LA RÉVOLUTION DE
C'est un carillon furieux, à ébranler la maison, de la cave au grenier.
Epouvanté, le Frère portier se précipite vers le P. Burfin, qui descendait tranquillement de son poste d'observation.
— Ils sont là ! Ils sonnent !...
— Certes ! j'entends bien.
— Faut-il ouvrir ?
— Assurément.
Pendant que le portier s'exécute, quoique à regret (l'obéissance est parfois très difficile), le P. Burfîn s'avance sur le seuil.
— Que faites-vous là, mes amis? dit-il avec bonhomie aux pertur- Ijateurs. Comment? ici? à cette heure !... Kn plein air, avec cette température glaciale !... les pieds dans la neige, dans la boue 1... exposés au vent et au froid !... Vous allez prendre mal ! Entrez ! entrez donc !
Stupéfaits de cet accueil, auquel ils ne s'attendaient pas, ces hommes entrent machinalement.
Ils s'engagent dans le vestibule, et pénètrent dans le large cloître, aux grandes baies vitrées, aux voûtes sévères, d'un aspect si monacal.
Leur présence dans ce lieu les étonne eux-mêmes. Ils sont embarrassés, et demeurent silencieux.
Le P. Burfin, imperturbable, les regarde avec son sourire moitié bienveillant, moitié gouailleur.
Après quelques instants, l'un d'eux, le plus audacieux sans doute, et probablement aussi le plus éloquent, se fait l'interprète de ses compagnons.
— Nous sommes venus ici, dit-il en balbutiant, pour vous olfrir un drapeau, et proclamer la Rrrrépublique !
— Très bien, mes amis!... Comment donc!... mais, c'est une excellente idée que vous avez eue là !... Nous allons trinquer ensemble à la République, une et indivisible.
L'ironie était trop subtile pour être saisie, ou, du moins, pour être prise en mauvaise part.
Des verres sont apportés, et des bouteilles les suivent. Un fraternise.
Complètement apprivoisés par des procédés aussi généreux, ces farouches révolutionnaires donnent force poignées de mains au Révérend Père et aux Frères convers qui les servent, de la meilleure grâce (\w inonde.
Tout en savourant le vin du couvent, ils protestent de la droiture lie leurs intentions. A les croire, le ciel n'est pas plus pur que le fond de leur cœur.
4l6 l'extension en FRANCE
— Nous ne sommes pas méchants, allez !
— Je ne l'ai jamais pensé, mes amis !
— Seulement, nous sommes républicains.
— l{h bien ! A'ive la République !
Devenu ainsi maître de la situation, le P. Burfin profite d'un moment d'accalmie, pour élever la voix et s'adresser à tous :
— A'oyons ! demande-t-il, la République n'est-elle pas le régime de la liberté ?
— Oui, oui ! répondent en chœur les buveurs. A'^ive la liberté!... Vive la liberté !...
— ¥A\ bien ! au nom de cotte liberté, qui vous est si du rr cl que je n'a}>précie pas moins, je vous prie de laisser à cintjuante jeunes gens, qui sont là-haut, dans les dortoirs, la liberté de dormir !
Un éclat de rire universel accueille ces paroles. Il n'y avait rien à objecter à cet argument ad ho/iii/ieni, lancé avec un à-propos charmant, et tant de jovialité.
En moins d'une minute, la maison (ut vide.
On était quitte à bon compte.
Depuis lors, le P. Burfin eut. à A'inay, la réputation d'un homme digne de tous les égards. Il ne pouvait traverser les rues, ou paraître sur les places, sans recevoir, de droite et de gauche, de grands coups de chapeau.
Les autres maisons de la (Congrégation n'eurent pas à souHrii* davantage. (Quelques troubles partiels qui se produisirent en certains endroits, à Nancy, par exemple, n'entraînèrent pas de conséquences fâcheuses.
Marseille. — Notre-Dame de la Garde.