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Cent portraits dessines

Nous avons sous les yeux cent portraits dessinés par David d Angers . Ce n’est pas à l’aide du crayon que les sculpteurs traduisent ordinairement leur pensée . La glaise est leur verbe préféré. Même à l’état d’esquisse, à peine saisissable pour l’œil d’un étranger, la composition du sculpteur revêt un accent que le crayon ne sait pas rendre, s’il n’est tenu par une main savante. Les méplats, les saillies, le jeu de la lumière sur les ressauts du modelé, se révèlent au statuaire dans l’argile à peine travaillée avec une justesse déjà très voisine de l’exécution définitive. Il semble que, pour atteindre à la forme achevée, le chemin le plus sûr, le plus direct, soit la forme ébauchée.

Ainsi raisonnent les artistes de notre temps, déshabitués du dessin par les ressources perfides que leur olfre la photographie. Les hommes d’une génération antérieure, moins privilégiés, mais aussi mieux protégés contre l'indolence innée qui est le fond de notre nature, étaient dans l’obligation de s’approprier, par le dessin, le plus infime document. Nul secours à espérer d’autrui. L’effort personnel s’imposait à tous. Combien cette nécessité aura été profitable! Mais la poursuite du document n’eût pas fait le dessi¬

nateur. Une note exige-t-elle du style, du goût, un tour de phrase original et surveillé? Non. La note n’est qu’un mémento. Elle comporte l’élision, le sous-entendu. Elle est un signe, un appel sommaire. C est à la mémoire, sollicitée par cet appel, à reconstituer l’objet, le site, la physionomie, le trait que l'artiste ou le penseur ont intérêt à ressaisir.

Chez les maîtres, sculpteurs ou peintres, la pratique quotidienne du crayon s est promptement transformée en manifestations exquises. Les dessins d Ingres, de Heim, de Boilly éclipsent les œuvres peintes de ces artistes . Dessiner est devenu pour eux un besoin , une passion, le repos élevé de leur esprit, entre deux œuvres de longue haleine. Nous disons le repos élevé, parce que ce délassement n exclut pas l’étude, et que certains profils, comportant à peine quelques traits sur une feuille de papier vulgaire, peuvent être qualifiés du titre de chefs-d’œuvre.

Entre tous les sculpteurs du dernier siècle, David d’Angers a été le dessinateur le plus prompt et aussi le plus sévère. Aux heures sombres de sa vie, durant ses mois d’exil, nous l’avons surpris, dans une modeste cabane de Képhissia, le crayon à la main,

traduisant en scènes improvisées, sans modèles, sans documents archéologiques d'aucune sorte, les tragiques visions d’Eschyle, de Sophocle et d'Euripide. En d’autres temps, c’est le portrait d’un ami, ce sont des têtes d’enhints, un profil de jeune femme qu’il fixe, d’une main légère, avec une impeccable habileté. Que si des êtres vivants ne se présentent pas à son regard, l'artiste laborieux, impatient de produire, se prend à dessiner ses œuvres modelées, comme s'il voulait mettre aux prises les deux praticiens de haut vol qu'il sent exister en lui : le dessinateur et le statuaire. Nous avons rm, au Musée David, de splendides crayons, signés du maître, d’après les Renommées des tympans de la porte d’Aix à Marseille, sculptées par lui dans la pierre d’Arles, hélas! trop friable, ce qui rend deux fois précieuses ces traductions éloquentes d’œuvres condamnées à disparaître!

Mais les crayons de cet ordre sont, on le comprend, l’exception. Ce que David a principalement recherché, ce qu’il a saisi et rendu, en homme d une rare puissance, c’est la tête humaine. David est un portraitiste du plus haut mérite. Ce n’est pas en vain qu’il a scruté l’âme de ses contemporains de marque, et modelé sept cents médaillons, toujours admirés. Le profil, la face, le trois-quarts n’ont pas de secrets pour lui. C’est avec esprit qu’il les observe; il les interprète avec profondeur. Rien n’est vulgaire dans ses choix. Ses têtes vivent et respirent. La flamme intérieure se fait jour à travers l’enveloppe que, parfois, le temps n’a pas respectée. David est de l’école de Reynolds lorsque le peintre anglais, dans son quatrième discours devant la Royal Academy (lo décembre 1771), tenait ce ferme langage :

« Saint Paul dit de lui-même qu’il avait l’air commun ; Alexandre était petit; Agésilas, infirme et sans beauté. Le peintre voudra-t-il connaître ces lacunes corporelles? »

La réponse ne fait pas doute, et David, s’il eût été l'auditeur d’une pareille question, se fût empressé d’affirmer sa doctrine. L’âme

seule importe, parce qu elle demeure, tandis que le corps n a que sa durée. L’âme est immortelle. Le corps se dissout. Mais, comme l’artiste ne peut donner la sensation de l’âme qn’à travers la forme physique, il est tenu d’interpréter la nature. Qie s il s oublie au rôle étroit de traducteur ou de copiste de ce qu’il voit, à l’aide de son œil, sans le secours de la pensée, son œuvre inutile ne sera qu’une trahison, un mensonge à la ressemblance historique, plus vraie que l’exactitude éphémère de déformations démenties, chez 1 Apôtre par ses écrits, chez Alexandre par le triomphe d’Arbelles, chez le chef Spartiate par le Pactole et Mantinée. Approuvons Reynolds et, avec lui, David, d’être restés fidèles à ce principe. Les actes ennoblissent ou diminuent, selon leur caractère, 1 homme qui agit. La personnalité, là où elle existe, domine la personne.

D’ailleurs, ne nous y trompons pas, une action d’éclat, une œuvre durable impliquent l’effort intellectuel, l’épanouissement de l’être intime, rendu visible par le feu du regard, le rayonnement du front, le port de tête empreint d’audace ou de certitude.

On n’a pas oublié ce trait de la vie du maître. Il avait appris, vers 1827, que Rouget de l’Isle, l’auteur de la Marseillaise, vieux et oublié, s’éteignait lentement dans une misère profonde. L’artiste résolut de modeler le portrait du poète, et de le mettre en loterie, au profit du modèle. Ici, je le laisse parler.

« Je me présentai, tout ému, 28 rue du Battoir; au premier étage d'un petit escalier sombre, une vieille femme m'ouvrit la porte et m’introduisit dans l’unique chambre où gisait Rouget de l'Isle. Je m’approchai avec émotion du pauvre malade, et, malgré tout mon enthousiasme, je ne pus réprimer un mouvement intérieur, en voyant mon idéal enfoui dans un bonnet de laine. Il était impossible de retrouver, dans cet amas de guenilles et d’inflrmités, l’auteur de l’hymne qui réveillera éternellement la liberté dans le cœur des peuples. Je lui dis que je voulais faire son portrait. 11 refusa obstinément; mais je revins le lendemain avec de la terre;

je m’établis dans sa mansarde, et il comprit qu’il n’y avait plus à reculer. On l'enveloppa de couvertures, et le pauvre rhumatisant se tint à peu près droit sur sa chaise. Pour le tirer de son engourdissement, je lui demandai l’histoire de la Marseillaise. »

Il advint ce que l’artiste avait espéré. Le malade fit effort sur lui-même. Ses années de jeunesse et d’espérance rouvrirent leurs ailes, et vinrent planer, pour un instant, au-dessus de son front sans rides. Son regard retrouva la flamme d’autrefois, au cours du récit enthousiaste qu'il fit au statuaire, et celui-ci eut la vision furtive, sous le masque flétri du septuagénaire, de l’officier de trente-deux ans qui, en avril 1792, improvisa, durant une nuit de lièvre patriotique, 1 hymne de guerre appelé — ainsi l’a voulu son auteur - à enflammer les Français contre l’étranger.

