‹ Cent proverbes (volume 2)Chapitre 11 sur 156 · QUI AIME BIE.N, TAHD OUBLIE · texte numérisé non relu

QUI AIME BIE.N, TAHD OUBLIE

— Les revenants sont passés de mode; mais il s'agit d'une histoire d'amour, ce qui vaut bien tous les spectres d'Anna RadclilTe.

Nous dirons tout de suite au lecteur impatient de connaître celui ([ui va lui raconter une histoire d amour, (pi'ii

se nomme D...., qu'il est notaire à la résidence de (' ,

Agé de trente-quatre à quarante ans, portant des lunettes, et renommé pour son esprit dans tous les châteaux de l'arrondissement d' A....

I) — prit })lace devant la cheminée, et, le coude renversé, la jambe droite posée sur la gauche, la botte en |)ointe, il commença ainsi :

— \ous vous étonnez sans doute, Messieurs et Mesdanu's, (pi'un garçon aussi bien touiiié (pie moi, jouissant de tontes ses lacultés et dune ('tude bien achalandée, soit resté célibataire. N(> vous hâtez j)as de me juger; n'allez |ias croii'e que je sois resté constannneut insensible aux traits de (iupidon. Mon C(eur de notaire a baUii . trop battu même; et ramour. qui depuis Troie a perdu lanl de choses, a été la cause de ma ruine, je veux dire de mon célibat, .le vais vous r(''vt''ler ce mvsière ; écoutez la coufession d'un l'ulanl du siècle.

A giKijjiK c.iiosi: MAi.iiKru r.sr iîon. zt

iJaiis les [)r('ini('ri's .iimci's qui siiiMrciit la rcNoliiliou de juillet, mou |)î'n> m'avait placé choz uu notaii'c de ses amis. J'avais uu canw de \\\v^\ aus. un iiai»it de viiij^t ans, en un uiot joules les |)assioiis cl tous les charmes d(» la jcuiicss(>. Mes lai'incs coidciil ricu (ju'cu souj»caut à c^' lcui])s heureux oii l'àuie chasse aux papillous, oii l'on es! hloud, (tù Ton est habillé en drap bicu-barheau.

Pénétré des devoirs qu'impose la cléricature , je n'avais encore gravé dans mou cieui* que (piehpu^s articles du (iode de procédure civile, lors(pruu matin, en masseyani devaiil mon bureau, je vis sur la grande })lace, en lace de la fenêtre de Tétude, une image dont le souvenir gracieux me poursuit encore. (Tétait une toile de plusieurs pieds de haut, représentant une l'emme sanvage avalant des cailloux et des lames de sabre; je la vis, et soudain j'en devins amoureux.

— De la femme sauvage? demanda la marquise.

— De Zéphvrine, de l'adorable Zéphyrine! Elle se tenait debout montrant la toile avec sa baguette. Immobile contre la vitre, je l'admirais accueillant les amateurs avec un irrésistible sourire, et recevant les gros sous de sa main blanche et agile. Je la vois encore, le l)ras arrondi sur la hanche, la taille cambrée, l'œil noir, le teint nuancé de rose, la narine mobile, le nez vif et droit, son jupon bleu chamarré de paillettes laissant voir ses jambes mignonnes, auxquelles s'attachaient deux pieds de fée. Je vous épargne r(>nuui de mes premières émotions; je ne vous dis ni mes regii'ds ardents, ni mes soupirs de iliimne, ni mes lettres héueli(jues...

— \ ous écrivîtes à Z(''|)bvrine'?

