrit ses séances, le 5 décembre 1861, dans notre maison de la rue de Saint-Pétersbourg.
Cette imposante réunion rendait plus sensible la mort du vénéré
Fondateur, puisqu'elle avait lieu pour désigner celui qui devait le remplacer dans la direction de ses enfants, demeurés orphelins.
— Notre Père si regretté n'est plus ici-bas. dit le P. Tempier, d'une voix entrecoupée par les larmes ; mais son esprit nous est resté. Ce matin, en célébrant la messe capitulaire. il me semblait voir son âme descendre parmi nous, pour nous aider dans toutes nos opérations.
— Oui ! reprit Mgr Guibert, toujours si affectionné à sa famille religieuse, notre Père est mort ; mais notre Mère, la Congrégation, vit encore, et, celle-là, je la crois immortelle : elle vivra, animée de l'esprit de son saint Fondateur !
Cet esprit de foi, de charité et d'union fraternelle se manifesta, l'aprèsmidi du même jour, par l'unanimité dans l'élection du T. R. P. Fabre, sur lequel se groupèrent toutes les voix, moins la sienne. Son nom sortit de l'urne par une sorte d'acclamation universelle, prompte et spontanée.
Comment, dans cette fusion si parfaite des volontés, ne pas découvrir l'assistance visible du Ciel et l'influence paternelle du saint Fondateur ?
Quelle douce joie aussi pour tous ! quelle consolation ineffable ! quelle délicieuse émotion, et même quelle légitime fierté de constater que, malgré les coups terribles de la mort, se réalisait toujours parmi eux, selon le désir de leur Père, le cor unum et Y anima un a !
Le 8 décembre, fête de l'Immaculée-Conception, arrivait à Montolivet l'heureuse nouvelle.
Sur les visages aussitôt rayonna l'allégresse, et l'on s'occupa immédiatement de préparer à l'élu mie réception en rapport avec sa dignité. L'édifice, vaste et beau, mais à l'aspect sévère, se transforma en quelques heures. Tentures sur les murs des longs corridors et des princijiales salles ; guirlandes de verdure ; fleurs, écussons, ornements, sentences tirées de l'Écriture sainte, attentions délicates, illumination brillante : rien ne fut oublié.
Aux joyeux vivats des Pères, des Scolastiques, des Novices et des Frères convers composant la maison de Montolivet, les autres Oblats, résidant à Marseille dans nos autres communautés du grand séminaire, du Calvaire et de Notre-Dame de la Garde, unissaient les leurs.
Tous, pénétrés de reconnaissance à la pensée de la touchante unanimité qui avait présidé à l'élection, disaient dans leur bonheur :
— C'est Dieu lui-même qui l'a choisi ! Elegit eum Dominas !
Hélas ! cette consolation, après le deuil causé par la perte d'un Père, n'était qu'une courte accalmie, avant d'autres jours d'inquiétude cruelle et d'amères souffrances.
Au dedans régnaient la paix et l'union la plus édifiante ; mais, au dehors, l'orage allait si violemment se déchaîner, qu'on se demanderait anxieusement si une nacelle battue avec tant de force par les vagues écumantes, ne serait pas bientôt complètement désemparée, et. réduite à l'état d'épave inerte, engloutie à jamais dans l'abîme entr'ouvert !
§ -* Épreuves.
Le bien opéré jusqu'alors par la Congrégation dans le diocèse de Marseille est incalculable. Pendant trente-huit ans. durant les épiscopats du vénéré Fondateur et de son oncle, elle contribua puissamment à cette prospérité de tous points extraordinaire, dans laquelle le nouvel évêque le trouva.
C'est un des champs, en effet, qu'elle avait le plus fertilisé de ses sueurs.
Elle forma les jeunes lévites à la science et à la perfection sacerdotales ; et les résultats obtenus attestaient la valeur des maîtres qu'elle leur donna.
Dans toutes les paroisses, à la ville et à la campagne, elle ne cessa de répandre la parole sainte, avec des succès merveilleux.
D'une charité tout apostolique, elle adopta une nombreuse population italienne, privée auparavant des secours de la religion.
En même temps, elle cultiva, dans les cloîtres, les vertus célestes qui caractérisent les virginales épouses de Jésus-Christ.
De plus en plus, enfin, elle développa dans les âmes la dévotion à la Très Sainte Vierge, jusqu'à rendre possible et à réaliser, grâce à l'accroissement du concours des fidèles qu'elle attira sur la colline de Notre-Dame de la Garde, la construction de la magnifique basilique qui, du haut de cette éminence, domine la terre et la mer.