Qiii oserait blâmer David de son stratagème? Irons-nous relever le millésime inscrit sur le marbre pour établir, à l'aide de dates, que sans nul doute le profil n’est pas exact? David n’a pas voulu modeler les traits du moribond de la rue du Battoir; c’est l’auteur de la Marseillaise qu’il avait le dessein de ressaisir et d’immortaliser : il s’est tenu parole.

Nous l’avons dit ailleurs : le statuaire a eu cette rare fortune de vivre à l’heure historique où les hommes politiques de la Révolution, les hommes d’armes de l’Empire et les adolescents qui sonnèrent, avec tant de promesses, la diane du Romantisme, se coudoyaient, sans se confondre, dans un peuple de personnalités dignes de 1 ébauchoir ou du ciseau. David eut l’intuition très prompte de la solennité du moment, dont le spectacle s’offrait à lui dans sa richesse et son éclat. Il résolut d’être le portraitiste de son époque. Nous l’avons suipris dans l’antichambre de l’abbé de Pradt, saisissant son profil pendant que le domestique du prélat-diplomate le coiffait. Un autre jour, il est chez Merlin de Thionville. Qiiand Lakanal, de retour des Etats-Unis en 1837, aura pris pied à Paris,

David lui offrira son buste et son médaillon. Nous le verrons tout à l’heure chez Levasseur, de la Sarthe.

Les portraits dessinés que nous publions aujourd'hui se rattachent aux circonstances les plus diverses. C’est par centaines que David a fixé des profils de savants, de littérateurs, d’artistes, de personnages politiques, de femmes ou d’enfants. 11 se faisait un jeu d’exécuter ces légers portraits, toujours écrits avec une intensité d'accent, une justesse d expression, une distinction de touche, qui témoignent de la puissance et du goût de l’artiste. La plupart des dessins de David ont été dispersés. Ceux que nous avons pu rassembler ne constituent que des glanes à travers l’œuvre immense d’un maître fertile entre tous. Mais ces glanes ont l’intérêt que présenterait un choix prémédité, librement fait dans un vaste ensemble. Elles nous permettent de suivre David dans ses voyages, dans ses préparations de portraits modelés, dans sa recherche désintéressée de types dont il tient à garder le souvenir, dans l’oisiveté laborieuse de ses moments de repos. Une collection inappréciable de profils est celle des Vendéens qui se donnèrent rendez-vous, en juillet 1825, à 1 inauguration du monument de Bonchamp, leur ancien général. Ils sont soixante. Leur rude phalange est précédée par Levasseur, le conventionnel, et Haudaudine, l’obscur soldat des armées républicaines, que sa noble conduite rapproche de Régulus. Puis, ce sont les enfants d’Eichthal, dessinés à Nice par le maître qui rentre d’exil ; c est la nièce de lady Morgan et dix portraits de femmes d’une transparence, d’une finesse aristocratique qui suppléent aux noms à jamais perdus, et laissent deviner le prix que des personnes du monde le plus raffiné devaient attacher aux crayons de David. Tel est le caractère de cette collection précieuse que Mme Leferme, née David d Angers, dans son culte filial envers une haute mémoire, a souhaité de propager. Les reproductions excellentes, sorties des ateliers de MM. Braun, Clément et C‘®, donnent l illusion des originaux.

Dans quel but, à quelle occasion l’artiste a-t-il dessiné lui-même, avec un soin visible, le buste exécuté par lui d’après ’Volney? Il a gravé sur la gaine cette parole désolée du philosophe : « J’irai vivre dans la solitude parmi les ruines. J’interrogerai les monuments anciens sur la sagesse des temps passés. »

Casimir Delavigne est célèbre depuis l’apparition des Messéniennes. Il a fait applaudir à la Comédie-Française Y École des Vieillards. L’heure est venue de donner place à ce poète de trente ans dans la galerie d’hommes illustres que prépare David. Il ira vers son modèle. Le dessin qu’il exécute, d’après le fuyant profil de l’auteur dramatique, est traduit dans la glaise avec une telle fidélité qu’il serait difficile d’établir l’antériorité du dessin sur la médaille, si nous n étions renseigné.

L’ami de La Fayette et de Jelferson ; le disciple de Cabanis, dont il sera le successeur à l’Académie française, Destutt de Fracy, l’auteur des Éléments d’idéologie, du Commentaire sur l’Esprit des lois, jouit encore de la célébrité. Nous sommes en 1830. Déjà l’école éclectique le guette et va ruiner l’autorité de sa doctrine. 11 est temps. David se saisit de ses traits où respirent la droiture et la sérénité que donne une conviction.

Notre âge ne se souvient plus d’Haering, le romancier allemand. Il est de souche française. Le nom de ses ancêtres était Le Hareng. Chassés de France par la révocation de l’Édit de Nantes, ils se sont faits Prussiens. Haering a pris un pseudonyme. Il s’appelle "Wilibald Alexis. En 1823, ’Wilibald a débuté par un coup d’éclat. Il a mis au jour VValladmor, roman historique présenté par son auteur comme une œuvre inédite de Walter Scott. Grande surprise. Walladmor est aussitôt traduit en anglais, et Walter Scott, après l’avoir lu, déclare s’être mépris lui-même à l’extraordinaire habileté de son sosie. Le succès d’Haering, connu de Mérimée, suggéra peut-être à notre compatriote la publication du « Théâtre de Clara Gazul, traduit de l’espagnol par Joseph l’Estrange ». Ni l’auteur ni le

traducteur n’étaient authentiques. La mystification d Haering trouvait un imitateur en Mérimée.

David, qui avait fait le voyage d’Angleterre pour obtenir de Walter Scott qu’il lui permît de faire son buste; le voyage de Weimar, d’où il avait rapporté le buste de Goethe, revint en Allemagne en 1834. Tieck, Rauch, Carus, seront redevables au maître français de portraits décisifs , d une importance exceptionnelle. Vogel et Haering, traités avec plus de réserve, obtiendront leur médaillon. Le dessin du profil d’Haering est parvenu jusqu à nous.

