‹ Cent ans d'apostolat dans les deux hémisphères (volume 4)Chapitre 5 sur 54 · CHAPITRE III Consolations · texte numérisé non relu

CHAPITRE III Consolations

§ l Couronnement de 'Notre-'Dame de Cléry.

Aux seules .statues des pèlerinages les plus illustres et les plus fréquentés, est réservé le privilège d'être couronnées solennellement, au nom du Souverain Pontife. Cet usage est fort ancien dans l'Église, et on en rencontre des exemples, quoique relativement rares, jusque dans les siècles les plus rapprochés de l'origine du christianisme.

Après avoir travaillé, avec tant de dévouement, à la restauration de nombreux pèlerinages en l'honneur de la Sainte Vierge, les Oblats conçurent le désir de procurer à quelques-uns ce surcroît d'éclat, qui contribuerait simultanément à la gloire de leur Mère Immaculée et au salut des âmes.

Ils commencèrent par celui de Notre-Dame de Cléry, dont la statu. miraculeuse est vénérée dans la superbe basilique royale que nous avons décrite dans le premier volume de cette Histoire. Le P. de l'Hermite, alors supérieur des Chapelains, suggéra cette idée à l'évêque du diocèse yi*sr Dupanloup, et rédigea lui-même la supplique latine au Pape. Cette démarche eut un plein succès. Un bref pontifical autorisa le couronnement, et en fixa la date au 8 septembre 1863.

Pour que la cérémonie eût toute la splendeur désirable, les Oblats s'efforcèrent d'ébranler les populations orléanaises, assez apathiques par nature. Ce ne fut pas sans peine qu'ils y parvinrent. Cependant, en cela encore, ils réussirent, et, durant la seconde quinzaine du mois d'août. comme si un courant électrique s'était soudainement établi, tout lut en mouvement, non seulement dans les environs, mais dans tout le diocèsi et les diocèses voisins.

Cléry surtout n'était plus reconnaissable : les ouvriers se multipliaient, pour suffire au travail. Décoration des maisons : embellissemenl des rues et des avenues; aies de triomphe; forets de mâts vénitiens; multitudes d'< mbl< mes variés, d'écussons, de bannières el «le banderoles : inscriptions pleines d'à-propos e1 d'enthousiasme : tout présageait une fête splendide.

Déjà on arrivait de loin pour retenir des chambres. Les moindres réduits ayant vue sur la rue par où devait passer la procession que l'on prévoyait devoir dépasser toute description, se louaient à des prix exorbitants.

Les murs de la basilique, malgré sa grandeur, disparaissaient entièrement sous de riches tentures. Des guirlandes élégantes s'élançaient jusqu'aux voûtes si élevées, et se balançaient dans le vide immense des ogives. Le long des piliers et des colonnes, descendaient avec grâce des oriflammes aux vives couleurs.

Dans le sanctuaire, en arrière du maître-autel, un reposoir gigantesque formait un trône magnifique pour la statue miraculeuse de la Sainte Vierge, présentant son Fils à l'adoration des peuples.

A cette belle fête assistèrent, avec Mgr Dupanloup, le cardinal Donnet, archevêque de Bordeaux ; Mgr Guibert, archevêque de Tours ; Mgr Saint-Marc, archevêque de Rennes ; les évêques d'Angers, de Laval, d'Amiens, de Blois ; Mgr Jeancard, évêque de Cérame, et Mgr Xardi, auditeur de Rote.

Trois cents prêtres, vicaires généraux, chanoines, curés, professeurs et religieux de toutes les communautés du diocèse, avaient pris rang dans le choeur de la basilique, tandis qu'à des places réservées, dans le déambulatoire et le transept, se voyaient une foule de laïques distingués : magistrats, officiers, savants, membres de la noblesse orléanaise, conseillers municipaux de la ville, maires et adjoints du canton, journalistes, de la capitale, etc., etc. On remarquait, en particulier, M. Ingres, le maître si célèbre, alors sénateur et chef de l'École française de peinture.

Plus de six mille personnes se pressaient dans les nefs ; et, au dehors, devant les portes largement ouvertes, stationnaient des multitudes, qui n'avaient pu entrer.

