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Tous les amis de Watteau connaissent le recueil intitulé Figures de différents caractères; mais les privilégiés seuls possèdent ce livre rare dont le prix, déjà élevé il y a quelques années, devient tous les jours plus inabordable. On sait que les deux volumes qui composent ce recueil ont été publiés par Jean de Julienne un peu après la mort du maître survenue le 18 juillet 172 1. Julienne était l'ami fidèle et persistant. Il avait luimême chez lui une ample collection de dessins du peintre, et c'est à peine si nous pouvons nous faire une idée exacte des trésors qu'il avait recueillis, car ils sont loin de figurer tous dans le catalogue de la vente mortuaire qui eut lieu en 1767 et dont Pierre Rémy a dressé l'inventaire. A une date que nous ignorons, Julienne paraît avoir eu des besoins d'argent et il se défit en secret de quelques-uns des chefs-d'œuvre qu'il possédait à l'origine. Dans les premières années qui suivirent la mort de Watteau, la collection était intacte. Julienne y trouva les principaux éléments de son recueil, mais, ainsi qu'il l'a dit dans son avant-propos, il emprunta un bon nombre de croquis aux
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curieux qui communiaient avec lui dans le culte de Watteau et qui n'étaient pas moins dévoués à sa mémoire. La récolte était alors facile, car les crayons de Watteau, ceux qu'il avait luimême partagés de ses mains mourantes entre Crozat, l'abbé Haranger, Hénin et Gersaint, n'étaient pas encore dispersés; Julienne les retrouvait chez ses amis, et l'Angleterre ne songeait pas à se jeter sur cette proie dont elle s'est emparée plus tard.
Le recueil des Figures de différents caractères, divisé en deux volumes, ne contient que des dessins gravés à l'eau-forte. Ces estampes sont au nombre de 350. Pour élever son monument à la gloire de Watteau, Julienne fit appel à une équipe de graveurs, les uns déjà célèbres, les autres qui se promettaient de le devenir. Ces artistes, bien connus des iconophiles quoique quelques-uns d'entre eux aient abandonné le travail du cuivre pour la peinture, c'étaient Jean Audran, son fils Benoit Audran, Boucher alors à son début, Laurent Cars, le comte de Caylus Charles-Nicolas Cochin, Desplaces, Lépicié, Silvestre, Thomassin, Trémollières, Carie Vanloo, mais l'éditeur ne s'interdit pas d'apporter lui-même sa pierre à l'édifice, car il a gravé quelquesunes des planches, qui ne sont pas des meilleures. Nous croyons les reconnaître a une certaine maigreur dans le travail.
Toutes les estampes gravées sous la direction de Julienne ne furent pas utilisées. Il procéda à un choix plus ou moins hasardeux et il jugea que quelques eaux-fortes ne prendraient pas place dans le recueil. Mais Julienne avait un ami, un amateur inconnu, à qui il donna les gravures écartées et considérées comme peu dignes de figurer dans le nombre des 350 pièces définitivement choisies. Avec le zèle d'un collectionneur ardent
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à sauver les choses perdues, cet amateur, dont nous regrettons de ne pas retrouver le nom, forma un exemplaire complet, renfermant à la fois les épreuves admises par Julienne et celles qui ne paraissaient pas devoir être employées. Cet exemplaire est aujourd'hui à la Bibliothèque de l'Arsenal, qui ne le montre pas sans fierté. On peut voir sur ce point ce qui a été dit par M. Edmond de Goncourt dans son Catalogue raisonné de l'œuvre d'Antoine Watteau (1875).
Les planches qui forment le recueil des Figures de différents caractères sont de valeur fort inégale. Mais dans le choix des graveurs qu'il appela à son aide, Julienne eut une heureuse fortune : il mit la main sur un jeune homme, François Boucher, alors sans gloire, qui s'exerçait au dessin et à la gravure et qui travaillait pour les libraires. En 172 1, au moment de la mort de Watteau, Boucher venait de composer une série d'illustrations et de vignettes pomY Histoire de France de Daniel, publiée en 1722. Il était élève de l'Académie royale, et, on doit le croire assez besoigneux. Julienne s'entendit facilement avec lui : il l'enrôla dans sa petite escouade de graveurs, et Boucher se considéra dès lors comme le plus fortuné des hommes, car, d'après un renseignement consigné par F. Villot dans sa notice sur les tableaux du Louvre, Julienne s'engageait à lui payer vingtquatre livres par jour.
Boucher, né le 29 septembre 1703, était à peine un écolier de dix-huit ans à l'heure où mourut Watteau. Il n'avait pas connu le maître des élégances, il n'avait pu le rencontrer à l'Académie où Watteau, malade et indifférent, allait si peu. Mais
il connaissait Y Embarquement pour Cythcre, et sans doute aussi
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V Enseigne exposée chez Gersaint en 1720. Julienne lui montra ses trésors et lui mit à la main la pointe de l'aquafortiste. En présence de la collection des dessins de Watteau, séduit par la grâce spirituelle et vivante de ces croquis, il vit là une occasion d'apprendre et se lança avec ardeur dans le travail qui lui était demandé. Il grava ainsi à peu prés le tiers des planches qui constituent le recueil des Figures de différents caractères et il y montra un esprit, une liberté d'allures qui ont manqué souvent à ses collaborateurs, même à des chalcographes rompus à toutes les difficultés du métier. Julienne lui confia tous les dessins de sa collection, le laissant choisir ceux qu'il entendait graver, mais lui réservant de préférence les paysages, parce que Boucher complétait la pensée du maître et faisait un ensemble achevé du grirTonnage qui n'était souvent qu'un croquis improvisé, la notation rapide d'une vision rapportée d'une promenade à Montmorency ou à Nogent. Au texte quelquefois peu écrit, le jeune graveur ajoutait l'appoint de la conjecture, et Julienne était enchanté.
Nous ne saurions recommander Boucher comme un graveur tout à fait véridique. Les temps de l'exactitude n'étaient pas venus et le spirituel artiste, déjà en quête de sa propre personnalité, en prenait fort à son aise avec les originaux que Julienne lui confiait. Au début de sa carrière et malgré les recommandations de son éditeur, il s'est comporté avec Watteau comme il l'a fait plus tard avec sa femme ou ses maîtresses, corrigeant la monotonie de l'amour par le caprice de l'infidélité. Encore une fois, dans les Figures de différents caractères, les eauxfortes de Boucher sont des à peu prés, quelquefois même des
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inventions dont la fantaisie se superpose au texte original qui aurait dû lui être sacré. Sa version est souvent suspecte. Watteau y est fort caché. Ces gravures de Boucher sont cependant précieuses, car il en est beaucoup qui font revivre â nos yeux des dessins aujourd'hui perdus. Il faut d'ailleurs s'habituer à chercher et à reconnaître le maître exquis sous les fioritures qui le déguisent. Avec un peu d'effort, on y parvient. Derrière les jeux d'esprit et les traîtrises du traducteur, il y a la robuste construction, le charme et la poésie de Watteau. Ainsi bien souvent et alors même qu'elle est voilée, une jolie femme reste séduisante encore.