Louis Proust, le chimiste qui, le 24 juin 1784, avait accompagné Pilâtre de Rozier dans sa montgolfière partie de Versailles aux acclamations de la cour de France et du roi de Suède, et descendue à Chantilly, a professé vingt ans à Ségovie et à Madrid. De retour en France en 1806, ruiné par l’invasion de 1 Espagne en i8ü8, il s’est retiré à Craon, puis à Angers, sa ville natale. Il habite 1 ancien prieuré de Saint-Aignan. A soixante-six ans, Proust, jadis pharmacien en chef de la Salpêtrière, reprend sa fonction d autrefois pour venir en aide à la veuve de son frère. Ceci se passe en 1820. A cette date, Proust est membre de l’Académie des sciences, qui 1 a dispensé de résider à Paris. Il a reçu, l’année précédente, la croix de la Légion d’honneur. L’Etat, le monde savant se souviennent de sa découverte du sucre de raisin. C’est entre 1820 et 1826 que David, au cours de l’un de ses voyages à Angers, prendra deux dessins, de profil et de trois-quarts, de la tête du chimiste. Le masque est rude, les rides du front sont profondes, la tête penche en avant; mais le poids de la pensée, les ravages des années n ont pas altéré la vivacité du regard. Dès 1S27 — Proust était mort l’année précédente — David manifeste son intention d’exécuter le buste de son compatriote pour la ville d’Angers. Il demande le moulage après décès. Plus tard, il dira : « Si j’ai dessiné la tête de M. Proust, c’est que je reconnaissais l’impossibilité d’avoir le modèle à Paris;

ces dessins m’ont servi de notes. » Il suffit de voir le buste et le médaillon du chimiste, datés l’un et l’autre de 1831, pour se rendre compte de l’importance iconique des crayons recueillis en face de la nature.

Lordat, le physiologiste, vieillit. Il est l’orgueil de l’école médicale de Montpellier. Ses écrits sont nombreux. On le cite; on lui emprunte; c’est un maître. David se doit à lui-même de modeler le profil de Lordat. Il s’ouvre de son désir à son ami Isidore Geoffroy -Saint-Hilaire. Celui-ci connaît le physiologiste. Il accréditera le statuaire auprès du savant. Et, sans surseoir, David va s’approprier le profil lumineux de Lordat. Le visage est presque souriant. On se croirait en présence de l’effigie d’un homme d’imagination, tant l’artiste a baigné le visage de son modèle d’aisance heureuse, de joie intime. L’étude n’a pas ridé le front. Le désordre de la chevelure donnerait à penser que Lordat est de la race des lyriques.

David traduira son crayon dans la cire, qu’il aime à pétrir; mais il est redevable à un ami d’avoir approché Lordat. A peine la dernière touche est-elle donnée sur le papier, que l’artiste y trace cette dédicace : « A son ami Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire. David d’Angers. A Montpellier, 1844. » Le dessin, conservé durant soixante ans dans la famille du zoologiste, a été offert, en 1904, par M. Albert Geoffroy-Saint-Hilaire à Mme Leferme, née David d’Angers, pour être placé au Musée David.

L’Anjou! Toujours l’Anjou! L’artiste y revient sans cesse. Le lieu de gloire, Paris, ne fait pas ombre chez le statuaire au lieu d’affection. Deux compatriotes de David, le chirurgien Mirault et le médecin Bigot, vivent dans la plus grande intimité. L’attachement que leur porte le statuaire n’ira pas jusqu à lui faire pronostiquer la célébrité locale que sauront acquérir ces deux praticiens. David ne songe point à leur médaille. Mais ce sont pour lui des amis : il dessine leurs portraits, et veut que le chirurgien, sa vie durant.

conserve le profil du médecin, tandis que Bigot sera le détenteur viager du crayon de Mirault.

Blumenbach, le célèbre physiologiste allemand, était plus qu’octogénaire lorsque David put l’approcher au cours de son voyage en Allemagne. On n’a pas oublié le complet éloge qu’il reçut en France des lèvres de Flourens :

« Jamais savant, jamais écrivain, jamais sage ne parut plus fait pour nous donner la belle science de l’anthropologie. A un savoir immense M. Blumenbach joignait une critique plus rare encore que le savoir le plus vaste, et plus précieuse : cet art qui discerne, qui juge, un coup d’ccil net, un tact sûr, ce bon sens qui ne veut pas être trompé.

K II savait tout; il avait tout lu : histoires, chroniques, relations, voyages, etc., et il se plaisait à dire que c’étaient les voyages qui l’avaient le plus instruit. »

A l’époque où David et Blumenbach se rencontrent, Flourens n'avait pas encore exprimé son sentiment sur le savant; mais son nom était acclamé par l'Europe. L’artiste pria le physiologiste de poser, et il modela, dans la cire rouge dont il se servait si volontiers, le visage de l’émule de Cuvier et de Camper, vu de trois-quarts. Cette cire fut offerte par David à son ami 'Victor Pavie. Mais, soit que, sous cet angle, la face puissante de Blumenbach ne le satisfit pas pleinement, soit que le profil de l’homme qui a signé l'Unité du genre humain séduisît le statuaire, il prit son crayon et dessina ce profil, élément d’un second portrait. Les deux médaillons de Blumenbach portent le millésime de 1834.

Gros, Gérard, Ingres, l’architecte Huyot, le sculpteur Ramey père sont des croquis à la plume. Ils donnent un aperçu de la promptitude de coup d’œil du statuaire qui saisit, à l’improviste et comme à son insu, la dominante d’une tête. Ces croquis sont faits avec rien, en quelques traits. C’est d’un doigt rapide que l’artiste les a tracés, et, tels sont la liberté de la ligne, le caractère imprégné sur

ces impalpables silhouettes, qu elles ont l’allure d’œuvres méditées.

Kirstein, F orfèvre-ciseleur de Strasbourg, est plus qu’un modèle pour David. Le statuaire s’est attaché à cet artiste modeste, ignoré, digne de renom. Il a dessiné par deux fois son portrait, bien résolu sans doute à modeler son médaillon, et c’est un portrait écrit qu’il a laissé de son ami !

« Kirstein aime éperdument la chasse. 11 disparaît dans les forêts pendant une quinzaine de jours; il revient ensuite s’enfermer dans sa boutique, et sous ses doigts naissent les types exquis des animaux sauvages contre lesquels il s’est mesuré. Aussi les compositions dans lesquelles il me semble au-dessus de tout éloge, ce sont ses Chasses. Ses sangliers sont vraiment pleins de caractère et de style. Kirstein, dans ce genre d’ouvrages, n’est le copiste de personne. »

Plus loin, David nous apprend que Kirstein l’a fait assister à son travail d’artiste ciseleur. Le statuaire décrit amoureusement les procédés de son émule; puis il poursuit en ces termes :

«J’éprouvais un réel plaisir à considérer ces ouvrages, dont plusieurs rappellent les scènes décrites par Homère; et au milieu de tout cela, vous voyez un homme simple et bon, qui répond aux acheteurs, vend des boucles d’oreilles et des anneaux à des gens qui ne se doutent pas que l’homme qu’ils ont devant eux est le plus grand artiste de l’Europe, dans son genre. »

Et, d’une plume alerte, au service d’un esprit éminemment observateur, le statuaire prend plaisir à parler longuement de son ami.

