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prétention de la France aux Dardanelles. Caulaincourt riposta que la France non plus ne saurait approuver l'installation de l'Autriche à Salonique ; il reprit l'idée de l'Empereur Alexandre I d'établir à Gonstantinople un gouvernement indépendant, sous un Prince Français, ou tout à fait étranger ; mais le Ministre russe protesta et redemanda la Serbie. Les demandes réciproques furent formulées par écrit. Les offres du Ministre de Russie étaient les suivantes :
A) Au cas d'une simple alliance, la Russie prendrait la Moldavie, la Bessarabie, la Valachie, la Bulgarie ; la France acquérerait l'Albanie, une partie de la Bosnie, la Morée, l'île de Crête ; l'Autriche gagnerait la Croatie et une partie de la Bosnie ; la Serbie deviendrait indépendante, sous un Prince autrichien ou sous un Prince étranger, qui épouserait une grande-duchesse russe.
B) An cas d'un partage de l'Empire ottoman^ la Russie prendrait la Moldavie, la Bessarabie, la Valachie, la Bulgarie et une partie de la Roumélie, jusqu'à la rivière Maritza ; la France acquérerait la Bosnie, l'Albanie, la Morée, l'île de Crête, Chypre, Rhodes, toutes les îles de l'Archipel, Smyrne et les échelles du Levant, la Syrie et l'Egypte; l'Autriche gagnerait la Serbie, la Macédoine jusqu'à la mer, excepté les territoires attribués à la France, y compris Salonique ; on tirerait une ligne d'Uskûb à Or fana, où la frontière autrichienne aboutirait à la mer ; la Croatie deviendrait française ou autrichienne. Dans les deux hypothèses A) et B) les trois Empires co-partageants contribueraient à une expédition aux Indes.
Caulaincourt fit les réserves suivantes : 1° Sur l'acquisition de Constantinople par les Russes ; 2° Sur la nécessité que les Dardanelles appartiennent à la France ; 3° Sur l'opportunité d'établir un gouvernement indépendant à Constantinople ; 4° Sur la nécessité que l'Empereur de Russie prenne
part à l'expédition contre la Syrie et l'Egypte ; en ce cas, la Russie pourrait se dédommager du côté de Trébizonde.
Le lendemain, 10 mars, à la 5e conférence, Roumiantzof déclara qu'Alexandre I exigeait Constantinople et les Dardanelles ; Caulaincourt céda la Dardanelle européenne, mais demanda la Dardanelle asiatique, comme faisant partie des Echelles du Levant. Le Ministre russe refuse et de plus repousse la participation de la Russie à la conquête de la Syrie et de l'Egypte, à moins que la France n'entretienne la flotte russe. En présence de tant de difficultés, Alexandre Ier demanda une entrevue avec Napoléon à Erfurt '.
Roumiantzof écrit de sa propre main une notice, où il consigna toutes ces négociations ; Caulaincourt l'envoya par sa lettre du 16 mars 1808. Dans le préambule, les Russes rejettent sur Napoléon la responsabilité de l'iniative du partage à faire :
L'on avait, dès Tilsitt, adjugé la Valachie et la Moldavie à la Russie, donnant à cet Empire le Danube pour limite, ce qui comprend la Bessarabie, qui, en effet, est une lisière au bord de la mer et que communément l'on considère comme faisant partie de la Moldavie. Sa Majesté propose d'ériger la Servie en royaume indépendant, de donner cette couronne à l'un des archiducs qui ne fût pas chef de quelque branche souveraine et qui lût assez éloigné de la succession au trône d'Autriche.
L'Empereur Alexandre acceptait : 1° de laisser à la France une route militaire, qui traverserait les nouvelles possessions de l'Autriche et de la Russie et lui donnerait accès, parterre, aux Echelles et vers la Syrie ; 2° de l'aider à conquérir Smyrne et autres endroits de FAnatolie.
En recevant cette pièce des mains de Roumiantzof, Caulaincourt lui fit observer qu'elle contenait plusieurs inexactitudes, telles
1. Rapports n°s 23 et 24, des 10 et 12 mars 1808, de Caulaincourt à Napoléon, Tatistchef, p. 360.
que l'adjonction à la ville de Gonstantinople d'un rayon de quelques lieues en Asie, pour le cas où cette capitale serait dévolue à la Russie... Il consentit néanmoins à accepter la notice telle quellle, pour ne pas faire subir de retard à son courrier1.
