‹ Cent projets de partage de la Turquie, 1281-1913 (volume 2)Chapitre 57 sur 280 · PROJET D'ÉRASME · texte numérisé non relu

PROJET D'ÉRASME

Le projet de croisade d'Erasme et les trois suivants, de Nannius, de Cuspinianus et de Georgevits, sont les échos de l'agitation provoquée par Léon X dans toute la chrétienté contre les infidèles et par la conquête de la Hongrie.

Dans son discours2, Erasme appelle les Turcs « gens barbara, obscurae originis ». Il s'attriste, en rappelant qu'on leur a tant de fois fait la guerre, sans succès : « Fréquenter arma mota sunt in Turcas, sed hactenus parum successit nobis ». Il énumère les conquêtes successives des Turcs en Europe : « In Vlachos, Vngaros, Germanos incursiones facit, mox in Epirum uersus, Groiam armis capit, Venetis, Thessalonicam adimit ».

1. Célèbre littérateur et philologue, né à Rotterdam le 28 oct. 1467, mort à Bâle le il juil. 1536. Auteur de l'Eloge de la folie (Enconium Moriae, 1509) , et de nombreux écrits en latin. Cf. Beatus Rhenanus, Biog. en tête des QEuv. compl. d'Er. en Fr. ; La Billardière (Paris, 1721) ; Lévesque de Busigny (Paris, 1757) ; Nisard (Rev. des Deux M., août et sept. 1835); Durand Le Laur (Paris, 1872) ; Feugère (Paris, 1874) ; Knight (1726) ; John Fortin (Londres, 1758, 2 vol.) ; Buttler (Londres. 1825) ; Drummond (Londres, 1873) ; Pennington (Londres, 1874) ; Muller (1828) ; Stichart (Leipzig, 1870) ; Stochelin, Erasmus Stellung zur Reformation (Bâle, 1873) ; Seholy, Die Pœdagogischen und did. Grundsœtze des Erasmus (Nordhausen, 1880) ; Kan, Erasmia (Rotterdam, 1881) ; De Nolhac, Erasme en Italie (Paris, 1888).

2. Utilissima consultatio de Rello Turcis inferendo et obiter enarratus Psalmus XXVIII per D. Erasmum Roterodanum opus recens et natum et seditum. (A la fin : Datum apud Friburgum Rrisgoiae 11 die Martii anno Christo nato 1530, Anlverpiae apud Michaelem Rillenium) in-J6 de 56 pp. L'ouvrage, sous forme de lettre, est adressé à « Ornatiss. uico D. Ioanni Rincko jurisprudentia celebri. »

C'est grâce aux dissentiments des chrétiens, « nostris dissidiis, nostra ambitione », que les infidèles ont pu envahir l'Europe; « Palaeologi cum Cantacuzeno implacabile dissidium ». Maintenant, il s'agit de secouer le joug de ces frères : « ac fratres nostros illorum indigna seruitute prestos deserere » .

Il s'élève contre ceux qui prétendent que la religion défend la guerre : « Fas est igitur Turcas depellere ». Pour que le chrétien puisse exister, il faut abattre les Turcs : « Sic jugulare Turcam, ut existât Ghristianus, sic dejicere impium, ut exoriatur pius ».

Érasme critique et morigène vertement les Princes et les Ministres qui dépensaient les sommes péniblement recueillies en vue de subvenir aux frais de la guerre sainte : « Pecuniae partem secabunt principes... Nec minima pars peribat inter scelerosos ut ferè sunt ministros ac diplomatophoros ». Il réfute l'argument de ceux qui croient qu'on est en présence d'une guerre menaçante seulement pour la Hongrie et s'indigne contre ceux qui osent soutenir qu'il vaut mieux, pour certains chrétiens, d'être soumis aux Turcs qu'à d'autres chrétiens et au Pape.

La grandeur de l'Empire ottoman ne doit pas en imposer : l'Empire romain et l'Empire d'Alexandre le Grand aussi étaient immenses ; on les croyait invincibles, mais ils se sont tout de même écroulés.

En résumé, c'est plutôt un réquisitoire contre la Turquie, qu'un plaidoyer pour l'entreprise d'une nouvelle croisade que fait Erasme; il n'indique, d'ailleurs, ni les bases de l'alliance à conclure entre les Princes chrétiens, ni la manière dont éventuellement serait partagé l'Empire ottoman, si puissant au commencement du xvie siècle.

PROJET DE P. NANNIUS*

Un appel, pareil à celui d'Érasme, fut adressé, trois ans plus tard, par le chanoine hollandais Pierre Nannius, dans sa brochure : Pétri Nanni Alkmariani declamatio De bello Turcis inferendo 2. La plaquette est dédiée au célèbre archevêque de Gran (Strigonium) Nicolas Olachus, d'origine roumaine 3 : « Clarissimo ervditissimoqve Viro D. Nicolao Olaho Transylvano, Ferdinandi Romanorum régis et Mariae Reginae Hungariae, Bohemiae et caet. a secretis et consiliis Thesaurario Albensi ». Celui-ci lui répond par une lettre de Bruxelles : « Vale ex Bruxella tertio Galend. Ian. 1535 ».

