‹ Cent morceaux choisisChapitre 6 sur 89 · LE FRÊNE DES ÜRSULINES · texte numérisé non relu

LE FRÊNE DES ÜRSULINES

Il semblait à nos yeux un pilier des vieux âges,

Ce vieux tronc qui brava tant de vents en courroux.

Il avait sur nos bords vu les Pâles-Visages

Remplacer les grands guerriers roux.

Aigrette énorme au front du vaste promontoire,

Colosse chevelu dans le roc cramponné,

Il avait vu passer bien des jours sans histoire Au sommet de Stadaconé.

Son ombre avait couvert bien des bivouacs sauvages, Abrité bien longtemps des hordes aux flancs nus,

Tandis que le grand fleuve à ses mornes rivages Jetait ses sanglots inconnus.

Il savait des secrets que nul oeil ne devine;

Quand, un jour, face à face, il vit — aspect troublant — Sur le même rocher surgir la croix divine Et la hampe d’un drapeau blanc.

Et puis, de siècle en siècle et d’année en année,

L’arbre antique vécut — flux et reflux du sort —

La légende sublime où notre destinée A pris son incroyable essor.

Il vit tous nos héros; il vit toutes nos gloires;

Il vit nos fiers travaux et nos saints dévoûments;

Il vit notre abandon, nos stériles victoires,

Avec leurs sombres dénoûments.

Et, sur ses derniers jours, dans ses décrépitudes,

Comme une harpe où tremble un vieux lambeau d’accord, On croyait voir, au vent des vieilles solitudes.

Ses rameaux frissonner encor.

Et, lorsque le géant quatre fois centenaire Courba sa tête où tant de soleils avaient lui,

Ce fut triste; on comprit que c’était toute une ère Qui disparaissait avec lui.

O frêne ! ô grand témoin des choses envolées !

On a sacré, depuis, le sol où tu tombas;

Et sur ta place vide, en bruyantes mélées,

Des enfants prennent leurs ébats.

Oui, des enfants, des jeux, des rires, des fronts roses,

A l’endroit même d’où, colosse aux flancs rugueux,

T u vis se dérouler en tes ennuis moroses La rude histoire des aïeux !

Des cris de joie après le vol des oriflammes,

Le clairon les obus et le tambour battant !...

Si comme l’être humain les arbres ont des âmes,

O grand mort, n’es-tu pas content ?

Pour moi, quand, de l’antique enclos des Ursulines,

Pour la première fois, tout ému, j’entendis Monter ces voix d'enfants, fraîches et cristallines Comme un écho du paradis,

Soudain, sous les rameaux dépouillés du vieux frêne, Longue chaîne héroïque évoquée à la fois,

Mes regards crurent voir passer l’ombre sereine Des saintes femmes d’autrefois !

De nos martyrs chrétiens immortelles rivales,

Par tous les dévoûments grands coeurs fanatisés,

Que la France d’alors jetait sans intervalles Sur ces bords incivilisés !

Dames de haut parage ou filles des chaumières,

Qui laissaient tout, famille, amis, brillants partis. Pour venir apporter les divines lumières Aux petits d’entre les petits !

Et mon coeur tressaillait; car jamais, ô vieil arbre ! A nul fronton superbe, au seuil de nul tombeau,

Je n’ai rien vu, fouillé dans le bronze ou le marbre, De plus touchant et de plus beau,

Que celle qui porta le nom de La Peltrie,

Sainte veuve, enseignant, sous tes ombrages frais, Avec le nom de Dieu le grand mot de Patrie Aux petits enfants des forêts ! (1)

(1) Mme de la Peltrie, fondatrice des Ursulines de Québec, fut l’une des plus belles figures de notre histoire. Elle s’appelait de son nom propre Marie-Madeleine de Chauvigny, et appartenait à la haute noblesse normande. Elle épousa, à dix-sept ans, un jeune gentilhomme du nom de La Peltrie, qui mourut cinq ans après. Alors elle décida de consacrer sa vie et sa fortune à l’instruction des petits sauvages du Canada. Mais son père, qui l’adorait voulait la marier à un certain M. de Bernières. Elle s’entendit avec ce dernier, qui lui-même avait fait voeu de chasteté, pour simuler un mariage; et, son père étant mort, elle s’embarqua à Dieppe, le 4 mai 16 3 9, pour le Canada, avec cinq autres religieuses, au nombre desquelles se trouvait la fameuse Marie de l’Incarnation. En touchant la terre du Canada, toutes se jetèrent à genoux et baisèrent le sol. Le vieux frêne dont il s’agit ici se trouvait enclavé dans la cour du monastère fondé par la sainte veuve, et la tradition veut que ce soit sous son ombrage qu’elle allait s’asseoir de préférence pour enseigner la lecture et le catéchisme aux petites filles des Hurons. Quand il fut renversé par une tempête, le 24 juillet 1867, on l’appelait encore “le frêne de Mme de La Peltrie’’.

CEATEAUGUAY

\7ous fûtes glorieux, jours de dix-huit cent douze,

▼ Quand nos pères, grands coeurs qui battaient sous la blouse, Oubliant d’immortels affronts,

Sous les drapeaux anglais, en phalanges altières,

La carabine au poing se ruaient aux frontières En chantant avec les clairons !