Durant la messe solennelle célébrée par le cardinal, quarante artistes, venus d'Orléans, exécutèrent des chants d'une puissante harmonie, dignes de la majesté des pompes liturgiques.

Mgr Guibert, à l'évangile, monta en chaire. D'une voix grave et pleine d'onction, il prononça, devant l'immense assemblée, un discours de circonstance, qui mérita les éloges chaleureux de Mgr Dupanloup lui-même, si bon juge en la matière.

Sans cesse, cependant, la foule grandissait. Chaque heure amenait de nouveaux flots de pèlerins. Dans l'après-midi, ils furent plus de vingt mille.

A l'issue des vêpres, la procession s'organisa. Elle déroula ses files gigantesques, longues de deux kilomètres, à travers des masses humaines, qui, de part et d'autre, lui constituaient comme un rempart vivant. Les chants pieux alternaient avec les morceaux de musique joues par les fanfares de Cléry et de Meuny-sur-Loire.

Non seulement aux fenêtres, mais jusque sur le toit des maisons, étaient entassés des groupes, juchés là pour mieux contempler ce spectacle extraordinaire.

Toutes les têtes s'inclinaient, et les genoux fléchissaient au passage des évêques, qui, s'avançant avec la crosse et la mitre, bénissaient la foule prosternée.

Au milieu du cortège épiscopal, des prêtres en aube portaient, sur un riche brancard, les couronnes d'or et de pierreries, offertes par Pie IX pour le couronnement de la Sainte Vierge et de PEnfant-Jésus.

Quand, après avoir parcouru les rues principales de Cléry, et fait un circuit considérable à travers la campagne, la procession rentra dans la basilique, le soleil était sur le point de se coucher. Une demi-obscurité envahissait déjà les vastes nefs. Seule, sur un reposoir étincelant de mille feux, la Vierge rayonnante apparaissait, comme une vision céleste, sur une montagne de lumières et de fleurs.

Après le salut solennel commença la cérémonie du couronnement. Pendant que l'un des vicaires généraux lisait en chaire le bref du Pape, le cardinal de Bordeaux, l'évêque d'Orléans et le P. de l'Hermite montèrent jusqu'à l'estrade sur laquelle était placée l'antique image.

Sur ce point unique se fixaient, à ce moment suprême, les regards de l'immense foule attentive et recueillie. Le cardinalnepouvantatteindre la tête de l'Enfant Jésus qui devait être couronné le premier, passa le diadème au P. de l'Hermite, auquel sa grande taille permettait d'arriver à cette hauteur.

Par une attention délicate de la Vierge Immaculée, ce l'ut un de ses Oblats qui eut l'extrême joie de poser, au nom du Souverain Pontife. la couronne royale sur le front de son divin Fils !

Par scs vertus, sa distinction et le dévouement dont il venait de fournir une nouvelle preuve (Unis la préparation de ces belles fêtes, le P. de l'Hermite avait bien quelque droit à cette Faveur inattendue, et que beaucoup eussent ambitionnée. Pendant que, le cœur pénétré de

reconnaissance, sa main, tremblant d'un pieux saisissement, accomplis-

sait cet acte, dont l'annonce avail attiré de si loin ces milliers de pèlerins, le Pontife prononçait ces touchantes paroles :

Ainsi «pic nous vous couronnons sur la terre, 0 Christ, puissionsnous être couronnés par vous de gloire et de félicité dans le ciel !...

Couronnement de "Noire-T>ame des "Lumières.

L'année suivante, le samedi, 30 juillet 18G4, en présence de plus de vingt-cinq mille fidèles, accourus de toutes les parties de la Provence et du Comtat-Venaissin, avait lieu, avec non moins de pompe, le couronnement de Notre-Dame des Lumières. Les circonstances qui accompagnèrent cette scène, la revêtirent d'un caractère d'exceptionnelle grandeur, et suscitèrent d'indicibles émotions.

C'était en plein air, et au milieu de la nuit, en souvenir des lumière» miraculeuses qui donnèrent naissance, il y avait alors plus de deux cents ans, à ce célèbre pèlerinage, comme nous l'avons raconté aussi, dans le premier volume de cette Histoire.