— ■ Il n'est donc pas étonnant, écrivait un publiciste, que le diocèsi rie Marseille et l'Institut des Oblats soient unis par les liens d'une sorte de parenté... I! n'est pas ('tonnant (pie notre population conserve tant de sympathies pour ces hommes généreux, qui se dévouèrenl avec une prédilection notoire a notre I ici le Provence, en concentrant au milieu de nous, et mettant à notre service, des talents recrutés dans tous les diocèses de France !... Si l'Europe entière a les yeux sur notre cité, lui enviant son rôle (le médiatrice (litre les peuples (le l'univers pour les échanges de la
fortune et les conquêtes de la civilisation, on peut bien convenir aussi que l'Église la regarde, de toutes les extrémités du inonde, pou- rx nir celui qui, en créant cette famille d'apôtres /(les. n reproduit au \iv s,, , !■•
les miracles évangéliques des François d'Assise, des Dominique et des Ignace de Loyola.
Or, cette Congrégation si méritante allait être considérée comme étrangère, dans ce diocèse à la résurrection duquel elle avait tant travaillé !... Non seulement elle n'y recevrait pas même la récompense des ouvriers de la dernière heure, elle qui, la première, y l'ut à la peine ; non seulement, après y avoir semé tant de germes de bénédictions, elle n'y goûterait, durant plusieurs années, que des fruits amers : mais elle devrait s'estimer heureuse si. plongée dans la tribulation et l'angoisse, on lui laissait la permission de vivre et de respirer.
Moins douloureuses sont pour le corps les blessures du fer et du feu, que ne le sont à l'âme les plaies saignantes de l'ingratitude et de l'injustice.
Nommé jeune encore à l'évèclié de Marseille, alors que, absolument novice en administration, les services rendus par lui se réduisaient à des annotations de classiques grecs et latins, à une thèse sur les Philosopkumena et à quelques autres compositions de ce genre, l'abbé Cruice, sans égard pour celui dont il recueillait le riche héritage, jugea, de prime abord, que cet évêque si prodigieusement actif, mort à quatre-vingts ans. n'avait pas assez fait pour ce diocèse, dans lequel il avait réparé toutes les ruines amoncelées par le vandalisme révolutionnaire, et qu'il avait ensuite par lui et ses collaborateurs élevé à une si remarquable prospérité.
Sur quels motifs appuyait-il cet injurieux verdict, si llétrissant pour une mémoire illustre ?
Malgré sa longue vie si féconde en œuvres, cet évêque avait eu le tort impardonnable de ne pas être seulement évêque. mais aussi fondateur d'une Congrégation. Celle-ci naturellement avait dû absorber une partie de son activité. Donc, tout ce qu'il avait accompli pour ses Oblats était un larcin au diocèse de Marseille.
Reproche étrange, que l'on pourrait adresser aussi bien à saint François de Sales, à saint Alphonse de Liguori, à saint Charles Borromée. et à beaucoup d'autres que l'Église a. néanmoins, placés sur les autels.
Ce blâme sévère qui ne reposait sur aucun fondement. Mgr Cruice ne se contenta pas de le formuler. 11 le traduisit pratiquement en une sévir de mesures vexatoires à l'égard des Oblats. et les dénonça publiquement comme les ennemis d'un diocèse qu'ils avaient, pendant une quarantaine d'années, si vaillamment et si généreusement servi.
Et puisque, selon lui, il s'agissait d'un grave dommage commis au détriment du diocèse, dommage dont le prélat se disait obligé de poursuivre la réparation, il prétendit avoir qualité pour examiner en détail
l'état financier de la Congrégation et les comptes particuliers de Mgr de Mazenod. Ainsi, en recherchant scrupuleusement à quel usage celui-ci avait employé sa fortune personnelle, il saurait si, dans quelques-unes de ses dispositions testamentaires en faveur de ses fils spirituels, le défunt n'avait pas outrepassé ses droits.
— C'est inouï, écrivait Mgr Guibert à Mgr Jeancard, c'est inouï qu'on ait articulé un pareil grief à l'égard d'un prédécesseur, et qu'on ait osé se livrer à une inquisition aussi odieuse ! Il faut n'avoir pas la moindre notion des choses ecclésiastiques, pour se permettre une si criante inconvenance, qui est, d'ailleurs, contre la loi. Un évêque ne doit compte de ses revenus personnels, et "même d'autres ressources éventuelles, qu'à Dieu et à sa conscience. Un nouvel évêque, en arrivant, n'a jamais demandé que les comptes de l'administration capitulaire ; mais malheureusement l'homme qui affiche des exigences si exorbitantes, est aussi étranger aux choses ecclésiastiques, que nous le sommes, vous et moi, au commandement des armées... Tout cela est fort triste, mais ne me surprend pas, d'après le portrait qu'on m'a tracé de lui... On m'a même assuré qu'il n'a pas de suite dans ses idées... procédant souvent par saccades... Seraient-ce des crises nerveuses d'un esprit maladif ?... Ses meilleurs amis, étonnés de sa nomination, affirment qu'il est jeté, sans aptitude et sans préparation aucune, dans une situation si haute et si difficile... On verra plus tard... La lumière brillera sur ce point, comme sur les autres... Attendons la justice du temps qui ne tardera pas à venir !...