1. Pierre Nanning ou Nanninch, plus connu sous le nom de Nannius, célèbre érudil néerlandais, né à Alkmar, en 4500, mort à Louvain, le 21 juillet 1557, dirigea le collège d'Alkmar, fut percepteur au collège Saint- Jérôme à Louvain (1535), chanoine d'Arras et professeur de langue latine au Collège des Trois langues (1539-1557). Il a encore écrit : Vinetus comœdia, Anvers, 1522 (introuvable) ; Orationes très de laudibus eloquentise, (Louvain, 1541); Dialogismi heroinarum, Paris, 1541, tr. en fr. p. J. Millet, Paris, 1550; Deutorologia, Louvain, 1544; Castigationes in T. Livii librum terlium decadis primae, Louvain, 1545 ; Declamatio quolibeatica de seternitate mundi, Ib.y 1550 ; Somnium, Ib.. 1611, etc. Cf. A. Roersch, l'article sur Nannius dans la Biogr. Nat. Belge, Bruxelles. 1899.

2. Lovanii ex officina Rutgeri Rescii idibus Ianuariis, 1536, in-12, 24 ff. Nannius date son épître dédicatoire : « Pride Calend. Ian. 4 535, Lovanii, Ex collegio diui Hieronymi ad Leydam. »

3. Nie. Olah, savant prélat, né le 9 janvier 1493 à Hermanstadt (Sibiu), mort le 14 janvier 1568. Secrétaire (1524) du Roi-Louis, dont la veuve Marie l'emmena en 1530 dans les Pays-Bas, qu'elle devait gouverner. Evêque d'Agram et Chancelier du royaume (1543) ; Archevêque de Gran et Primat de Hongrie. 11 a publié de nombreux écrits en latin.

Voici un résumé de cet appel à une croisade contre la puissance ottomane :

A l'objection que la foi chrétienne s'est répandue dans l'univers sans effusion de sang, Fauteur répond que les anciens chrétiens avaient de la patience, parce que le supplice d'un martyr suscitait mille conversions ; mais sept siècles de tourments occasionnés par les infidèles n'ont amené aucune conversion : « Septem saecula Ghristianorum tormentis absumpta, ecquem unquam Turcam ad Christi fidem conuertere ». C'est que plus les Turcs sont victorieux, plus ils s'attachent à leur religion. Les temps ont changé; on ne peut pas adoucir ce qui n'est pas susceptible d'adoucissement : « Non possunt mitigari, quibus in natura non est, ut mitigentur ». Du reste, les premiers chrétiens n'avaient pas d'Etat propre à défendre; tout soulèvement armé était une conspiration. Le Turc contamine tout : « Turca stupris, sanguine, cedibus, templa, aras, ecclesiae sacramenta contaminât ». La doctrine de Flslam envahit l'Asie, FAfrique et l'Europe : « Deposuit Christianam fidem tota Asia, tota Aphrica et quicquid in Europa a Tanai ferme usque ad Danubium mare mediterraneum spectat ». La guerre devient donc une nécessité. Nannius n'approuve pas les guerres entre chrétiens, mais approuve les guerres en faveur des chrétiens. Point de paix avec les Turcs ; ou bien on les attaque, ou bien on en est attaqué : « Pacem cum Turcis habere non potest : aut inferenda Turcis arma, aut illorum accipienda » .

Nannius énumère ensuite toutes les conquêtes des Turcs. Mais si tous les chrétiens se soulèvent, les infidèles sont perdus. On a vu Mathias Gorvin les battre ; on a vu Soliman obligé de fuir après le siège de Vienne. Les Turcs ont saisi toujours les bonnes occasions et ont profité des discordes des chrétiens. Las Grecs ont introduit les Turcs dans leur empire, tout comme quelqu'un avalerait du poison : « Graeci Turcas

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in sua régna introduxerunt, non aliter, quam si quisquis venenum in sua viscera ingérât ». Que les chrétiens profitent également de ce moment où la paix existe entre eux. C'est à l'Empereur de donner le signal : « Ut ex Hectore victo, Achillis fortitudo cognoscitur, ita ex uicto Solymano magnitudo Caesaris intelligitur ». Le Pape le soutiendra et maintiendra la paix parmi les chrétiens : « Et consilio et opibus Christiana arma in Turcas fouebit et pacem inter ipsos omni cura tuebitur ». Des milliers et des milliers de chrétiens aspirent à récupérer la liberté : « Gupiunt tôt millia Christianorum apud Turcas in carceribus in pannis agentia, in libertatem restitui ». Que l'Empereur se hâte donc : « Liberet igitur Gaesar orbem a seruitute, Christianam religionem a Mahumethica impietate ».

PROJET DE CUSPINIANUS *

L'appel de Jean Guspinianus de chasser les Turcs d'Europe se trouve dans son livre : De Turcorum origine, religione, ac immanissima eorum in Christianos tyrannide, deque viis per qaas, Christiani Principes Turcos pro/ligare et inuadere facile possent. Liber iam primùm natus et ad utilitatem Reipublicae Christianae aeditus. Res nova et christianis aurions inandita2.