Dans la matinée du 30, des foules compactes arrivèrent, à chaque instant. On apercevait, sur les routes convergeant vers le sanctuaire, des files interminables de voitures, d'omnibus, de charrettes, de véhicules de toutes sortes, portant des familles entières, ou surchargés de personnes de tout âge et de tout rang.

D'autres suivaient à pied, ou sur de plus humbles montures, chevaux de labourage et petits ânes au galop ; mais tous, malgré la diversité des équipages et les ardeurs dévorantes d'un soleil brûlant, avaient le visage épanoui et le pas empressé : on allait à Lumières !... au couronnement de Marie !...

Parvenues à destination, ces multitudes qui s'étaient munies de vivres pour deux jours et de tentes pour s'abriter, choisissaient leurs campements dans les vastes jardins du couvent des Oblats, sous les charmilles, près des fontaines, sur la verdure des prairies, dans les champs émaillés de fleurs. Beaucoup s'installèrent sur les bords du sentier qui, serpentant sous des allées ombreuses, gravit la colline, et conduit à. l'oratoire de Saint-Michel, construit au-dessous de l'énorme rocher qui le surplombe en demi-voûte, et semble devoir l'écraser.

(Ct ensemble des animé présentait à l'œil un indescriptible panorama, riche de tonte la gamme de* couleurs. On eû1 dit une vaste ruche, où toui ('tait en mouvement, sous l'effet de cette exubérante activité, propre aux populations méridionales.

Mais, lorsque, vers cinq heures du soir, on signala l'arrivée des évêques, le «aime et Tordre succédèrent aux cris et à la confusion apparente. Les prélats fur< ni reçusavec les témoignages d'honneur, de respect

et de vénération dus à leur dignité. C'étaient : l'archevêque d'Avignon dans le diocèse duquel Lumières est situé ; les évèques de Digne, de Valence, de Nîmes et de Gap.

A côté d'eux, l'on voyait le préfet de Vaucluse ; le général baron d'Azémar, commandant de la division militaire ; le comte de Pontbriand, sous-préfet d'Apt ; le maire de cette ville ; ceux de Goult et de Bonnieux ; le chef d'escadron de gendarmerie ; M. Seymard, conseiller à la cour impériale d'Aix ; des magistrats, des notables, des personnages de distinction : des centaines d'ecclésiastiques, grands vicaires, chanoines, curés, professeurs et autres, parmi lesquels nous aimons à citer l'abbé de Cabrières. depuis évêque de Montpellier et cardinal.

En considérant ces flots de peuples, que l'église, malgré ses vastes proportions, n'aurait pu contenir, les évèques, par une inspiration aussi heureuse que subite, décidèrent que, même pour les vêpres, fixées à ce moment par le programme, le jardin et les rochers eux-mêmes serviraient de temple.

Sous les piliers granitiques de la montagne, il y aurait place pour tous.

D'ailleurs, un autel colossal y était déjà dressé pour le couronnement, au milieu de tentures, de drapeaux, de guirlandes, de banderoles, d'oriflammes, d'inscriptions, d'emblèmes et de transparents ingénieux.

Aussitôt commencèrent ces vêpres, auxquelles le décor du paysage et la multitude des assistants donnèrent une incomparable solennité.

Espacés sur la déclivité du coteau, debout sous le feuillage, assis sur les murailles qui séparent les escarpements du terrain, ou même juchés sur les branches des arbres, ces milliers de fidèles unissaient leurs voix à celles de deux cents prêtres. Ces chants, d'une impressionnante puissance, étaient répercutés au loin par les échos de la vallée.

Comment décrire, maintenant, la cérémonie de la nuit ?

Vers neuf heures du soir, au son des cloches, sortent du couvent les croix et les bannières, les confréries, les prêtres et les évèques. Au centre de ce cortège, quatre ecclésiastiques portent les deux couronnes resplendissantes, offertes également par Pie IX.