La justice viendrait certainement, mais après d'autres persécutions plus dures encore.
Quoiqu'il ne fût tenu à aucune communication de ce genre, le Père Fabre, pour conjurer l'orage, proposa de soumettre la difficulté à l'arbitrage de l'archevêque d'Aix. C'était sage ; c'était correct ; c'était dans l'ordre des « choses ecclésiastiques ».
Mais, précisément, c'était trop dans cet ordre, pour que la proposition fût acceptée. Mgr Cruice préféra porter l'affaire devant l'autorité civile, dont on connaissait les tendances hostiles contre les Congrégations et spécialement contre les Oblats, à cause des lettres courageuses (pie le vénéré Fondateur, pendant les dernières années de sa vie, avait écrites à l'empereur et aux ministres, en faveur du pouvoir temporel du Souverain Pontife.
A la première de ses lettres. Napoléon III avait répondu poliment. mais froidement. Après la seconde qui lui avait déplu davantage, parce qifil y voyait la réprobation pins accentuée <le sa politique île spoliation envers le Saint-Siège, il avait gardé un silence équivalent à une condamnation.
En termes respectueux, mais suffisamment clairs, le vertueux prélat l'avait averti que cette guerre au Vicaire de Jésus-Christ était opposée aux intérêts de son propre trône, de sa dynastie et de la France elle-même.
Esclave de la franc- maçonnerie, Napoléon III, décidé à persévérer dans cette voie coupable, s'était fâché contre celui qui avait eu la sainte audace de lui montrer, dans un avenir prochain, les arrêts de la justice divine contre lui et ses descendants.
Cette thèse du pouvoir temporel, indispensable aux souverains pontifes pour la liberté pleine et entière de leur ministère auguste, Mgr de Mazenod l'avait, en outre, traitée magistralement dans plusieurs de ses mandements épiscopaux.
Bien plus, il n'avait pas craint de la soutenir à la tribune du Sénat, afin que sa parole eût un retentissement dans toute la France.
Enfin, à Paris, il avait visité les dignitaires les plus influents de l'empire, pour tâcher de les gagner à une conviction qui lui était si chère.
Quand il eut constaté que ses efforts multipliés seraient vains, et que rien ne détournerait l'empereur de la volonté criminelle de favoriser les sectaires, dans leur sacrilège dessein de dépouiller le Pape. Mgr de Mazenod, malgré la sympathie qu'il avait eue pour Napoléon III, dix ans auparavant, lorsqu'il voyait en lui le champion de la bonne cause, ne cacha plus ses alarmes et son indignation.
Pendant sa dernière maladie, il avait dit, plusieurs fois, en parlant de lui :
— Ce n'est pas un empereur, c'est un tyran... il persécute l'Eglise... Moi, je vais mourir, mais vous êtes jeunes... Vous verrez qu'il fera beaucoup de mal, et qu'il finira mal lui-même.
Prophétie qui ne devait que trop se réaliser, quelques années après.
N 'ayant pu châtier Mgr de Mazenod. le gouvernement impérial s'en prenait à sa famille spirituelle et ne dissimulait pas ses préventions contre elle.
Et c'était pour profiter de cette malveillance, qu'il prévoyait lui être utile, que Mgr Cruice, déclinant l'arbitrage ecclésiastique de son archevêque, saisissait le pouvoir civil de son différend avec les Oblats.
Nous nous abstenons de qualifier ce procédé. Le lecteur jugera. Mais que penser d'un évêque qui, pour écraser sans pitié des religieux si dévoués à son diocèse, en appelle aux mauvais instincts des persécuteurs de l'Église ?... En face d'une telle aberration, comment ne pas répéter la plainte de la divine Victime : Si inimicus meus maledixisset mihi. sustinuissem utique... Tu vero, komo unanimis, aux meus et notus meus .'... (Ps., liv, 14.)
De plus en plus indisposés par des réclamations insidieuses, les ministres décrétèrent, si complète satisfaction n'était accordée à l'évêque, d'annuler le testament de Mgr de Mazenod dans les passades concernant les PP. Tempier et Fabre qui avaient hérité de lui certains biens, dont le Fondateur était légalement propriétaire, mais qui appartenaient, en réalité, à la Congrégation.