Giuditta Negri, plus connue sous le nom de la Pasta, surgit au milieu de ces profils d’hommes célèbres. Musset l’a diminuée à l’avantage de la Malibran :

Quand tu chantais le Saule, au Jieu de ce délire,

Que ne t’occupais-tu de bien porter ta lyre?

La Pasta fait ainsi : que ne l'imitais-tu?

George Sand ne sera guère plus clémente envers la Pasta dans ses Souvenirs sur "Venise :

« Petite, grasse et trop courte de jambes, comme le sont beaucoup d’Italiennes, dont le buste magnihque semble avoir été fait aux dépens du reste, elle trouvait le moyen de paraître grande et d’une allure dégagée, tant il y avait de noblesse dans ses attitudes et de science dans sa pantomime. Je fus bien désappointée de la rencontrer un jour, debout sur sa gondole, et habillée avec la trop stricte économie qui était devenue sa préoccupation dominante. Cette belle tête de camée que j’avais vue de près aux funérailles de Louis XVIII, si fine et si veloutée, n’était plus que l’ombre d’elle-même. Sous son vieux chapeau et son vieux manteau, on eût pris la Pasta pour une ouvreuse de loges. Pourtant elle fit un mouvement pour indiquer à son gondolier l’endroit où elle voulait aborder, et, dans ce geste, la grande reine, sinon la divinité, reparut. »

A quelle date écrit George Sand? Assez tard après la mort de Louis XVIII. David n’a pas attendu pour dessiner le portrait de la cantatrice. Son médaillon porte le millésime de 1828; mais la Pasta n’est plus à Paris depuis 1826. Elle n’y reviendra qu’en 1833. 11 est admissible que le fin crayon du statuaire est demeuré dans son portefeuille pendant un ou deux ans avant qu’il trouvât le loisir de le traduire en relief. La tête est forte; le cou, développé. A ne voir que ce dessin, on supposerait la Pasta de grande taille. N’est-ce pas l’illusion qu’elle produit, d’après le témoignage de George Sand ?

Les hommes politiques succèdent aux artistes.

Levasseur de la Sarthe, l’ancien conventionnel, est l’objet, par trois fois, de croquis à la plume, où David nous le montre assis, en pied, à peine vêtu. Le statuaire nous a fait la confidence de sa rencontre avec Levasseur en 1831 :

« J’avais lu les Mémoires de Levasseur, de la Sarthe, édités par mon ami Achille Roche, et lorsqu’en 1831 j’appris que ce digne

vieillard vivait encore, j’entrepris de suite le ^’oyage du Mans pour lui porter le tribut de ma respectueuse admiration.

« A mon arrivée, je courus à l’ancien couvent du Sacré-Cœur : c’est là, dans une chambre délabrée, que demeurait Levasseur. Il était malade, assis devant deux tisons à peine enflammés. Sa vieille et vertueuse compagne, républicaine aussi énergique que lui, préparait sa tisane. Une longue redingote de laine grise, un pantalon pareil et des chaussons de lisière, un bonnet de laine à raies tricolores, tricoté par sa femme, tel était son costume. Son mouchoir, étendu sur ses genoux, séchait devant le feu.

« La chambre était de la plus austère simplicité. Qttelques Paysages peints sur verre par la fille de Levasseur ornaient les murs. Le portrait du conventionnel Carnot était d’un côté de la cheminée; le sien propre, celui qu’on trouve en tête de ses Mémoires, servait de pendant. En me montrant un portrait de Kléber, il me dit : « Celui-ci a eu la gloire de mourir sans avoir parjuré son « serment à la République. » — Une petite table recouverte d’un mauvais tapis; une autre, chargée de livres et de feuilles manuscrites, complétaient rameublement. Plusieurs carreaux brisés avaient été remplacés par du papier huilé, et la froide bise sifflait à travers ce fragile abri. »

Le dessin n’est pas la traduction fidèle de ce texte. L'artiste se retrouve sous l’observateur. 11 enveloppe son modèle dans une couverture. Il le drape. Au lieu d’une cheminée, c’est un brasier qu’il place devant ses jambes nues, à portée de ses mains amaigries. David a fait trois croquis du conventionnel. Pourquoi cette profusion de documents? Avait-il le projet de le représenter dans un bas-relief? Songeait-il au tombeau de l’homme politique? Se trouva-t-il empêché de faire aussi vaste, aussi complet qu’il l’avait rêvé, l’hommage que l’ancien commissaire aux armées du Nord lui paraissait mériter? Qiioi qu’il en soit, les portraits de Levasseur sont d’un intérêt iconique de premier ordre. Encore que ce soient de

simples croquis à la plume, la tête est écrite avec une sûreté remarquable. L’œil inflexible du modèle a je ne sais quoi de terrifiant, sous sa patipière longue et abaissée. David n’aura plus qu’à débarrasser le front de Levasseur du bonnet de laine qui le couvre pour sculpter la médaille révélatrice du conventionnel.

La Fayette, au front eflacé, est surpris avec une exactitude réaliste, que le sculpteur aura soin d’atténuer lorsqu’il devra modeler le buste du général. On connaît le mot de David en parlant du front de La Fayette : « J’ai soutenu tant que j’ai pu! » Le buste est daté de 1829; le médaillon, de 1830. Antérieur à ces deux œuvres est le profil dessiné.

Colettis, l’entraîneur d'hommes de l’Epire, le chef des Armatoles, le gouverneur de Samos, que la Grèce nommera ministre plénipotentiaire à Paris, attire l’auteur de la Jeune Grecque an tombeau de Marco Botzaris. Son front haut et bombé, son regard décisif disent l’homme de guerre et le politique.

Haudaudine!... Ce nom, sans retentissement pour la majorité des Français, est justement célèbre dans la région de l’Ouest. Haudaudine mérite d’être connu. Le sens de l’honneur, le respect de la parole donnée l’ont fait grand. Cet homme de négoce, fils d’un commerçant de Bayonne, soldat des compagnies républicaines du district de Nantes, s’est montré chevaleresque dans l’accomplissement d’une mission périlleuse, au mépris de sa propre vie. Ni les supplications de ses proches, ni les présages de mort formulés par ses concitoyens, ni l’exemple de défaillances excusables ne purent fléchir sa volonté. Ce fut un homme, en des temps de trouble où la notion du devoir s’obscurcit en raison de l’illégalité des faits que crée la lutte des partis. Haudaudine ne permit pas aux circonstances d’influer sur lui, et la sérénité de sa décision, sa conduite simple et fière imposent à l’histoire. Il est l'une des gloires les jdus pures de la Révolution française.

On le surnomme le « Régulus nantais ». Si son altitude, dc^■a^t

le comité départeineiilal, est plus pondérée que celle du général romain devant le sénat; s’il se garda de déconseiller l’échange des prisonniers, et défaire appel à la violence envers les royalistes, nous ne pouvons que l’admirer davantage.