En avant se rangent des délégations de toutes les paroisses, chacune avec leurs choristes et leurs cantiques spéciaux. Les louanges de Marie retentissent ainsi en diverses langues. Aux hymnes latines du clergé, et aux accords des fanfares militaires, les fidèles répondent par (1rs cantiques en français, ou par des chants en provençal, ce gracieux idiome, dont les expressions poétiques éveillent le souvenir des anciens troubadours.

jz .— ~

— z y m • u « Si -

Tous les pèlerins ont un cierge allumé. Les grandes daines du monde le portent à côté des bergères et des femmes du peuple ; les hauts personnages eux-mêmes, officiers et magistrats, ne dédaignent pas de s'armer de ce glaive mystique.

De toutes parts brillent de vives lueurs. On les apercevait, à travers le feuillage, et jusqu'au sommet des arbres.

A l'arrière-plan, les voitures qui s'éclairent à leur tour, renvoient à la foule de magiques reflets.

Quand, après avoir parcouru les allées embaumées du jardin, la procession s'engage dans le chemin dont les sinuosités capricieuses couvrent les flancs du coteau, elle ressemble à une chaîne lumineuse dont les anneaux s'allongent indéfiniment, et dont les spirales se déroulent comme celles d'un gigantesque serpent de feu.

Près de l'oratoire de Saint-Michel, sous la masse menaçante, mais inébranlable, du rocher qui le surplombe, les couronnes sont bénites par l'archevêque. Pendant ce temps, la foule se presse de plus en plus en rangs épais, autour de l'autel, où va s'accomplir le dernier acte de cette mystérieuse fête.

Mais, auparavant, un orateur de marque, M. le chanoine Terris, curé de Cavaillon, et plus tard évêque de Fréjus, tient, une heure durant, la multitude sous le charme de sa parole puissante, qui, dominant le murmure inévitable dans les grandes assemblées, et traversant des océans de lumières et de têtes, va retentir jusque dans les profondeurs les plus reculées de ce vaste amphithéâtre.

Le discours terminé, l'archevêque monte les degrés de l'autel colossal. Au milieu des vivats et des applaudissements enthousiastes, il couronne la Sainte Vierge et l'Enfant Jésus. Alors, les tambours battent, les clairons sonnent, les musiques font entendre leurs plus beaux accents, et des milliers de voix entonnent le Magnificat.

Au même instant, une traînée électrique, partie de la montagne, franchit l'espace, colore étrangement les rochers qu'elle revêt d'un aspect fantastique, et forme, au-dessus de la Sainte Vierge, une couronne resplendissante. A droite et à gauche, des feux d'artifice projettent dans l'atmosphère une pluie d'étincelles de pourpre et d'or. Des fusées volantes fendent l'air en tous sens ; des bombes éclatent ; des gerbes lumineuses s'épanouissent en éventails phosphorescents.

Puis, d'autres lueurs s'allument plus haut encore, et. par leurs rapides agitations, figurent un second couronnement dans les régions éthérées. On croirait que Marie, se substituant à sa statue, rend visible, aux yeux mortels de vingt-cinq mille spectateurs, l'éternelle apothéose qu'elle reçoit dans le séjour de l'immortalité.

Plus enthousiastes retentissent les applaudissements et les accla-

mations en l'honneur de la Mère de Dieu. Les yeux se mouillent de douces larmes ; une indicible émotion s'empare des cœurs ; on se sent transporté par delà les frontières de ce monde périssable...

Combien dura cette sorte d'extase ?... Nul ne saurait le préciser. Mais, peu à peu, la pluie d'étincelles diminue ; les lueurs captivantes s'affaiblissent ; un silence relatif se fait, et voilà qu'on entend l'horloge du couvent sonner lentement les douze coups de minuit.

C'est le dimanche qui commence !... L'archevêque revêt les ornements sacres, et célèbre la messe, sous le dôme du firmament et des étoiles.

Un grand nombre de prêtres offrent simultanément le divin sacrifice, dans l'église, dans la crypte et dans toutes les chapelles encombrées de pèlerins, recueillis et avides de se nourrir du pain eucharistique.

Cinq mille fidèles s'approchent de la sainte Table !...

A Cléry aussi, il y avait eu plusieurs milliers de communions. On se tromperait donc beaucoup si l'on pensait que ces fêtes religieuses ne consistent qu'en pompes extérieures.