En outre, on se proposait, dans les sphères gouvernementales, de dissoudre notre Institut en France, eh d'exiger, à Rome, le retrait de l'approbation pontificale, ce qui serait une sentence de mort pour tous les Oblats du monde entier.
Dans de si redoutables conjonctures, les conseillers du P. Fabre l'engagèrent à sacrifier une partie pour sauver le reste.
Par acte notarié les Oblats renoncèrent donc à une maison située rue d'Alger, et à d'autres immeubles acquis de leurs deniers, d'une valeur globale de plus de trois cent mille francs. De son côté. Mgr Cruice reconnut, de ce chef, leur devoir une créance de cent dix mille francs, qui ne fut jamais payée.
— Sous le coup de menaces inouïes, écrivait plus tard le P. Fabre. nous fûmes contraints de céder quelque chose des droits et des biens de notre chère famille. La ruine de tous nos établissements s'offrait à nous comme le résultat inéluctable d'un refus prolongé. Devant l'orage, il fallut courber la tête, lorsque nous pouvions marcher le front haut et découvert, resplendissant de l'éclat de l'innocence et de la justice... C'était se résigner à boire le calice jusqu'à la lie... Néanmoins, les épreuves succédèrent aux épreuves, les sacrifices aux sacrifices. Nous avions cru conjurer l'orage, il ne faisait que s'accroître...
Non content, en effet, de cette transaction, si onéreuse pour les Oblats et extorquée par la violence. Mgr Cruice inaugura contre eux une autre série de mesures coercitives.
Malgré la protestation énergique du Chapitre de la cathédrale, il leur enleva la direction du grand séminaire.
11 imposa aussi, d'office, le déplacement du P. Bernard, supérieur des chapelains de Notre-Dame de la Garde, celui que tous les Marseillais nommaient a le Prêtre de la Bonne Mère ». Comme nous l'avons raconté dans le premier volume de cette Histoire, il avait été le restaurateur du pèlerinage, et. grâce à son extraordinaire popularité, il avait trouvé la plupart des sommes si considérables nécessaires à la construction du magnifique monument dédié à la Reine du ciel, et l'un des plus riches ornements de la grande cité méditerranéenne.
Dans la pensée de Mgr Cruice. le changement forcé du supérieur des chapelains n'était (pie le prélude du départ de tous 1rs autres.
Mais cette décision ab irato contre un homme aussi méritant et aussi universellement estimé que le P. Bernard, blessa au cœur l'immense majorité des fidèles. L'évêque reçut, à ce sujet, une multitude de lettres exprimant la peine profonde qu'il avait infligée aux bienfaiteurs de la chapelle, et les conséquences désastreuses que cet ukase, outrageant et nullement motivé, entraînerait certainement pour l'intérêt de l'œuvre à laquelle le P. Bernard s'était si admirablement et si fructueusement consacré, depuis un quart de siècle.
Devant cette levée générale de boucliers, non seulement le prélat dut surseoir à l'exécution de la sentence d'expulsion, qu'il méditait contre les autres Oblats attachés au service du sanctuaire, mais il fut obligé de demander, àplusieursreprises, au Supérieur général, le retour duP. Bernard qui avait été envoyé à Notre-Dame de Bon-Secours, et dont la santé commença à décliner, à la suite des tracasseries de tout genre subies en cette circonstance, quoiqu'il les eût supportées avec une héroïque résignation.
De même que l'or s'épure dans le creuset, les âmes s'embellissent dans la souffrance ; mais les jugements des hommes sont inconstants et faillibles : mendaces filii homînum in stateris suis. (Ps.. lxi, 10.)
Les nuages amoncelés par la malveillance peuvent, comme la poussière soulevée par la tempête, obscurcir un instant les plus radieuses perspectives. Pourtant, la poussière tombe vite, et, de nouveau, le regard embrasse un horizon serein.
Terrassé par la maladie, dont les violentes saillies de son caractère étaient probablement les prodromes, Mgr Cruice dut, après un court épiscopat, donner sa démission. Il n'avait pas encore cinquante ans. et mourut quelques mois après. Son administration qualifiée d'incohérente et de ruineuse par ceux-là mêmes qui l'avaient vu arriver avec joie, contribua singulièrement à rehausser, dans l'opinion, le mérite de son prédécesseur, dont le nom fut entouré d'une auréole de plus en plus grandissante.
Comme historien nous avons dû relater des actes qui sont du domaine public; mais nous l'avons fait sans rancune, ni amertume. Nous ne sommes pas de ceux qui trempent leur plume dans le fiel.
Paix aux morts ! et que rien ne trouble le repos de leur cendre !