Bougon, un peintre que les événements avaient transformé en politicien, présidait le comité. Bougon a le verbe haut. Son langage est sans mesure, toutefois, ne chargeons pas sa mémoire. Lorsqu’il traite, notamment, les insurgés bretons de « brigands », ce terme, sur ses lèvres, n’est pas une expression quelconque, destinée à marquer son mépris. « Brigands » est le qualificatif que revendiquent volontiers les Royalistes. De notre temps, nous disons plus ordinairement les « Chouans », par opposition aux « Bleus », mais la Chouannerie prit naissance dans le Maine. Cottereau, dit « Jean Chouan », est né à Saint-Berthevin, dans la Mayenne, et c’est à quelques lieues de Laval que, le 15 août 1792, il fomenta l’insurrection à laquelle est resté le nom de Chouannerie. Le soulèvement de la Bretagne et de la Vendée, de date un peu postérieure, ne doit pas être confondu avec la Chouannerie. Il se développe dans la Loire-Inférieure, la Vendée, l’Anjou, et, chez les Royalistes, le surnom de « brigand », que sans doute on fait dériver de K brigade », n’est pas un terme injurieux. On n’a pas oublié le début des Feuilles d'automne :

Alors dans Besançon, vieille ville espagnole,

Jeté comme la graine au gré de l'air qui vole,

Naquit d’un sang breton et lorrain à la fois Un enfant sans couleur, sans regard et sans voix,

La pièce se ferme sur ces vers :

Fidèle enfin au sang qu’ont versé dans ma veine Mon père vieux soldat, ma mère vendéenne.

Et, dans le commentaire de cette poésie, Victor Hugo écrira :

« L’auteur n’attendra jamais qu’on lui rappelle qu’il a presque

aimé la Vendée avant la France; que si son père a été un des premiers volontaires de la grande République, sa mère, pauvre fille de quinze ans, en fuite à travers le Bocage, a été une brigande, comme Mme de Bonchamp et Mme de la Rochejaquelein. » Nul doute que la mère de Victor Hugo ne se soit souvent réclamée du titre de « brigande » devant son fils.

Maintenant, soyons attentifs à l’histoire d’Haudaudine :

Le comité central du département de la Loire-Inférieure est en séance. Nous sommes au soir du 25 floréal an I'”' (14 mai 1793). On discute sur les mesures à prendre pour atténuer les ravages de la guerre civile. Tout à coup, trois citoyens portant Funiforme de la garde nationale, tous trois du bataillon de file Feydeau, sont introduits devant le comité. Ils déclarent avoir fait partie du détachement des troupes de la République qui s’est mesuré avec les rebelles, à la seconde attaque de Legé et de Saint-Colombin. Tombés aux mains des royalistes, ils ont été retenus prisonniers; mais leurs vainqueurs les ont traités avec égards. Emmenés à Montaigu, avec un certain nombre de leurs concitoyens, prisonniers comme eux, ils ont reçu, du chef des rebelles, la mission de venir proposer aux corps administratifs un échange de prisonniers. Cette mission leur a été confiée sous la clause qu’ils reviendraient à Montaigu après l’avoir remplie. Tous les trois ont engagé leur parole et sont résolus à tenir leur serment.

— Traiter avec les « brigands »! s’écrie Bougon. Ne comprenezvous pas la honte et le danger d’une pareille négociation?

— Jamais, répond l’un des gardes nationaux, jamais une mission d’humanité ne peut être honteuse : nous l’avons acceptée, et nous sommes décidés à la remplir... Si vous refusez, nous allons reprendre nos fers.

— Et connaît-on dans la ville votre arrivée et le motif qui vous conduit ici?

— Nous ne l’avons pas caché à nos familles...

— Retirez-vous, citoyens. Le comité va en délibérer.

La discussion s’engage. Elle est orageuse, mais la dignité des républicains est en jeu. Ils ne peuvent traiter avec les royalistes. Telle est la décision du comité central du département, et la population tout entière doit être témoin de l’attitude du comité.

On ouvre les portes. La foule se précipite. Les sociétés populaires envahissent la salle. Bougon a fait prévenir les diverses administrations de la ville et l’état-major de la garde nationale. Le général Canclaux, commandant de l’armée des côtes de Brest, qui, le mois suivant, repoussera victorieusement les Vendéens sous les murs de Nantes, entre fortuitement dans la salle du comité. Il apporte la nouvelle de divers succès obtenus sur les insurgés. Sa présence accroît l’enthousiasme. Les membres du bureau prient le général d’assister à la séance. Haudaudine et ses compagnons sont rappelés.

Bougon prend alors la parole et, dans un discours enflammé, déclare que le comité est prêt à mourir plutôt que de consentir jamais à traiter avec les « brigands ». L’orateur termine en exprimant l’espoir que ses sentiments sont bien ceux de la population.

« Oui ! oui! Vive la République! » crie l’auditoire avec frénésie, et, dans le désordre d’un débat tumultueux, on vote par acclamation la résolution sui^'ante :

« Sur la proposition apportée, au nom des « brigands » cantonnés à Montaigu, qu’il soit fait un cartel d’échange pour les prisonniers qui sont en leur pouvoir, et les rebelles pris par les armées de la République, les corps administratifs de la ville de Nantes déclarent qu’il n’y a lieu à délibérer, et passent à l’ordre du jour. »

« Les trois gardes nationaux, écrit Talbot, historien nantais, avaient gardé le silence; seulement alors ils le rompent.

« Qti’il soit fait comme le veut le comité, s’écrient-ils, nous <c tiendrons notre serment!... »

<c Mais la foule les entoure; leurs familles les pressent, les sup¬

plient. Émus par les larmes de leurs proches, quand on leur crie que la mort les attend, deux d’entre eux, Babin et Charnier, ne peuvent s’arracher aux supplications dont ils sont l’objet. Un seul est inflexible : prières, menaces, sanglots, il résiste à tout, et il retourne à Montaigu se livrer à ses ennemis... C’était Haudaudine. »

Tel est l’aveuglement de la passion, que le comité vit dans la conduite d’Haudaudine une sorte de désavœu du mépris que les Républicains professaient à l’égard des Royalistes. Dans une lettre insidieuse, adressée le lendemain au Conventionnel Coustard de Massy, qui se trouvait à Machecoul, le comité tenta de dénaturer l’acte courageux du prisonnier de Montaigu. On taxait de faiblesse le respect d’un serment! C’était une faute dont le bon sens populaire fit prompte justice. Haudaudine ne compta bientôt que des admirateurs dans les deux camps, et, avant même qu’il reparût parmi ses concitoyens, le surnom de « Régulus nantais » lui fut donné comme un titre nobiliaire glorieusement conquis.