Ces couronnements d'une statue, si vénérée soit-elle, ne sont que le symbole d'un autre couronnement, plus grand, plus beau et plus généreux encore.

Qu'importent à Dieu et à son Immaculée Mère l'or et les pierreries, si on ne leur donne que cela ?... En quoi ces offrandes pourraient-elles leur plaire, si elles n'étaient l'emblème d'une autre infiniment plus agréable, la seule agréable en soi : celle des âmes et des cœurs ?

C'est à ce but suprême que tendaient les Oblats, en organisant ces manifestations inoubliables ; c'est ce résultat, dont les conséquences se prolongent durant les siècles éternels, que leur zèle visait. Ils n'ambitionnaient aucune autre récompense pour leurs fatigues. La certitude de contribuer ainsi puissamment à la gloire de Dieu et de sa sainte Mèr< , comme aussi au salut d'une multitude d'âmes, les comblait, par avance, d'une céleste joie.

Noces d'or sacerdotales du P. Tempier.

Quelques mois avanl cette grande solennité, avail eu lieu, dans notre maison d'Aix, le ? avril 1864, une fête de famille, pleine de charmes pour les nombreux assistants, el source de réconforl pour tous 1rs membres de la Congrégation. Elle Fui rehaussée par la présence de l'archevêque, Mgr Chalandon, de Mgr Jeancard, des tn.is vicaires généraux <t du

Chapitre de la métropole, des supérieurs des autres communautés religieuses de la ville, et d'un grand nombre de fidèles qui remplissaient notre église de la Mission.

A l'élite sacerdotale de l'ancienne capitale de la Provence était venue s'adjoindre celle du diocèse de Marseille : chanoines et curés des plus importantes paroisses.

Parmi les Oblats se trouvaient le T. R. P. Supérieur général, les deux provinciaux de France, la plupart des supérieurs des maisons de la province du Midi, et beaucoup de Pères.

Notons également, parmi les laïques de distinction, M. de Boisgelin, M. de Saboulin, le docteur Castellan, le président des Conférences de Saint- Vincent de Paul, M. Sarrus, avocat, neveu de Mgr Guibert, etc...

Tous apportaient aux Oblats, avec l'éclat de leur présence, le témoignage de leur constante amitié, à l'occasion du cinquantième anniversaire de l'ordination sacerdotale du P. Tempier, l'inséparable compagnon du vénéré Fondateur.

[Pour la première fois, dans la Congrégation, on célébrait des noces d'or sacerdotales. Mgr de Mazenod mourut six mois avant ce jour qui eût mis le comble à la joie de ses nombreux enfants, répandus alors sur toute la surface de la terre.

La Providence réservait un dédommagement à cette douloureuse privation par la fête du 7 avril 1864.

— Comment aurions-nous pu maîtriser notre émotion ? écrivait l'un des assistants. Si la première messe d'un prêtre récemment ordonné inspire des sentiments vifs et profonds, une messe célébrée au jour cinquante fois anniversaire renferme de plus éloquentes leçons, et produit des impressions plus durables. L'attendrissement qu'on remarquait dans les deux évêques et les prêtres, passa bientôt dans les rangs des fidèles.

On ne pouvait, en effet, contempler sans émotion le vénérable P. Tempier, dont la vigoureuse vieillesse soutenait avec tant de sérénité le poids des années et des souvenirs, offrir solennellement, sous le regard de Dieu, de deux Pontifes dévoués et d'un cénacle de prêtres, ce sacrifice eucharistique, qui renouvelle, jusque sous les cheveux blancs, l'éternelle jeunesse du sacerdoce.

A l'évangile, l'archevêque descendit de son trône, et, se plaçant devant l'autel, avec la mitre et la crosse, prononça un discours d'une extrême délicatesse, d'une grande élévation de pensées, monument de sa profonde estime pour les Oblats, et, en même temps, page d'histoire, résumant, en des accents pathétiques, la fondation, les débuts, les joies, les épreuves et les saintes espérances de la Congrégation.