Nous nous garderons donc bien d'établir le moindre rapprochement entre la conduite si injustifiable du persécuteur des Oblats < t sa disparition soudaine de la scène du monde. Les jugements «le L'Éternel son! impénétrables.
Il QOUS suffira d'une simple constatation : tandis que les puissants de
la terre complotaient contre leur existence, les fils de Mgr de Mazenod avaient remis leur cause dans les mains de Dieu, pensant que du Ciel leur viendrait le secours.
Leur espoir ne fut pas déçu. Ego autem ad Dominum clamavi, et Dominas salvabit me. (Ps., i.iv, 17.)
§ 5 Gloire posthume de Mgr de Mazenod, toujours croissante.
A la mort de Mgr Cruice, les chanoines de la cathédrale, pour montrer leur vénération inaltérable envers le Fondateur des Oblats, élurent à l'unanimité, comme vicaire capitulaire, M. Carbonnel, secrétaire général de Mgr de Mazenod, qui avait eu pleine confiance en lui, et qu'il avait chargé de tenir les comptes de la caisse diocésaine.
Si quelques membres du clergé, au moment où se termina son administration de près de quarante ans, poussèrent un soupir de soulagement, parce que son énergie et son désir saintement passionné de la perfection sacerdotale les avait parfois gênés, ils ne tardèrent pas, pour la plupart, à modifier leur jugement, à la vue du contraste si tranché qui s'accusait de plus en plus entre l'ancien et le nouveau régime.
— A l'exception de quelques-uns des plus compromis, écrivait Mgr Jeancard, en 1809, tous revinrent bientôt à de meilleurs sentiments. Chaque jour, le regret d'avoir perdu un tel pontife s'accentuait d'une manière plus marquée... Une année ne s'était pas écoulée, avant que ces regrets fussent unanimes. La population entière s'y associait par des témoignages non équivoques, et blâmait hautement ceux qui s'étaient donné des torts contre lui. On ne parlait que du grand évêque qui avait formé et gouverné si heureusement le diocèse.
Dans l'oraison funèbre de Mgr Cruice, M. l'abbé Guiol, vicaire général, ne put s'empêcher de décerner un éclatant tribut d'éloges à la mémoire de Mgr de Mazenod :
— L'église de Marseille, s'écria-t-il, était veuve par la mort d'un pasteur, dont le noble caractère et l'apostolique fermeté avaient illustré si longtemps le siège de saint Lazare. L'héritage de vertus, de mérites, de riches souvenirs, d'œuvres admirables que laissait après lui ce grand évêque, rendait les esprits soucieux, et justifiait de légitimes inquiétudes...
Lors de son entrée solennelle à Marseille. Mgr Place, précédemment auditeur de Rote, à Rome, et successeur de Mgr Cruice. fut harangué en ces termes par M. l'abbé Meistre, curé de Saint-Michel, qui avait pris possession en son nom du siège épiscopal :
- L'église de Marseille a traversé, dans ces derniers temps, des circonstances douloureuses. Il n'y a pas cinq ans. dans la personne de Mgr Charles- Joseph-Eugène de Mazenod, elle perdait un prélat qui, pendant trente-huit ans. avait l'ait sa consolation et sa gloire. Tout. Monseigneur, dans votre ville épiseopale. comme dans les autres parties du diocèse, tout vous parlera de ce grand évoque. Tout vous dira sa loi. sa charité, son zèle. Partout vous rencontrerez des édifices, des établissements religieux, des maisons d'éducation et de bienfaisance, qui sont comme les monuments destinés à transmettre aux générations futures le souvenir de ce long et glorieux épiscopat.
En 1866, dans une séance publique de la Société de statistique, M. l'abbé Timon-David, qui présidait, présenta un aperçu du développement des œuvres religieuses à Marseille.
Après avoir rappelé que la Révolution y axait détruit toutes les institutions religieuses, et que. pour les rétablir, l'administration de l'archidiocèse d'Aix auquel Marseille était alors rattachée. s'était trouvée en l'ace d'une tâche qui dépassait ses foi'ces, l'orateur, dans son discours qui fut imprimé, continuait ainsi :
— Permettez-moi. Messieurs, de rendre cet hommage à celui qui fut mon bien-aimé et vénéré Père. Après Dieu, c'est à Mgr Charles-Joseph- Eugène de Mazenod que l'église de Marseille doit sa résurrection. Doué d'une activité prodigieuse, d'une imagination ardente, d'un cœur de feu et d'une foi au-dessus de tout ce qu'on peut dire, il donna à tout l'impulsion, il avait compris que. dans une ville où chacun s'agite, se remue, cherche à faire fortune, il fallait un clergé intelligent, capable, lui aussi, de s'enrichir spirituellement par le <;ain de nombreuses âmes, (pie la préoccupation des affaires rejette presque inévitablement loin des pratiques religieuses. Son grand cœur avait compris que la prospérité matérielle ne saurait atteindre tout le monde, et que les grandes richesses font naître toujours auprès d'elles les plus grandes misères. Il fallait tout refaire, et il refit tout. Et quand la mort l'arracha trop tôt (\\\ milieu di- nous, alors que sa verte vieillesse promettait encore de longs jours, il pu! se dir<- que, dans son administration de trente liuit ans. il avait r< construit l'œuvre de quinze siècles, et que la nouvelle Marseille n'avait rien à envier à l'ancienne.