L’échange ayant été refusé, les royalistes gardèrent leurs prisonniers. De mai à octobre 1793, ceux-ci durent suivre l'armée vendéenne au milieu des péripéties d’une guerre acharnée. En octobre, lorsque Bonchamp, le généralissime des Vendéens, fut mortellement blessé, l’église de Saint-Florent ne renfermait pas moins de cinq mille républicains, à la merci de leurs vainqueurs. Nous avons raconté la mort de Bonchamp. L’histoire a conservé le cri libérateur qui s’échappa de la poitrine trouée du soldat : a Grâce pour les prisonniers! » C’est à cette parole chrétienne, politique, qui suffit à donner la mesure d’une grande âme, que le « Régulus nantais » fut redevable de la vie.

Rendu à la liberté, Haudaudine revint à Nantes. Son retour fut un triomphe. La cité tout entière se leva pour l’acclamer. La foule couvrait les ponts, les quais, les places publiques, les rues que devait suivre le parlementaire de Montaigu pour se rendre à sa

demeure. En cette journée mémorable, au bruit des vivats prolongés de ses concitoyens, dont il pouvait à peine fendre les rangs compacts, un frisson de gloire passa dans les veines du triomphateur, mais il ne céda pas à l’ivresse d’une telle ovation. Homme simple et droit, il fut le seul peut-être à ne pas soupçonner rhéroïsme dont il avait fait preuve. De semblables ignorances trahissent une nature d’élite. Le culte de l’honneur, le respect intransigeant de la parole donnée réclament quelque effort chez la plupart des hommes. Seuls, les êtres supérieurs ont le secret de rester fidèles aux principes les plus sévères, avec une inconscience heureuse qui fait leur prestige (i).

La tourmente révolutionnaire ayant pris fin, le « Régulus nantais » redevint homme de négoce. Il mourut nonagénaire en 1846, sans que le respect dont on l’avait honoré, à un demi-siècle de date, eût perdu de sa force avec les années.

Qtielle certitude avons-nous de la détention du soldat nantais, dans l’église de Saint-Florent, en 1793? Le témoignage écrit du prisonnier. La pièce qui suit, signée par Haudaudine et trois de ses camarades de l'armée républicaine, fut spontanément offerte à riiistorien de Bonchamp, P.-M. Chauveau, en 1817 :

Nous soussignés, habitants de Nantes, déclarons et attestons sur l'honneur, qu'ayant fait partie des prisonniers Républicains qui se trouvèrent, le i8 octobre 1793, entassés au nombre de cinq mille cinq cents environ à Saint-Florent-le-Vieil, où notre délivrance eut lieu le lendemain par l'armée républicaine, nous ne dûmes notre salut, à cette fatale époque, qu’au caractère noble et généreux de M. de Bonchamp, l’un des généraux de l'armée vendéenne, qui, peu d'instans avant sa mort, parvint, par ses exhortations, à contenir la fureur de ses troupes, et leur fit même la défense la plus rigoureuse d'attenter à la vie des prisonniers, dont le sacrifice paraissait résolu.

Nantes, ce 2 juillet 1817.

Signé : Haudaudine, Paimparay, J.-B. Maucomble, F. Marrion.

Vu par nous, maire de Nantes, chevalier de l’ordre royal et militaire de Saint-

(i) On lit dans Pacifications de l'Ouest, de Chassin (t. 1, p. 84), ces lignes à l’honneur d'Ilaudaudine : « Le Régulus nantais s’emploie, en 1794, à sauver la veuve

Louis, pour légalisation des signatures Haudaudine, Paimparay, J, -B. Maucomble et F. Marrion, apposées d’autre part.

En mairie, à Nantes, le 7 juillet 1817,

Signé : Gasp. Barbier, adjoint.

Vu pour légalisation de la signature de M. G. Barbier, adjoint, apposée ci-dessus -

Nantes, ce 7 juillet 1817.

Le préfet de la Loire-Inférieure,

.• Brosse.

Cette fière déclaration n’a pas besoin de commentaire.

David a dessiné deux fois le visage d’Haudaiidine. Ni la face ni le profil ne portent de date. Le médaillon modelé par l’artiste nous échappe. Mais rien ne nous défend de penser que les études préparatoires du portrait modelé n’aient été faites en 1825, lendemain de l’inauguration du monument de Bonchamp. Pourquoi le prisonnier de Montaigu, qui atteste si noblement, dés 1817, l’intervention libératrice du général vendéen en faveur des Républicains, n’aurait-il pas remonté la Loire pour honorer, par sa présence, la haute mémoire de l’homme auquel il dut son salut? Il nous plaît de penser que le « Régulus nantais » reconnut, à Saint- Florent, plus d’un des soldats vendéens contre lesquels il s’était battu dans les rencontres de Legé et de Saint-Colombin. Lorsque David recueille les profils des chefs et soldats de l’armée de Bonchamp, pourquoi Haudaudine n’aurait-il pas sollicité l’honneur d’un crayon, au même titre que ses adversaires d’autrefois? Quoi qu’il en soit, l’effigie de ce vaillant devait être rapprochée de celles dont le statuaire fit ample moisson, avec une joie visible, le 12 juillet 1825 et les jours suivants.

Un témoin nous l’a dit. L’inauguration du lundi 11 juillet eut un caractère grandiose : « Devant sa veuve, sa fille, son gendre et

de Bonchamp, et obtient, du représentant Ruelle, la rentrée à Nantes de la veuve de Lescure et de plusieurs autres dames, cachées depuis la bataille de Savenay. »

son petit-fils, au bruit des vieilles armes de Fontenay et de Toifou, au roulement du tambour qui avait battu l’amnistie, le monument de Bonchamp fut solennellement inauguré dans l’église abbatiale de Saint-Horent. L’impression fut immense. On n’a point oublié l’effet de ces vétérans, ruines du temps et de la gueiTe, rangés en ordre de bataille et passés en revue par l’ombre de leur chef; leurs fils échelonnés sur les degrés du mausolée; au-dessus de tous, la statue couvrant de sa blancheur, comme d’une aile, jeunes et vieux, vivants et morts. Celui qui l’a sculptée est un enfant de ceux-là qui se battaient contre lui, et qui lui durent la vie. Par la cause, par l’effet, par le moyen, par le lieu même, l’oubli de nos discordes est-il assez haut proclamé? » C’est Victor Pavie qui parle ainsi. Son père et lui avaient accompagné David à la fête d’inauguration.