Après avoir rappelé que saint Jean, le disciple bien-aimé, survivant

à Notre-Seigneur, fut entouré, dans sa longue vieillesse, des respects et de la tendresse de la primitive Église, qui écoutait pieusement ses paroles, comme l'écho de la voix même du divin Maître, le Pontife, s'adressant directement aux Oblats, leur dit :

— Ne sont-ce pas des sentiments semblables que vous éprouvez, en songeant au disciple bien-aimé de votre premier Père ? En l'entendant vous donner des conseils, vous croyez entendre encore ceux de l'illustre Évêque, à qui Dieu confia la noble tâche de fonder un Ordre qui pourvût à tous les besoins de notre époque. Dans l'homme de confiance de Mgr de Mazenod, qui fut aussi l'homme de son cœur, vous retrouvez cette tendresse paternelle à laquelle vous fûtes accoutumés, et qui vous rend plus faciles tous les sacrifices de votre sainte vocation.

Puis, se tournant vers le T. R. P. Fabre, l'orateur continua : - Heureux êtes-vous, Révérend Père Général, d'avoir conservé, et puissiez-vous conserver longtemps ce conseiller fidèle, qui fut le confident de toutes les pensées du Fondateur de votre Congrégation, le témoin de toutes ses œuvres, le consolateur de toutes ses peines, le compagnon de tous ses travaux, l'ami de toute sa vie. Dieu, en vous donnant les talents et les vertus qui vous distinguent, vous avait préparé à la charge importante qu'il vous destinait ; mais je le bénis de vous avoir donné, comme à Moïse, un Jétbro, pour vous enrichir de son expérience ; ...comme à David, un Samuel, pour vous aider de ses conseils...

En terminant son remarquable discours, Mgr Chalandon s'écria, avec les accents de la sympathie la plus sincère et la plus ardente :

— O chère Congrégation des Oblats, j'aime à vous voir honorer, comme vous le faites, aujourd'hui, celui qui. à tant de titres à votre reconnaissance, à votre vénération et à votre amour, joint le mérite d'être la tradition vivante de la sainte Règle à laquelle vos enfants ont voulu soumettre leur vie, et qui est le second anneau de la chaîne qu'ils doivent continuer à travers les siècles ! Qu'ils inscrivent dans leur mémoire, ou plutôt dans leur cœur, chacune de ses paroles, chacun de ses exemples : qu'ils en lèguent le souvenir à ceux qui viendront après eux : <>u. mieux encore, qu'ils se forment sur ce modèle, façonné par la main même de M«rr de Mazenod, à son image et ressemblance !... Tant que votre Société sera dirigée par l'esprit de foi, de dévouement et de zèle «pii anima votre premier Père, et «pli anime toujours, dans sa verte vieillesse, celui qu'il pouvait appeler son fils, non moins que son frère, son assistant et son ami ;

tant que, inareliant sur les traces dis Mazenod et des Tempier, vous pourrez dire : Societas nostra cum Pâtre et Filin tins, l'Eglise de la terre et l'Église du ciel auront a s< réjouir, et !<• diocèse d'Aix s'honorera d'avoir été votre berceau !...

La cérémonie se poursuivit au milieu de l'émotion universelle. Mais, après la bénédiction du Très Saint Sacrement, le R. P. Fabre, Supérieur général, quittant la place d'honneur qu'il avait occupée jusqu'à ce moment auprès du Pontife, monta en chaire.

Dans une allocution concise et chaleureuse, il traduisit les impressions de tous. Puis, d'une voix où se révélait l'émotion de son âme, il remercia le vénérable archevêque d'Aix, en qui, disait-il, il lui avait semblé retrouver le Père et le Fondateur de la Famille; Mgr de Cérame, Vami si dévoué ; les nombreux ecclésiastiques présents ; les fidèles recueillis et tout en larmes.

Quelques instants après, un repas réunissait, dans le réfectoire de la maison, plus de cinquante invités : évêques, chanoines, dignitaires, supérieurs des autres communautés de la ville et laïques de distinction.

Plusieurs toasts furent prononcés, tous empreints de la cordialité la plus exquise. Puis, le supérieur local prit la parole, pour remercier, avec beaucoup d'à-propos et de tact, ceux qui, par leur présence, avaient donné tant d'éclat à cette fête.