28 ZKPHVRINE.

— Je lui écrivis, et je me rappelle encore ma première le lire :

«Vierge de mes songes, je l'ai vue, el je l'ai aimée; le \(»ii- el le le dii'e, voilà ma siMile amhilion. Tu es helle coimiie Véims, ci modesle comme Minerve. La rosée que l'Anrore dépose au sein des Heurs est moins pure que loi. Ame de mon àme, lu liens ma vie entre tes mains; aiinenioi. si lu ne veux voir mourir à tes ])ieds celui que lu peu\ l'aii'e le plus Ikmu-cuv on le plus malh(nn"eux des morlels. »

Après une correspondance des ])lus orageuses , elle me répondit qu'elle m'aimait, en |)osl-scriptum. Je baisai el rebaisai cent fois le bas de sa lettre, et' je me mis à marcber à grands pas dans ma cliambre, clierchani les movens de me réunir pour jamais à celle que j'adorais, el de I arracber h \\n nK'lier (pii nc'lail pas fait j)onr elle.

Non; m'écriais-je dans mon entbousiasme , tu n'es point n(''e poin- vivre iwec des saltind)an(pies qui abuseront tôt ou lard de Ion imiocence , pour le faire avaler des cailloux et des lames de sabre ! -le saurai sousliaire ton palais à cette ignominieuse extrémité; la voix , (pii s'enroue à vanter les sujX'rhes qualités de la fenmie sauvage , ne devrait murumrer (pie des paroles d'amour; ta main, si line et si petile, ne devrait tenir d'autre baguette que celle d'une fée; je le rendrai au monde dont tu feras le |)lus bel ornement; a\aut un mois, je \eii\ (pie lu d.inses dans les salons de la prelécliire 1

A OlKlAHF. CIIOSK MAI.lIKl K KSI' lUtX. 20

J'en ('tais ià (le ce moiKtlo^uc, (|iiaiRl jeiileiitlis ma jxtric s"(iii\ lir (loiifCMUMil . cl je icciis dans mes bras Zé|)liMin(' |)al|iilant(\

Ancc (|nt'l plainir je la rcj^ardais 1 Ancc (inelle an\i('(('' je suivais snr ses Irails la (race des cmolioiis que dcvail l'airo naîlrc dans son àmc nnc sitnation si iiniivcllo! Je vonins lui prendre la main, elle me repoussa d'tm air plein de dignité.

— - Monsieur, \nv dit-elle, no me laites pas re})enfii' de ma confiance ; je ne suis point ce que vous croyez. Je m a|ipelle Zéphyrine de Valconi-; mon père, officier su |)(''riem' de la garde, mort en juillet

— 0 Zéphyrine! m"ecriai-je hors de moi-même, mes pressentiments ne mont ])oint trompé; tu n'es pas née saltiud)anque ; mais hélas! quelle dislance lu^us st'pare! Le fatal préjugé de la noblesse...

— Ne m'empêchera pas de yous donner ma niam si vous vous en montrez digne. Il faut me soustraire aux persécutions d'un hounne qui, après aM)ir jure à mon })ère mourant de veiller sur moi, m'exploite indignement, et veut me forcera épouser son paillasse C.abochai-d . dit l'incomparable Mexicain.

— Je te sauverai, Zéphyrine, je t'enlèverai à ces misérables. Je vais tout préparer pour notre fuite; en attendant, cette chambre te servira d'asile; je t'v laisse sous la sauAcgarde de l'honneur et de l'amour.

J'ai oublié de vous dire (pie mon |)atron était maire de la ville. Comme j'allais chercher dans mou bureau quel(|nes centaines de francs, finit de mes ('conomies de jeune homme, il me lit entrer dans son cabinet, et. me mon-

50 ZKIMIYRINF..

Iraiit iiii lioiiiincdassc'z inauvaisc iiiiiic ([iii se Iciiait dcliout à son ('ùt('', il me dit diiii (ou brusque et uieuaeant :

— (l'est done \ous qui voulez réduire à la misère ee diiiiic Billutquel ({ui lait depuis trente ans les déliées de notre ville, en lui enlevant une artiste qui n'a pas sa [lareille pour le saut périlleux? .le vous sonune, au nom de la loi et de la morale, de déclarer où vous Taxez eaehée.

