‹ Cent ans d'apostolat dans les deux hémisphères (volume 4)Chapitre 45 sur 54 · CHAPITRE V Philipstown · texte numérisé non relu

CHAPITRE V Philipstown

§ 1 lin second Reformatory.

Dans le premier volume de cette Histoire, nous avons raconta comment la Congrégation fut amenée, en 1859, à prendre la direction du pénitencier de Glencree, et avec quel succès elle y travailla à l'amélioration des mœurs des jeunes délinquants. Elle en fit des citoyens paisibles et des chrétiens, en leur donnant l'éducation religieuse, et eu leur apprenant, selon leurs aptitudes, les divers métiers qui devaient leui fournir le moyen de gagner honorablement leur vie.

Moins de deux ans après sa fondation, cette institution si utile abritait déjà trois cents adolescents. Elle les préservait de la contagion des prisons ordinaires, où ils auraient achevé de se corrompre, au contact de criminels plus âgés ou plus endurcis. Leurs natures, jusque-là indociles, étaient domptées peu à peu; leurs vices, contractés dans la plus tendre enfance et fortifiés par une longue habitude, étaient progressivement arrachés et détruits.

Quand, après plusieurs années d'épreuve, leur conduite permettait de croire (pi'ils s'étaient amendés sérieusement, on leur rendait la liberté . L'expérience prouva que la conversion de la plupart était solide et durable. Par une correspondance régulière avec eux. leurs anciens maîtres |( -. maintenaient dans leurs bonnes dispositions. Plusieurs retournaient, d< temps en temps, visiter le cher asile. OÙ ils étaient nés à une nouvelle \ i< .

.Devant l'importance de ces résultats, plus consolants qu'on n'eût osé l'espérer, la pensée vint d'étendre à un plus grand nombre le bienfait d'une œuvre, (\\n demandail assurément, de la part de ceux qui s'y consacraient, un dévouement héroïque, mais dont les conséquences étaient incalculables pour le bonheur des indh idus et la tranquillité de la soci< t. .

Malgré ses dimensions considérables, el les dépendances qui l'entou-

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rent, Glencree devenant insuffisant, on se préoccupa de chercher un local pour y installer un Rejormatory du même genre. On le trouva dans un ensemble de constructions situées à Philipstown, dans le comté de King, au milieu d'une plaine, presque au centre de l'Irlande. Elles n'avaient pas coûté moins de trente mille livres sterling, soit sept cent cinquante mille francs.

Élevées dans la seconde moitié du xvme siècle, elles furent successivement casernes, école de gendarmerie et maisons de détention qui renfermèrent jusqu'à six cents prisonniers.

Cependant, quand les Oblats en prirent possession, ce vaste immeuble était, depuis douze ans, entièrement désert et livré à tous les agents de la dévastation.

Si les murs extérieurs étaient assez bien conservés, au dedans il n'y avait guère que des ruines.

Derrière ces hautes murailles qui comprennent, dans leur pourtour, environ deux hectares, l'herbe croissait librement, comme en pays sauvage ; et les oiseaux de nuit, en légions innombrables, avaient élu domicile. On eût dit un vieux et triste manoir hanté par les esprits mauvais.

Par une sombre et froide journée de décembre, en 1870, deux Pères Oblats vinrent fixer leur demeure dans cette peu attrayante solitude. Jamais plus belle occasion de pratiquer la pauvreté ! Impossible de découvrir, dans ces appartements vides, une table pour prendre leur modeste réfection, ou un lit pour reposer leurs membres fatigués.

Pleins de confiance dans le Seigneur, ils se réjouirent de commencer leur œuvre par un tel dénuement. L'imitation du divin Modèle n'estelle pas la garantie la plus assurée des bénédictions du Ciel ?

Le 7 janvier 1871, arrivait leur premier pensionnaire. Avant la lin de l'année, le registre contenait déjà cent soixante noms. Il y en avait trois cents, l'année suivante. L'inspecteur gouvernemental se déclarait extrêmement satisfait, et rédigeait un rapport des plus élogieux à l'adresse des Pères et des Frères convers qui composaient le personnel dirigeant.