Gars à la joue imberbe, hommes aux mains robustes, Toujours prêts à venger toutes les causes justes. Comme à braver tous les pouvoirs !

Toujours prêts, ces vaillants, au premier cri d’alerte, A répondre, arme au bras et la poitrine ouverte, A l’appel de tous les devoirs !

Regardez-les passer, ces héros d’un autre âge,

Conscrits dont le sang-froid, la gaîté, le courage Font honte au soldat aguerri !

D’où viennent-ils ? Des champs ! Où vont-ils ? A la gloire ? Comment s’appellent-ils ? Ils s’appellent Victoire : Demandez à Salaberry !

Les reconnais-tu, France ? Angleterre, salue ! Ce sont nos Voltigeurs; leur bande résolue N’attend ni grades ni faveurs;

Ils vont mourir sans crainte ou vaincre sans jactance Ce sont toujours tes fils, souris d’orgueil, ô France, Albion, compte tes sauveurs !

Le canon étranger mugissait à nos portes;

D’un ennemi jaloux les nombreuses cohortes Menaçaient nos murs délabrés.

En face du péril près de perdre la tête,

Nos conquérants d’hier, pâles dans la tempête. S’entre-regardaient effarés.

On voulait, il est vrai, se défendre quand même;

Mais en voyant l’orage et le danger suprême Naître et grandir de toute part,

On sentait que, devant la force numérique,

La puissante Angleterre allait, dans l’Amérique,

Voir crouler son dernier rempart.

Soudain un crit partit : — Français, à la rescousse ! —

Alors, n’écoutant plus que l’instinct qui les pousse Vers les généreux compromis,

Nos jeunes gens, les fils des vaincus de naguère,

Accoururent joyeux, et partirent en guerre Sous les vieux drapeaux ennemis !

— Mais ces drapeaux sont teints du pur sang de vos veines, Leur disait-on; tremper dans ces discordes vaines,

C'est pour jamais plier vos fronts;

Cet ennemi qui vient va venger vos défaites . . .

Au recruteur anglais ces conscrits disaient : — Faites !

Le devoir parle, nous irons !

Et puis, 1 arme à 1 épaule ! au vent les chansonnettes !

Un jour, pour repousser sept mille baïonnettes,

On leur crie : — Enfants, haut les coeurs ! — Ils ne sont que trois cents, serrés comme des piques;

Mais nos trois cents, à nous, mieux que les Grecs épiques, O Léonidas, sont vainqueurs !

Oui, France ! Ces trois cents soldats d'une semaine, Le soleil, tout un jour de lutte surhumaine,

Les vit, de leur sang prodigué,

Sous le fer et le feu, riant des projectiles.

Un contre vingt, inscrire auprès des Thermopyles Le nom rival de Chateauguay !

Victoire inespérée, elle fut décisive.

Quand on signa la paix, nous avions l’offensive :

Nous revîmes des jours plus beaux;

Et nos héros, n’ayant plus de miracle à faire,

Après avoir fixé le sort d’un hémisphère, Retournèrent à leurs sabots.

Maintenant, sur nos murs, quand un geste ironique Nous montre, à nous Français, l’étendard britannique Que le sang de Wolfe y scella,

Nous pouvons — et cela suffit pour vous confondre — Indiquer cette date, ô railleurs ! et répondre :

— Sans nous il ne serait plus là !

Honneur à vous, conscrits, qui dans ce fier poème, Voulûtes de nouveau, sous la bannière même De nos orgueilleux conquérants,

Rajeunir sur nos bords la légende de gloire Qui dit que, lorsque Dieu frappe fort dans l’histoire. C’est toujours par la main des Francs. (1)

(1) “On n’avait que trois cents Canadiens et quelques Ecossais et sauvages à opposer sur ce point (Chateauguay) aux sept mille Américains qui arrivaient avec Hampton. Mais le colonel de Salaberry était un officier expérimenté et doué d’un courage à toute épreuve . Telle était l’ardeur de

ces gens, qu’on vit des voltigeurs traverser la rivière à la nage, sous les balles, pour aller forcer les Américains à se rendre prisonniers. Hampton, dont toutes les mesures étaient dérangées, et qui croyait les Canadiens beaucoup plus nombreux qu’ils ne l’étaient, prit alors la résolution d’abandonner la lutte. Ainsi, trois à quatre cents hommes en avaient vaincu sept mille, après

un combat opiniâtre de quatre heures . La victoire de Chateauguay eut

toutes les suites d’une grande bataille, et à la nouvelle de la retraite du général Hampton, Wilkinson, dont l’armée était à Cornwall et à Saint-Régis, sur le Saint-Laurent, convoqua aussitôt un conseil de guerre. Il y fut décidé que l’attaque de Montréal serait abandonnée . Ainsi la résistance heu¬

reuse de quelques compagnies de milice détermina la retraite d’une armée de quinze à vingt mille hommes, et fit manquer le plan d’invasion le mieux combiné que la république des Etats-Unis eût encore formé pour la conquête du Canada’’. (GARNEAU, Hist, du Canada.)

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