Que si, à la distance d’un siècle, on se prenait à voir une préférence peu justifiée dans le marbre héroïque où revit Bonchamp, nous emprunterions encore à Victor Pavie ce portrait lapidaire du Vendéen qui s’est immortalisé par sa clémence. Vivant, il domine la phalange des chefs qui l’entourent : « Rapprochées de Bonchamp, il est peu de figures, parmi celles de ses compagnons d’annes, qui ne subissent une ombre et ne suscitent un regret. On souhaiterait à Lescure plus de puissance et de mouvement, plus de mœurs à Palmont, plus d’abnégation à Charette; Henri se confina trop à brandir cette épée qui devait ceindre les flancs de Murat; Stofflet

manqua de grandeur, d’Elbée manqua de génie, Cathelineau .

manqua de jours. — Bonchamp les résume toutes, et comble chaque lacune par une faculté à lui. Soit que présent il triomphe, soit qu’absent il succombe, soit qu’un échec prédit témoigne entre ses mains de l’oracle de sa parole, il pèse d’un poids égal et brille d’un pareil lustre dans la victoire comme dans le revers. Sa carrière se complète par où elle se limite : mort plus tard il eût moins vécu. »

Revenons à Saint-Florent, en juillet 1825. Le même auteur nous donne de précieux détails sur le lendemain de la fête : « Deux jours

à Saint-Florent, par un soleil propice à la large et splendide sérénité de son paysage, mirent le statuaire en intime contact avec les survivants de la grande armée. Ces braves gens posaient et causaient, devant lui, avec une franchise à la fois noble et familière, dont pas un trait ne lui échappait. A le voir recueillir si avidement, du même crayon, et leurs récits et leurs figures, ils eussent pris volontiers pour un de leurs partisans l’admirateur sans réserve de leur fierté dans le combat et de leur naïveté dans la gloire. »

Soixante portraits dessinés dans cette circonstance sont parvenus jusqu’à nous. Ainsi que le laisse pressentir Victor Pavie, les légendes tracées par David, sous la dictée des Vendéens, n’offrent guère moins d’intérêt que leurs profils. Tout d’abord, il est un point d’histoire que les témoignages de ces paysans permettent d’établir. On a mis en doute la parole héroïque de Bonchamp. Des historiens ont avancé que le général vendéen était mort quand les soldats qui le portaient arrivèrent à Saint-Florent, et ce serait son cadavre « soulevé par quatre hommes dans un carrelet de pêcheurs » qui aurait traversé la Loire pour aborder au village de la Meilleraie, sorte de promontoire de Varades. A l’encontre de ces dires, nous avons la parole d’Haudaudine et de ses camarades de l’armée républicaine prisonniers, comme lui, à Saint-Florent. Soixante-quinze attestations du même ordre ont conféré à ce fait « le droit de cité dans l’histoire », et voici que la parole de René et de Jean Bellion s’ajoute aux affirmations des autres témoins. David écrit sous le portrait de René Bellion : « De Varades, des compagnies bretonnes. Il a fait passer la Loire au général Bonchamp, blessé à mort, et l’a porté lui-même au tombeau. »

Le profil de Jean Bellion est accompagné de cette légende de la main du statuaire : « Natif de Varades, des compagnies bretonnes. C’est chez lui qu’est mort le général Bonchamp, et il l’a porté au cimetière. »

Le croquis de l’abbé Courgeon de la Pannière, curé de la

Chapclle-Saint-Florcnt, porte la mention sui\'ante : « A administré le général Bonchamp à ses derniers moments, au village de la Meilleraie en Bretagne, le i8 octobre 1793.

Ni la parole de Bonchamp au moment suprême, ni la mort de Bonchamp à la Meilleraie ne peuvent être contestées.

Rappellerons-nous, au hasard, quelques-uns de ces épisodes dictés par les Vendéens, et qui éclairent d’un jour si vif, selon le mot de l’auteur cité plus haut, « leur fierté dans le combat et leur naïveté dans la gloire » ?

« Étienne-Mathurin Péneau, dit la Ruine, tisserand, de Cholet. Armée vendéenne. Tambour-major (1). — René Guinehut, de la commune de Drain, porte-drapeau. — Pierre Deniau, tailleur, du Marillais, lieutenant dans les Cent-Jours. — Mathurin Cosneau, dit Trompe-la- Mort, pêcheur, natif de Varades. Le surnom de Trompe-la-Mort lui vient de ce qu’il a échappé à une infinité de périls. — René Perraud, pêcheur, natif de Varades, habitant la Meilleraie, canonnier des compagnies bretonnes de l’armée de Bonchamp. — Laurent Braud, cultivateur, natif de la Chapelle- Saint-Florent, sergent de la première compagnie de l’armée de Bonchamp. Il a un brevet et un fusil d’honneur. — François Châtaignier, de l’armée de Bonchamp, cultivateur. Lors de la déroute du Mans, il fut pris, ainsi que son frère, et tous les deux furent passés par les armes. Son frère tomba raide mort, et lui, la joue traversée par une balle, feignit d’être mort, resta plusieurs heures sans bouger, et, à la nuit, se sauva à travers les bruyères. — Louis Rabjeau, de Saint-Florent, tailleur de pierres, sergent dans les chasseurs de la division de Beaupreau. Dans les Cent-Jours, il se présente avec ses quatre fils. — René-Guillaume Michel, de Saint-Florent, maréchal taillandier, lieutenant dans l’armée de Bonchamp et un de ceux qui ont été chercher le général pour les

(i) Il avait été, précédemment, grenadier au régiment de Poitou, puis sergent recru-

conduire au combat. — Julien Suzineau, natif de Saint-Heiblon. Un de ceux qui ont été chercher M. de Bonchamp et Font forcé de se mettre à leur tête. — Michel Chataigniei, cliaicutiei, né a Saint-Florent. Il a assisté aux derniers moments du général. C’est dans ses bras qu’il a rendu le dernier soupir. Paul-Jacques Thareau, de Saint-Quentin-en-Mauges, premier sergent de M. de Bonchamp. Il fut un des premiers Vendéens qui furent chercher M. de Bonchamp. — Louis Poitevin, de Saint-Florent, journalier, chasseur dans l’armée vendéenne. Un des premiers insurgés. »

Ici, du moins, nous ne sommes pas fondé à nous plaindre de ne posséder que des glanes. Le Musée David renferme, on peut le croire, le plus grand nombre, sinon la totalité, des portraits de Vendéens dessinés par l’artiste. Nous en comptons soixante, et Victor Pavie laisse supposer que le statuaire les aurait exécutés dans l’espace de deux jours. Rien d’impossible à cela. Cependant, la vieillesse est conteuse. Les soldats de 1793 étaient fiers de poser devant le maître qui venait de conférer l’immortalité du marbre au chef qu’ils avaient aimé. Le crayon dut se ralentir, à plus d’une reprise, pendant que les acteurs du drame évoquaient les périls traversés, les défaites subies, les victoires gagnées. Mais il nous est possible de serrer de près la vérité au sujet de ces précieux croquis.

Louis Pavie, le père de Victor qui n’avait alors que dix-sept ans, a publié sous le titre de Voyage à Saint- Florent et la Chapelle le 25 juin 1825, une plaquette rarissime de sept pages, dont la lecture n’estpas sans intérêt. Le monument de Bonchamp, parvenu à Angers par voie de terre, fut embarqué le 25 juin. Les deux Pavie et Le Goupil, praticien du statuaire, prirent place avec David sur le chaland qui portait la statue. Une barque vide, que retenait une amarre, suivait le bateau. Descendre la Loire est chose aisée. Le trajet fut de courte durée.

teur au régiment d'Armagnac (A. BOSSARD, Une Famille vendéenne pendant la grande guerre. Paris, 1896, in-8“, p. 121).