Pour les enfants qui, originaires de la campagne et devant y retourner, avaient besoin de connaissances pratiques en agriculture, on acquit, ni diverses lois, quarante-cinq hectares de terre arables. La moitié, à peu près, consiste en prairies, sur lesquelles paissent de nombreuses vaches, <pii fournissent en abondance le lait et le beurre : le reste produit du blé et des légumes. Ce qui n'est pas consommé sur place, est vendu, et le prix aide à couvrir une partie des frais énormes qu'entraîne l'entretien d'un tel établissement.

Mais beaucoup de ces jeunes gens ayant pour les arts industriels des aptitudes spéciales, on créa, en leur faveur, comme à Glencree, des ateliers dans lesquels chacun pût apprendre le métier qu'il préfère. Suivant leur choix, ils deviennent tailleurs d'habits, cordonniers, selliers, tonneliers, peintres, tailleurs de pierre, carriers, charpentiers, menuisiers, maçons, carrossiers, charrons, tourneurs, ébénistes, forgerons, ferblantiers, boulangers, jardiniers, imprimeurs, etc..

— Vingt de ces jeunes gens taillent la pierre, extraite par leurs camarades de nos carrières de granit, écrivait le P. Gaughren. Quelquesunes de nos constructions récemment achevées témoignent du degré d'habileté auquel ils sont parvenus.

D'autres restaurèrent les charpentes anciennes et façonnèrent celles des édifices nouveaux.

Tout le mobilier de la maison, les bancs de la chapelle et des salles de classe, les bureaux et pupitres, les tables du réfectoire étaient l'œuvre d'une autre catégorie de leurs camarades.

La construction des voitures dans laquelle les jeunes artistes firenl preuve de beaucoup de goût, ne commença qu'en 1875 ; mais, en moins de deux ans. des véhicules de tout genre sortirent des ateliers spéciaux, avec un tel fini d'exécution, que beaucoup de visiteurs, ou d'acquéreurs, se refusaient à croire qu'un travail aussi parfait appartînt entièrement à cette jeunesse, autrefois si turbulente et paresseuse. Les charrons montaient la carcasse ; les forgerons ajustaient les pièces de résistance, tournaient les essieux, composaient les ressorts. Les peintres complétaient le tout par des enluminures à la dernière mode.

Non moins étonnantes étaient les dispositions de plusieurs d'entre eux pour la musique. Afin de cultiver leur talent et de le développer, on créa une fanfare de quarante exécutants, jouant des instruments a vent : cuivres, clarinettes et tîntes, l'ne vingtaine, en outre, tonnaient un orchestre ne comprenant que des instruments à cordes : violons el harpes. Les uns et les autres jouaient, avec la plus grande aisance et une précision remarquable, les morceaux les plus difficiles.

( omme a Glencree, l'espril général de ces centaines «le détenus . tait

admirable.

Notre premier soin, lorsqu'un enfant entre dans la maison.

écrivail encore le p. Gaughren, est de le prémunir contre l'impression, / naturelle chez lui. qu'il est un prisonnier, et que nous sommes, à son ■ - 1. les exécuteurs de la justice. Nous nous efforçons de lui persuader,

au contraire, qu'il es1 un Als confie à notre sollicitude, et qu'il trouvera

en nous toute 1 "affection et la bienveillance que l'humanité et la religion peuvent inspirer.

Cette pensée était parfaitement comprise par les lions Frères convers, préposés aux diverses sections. Ils en taisaient la règle (le leur conduite. Aussi étaient-ils non seulement respectés, mais aimés.

Les détenus étaient tellement gagnés par cette méthode paternelle, que beaucoup, à la lin du temps qu'ils avaient eu à passer au Refortnatory, exprimaient le désir d'y rester, en travaillant de leur métier. Ceux qui partaient, aimaient à y revenir, et. s'ils ne le pouvaient, s'en dédommageaient en adressant aux Pérès ou aux Frères des lettres pleines d'affection et de reconnaissance.

A la chapelle, les dimanches et tètes, matin et soir, ces trois cents détenus chantaient avec âme les louanges de Dieu et de .Marie [mmaculée. C'était émouvant de les entendre, surtout quand on songeait à l'état déplorable dans lequel ils se seraient trouvés, à ce moment même, si une sévérité salutaire ne les avait arrachés à la contagion du vice, et aux tentations nomhreuses qui les attendaient sur le chemin de la vie.

