A OCTAVE CRÉMAZIE
(Lu à Montréal, à l’inauguration de son monument , le 24 juin 1906.)
Cher vieux Maître, salut ! c’est moi, moi, ton élève, Quand pour toi le grand jour de justice se lève, Qui viens, traînant un pas par les ans affaibli,
Mêler mon humble voix au solennel hommage D’un peuple qui se groupe autour de ton image Pour pleurer tes malheurs et venger ton oubli.
Oui, poète, c’est moi ! c’est moi, l’ami fidèle — Lorsque ta gloire eut vu tout sombrer autour d’elle. Et l’orage gronder sur ton front abattu —
Qui du choc déchirant sentit la meurtrissure,
Et dont le coeur encor saigne de ta blessure :
Vieux Maître, me reconnais-tu ?
Et cette foule même au concours grandiose,
Qui, pour battre des mains à ton apothéose,
Avec enthousiasme accourt de tous côtés,
Dans ses rangs empressés où chaque voix t’acclame, Ne retrouves-tu pas quelque chose de l’âme Des héros d’autrefois que ta lyre a chantés ?
Et n’est-ce pas aussi, pauvre muse exilée Qui pleuras si longtemps ta chimère envolée,
N’est-ce pas que du haut de ce fier piédestal,
Ton ombre, que le vol de nos brises caresse,
Dans un tressaillement de joie et d’allégresse A reconnu le sol natal ?
Ce sol natal qui fut ton amour et ta vie,
Dont la vue en un jour cruel te fut ravie,
Et que cherchait encor ton regard expirant,
Ce sol dont tu prônas les beautés et la gloire,
Avec cette effigie où revit ta mémoire,
Le regret trop tardif d’un peuple te le rend !
Oui, car pour toi l’exil avec sa coupe amère,
Les pleurs du fils mêlés aux larmes d une mère,
Les navrants soubresauts d’un grand coeur foudroyé, Les mornes désespoirs de ton âme meurtrie,
En ce jour radieux, qui te rend la Patrie,
Dis-moi, tout n’est-il pas payé ?
Le sacre du malheur est un sacre d’élite !...
Et puis, sur ce granit qui te réhabilite,
O Crémazie ! un mot s’écrit pour nos enfants :
Le mot des grands devoirs, le mot Patriotisme,
Mot qui sous tous les cieux signifie 1 héroïsme,
Et qui chez nous a fait les vaincus triomphants !
Tu stimulas l’ardeur de nos vertus timides;.
Tu sus mettre un éclair en nos regards humides,
Sans jamais attiser d’inutiles rancoeurs :
Ce mot qui, grâce à toi, fit notre race fière,
Si nous l’avons traduit dans le bronze et la pierre. Tu l’avais gravé dans nos coeurs.
Aussi, ton monument, oeuvre patriotique,
Ce n’est pas une ville, un parti politique.
Qui l’élève aujourd’hui. Don mille fois plus beau,
C’est — car ta gloire, ô Maître, a passé la frontière —
Unie en un faisceau, ta race tout entière
Dont le voeu t’offre ici l’hommage d’un tombeau.
Un tombeau vide, hélas !... mais où, gardienne auguste, L’âme des fiers aïeux veillera sur ton buste;
Socle où ton ombre, à toi, viendra souvent s’asseoir;
Socle d’honneur d’où nul ne te fera descendre . . .
Où ceux qui n'ont pas pu s’incliner sur ta cendre Lèveront les yeux pour te voir.
La Patrie, il est vrai, n’a pu se donner toute;
Tes souvenirs ici regretteront sans doute L’écho qui, réveillé par ton verbe éclatant.
Allait porter au loin tes strophes triomphales;
Tes yeux ne verront point les beautés sans rivales Du rocher paternel que ton coeur aimait tant.
Ici te manqueront les horizons sublimes Dont la vue emportait ton aile vers les cimes;
Tu n’auras pas Québec et son brillant décor;
Mais, si de tout cela ton âme sera veuve,
Tu n’entendras pas moins la vague du grand fleuve Dans le lointain chanter encor.
Et cela — tu le sais — cela c’est la Patrie !
