‹ Cent morceaux choisisChapitre 14 sur 89 · NOUVELLE ANNÉE · texte numérisé non relu

NOUVELLE ANNÉE

Tempus edax rerum.

Vents qui secouez les branches pendantes

Des sapins neigeux au front blanchissant;

Qui mêlez vos voix aux notes stridentes Du givre qui grince aux pieds du passant:

Nocturnes clameurs qui montez des vagues,

Quand l’onde glacée entre en ses fureurs;

Bruits sourds et confus, rumeurs, plaintes vagues Qui troublez du soir les saintes horreurs;

Craquements du froid, murmures des ombres,

Frissons des forêts que l’hiver étreint,

Taisez-vous !... Du haut des vastes tours sombres,

La cloche a jeté ses sanglots d’airain !...

Voix mystérieuse au fond du ciel blême,

Le bronze a sonné douze coups, — minuit !

C’est le dernier mot, c’est l’adieu suprême Que le présent jette au passé qui fuit.

Minute fatale, insensible étape,

Rapide moment sitôt emporté,

Cet instant qui naît et qui nous échappe A fait faire un pas à l’Eternité !

Plus prompt que l’éclair ou l’oiseau qui vole. Ce temps qu’on dépense en voeux superflus.

Ce temps qu'on gaspille en calcul frivole. Quand on va l’atteindre, il n’est déjà plus !

Un an vient de finir, un autre commence . . . Penseurs érudits, raisonneurs subtils.

Vous qui disséquez la nature immense,

Ces ans qui s’en vont, dites, où vont-ils ?

Ils vont où s’en va tout ce qui s’effondre;

Où vont nos destins à peine aperçus;

Dans l’abîme abrupt où vont se confondre Avec nos bonheurs nos espoirs déçus;

Ils vont où s’en va la vaine fumée De tous nos projets de gloire et d’amour;

Où va le géant, où va le pygmée,

L’arbre centenaire et la fleur d’un jour;

Temps ! Eternité ! mystère insondable !

Tout courbe le front devant vos grandeurs. Problème effrayant, gouffre inabordable,

Quel oeil peut plonger dans vos profondeurs ?

Atomes sans nom perdus dans l’espace,

Nous roulons sans cesse en flots inconstants; Seul le Créateur, devant qui tout passe, Immuable, plane au-dessus des temps.

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