Visite du T. 7{. P. Tabie.

Pour aller à Philipstown, on prend le chemin de 1er de Dublin jusqu'à Geashill. Il reste alors à parcourir une dizaine de kilomètres dans la plaine.

Durant l'été de 1881, le T. H. P. Fabre, faisant la visite canonique de la province britannique, voulut se rendre compte par lui-même de la façon dont cet établissement si important était dirigé.

A la L.fare. il trouva le 11. P. Xiwinan. supérieur, et un des Frères, venus à sa rencontre avec leur équipage. Fa distance, entre Geashill et Philipstown. l'ut franchie à vive allure, grâce à la vitesse des chevaux irlandais. Bientôt, on aperçut les hautes murailles blanches du lî matory, dans un océan de verdure qui lui sert de cadre, et derrière le rempart «le sapins, alignés comme dis sentinelles montant la garde le

long de la rout e.

Après avoir passé une large porte qui donne accès dans une vaste COUT, la voiture s'arrêta en face d'un second portail.

Lorsque le Supérieur général «ut mis pied a terre, le portail s'ouvrit à deux battants, et il se vit en présence de tous les détenus rangés s) nu triquement dis deux côtés «le l'allée, de pins de cênl mètres» qui conduit .1 la maison.

A un signal, tout ce monde tomba a genoux, pour recevoir la I diction du vénéré visiteur. Un second signal s. ut entendre, et Mois

hurrahs de bienvenue furent pousses avec enthousiasme. Aussitôt musiciens, disposés en cercle sur le gazon, attaquèrent un de leurs plus beaux morceaux.

Cette réception, à laquelle le R. P. Fabre ne s'attendait pas, le charma.

— Quel coup d'oeil féerique ! écrivait le P. Anger, son secrétaire et son compagnon de voyage. La maison des Pères est au fond d'un grand jardin, ou plutôt d'une immense pelouse parsemée de massifs de fleurs et coupée par de larges allées bien entretenues. Au point d'intersection des deux principales allées, c'est-à-dire au centre du jardin, s'élève, sur un piédestal de granit, la statue polychromée de saint Conleth, un des premiers évêques d'Irlande et patron de l'établissement. La maison était toute pavoisée. Il y avait aussi, dans le jardin, des mâts portant des oriflammes aux couleurs variées. Les détenus, en costume de fête, formaient la haie le long de l'allée principale. Tous les visages rayonnaient de joie. A diverses reprises, la musique se fit entendre, et nous eu ainsi plusieurs fois l'occasion, ce jour même, d'admirer l'ensemble - I sûreté d'exécution des jeunes artistes.

Dans l'après-midi, le Supérieur général commença l'examen de quelques parties de l'établissement. Dès les premiers pas. il put se . vaincre de l'execllente tenue de cette maison, où toutes choses éta merveilleusement organisées.

Pendant la récréation qui suit le repas du soir, il assista a l'appi prisonniers. Tout se fait militairement. Les mouvements s'accompliss au son du clairon, et les enfants marquent le pas, comme des soldats manœuvre.

Après l'appel, ils se mirent en marche, les petits d'un côté, ■ grands dans une autre direction.

— Nous suivîmes ceux-ci. écrivait le 1*. Anger. IK se rendirent vers une grande maison à quatre étages, construite entièrement en fer. D portes, a chaque extrémité, y donnent accès. Mlles s'ouvrenl sur un \ corridor qui partage l'habitation en deux, dans le sens de la longueur, et sans autre plafond «pie le toit. Quatr< étapes de cellules s'étenda I chaque côté : il y en a deux cent quarante. Une galerie règne le lonj chaque série de cellules, et. au milieu, un escalier tournant a claire \< •. met (îi communication les galènes de chaque étage.

En entrant dans ce local qui est leur dortoir, les enfants quil leurs s(>uli< is. «t chacun gagne sa cellule pour \ dresser son ht. 'I minutes suffisent pour cette opération. Une sonnerie de clairon, aussitôt chacun s< met .1 genoux, ;i l'extérieur «h- la port» de sa cellule,

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la tête tournée vers un grand crucifix place à l'une des extrémités du corridor.