Nous nous bornerons à citer une partie de son adresse à l'archevêque d'Aix :

— Dieu a permis, dit-il, que l'affection de Mgr de Mazenod poulies Missionnaires qu'il avait fondés, ait passé, de son cœur, dans celui d'un très grand nombre de prélats, qui nous accordent partout le bienfait de leur haute protection. Mais personne mieux que vous, Monseigneur, n'a compris le grand art de consoler des fils orphelins. Oui, je le sais, ce n'est pas seulement en conservant à la communauté d'Aix une bienveillance constante, que vous témoignez de la bonté de votre cœur pour la chère Congrégation des Oblats de Marie ; votre sympathie les accompagne par delà votre diocèse, et la couvre au loin d'un reflet d'estime dont ils sont fiers. Aujourd'hui, Monseigneur, en présidant cette fête de famille, vous honorez, en même temps, le vénérable Père qui en est l'objet, et la Société tout entière dont il est le Doyen.

Les agapes fraternelles terminées, on se dispersa dans les corridors, les jardins et les salles de la vaste maison, ancien monastère des Carmélites, aux murs antiques et sévères.

Sur tous les visages s'épanouissait une douce joie. De toutes parts, le P. Tempier, le Supérieur général et les membres de la communauté recevaient les plus chaleureuses félicitations, pour cette fête qui avait répandu dans l'âme de chacun des parfums célestes.

Aussi, en se retirant successivement, prêtres et laïques se disaient que les fêtes chrétiennes et religieuses sont les seules dont le souvenir est exempt d'amertume, et embaume à jamais le cœur.

Cinquantenaire de la Congrégation.

Une autre fête qui causa une joie plus grande encore aux Oblats du monde entier, en remplissant leur cœur de reconnaissance pour le passé, et en l'ouvrant aux plus magnifiques espérances pour l'avenir, fut celle du 25 janvier 1866.

En ce jour, il y avait cinquante au s que le P. de Mazenod et le P. Tempier avaient posé la première base de la Société des Missionnaires de Provence. Qui se doutait, alors, que cet embryon de communauté était le germe d'un grand arbre, dont le développement serait si rapide et si merveilleux ? Qui aurait supposé que ses rameaux s'étendraient, et si vite, jusqu'aux extrémités de la terre ?

Si quelqu'un eût énoncé cette proposition, on l'aurait considérée comme le rêve d'une imagination en délire, un rêve absolument irréalisable !... Et, cependant, l'irréalisable était réalisé.

Quelle route parcourue depuis cinquante ans, en effet ! Que de multitudes d" œuvres accomplies ! Que d'âmes instruites, converties, régénérées ! Que de villes et de provinces évangélisées avec zèle et avec fruit ! Que de tribus sauvages tirées des ombres de la mort et conduites à la lumière de l'éternelle vie !

Les obstacles avaient été nombreux, et humainement insurmontables. Et les épreuves, combien dures, pénibles, renouvelées et parfois si crucifiantes !... Mais elles avaient accru le mérite de ceux qui les supportèrent si vaillamment, et, maintenant, elles augmentaient leur joie, comme le souvenir des dangers, courus au milieu des combats, centuple l'allégresse des vainqueurs.

Quant à la Congrégation, comme un arbre qui, violemment secoué par la tempête, jette de plus profondes racines dans le sol, elle avait acquis de nouvelles forces sous les rafales déchaînées.

On devine avec quel élan de reconnaissance et quelle sainte joie, ce glorieux anniversaire l'ut célébré, dans toutes les maisons de notre Institut, en Europe, en Amérique, en Afrique e1 en Asie! lu volume ne suffirait |>as à raconter, même succinctement, les scènes émouvantes dont furent, en même temps. |r théâtre, des contrées séparées entre elles par des distances si considérables; mais, des bords de la Méditerranée jusqu'aux rivages «lu Pacifique; des plaines désolées <|ui avoisinenl les bords «le l'Océan Glacial jusqu'aux régions ensoleillées <!<• l'équateur,

Marseille. — Maison des Pères chapelains de Notre-Dame de la Garde.

Autel de la chapelle intérieure de la Communauté.

(Autres vues de la maison des chapelains et du Sanctuaire.

Page 1