La voix du Saint-Laurent, c’est la mère qui prie Et chante sa romance au berceau de ses fils;
La voix qui, sur nos bords, à chaque âme bien née Sonne l’hymne viril, et dont la claironnée Au besoin sait répondre aux orgueilleux défis.
Joyeux sursum corda, voix d'amour, voix céleste !
On n’est pas exilé lorsque cela nous reste !...
Toi, Maître, un étranger ! réponds hardiment : “ Non ! Je suis chez moi, j’ai plus que ma part d’héritage, Puisqu’on me donne ici la Patrie en partage :
La Patrie où vivra mon nom ! ”
Repose donc en paix, vieux Maître, ô Crémazie ! Prestige de la Gloire et de la Poésie,
Ton oeuvre, l’avenir va plus que l’achever :
Ton nom ici ! — là-bas ton cercueil ! — Ta souffrance Va créer à jamais entre nous et la France Un lien que ton coeur n’osa jamais rêver !
SURSÜM CORDA
A ma femme.
Il faisait froid. J’errais dans la lande déserte,
Songeant, rêveur distrait, aux beaux jours envolés; De givre étincelant la route était couverte,
Et le vent secouait les arbres désolés.
Tout à coup, au détour du sentier, sous les branches D’un buisson dépouillé, j’aperçus, entr’ouvert,
Un nid, débris informe où quelques plumes blanches Tourbillonnaient encor sous la bise d’hiver.
Je m’en souviens : — c’était le nid d’une linotte Que j’avais, un matin du mois de juin dernier, Surprise, éparpillant sa merveilleuse note Dans les airs tout remplis d’arome printanier.
Ce jour-là, tout riait; la lande ensoleillée S’enveloppait au loin de reflets radieux;
Et, sous chaque arbrisseau, l’oreille émerveillée Entendait bourdonner des bruits mélodieux.
Le soleil était chaud, la brise caressante;
De feuilles et de fleurs les rameaux étaient lourds . .
La linotte chantait sa gamme éblouissante
Près du berceau de mousse où dormaient ses amours.
Alors, au souvenir de ces jours clairs et roses.
Qu’a remplacés l’automne avec son ciel marbré.
Mon coeur, — j’ai quelquefois de ces heures moroses, — Mon coeur s’émut devant ce vieux nid délabré.
Et je songeai longtemps à mes jeunes années,
Frêles fleurs dont l’orage a tué les parfums;
A mes illusions que la vie a fanées,
Au pauvre nid brisé de mes bonheurs défunts !
Car quelle âme ici-bas n’eut sa flore nouvelle,
Son doux soleil d’avril et ses tièdes saisons ? Epanouissement du coeur qui se révèle !
Des naïves amours mystiques floraisons !
O jeunesse ! tu fuis comme un songe d'aurore . . .
Et que retrouve-t-on, quand ton rêve est fini ?
Quelques plumes, hélas ! qui frissonnent encore Aux branches où le coeur avait bâti son nid.
Et je reviens chez moi, ce soir-là, sombre et triste . . Mais quand la douce nuit m’eut versé mon sommeil, Dans un tourbillon d’or, de pourpre et d’améthyste. Je vis renaître au loin le beau printemps vermeil.
Je vis, comme autrefois, la lande, ranimée,
Etaler au soleil son prisme aux cent couleurs;
Des vents harmonieux jasaient dans la ramée,
Et des rayons dorés pleuvaient parmi les fleurs !
La nature avait mis sa robe des dimanches . . .
Et je vis deux pinsons, sous le feuillage vert,
Qui tapissaient leur nid avec ces plumes blanches Dont les lambeaux flottaient naguère au vent d’hiver.
O Temps ! courant fatal où vont nos destinées,
De nos plus chers espoirs aveugle destructeur,
Sois béni ! car, par toi, nos amours moissonnées Peuvent encor revivre, ô grand consolateur !
Dans l’épreuve, par toi, l’espérance nous reste . . . Tu fais, après l’hiver, reverdir les sillons;
Et tu verses toujours quelque baume céleste Aux blessures que font tes cruels aiguillons.
Au découragement n’ouvront jamais nos portes : Après les jours de froid viennent les jours de mai;
Et c’est souvent avec ses illusions mortes Que le coeur se refait un nid plus parfumé !
A SARAH BERNARDT