Ayant énuniéré ensuite, en un tableau vraiment saisissant, les principaux établissements religieux créés ou restaurés par Mgr de Mazenod, l'orateur s'écria :
Il a suffi d'un seul homme, d'un saint évêque, aide par les collaborateurs dont il a su s'entourer, pour mettre en mouvement toutes les
bonnes œuvres ; pour les multiplier dans une proportion qui égale et surpasse peut-être les merveilles qui avaient été faites avant la Révolution dans l'intérêt de Marseille. Ainsi fut justifiée la glorieuse devise de notre cité : Actibus immensis urbs fulget Massiliensis.
Les laïques eux-mêmes rivalisèrent avec l'élite du clergé, pour louer Mgr de Mazenod et la fécondité merveilleuse de son administration.
Entre une foule d'autres documents de ce genre, nous citerons un extrait du discours prononcé par M. Amédée Autran. magistrat des plus distingués et vice-président du tribunal civil de Marseille, le jour de sa réception à l'Académie de cette ville,, en 1867 :
— Ici prenait place Mgr de Mazenod cpii s'honorait d'être avec vous, et qui se mêla souvent à vos séances solennelles. Vous aurez toujours présents à vos regards sa noble élégance, cette majesté innée, ce caractère épiscopal par lequel il savait relever la moindre de ses actions. Qui pourrait oublier ce zèle infatigable, cette vigueur de l'âme, cet attachement à son peuple : toutes les qualités, en un mot. qu'il déploya dans le rétablissement du siège de Marseille, et qu'il maintint au même niveau dans toute la suite de sa longue et belle carrière... Soyez-en sûrs. Messieurs, sa mémoire ne fera que grandir avec le cours- des ans...
N'était-ce pas le commentaire de la pensée exprimée par Mgr Chalandon, archevêque d'Aix. vers la fin de l'oraison funèbre de Mgr de Mazenod :
— Sa haute stature même lui faisait dominer les assemblées les plus nombreuses, et le rendait semblable au vieux chêne qui dépasse de sa cime séculaire tous les autres arbres de la forêt.... Quasi cypressus in aUititdinem se exlollens. (Eceli., l. 11.)
Le calme après la tempête.
De tels sentiments, inspirés par une admiration croissante et universellement partagée, se traduisaient en sympathies pour les enfants de cet évêque illustre. On reconnaissait son sang, pour ainsi dire, à l'esprit apostolique qu'il leur a-\ ait infusé et qui vivait toujours en eux.
Leur humble et silencieuse résignation aux jours de la terrible épreuve, avait touché profondément. Tous devinaient qu'après avoir souffert à cause de lui, ils allaient devenir de plus en plus, sous 1rs auspices de ce nom vénéré, une grande et forte race, continuant et multipliant, sous tous les climats et dans une longue série de siècles, les vertus éclatantes de leur Père.
Dès son entrée dans son diocèse, Mgr Place leur rendit publiquement justice. Dans sa lettre pastorale, en louant Mgr de Mazenod de son zèle incomparable, il le montra aussi comme « Fondateur d'une Congrégation qui avait déjà si bien mérité de l'Église ».
Mis, sans aucun doute, très intentionnellement dans cette pièce solennelle, comme une pierre d'attente dans un édifice, ce passage constituait un trait de son programme épiscopal, et laissait entrevoir de bonnes dispositions à l'égard des Oblats. Il était d'autant plus significatif, que Mgr Cruice, dans ses Mandements, ou ses autres écrits officiels, évita soigneusement la plus petite allusion à leur existence : silence prémédité et dont le sens n'échappait à personne, surtout après les tristes événements racontés.
Durant les douze années qu'il resta à Marseille, Mgr Place se montra, au contraire, toujours très bienveillant pour les Oblats ; de même après sa translation à l'archevêché de Rennes, en 1878, et jusqu'à sa mort.
Mgr Robert, son successeur sur le siège de Marseille pendant vingtdeux ans, de 1878 à 1900, entoura constamment, de sa paternelle bonté, les fils spirituels de l'illustre prélat qu'il avait pris pour modèle.
