PROJET DU COMMANDEUR C. N1GRA
d'Italie à Saint-Pétersbourg, Launay, écrivait le 23 mai 1866: « Quant au prince de Hohenzollern, le Cabinet russe est très contrarié, mais semble vouloir attendre quelle sera l'attitude de la Conférence, sauf à aviser si les autres Puissances tolèrent cette grave infraction au Traité, où il soupçonne le doigt de la France1. »
Toute cette affaire du projet du Commandeur Nigra de céder la Vénétie, en échanges des Principautés roumaines a été résumée comme suit par le général La Marmora :
La nouvelle de la chute du prince Gouzafit naître, non pas dans l'esprit du cabinet de Florence, mais à l'ambassade d'Italie à Paris, l'idée d'un échange des principautés danubiennes contre la Vénétie, échange qui pouvait convenir à l'Autriche. Le gouvernement n'avait pas confiance dans cette combinaison. Napoléon l'accueillit. L'Angleterre et la Russie s'opposèrent. Au bout de dix jours l'affaire était tombée dans l'eau, sans que le cabinet de Florence le regrettât beaucoup 2.
Après les éclatants succès de la Prusse en Bohême, l'empereur Napoléon III proposa de nouveau la cession de la Vénétie ; l'Italie refusa, d'un côté pour ne pas trahir la Prusse, et d'un autre côté pour ne pas recevoir cette province des mains de la France. Le 5 juillet 1866, le général La Marmora télégraphia à Nigra :
1. Ib., p. 260. — Dans sa circulaire, datée de Tzarskoé Selo, 19 (31) octobre 1870, le Prince Gortschakof disait, au même sujet : « On a vu les Principautés de Moldavie et de Valachie, dont le sort avait été fixé par le Traité de paix et par les protocoles subséquents sous la garantie des grandes Puissances, accomplir une série de révolutions, contraires à l'esprit comme à la lettre de ces transactions et qui les ont conduites d'abord à l'union, ensuite à l'appel d'un Prince étranger. Ces faits se sont produits de l'aveu de la Porte, avec l'acquiescement des grandes Puissances, ou du moins sans que celles-ci aient jugé nécessaire de faire respecter leurs arrêts. Le Représentant de la Russie a été le seul à élever la voix pour signaler aux Cabinets qu'ils se mettaient par cette tolérance en contradiction avec les stipulations explicites des Traités. » (Menthon Bake, op. cit.)
2. Gén. La Marmora, Les secrets d'Etat dans le Gouv. constit., tr. par Marcel et Savari, Paris, 1877, p. 329.
Djdvara. 27
L'Empereur a télégraphié au Roi que l'Autriche lui cède la Vénétie et qu'il s'arrangera facilement avec nous. La chose est d'autant plus grave qu'elle est publiée dans le Moniteur. Je comprends que l'Empereur cherche à arrêter la Prusse, mais c'est extrêmement (douloureux qu'il le fasse au détriment de l'honneur de l'Italie. Recevoir la Vénétie en cadeau de la France est humiliant pour nous et tout le monde croira que nous avons trahi la Prusse. On ne pourra plus gouverner en Italie; l'armée n'aura plus de prestige. Tâchez de nous épargner la dure alternative d'une humiliation insupportable ou de nous brouiller avec la France K
Ainsi prit fin le projet du Commandeur Nigra; quelqu'ingénieux qu'il lui parût, ce projet fit un complet fiasco. Tout de même l'Italie eut la Vénétie et les Principautés danubiennes réalisèrent leur idéal, en constituant l'actuel Royaume de Roumanie .