« Nous arrivons devant la Meilleraie, écrit Louis Pavie, et là, comme une ombre évoquée par un pouvoir surnaturel, la statue de Bonchamp repasse sur ce même fleuve que, trente-deux ans auparavant, l’infortuné général traversait expirant. Alors il terminait sa glorieuse carrière; aujourd’hui semble commencer pour lui Père de l’immortalité.

« Dés qu’ils nous eurent aperçus, les habitants de Saint-Florent, ayant à leur tête M. le comte Arthur de Bouillé, gendre de M. de Bonchamp, et M. le maire (i), s’avancèrent sur le rivage et donnèrent des ordres pour le transport du monument. La foule embarrassait souvent la marche, mais comment repousser ces bons Vendéens qui disaient avec le ton vrai du sentiment : « Laissez-nous voir notre « ami! »

« Pour satisfaire notre vive impatience, M. de Bouillé nous conduisit à 1 église. Là, il nous montra les longues galeries du monastère où cinq mille prisonniers entassés durent la vie à la générosité du chef vendéen. Avec quel sentiment d’admiration à la fois et de tristesse nous parcourions ces ruines, ou, comme je les entendis nommer énergiquement, ces tisons de la guerre civile! »

Le soir même, David se rend à la Meilleraie II visite la chaumière où Bonchamp rendit le dernier soupir, et trace un dessin rapide de cette maison historique. Il demande qu’une inscription, sur une plaque de marbre, surmonte la porte de l’habitation. 11 donne lui-même le texte qu'il faudra graver :

BONCHAMP EXPIRA ICI LE l8 OCTOBRE 1793

Mais cédons la parole à notre auteur :

« Bientôt l’appartement se remplit d’une partie de ces mêmes Vendéens qui furent témoins du moment fatal. Ils laissent, par (i) Claude-Louis Gazeau.

intervalle, échapper ces mots ; « C’est là qu’il était couché. — Nous « étions ainsi rangés autour de lui. — Je lui avais promis d’être « fidèle, et je lui ai tenu parole! — Devait-il mourir, lui qui avait « sauvé la vie à tant de monde? — Je lui avais donné ma ceinture « pour arrêter le sang qui sortait de sa blessure. — C’est dans mes « bras qu’il est mort. — Ah! s’il n’avait pas péri... » Ils ne purent en dire davantage; de grosses larmes coulaient sur leurs joues flétries. M. de Bouillé partageait leur émotion. »

De la Meilleraie nos touristes se rendent à la Chapelle- Saint- Florent, où les reçoit le curé de la paroisse, l’abbé Courgeon de la Pannière, celui-là même qui administra Bonchamp à son lieure suprême. Ils dînent au presbytère, avec « la veuve, la fille, le gendre et les petits-enfants du général vendéen ». Ces faits se passent le 25 ou le 26 juin. Or, parmi les portraits des Vendéens figure celui de l’abbé Courgeon. Il occupe la droite d’un feuillet sur lequel est tracé, dans la partie gauche, le profil de Bricaud « la Grenade ». Nous avons lieu de penser que ces deux profils ont été recueillis ce même jour. Celui de Mme de Bouillé, qui s’était assise à la table de l’abbé Courgeon, auprès du sculpteur, doit également dater de cette soirée, s’il n’est pas d’une époque plus ancienne.

De retour à Saint-Florent, David et ses amis trouvèrent le monument déjà transporté dans l’église. Autour du marbre héroïque, la foule, et, dans ses rangs, un grand nombre d'anciens combattants. Ces faits se passaient vers le 30 juin. L’inauguration n’eut lieu que le 11 juillet, et l’artiste, resté dans la contrée, ne cessa d’être en contact avec les Vendéens. Il n’est pas douteux que durant ces jours d’attente il n’ait dessiné plus d’un portrait de ces hommes qui tenaient à honneur de l’approcher. Le lendemain et le surlendemain de la fête d’inauguration suErent au reste de la tâche.

Les profils de Vendéens sont d’un eEet puissant. Le crayon de 1 artiste a fixé le type, la coloration, l’âge, le caractère du modèle avec une souplesse merveilleuse. Pas un portrait qui se confonde

avec l’effigie du compagnon d’armes, et tous attestent les hommes d’une même race. Tous ont la gravité que donne une conviction, et, malgré les trente-deux ans qui les séparent de l'heure où ils tenaient campagne, ils ont gardé l’aspect de contemporains de 1793.

Barthélemy- Saint-Hilaire, ministre des affaires étrangères, qui représenta le Gouvernement à l’inauguration de la statue de David d’Angers par Louis-Noël, en 1880, voulut visiter en détail le Musée David. Il ne connaissait pas les portraits des Vendéens. Sa station devant ces profils se prolongea. Il les observa un à un. Les têtes blanchissantes de Simon Ragueneau, de Guillaume Michel, de Boré; le teint vif de Laurent Braud et de Gallard; l’œil enchâssé de Châtaignier; Deniau, resté jeune; Maurice Ragueneau, ravagé; Péneau « la Ruine )>, Cosneau « Trompe-la-Mort », dessinés deux fois par l’artiste, l’un et l’autre impassibles, Soyer, La Bretesche, Oger de l’Isle aux types aristocratiques, Poitevin, Rethoré, Poupard, les Coiscault aux têtes de plébéiens, furent un objet de surprise pour le ministre. Il remarqua combien David avait su varier la chevelure de ses personnages, parvenant ainsi à rendre plus écrit, plus saisissable le caractère individuel. Et, se tournant vers le conservateur du Musée qui l’accompagnait, Barthélemy-Saint-Hilaire de s’écrier dans un mouvement d’enthousiasme : « Ils ont la fierté calme des Conventionnels. » C’est qu’en effet ces laboureurs,

tisserands, taillandiers, tailleurs, maréchaux ferrants, hommes de peine ont tous le visage empreint de franchise, de noblesse et de volonté.

Et, composant un dernier groupe où la jeunesse, l'élégance, la grâce font équilibre aux mâles figures des soldats de Nantes ou de Cholet, voici les profils anonymes de femmes du monde et de jeunes garçons. Au piemier plan de ce groupe aimable ont pris place la nièce de lady Morgan et les enfants d’Eichthal, Louisa et Adolphe, dessinés dans une chambre d’hôtel, à Nice, pendant 1 hiver de 1832, lorsque David d’Angers rentra de l’exil. On sait sa prédilection secréte pour les types de femmes, et 1 obstacle que les hommes célèbres de son époque apportèrent à la manifestation de son haut talent, sous cette forme où il eût excellé. Les portraits de femmes, sous l’ébauchoir ou le crayon du maître, revêtent un charme que ne laissent pas soupçonner ses statues de savants ou de guerriers. Cécilia Odes..., la comtesse de Bourck, Mme Récamier, l’impératrice Joséphine, Mme Canaris se reconnaîtraient dans leurs sœurs anonymes réunies sur les derniers feuillets des Cent portraits dessinés que renferme ce recueil.

Henry Jouin.

Paris, 15 octobre 1904.

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