Et il en fut ainsi de tous les autres évêques de Marseille, jusqu'à nos jours.
Avant de quitter ce sujet, indiquons la Circulaire adressée par Mgr Robert à tous ses prêtres, le 28 octobre 1892, à l'occasion du service solennel qu'il prescrivait pour le repos de l'âme du T. R. P. Fabre. « Le clergé élevé par ce maître éminent et par les Oblats, ses collaborateurs, dit-il, fut un clergé pieux, instruit, dévoué, fidèle à la discipline ecclésiastique, et cordialement soumis, comme ses éducateurs, à la direction du Saint-Siège. »
Dans cette déclaration solennelle d'un évêquc de tant de vertu, trente ans après que le P. Fabre et les Oblats curent été contraints, sans motif, d'abandonner le grand séminaire, comment ne pas voir, à la fois, leur apologie publique formulée par une bouche des plus autorisées, et la condamnation de la mesure dont ils furent alors les victimes ?
Mais, sans attendre si longtemps les réparations de- L'impartiale Histoire, les Oblats, au plus fort de l'orage, reeurent de précieuses consolations et de chauds encouragements de la part de L'épiscopal français,
Parmi ceux qui, dans ces douloureuses circonstances, leur exprimèrent, à différentes reprises, leurs affectueuses sympathies, leur en donnèrent 'les preuves nombreuses, et, pour la plupart, les visitèrent
à Montolivet, notons :
Les cardinaux Morlot, archevêque de Paris, et Donnet, archevêque de Bordeaux; Mgr Chalandon, archevêque d'Aix; Mgr Debebay, archevêque d'Avignon, qui se plaisait à répéter que Mgr de Mazenod avait été un des plus grands évêques du xixe siècle, avec en plus quelque chose des évêques de la primitive église ; Mgr Darboy, évêque de Nancy, et peu après archevêque de Paris, celui auquel Mgr Guibert devait succéder sur le siège de saint Denis, dans la capitale de la France ; Mgr Caverot, évêque de Saint-Dié, futur cardinal-archevêque de Lyon ; Mgr Brossais Saint- Marc, archevêque de Rennes, qui désirait établir les Oblats dans sa ville archiéjiiscopale.
Un des plus en vue était Mgr Berteaud, évêque de Tulle, le savant théologien et le causeur éloquent qu'on ne se lassait pas d'entendre ; l'ami aux franches et cordiales allures.
Non moins dévoués étaient : Mgr de Marguerye, évêque d'Autun, qui, à de rares mérites et à une exquise affabilité unissait la distinction du grand seigneur ; Mgr Dupanloup, évêque d'Orléans, qui disait de Mgr de Mazenod : « Il avait le génie de l'épiscopat, et a été un des plus grands évêques de notre époque ; ne publiera-t-on pas bientôt la vie de cette gloire de l'Eglise de France ? »
Ajoutons à cette liste Mgr Ginoulhiac, évêque de Grenoble ; Mgr Fruchaud, de Limoges ; Mgr Bauchy, de Périgueux ; Mgr Angebaud, d'Angers ; Mgr Wicart, de Laval ; Mgr Jordany, de Fréjus ; Mgr Boudinet. d'Amiens ; Mgr de Dreux-Brézé, de Moulins ; Mgr Dupont des Loges, de Metz, etc..
A Rome, le cardinal Barnabô, préfet de la Proj)agande, admirateur du vénéré Fondateur, leur était très sympathique, ainsi que Mgr Lavigerie, auditeur de Rote, et plusieurs autres prélats.
Vers la fin du mois de décembre 1862, le P. Fabre, accompagné d'un de ses assistants, le P. Vincens, et de son secrétaire particulier, le P. Rey, s'étant rendu à Rome, Pie IX l'accueillit avec une extrême bienveillance, et approuva vivement le projet, déjà conçu, de fonder une maison d'Oblats dans la Ville Éternelle.
Peu d'années après, le P. Fabre s'étant de nouveau présenté à son audience, le grand Pape le consola par ces paroles si encourageantes :
— Je sais que partout où vous êtes établis, vous faites beaucoup de bien.
§ 7 Transfert de l'administration générale à Paris.
Pour violente qu'elle fût, la tempête, loin de réussir à renverser l'arbre planté dans le sol de l'Église par le vénéré Fondateur, lui avait fait pousser de plus vigoureuses et profondes racines.
— Cet orage, disait plus tard le P. Fabre. a prouvé deux choses : l'union qui règne dans la Congrégation et le dévouement qui anime tous ses membres... Les ennemis du dehors, sans le prévoir assurément, et sans le vouloir non plus, ont resserré et rendu de plus en plus indissolubles les liens qui nous unissaient déjà si fortement, comme ils ont donné à notre dévouement réciproque l'occasion de se manifester davantagne.