C'est le moment de la prière du soir. Un Frère la commence, et les enfants la continuent avec ensemble et à haute voix. Ils récitent successivement le Pater, l'Ave, le Credo et la première partie du Confiteor, que suivent quelques minutes d'examen de conscience. Ils achèvent alors le Confiteor, puis disent le Salve Regina, la prière à l'Ange gardien et diverses autres pour leurs parents, amis et bienfaiteurs. Le tout se termine par les invocations au Très Saint Sacrement : Dieu soit béni, etc.. BUssed be God, etc.. Cette scène est émouvante.

A une nouvelle sonnerie de clairon, tous se lèvent. Chacun rentre dans sa cellule, et ferme après soi la porte qui ne peut plus s'ouvrir qu'extérieurement, et avec une clef. Le bruit de ces deux cent quarante portes qui se ferment à la fois dans une maison de fer. est saisissant. On serait sur le point de plaindre ces pauvres reclus, si on ne se rappelait qu'après leur travail de la journée, le sommeil va bientôt clore leurs paupières. D'ailleurs, ils n'ont rien à redouter. Un Frère veille toute la nuit, et demeure attentif à ce que personne n'ait à souffrir.

Dans un de ses voyages, le R. P. de l'Hermite, avec sa gracieuse imagination et son style poétique, compare cette maison de fer plantée au milieu d'une des cours, pour en laire un dortoir, à un beau navire, au repos sur ses ancres, gardant, au port, dans leurs hamacs, ses jeunes matelots, loin des tempêtes et des liassions de l'océan du monde.

Deux jours durant, le Supérieur général continua sa visite. Il parcourut les divers et nombreux ateliers, où toutes les machines, scies, tours et autres, sont actionnées par la vapeur. Rien n'échappa à son regard. Il vit, en outre, la boulangerie, la cuisine, la buanderie, l'infirmerie, les pièces immenses qui servent de salles de récréation, quand le temps est mauvais. Sa paternelle sollicitude n'oublia ni la ferme, ni le moulin, ni les étables, écuries, remises et dépendances.

Une des choses qui le frappa davantage et lui lit le plus de plaisir, ce fut l'ordre, la propreté qu'il rencontra partout. Le dortoir des petits est particulièrement bien tenu et a fort bon aspect. Au réfectoire, il fut agréablement surpris, à la vue de ces longues files île tables bien dressi s, couvertes de nappes très blanches et d'une vaisselle très convenable.

Les salles de classe sont bien organisées.

Mais ce qui ne laisse rien à désirer surtout, c'est le bâtiment OÙ les entants vont faire leur toilette chaque matin, et, après le travail, avant les repas. Il a été construit spécialement pour cet usage. Les trois cents détenus peuvent, en même temps, et sans si- gêner les uns les autres,

procéder à cette opération. Chacun d'eux a sa cuvette e1 de l'eau à volonté. Une pareille installation ne serait déplacée dans aucun des meilleurs pensionnats de France.

Tous les étrangers qui visitent l'établissement, partagent la même

impression. Ils se demandent si on se trouve réellement dans une prison. ou dans une maison d'éducation modèle, dans Laquelle les soins les plus affectueux et les plus intelligents sont prodigués aux élèves. Cette question se pose avec d'autant plus d'insistance, que tous ces prisonniers sont gais, pleins de respect pour leurs maîtres, et ont la plupart une physionomie ouverte qui prévient en leur faveur.

Nos Pères et nos Frères qui se consacrent à cette œuvre difficile et pénible, se disent récompensés, quand ils voient les jeunes gens sortis de chez eux. mener une vie honorable et chrétienne : mais Dieu seul peut récompenser, suivant leur mérite, de si héroïques dévouements.

Si les réformateurs modernes et les prôneurs de philanthropie sociale allaient en pèlerinage à PhilipstoAvn et à Glencree, ils y recevraient d'utiles leçons. La religion instruit et réforme mieux et plus profondément «pelés déclamations orgueilleuses.

Dans son numéro du 19 novembre 1888, le Dublin Evening Mail, après la visite de plusieurs de ses rédacteurs, affirmait que le pénitencier de Philipstown est, sous tous rapports, au premier rang des établissements de ce genre, dans le Eiovaume-Uni.

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