Après une introduction sur l'origine des Turcs, sur leur invasion dans la péninsule balkanique et sur leur siège de Vienne, l'auteur s'applique à étudier les présages, qui annoncent la prochaine chute de Gonstantinople : Vaticinia de reparanda Constantinopoli et delendis Turcis in Europa. Peu de temps avant la prise de Gonstantinople par les Turcs, un moine a prédit qu'elle serait délivrée après quatre-vingts ans et cette prophétie doit se réaliser l'année prochaine, dit Guspinianus : « Id vero tempus iam in proximo anno com-

1. Guspinianus, nom latinisé de Spieshammer, médecin et littérateur allemand, né en 1473 à Schweinfurt en Franconie, mort le 19 avril 1529. Il fut conseiller intime de l'Empereur Maximilien Ier qui le nomma garde de la Bibliothèque Impériale. Il a encore écrit : De Caesaribus atque Imperatoribus, Strasbourg, 1540 ; Austria, Bâle, 1553 ; Communifactio ad Leonem papam et ad principes christianos (coll. Reusner, Leipzig, 1596). Cf. Gerbelius, Vie de J. Cuspinien.

2. Antveipiae, Apud Ioan. Steelsium in scuto Burgundiae. Anno 1541, in-16, 8-92 ff (à la fin : Typis Ioan. Graphei). Il y a encore deux éditions : Bâle, 1553 et Lugduni Batavorum, 1654. Cf. Oratio protreptica qua Christiani ad bellum turcicum excitantur, Bâle, 1553.

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plectum est ». Il cite encore un astrologue napolitain, Laurentius Miniatensis, qui fit, en vers, une prédiction dans le même sens. Enfin, une chronique latine de Magdebourg, vieille de cent ans, précise qu'un descendant de Charlemagne, portant lui-même le nom de Charles, rétablira l'Empire d'Orient : « Ex sanguine Garoli Caesans et regum Galliae imperator orietur Garolus dictus, dominabitur is in tota Europa, per quem et ecclesiae collapsus status reformabitur et rectus Imperij gloria restituetur ». Ceci était évidemment imaginé pour attendrir l'âme de Charles-Quint et le pousser à une action contre les Turcs.

L'auteur donne ensuite l'histoire de l'Empire ottoman jusqu'au dixième sultan Sélim et étudie l'organisation de l'Empire, principalement l'organisation militaire et religieuse. Il énumère ensuite les différentes voies de terre par lesquelles on peut se rendre en Turquie; chemin faisant, il peint ainsi les Serbes et les Roumains : « Rascani enim primi huius prouinciae populi féroces ac bellicosi... Valachi montana, genus hominum agreste ; hi gregibus tantum pollent et armentis ». Il parle de la Transylvanie : « quae regio vulgo Transyluania sive Herdelia appellari consueuit ». Passant par Sibinio et Bresouia, il arrive en Valachie ou Dacie, où l'on parle encore le latin : « Haec est prouincia Dacia dicta apud veteres, Romanorum colonia. Unde eius ab origines hac etiam nostra tempestate passim Latino retuntur colloquio ».

Cuspinianus termine ce chapitre de son ouvrage par un appel : « Epilogvs exhortalorius ad inuadendum Turcos ». Voilà, dit-il, les routes par lesquelles, comme les Romains jadis, devront pénétrer aujourd'hui les chrétiens dans la péninsule balkanique pour chasser les Turcs d'Europe. C'est en Epire et en Macédoine qu'il faut transporter toutes les troupes. En Thrace on pourra se ravitailler, grâce au concours des populations amies circonvoisines. Il faut imiter

Xerxès, Annibal et Csesar, en prenant l'offensive. Guspinianus rappelle aussi les actions d'éclat de Jean Hunyade ', qu'il faut continuer : « Guius praeclara ac sanctissima pro defensione orthodoxae Reipublicae incoepta nostrae tempestatis Principes imitari Dominus Iesus Ghristvs Deus optimus Maximus faxit. » Dans un opuscule qui suit : Constantinopolitana expvgnatio cum exhortatione ad bellum Turcis inferendum eodem autore, Guspinianus dit que les Allemands et les Hongrois, au lieu de se quereller entre eux, devraient unir leurs forces ; les Turcs s'en iraient alors au fond de l'Asie : « Tum ïurcus non modo a limitibus nostrarum terrarum arceretur, sed mox è Constantinopolitano deturbaretur Imperio, atque in aliquem Asiae angulum, unde prodiit, reiiceretur ». Mais au lieu de se préparer à la guerre, on donne des banquets. Et les appels du Pape à la croisade restent sans écho. Il faut s'éveiller : « Num id videtis, Principes?... Detrahite nubem oculis, qui ophtalmia laborant. .. O miseri principes, quo ad dormitabitis, quo ad segnes arma vestra rubigine consumi patiemini ? » L'auteur finit par un chaleureux appel à l'Empereur Gharles-Quint.

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