Ainsi que le disait, en outre, Mgr Guibcrt. toujours Oblat de cœur : — Quand ces choses se passent dans une Congrégation, le doigt de Dieu est là, et l'on peut rester sans inquiétude, l'horizon serait-il encore chargé de nuages.
Un autre résultat heureux de cette bourrasque, un moment si dangereuse, fut le transfert de l'administration générale à Paris.
La pensée de s'éloigner de la tombe du vénéré Fondateur et de laisser la Provence, premier berceau de l'Institut, jamais probablement ne se serait présentée au P. Fabre, ou aurait soulevé en lui d'invincibles répugnances. Seules des circonstances exceptionnelles pouvaient rengager à plier sa tente, pour la transporter sur une terre plus hospitalière.
Malgré le serrement de cœur qu'elle lui causa, il prit cette résolution avec fermeté.
Ayant, des hauteurs de Montolivet, promené un long et mélancolique regard sur ce paysage qui lui rappelait de si touchants souvenirs, il partit, le 30 avril 1802. plein de confiance en la Providence qui n'abandonne jamais ceux qui souffrent.
En se succédant, les années montrèreni de plus en plus combien cette mesure était sage, et voulue de Dieu. Avant que l'administration générale ne lût fixée à Rome, centre de la catholicité, une ville comme Paris lui convenait i ni eux que Marseille, à une époque où la Congrégal ion. déjà si étendue, allait prendre un essor encore plus étonnant.
D'une mémoire qui n'oubliail rien et d'une sagacité pénétrante, le successeur du vénéré Fondateur axait un coup d'œil rapide et sûr. Dans les affaires les plus compliquées, il voyait comme instantanément l'en-
semble et les moindres détails. Aussi, sa décision une fois prise, et elle l'était promptement. il ne reculait plus.
Pendant plus de trente ans. il imprima à la Congrégation une vigoureuse impulsion au dehors, en même temps qu'il maintenait à l'intérieur, dans toute leur perfection, les observances religieuses.
Après l'avoir vu à l'œuvre, plusieurs années, Mgr Guibert écrivait de lui, le 31 mars 1 864 :
— J'éprouve pour lui l'attachement le plus profond, parce que je constate, de plus en plus, que Dieu l'a choisi pour raffermir et perpétuer une Institution qui nous est plus chère (pie la vie.
De son côté, Mgr Jeancard disait, vers cette époque, par une sorte d'intuition prophétique :
- Tout ce que les hommes refusent au mérite, Dieu le rend au centuple. Donc, ne nous affligeons pas trop des épreuves si dures précédemment subies. A cela, croyons-le, d'amples compensations sont réservées, non seulement au ciel, mais sur la terre. Moi qui ai vu la Congrégation à ses débuts, quand elle était si petite encore, je ne puis que nourrir l'espoir d'un heureux avenir. Ce qui s'est fait sous mes yeux me promet les grandes choses qui se feront ; car ce qui a. été réalisé était moins probable que cet avenir (pie j'appelle de tous mes vœux, et que je salue d'avance, comme si j'en contemplais déjà l'aurore... A peine investi de sa charge, le nouveau Supérieur général a porté le poids de tribulations inouïes, fruits amers de l'ingratitude et de l'injustice. 11 en sera récompensé par les consolations qui naîtront de ses souffrances mêmes. Puisse-t-il, jusqu'à une extrême vieillesse, assister à la prospérité toujours croissante de sa famille spirituelle, constamment attentive à enrichir de ses vertus l'héritage qu'elle doit transmettre aux générations futures.
Ce souhait d'un des premiers disciples du vénéré Fondateur s'est accompli.
Jusqu'à son dernier jour, le P. Fabre a vu grandir, sous sa direction si éclairée, la société religieuse, dont le Chapitre général de 1861. inspiré par Dieu, lui confia le gouvernail.
Que de fois, tandis que. promenant son regard de l'orient à l'occident, et des régions tropicales aux rives de l'Océan Glacial, il rencontrait partout des fils de plus en plus nombreux à bénir ; que de fois, en considérant combien l'arbre, secoué si violemment par la tempête, avait projeté au loin des germes d'une merveilleuse fécondité ; que de fois aussi, en songeant à l'amertume du sacrifice et à l'abondance des résultats, il a répété, du fond de son âme et avec l'accent de la reconnaissance, les paroles émues du Roi-Prophète: Lœtati sumus pro diebus quibus nos humiliasti : annis, quibus vidimus mala ! (Ps., lxxxix, 15.)