Effrayé des appétits territoriaux de la Russie, Caulaincourt écrivait à Napoléon, le 5 avril 1808 :
Il ne m'appartient pas de lire dans l'avenir, mais qui arrêtera le colosse, s'il a un doigt sur Tornéa et un coude sur Gonstantinople ? Pour peu qu'il ait de l'humeur, qui l'empêchera de mettre Stockolm à contribution chaque hiver, si Votre Majesté ne crée pas au Nord une seule puissance pour qu'elle puisse lui résister ? 2.
Aussi l'ambassadeur, dans ses pourparlers avec le comte de Roumiantzof, résiste-t-il énergiquement aux prétentions des Russes d'annexer Gonstantinople. Le 24 juin 1808, Caulaincourt rapporte à Napoléon une conversation très intéressante qu'il avait eue avec Alexandre I01 :
L'Empereur. — Gonstantinople, par l'éloignement des Turcs, ne sera plus qu'une ville de province, au bout de l'Empire. La géographie veut que je Taie, parce que, si cela était à un autre, je ne serais plus maître chez moi et qu'il est cependant sans inconvénient pour les autres, l'Empereur l'avouera, que j'aie la clef delà porte de ma maison. L'Ambassadeur. — Cette clef est aussi celle de Toulon, de Corfou, du commerce du monde. L'Empereur. — Mais on peut faire tel arrangement qui garantirait que cette route ne sera et ne pourra jamais être fermée au commerce de qui que ce soit et en quelque temps que ce soit. L'Ambassadeur. — Si Votre Majesté régnait toujours, cette garantie pourrait avoir un grand prix; mais la prévoyance veut que, dans une affaire qui réglera les destinées du monde, l'Empereur prenne toutes les sûretés possibles pour son Empire. Le successeur de Votre Majesté serat-il l'ami, l'allié de la France ? Votre Majesté peut-elle le garantir?... En suivant les vues de M. de Roumiantzof, la puissance réelle dans le Levant serait la Russie, dont les nouvelles acqui-
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sitions se lieraient avec son vaste Empire. Il n'y aurait donc plus cet équilibre qui conserve la paix. La France, qui n'acquiert que loin d'elle, la France aux Dardanelles, à Gonstantinople même, n'est redoutable pour personne, parce que c'est une propriété éloignée, une espèce de colonie, tandis que, dans les mains de la Russie, c'est un établissement formidable1.
Mais pendant que Ton se harcelait de la sorte, pour le partage du monde, de graves événements se produisaient en Turquie, en Espagne, en Autriche. Napoléon, voyant surgir la tempête, devint plus conciliant et le 16 août 1808, Champàgny écrivait à Gaulaincourt que : « l'Empereur évacue les Etats prussiens sans exiger de la Russie l'évacuation de la Valachie et de la Moldavie2. » Ainsi, même avant d'aller à Erfurt, Napoléon nourrissait l'espoir d'ajourner, sinon d'empêcher le partage de l'Empire ottoman. Il paraît que son Ambassadeur à Gonstantinople, le général Sebastiani, avec lequel il eut trois conférences consécutives, contribua à le faire revenir sur ses premiers projets 3.
Les deux Empereurs étaient d'accord de se rencontrer à Erfurt. Alexandre Ier arriva à Weimar le 25 septembre ; Napoléon arriva à Erfurt le 27 septembre et tous les deux s'y installèrent et y restèrent 18 jours.
Les négociations furent entamées le 29 septembre entre Champagny et Roumiantzof. Le sort des principautés roumaines fut longuement discuté. Le texte de l'article 8 du projet de Traité, y relatif, fut adopté comme suit : « S. M. l'Empereur Napoléon consent à ce que l'Empereur de Russie possède en toute souveraineté la Valachie et la Moldavie, en prenant le Danube pour frontière et en reconnaît dès ce moment la réunion à l'Empire de Russie 4. » Alexandre Ier