— C'est aussi au nom de la morale et de la loi, ré])ondis-je avec une indignation contenue, que je vous somme de l'aire arrêter le susdit Bilboquet, coupable de suppression d'état à ré<;ard de mademoiselle Zéphyrine de Valcour, fille de M. le comte de Valcour, olllcier supérieur de la garde, mort à Paris en 1830, victime de sou dévouement à la monarcliie.

Bill)0([uet haussa les éj)aules, et me toisa dédaigneusement.

— Connu! connu! s'écria-t-il ; c'est la troisième fois que Zéphyrine s'amuse ainsi aux dépens des âmes sensibles ([ui ont comme vous vingt ans et un habit bleu-harbeau. Klle éprouve de tem])s en tenq)s le besoin de me quitter; mais elle l'evient toujours au bercail : je suis si bon pom* mes pensionnaires! Rendez-moi Zéphyrine, jeune imprudent; la représentation va coiumencer, et il faut bien ([ue quelqu'un crie : Prenez vos billets!

— Tu mens, tu n'es qu'un vil imposteur! Je demande justice ])our mademoiselle de Valcour.

— Voilà, reprit Bilboquet, des pa])iers qui constatent que mademoiselle de Valcour est sortie de l'hospice des Kul'ants-Trou\(''s. Je vovdais b^s l'aire légaliser par M. le

A giKi.gi !•: ciiosi-: mai.iiki k kst iîon, 7)1

maire, aliii de pfoccdcr (oui de siiilc au iiiai-ia^c de iiiadcinoiscllc ZcpliMiiic. saltiiiil)aii(|ii(', a\('c .M. (lahocliaid . padlassc. IN)iir\ii (luil ignore ICscapadc de sa pri-tciidiic 1 l/iiiC()iii|;aral)lL' Mo\iraiii scrail tapahic de n'cii |)liis \(»iiloir; cl vous êtes trop ^éiici-ciix. jciiiic lioiiimc. jwiiir coiiiproiiicdi'c une laihle l'eniMic.

Aiiu's sensibles , cœurs qui avez aiu)é. nous couiprendie/ mon désespoir 1 Je voulus me (uer après avoir plongé un poignard dans le sein de la |)erlide ; mais elle disj)aru( le jour même. J'ai eu plus tard la consolation d'apprendre que je n'avais pas nui à son avenir. Zéj)livrine devint madame Cabochard.

Ce (piil \ avait de plus terrible dans ma situation , c est que je ne trouvais personne à qui confier mes chagrins; tout le monde riait en vovant ma ]divsionomie de douloureuse résignation.

Mon patron s'était hâté de racoul(M" mon aventure à mes collègues de l'c-tude , elle a\ait couru tout le pavs; j'étais devenu un héros à di\ lieues à la rondi*: si bien qu;', quel(]ue teiiijs après, lorscpie mou père songea à me marier, je me hasardais diliicilement à me montrer en plein jour dans les rues.

.Ma pi'efeu(hie elitit jolie, ses j;arents bien disposés en ma l'axenr. Je lis ma première visite; à peine mCtais-je approche de niademoiselle llenrietle pour lui adresser un conq)liment. (juClle se le\a. mil sa main siu' sa bouche, cl disj)ai'nl (M, poussant un eclal de rnc eloulTe : le souxeuu' de ma déplorable passion avait produit son elTel. Je I entendis eusuile dans la cband)re voisine lire loiil a sou aise; sa mère me dit cpielle était sujette a ces accès, (pii devenaient

ZEPHYRINE.

plus rares de joui- en jour, cl (|uo le mariât;*' dcNail lairc disparaître.

— ]\\] l'îles-vous l'essai? deiiiauda la maîtresse de la maison.

— Non \i-aimeiil. I)e|uiis. je n'ai |)lus voulu me marier.

— I']li hieii 1 dit im des assistants, vous venez, sans \ons en donter, de nous donner le sujet du j)roverl»e (\{\v uons eherehions loid à llieui'e.

— \'ovons le titre.

A (,»ri;i. yiK r; 110 SI-: maliieiu i;st h on.

"S av'\\\i.' Y^^ V*: ('.\\(vV i\\v\ ^VoyV.

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