DE PLUS PETIT QUE SOI
W:^^(>tf a porte principale de riiùtel tlu prince ^-"-' >\o^î de A. , situé à l'entrée du l'aubouro; ' ^"^ Saint -Honoré, était ouverte à den\ *^ ^^^^E ballants, et laissait voir facilement de ':^^^^ l'i i'n<^' ^"i^" <liii se passait dans l'intérienr. Les persiennes, exactement fermées, annonçaient (pie le maître devait être absent, ce qui assnrail aux \alels la faculté de mettre en action un de nos proNerbes : « Absent le cliat, les souris dansent. »
Les souris dansaient eu effet dans la cour où se troii-
vaieiit rassoml)k's tous les domestiques mâles et femelles : euisinier, cocher, valet de chambre, femme de chambre, ])alefrenier, tous, jusqu'au dernier aide de cuisine, poussaient des cris de joie , riaient aux éclats , et se tenaient rassemblés autour de la pompe , battant d'avance des mains dans l'attente du spectacle girifis qui se préparait.
L'acteur principal, ou pour mieux dire le patient de cette scène, était -lacquot le ramoneur, qu'on venait de trouver endormi dans le cabinet de Monse'i'^neur^ à la suite d'un pèlerinage de plus de deux heures dans les cheminées de l'hôtel où il avait failli tomber asphyxié. Etre surpris en flagrant délit d'assoupissement, la tète toute barbouillée de suie et appuyée sur une magnifique ottomane en lampas jaune doré, voilà qui méritait un ch;\timent.
Les fidèles serviteurs du prince de N. avaient tenu conseil et décidé, à l'unanimité, qu'il serait divertissant de jdacer Jacquot sous la pompe , et de lui administrer une douche prolongée, comme leçon de savoir-vivre. Le pauvre ramoneur, plus mort que vif, était déjà placé sous le tuyau ; le signal de l'irrigation allait être donné, quand tout à coup, luu' >oix de Steidor, partie du vestibule, lit entendre ces mots : — Le premier qui touche à cet enfant aura affaire à moi !
Celte menace était prononcée par l'illustre Belrose , le chasseur du prince de N. Titan de la livrée, Belrose était sans contredit le plus bel homme que l'on eût jamais vu planté derrière une voiture. Haut de deux mètres, il était en outre d'une force prodigieuse qui imj)rimail le respect à tous les gens de l'hôtel, 1| se fit faire place du geste an
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iiiilicii (lu cciclc (|iii ciiloiiiail la |)()iii|)(', saisil (rime sciih; main le raiiioiicui', cl r('in|)(tiia sous le Ncsiihulc, où il riil l)(MiiC()U|) (l(^ |»('iiii'à le i(''fliaiilï{'i', laiil la [x'iir lavail^lacé. A l'orce de soins, Belrose ])ai\inl à l'aninicr Jacquol; l'cliiici comnion(*a à éleiidrc les ])ias, à S(î IVoKer les yeux; eiiliii, un sourire Irais et rose se fit jour an milieu de la suie qui couvj'ail ses lè\res. Dès lors, le eo'iu' de Belrose fut "agné : il lit débarbouiller le pauvre eurani ({u'il avait si miraeuleusemenl sauvé du déluge, et l'ésolul de le prendre sous sa prolecliou.
Quinze jours après cet é\éncmeut, un petit groom, de la plus cbarmante espèce, livrée bleu de ciel, culotte courte, chapeau galonné légèrement incliné sur l'oreille, traversait la cour de Tbôtel. Reconnaîtriez-vous là notre ami Jae([uot le ramoneur, maintenant métamorphosé en Frontin du petit format? Vous dire comment il se fit que le prince de N. eut besoin d'un petit laquais; comment son chasseur Belrose lui proposa Jacquot, qui plut aussitôt au prince par sa mine éveillée, sa petite taille, et surtout son joli sourire couleur de rose, serait entrer dans des détails su|)er(lus. Ou'il nous suffise de savoir que Jacquot est maintenant la perle des grooms, et que, de la main dont il raclait autresfois les cheminées , il porte des bouquets de camélias et de petits billets parfumés au réséda et au musc. Il s'appelait Jacquot, on l'appelle Jacques; on a raccourci son nom, contrairement à la plupart des vilains (|ui allongent \v leinen s' anoblissant.
(Cependant Belrose avait beau être le chasseur le plus inqjosant de tout le faubourg Saint-llonori' . il perdait chaque jour de son crédit dans l'esprit du [)rince; l'opinion
même des gens de l'iiôtcl était qu'il ne conserverait pas longtemps sa place. Outre que le beau chasseur vieillissait, ce qui ôtait à son service beaucoup de sa promptitude et de son élasticité, il avait contracté la funeste habitude de boire le matin à jeim un grog, puis deux, puis trois, puis six; puis les verres de rhum et d'absinthe offerts par occasion ; sa journée avait tini par ne plus être qu'un tissu de libations. Souvent, quand Belrose paraissait devant le prince, celui-ci s'était a])erçn que le chasseur parlait avec incohérence et chancelait sur sa base; des menaces de congé lui avaient été signitiées à plus d'une reprise. Ces menaces auraient même reçu leur exécution , si Belrose n'avait eu son bon ange dans la personne de Jacquet , qui veillait sur lui avec la tidélité d'un fils. Lorsqu'il s'agissait de monter le soir derrière la voiture du prince , et que le chasseur se trouvait avoir le cerveau plus allourdi qu'il ne convenait, Jacqnot avait le soin de grimper sur le marche-pied où se tenait Belrose , et de lui pincer les jambes de temps en temps, de manière à le tenir éveillé jusqu'au moment où il devait ouvrir la portière.
Le prince avait-il à remettre au chasseur quelque lettre qui exigeait une prompte réponse , Belrose était à ])einc dans le vestibule que Jacques lui avait déjà arraché la lettre des mains, s'élançait dans la cour avec la vivacité de l'écureuil , et rapportait la réponse en moins de tem})s qu'il n'en avait souvent fallu pour l'écrire.
Charmé de cette promptitude vraiment atmosphérique, le ])rince se disait parfois en pensant à son chasseur: — Il a de grands défauts sans doute, négligent, paresseux, ivrogne; mais il s'acquitte des messages que j(! lui coidie avec une
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(elle (('lérili', (jiic je suis \ncn obligé de j)asscr sur ses iiiiper- Icc'lious.
Jacquol ('(ait parlonl on il lallail ([uc Belrose se tronvàt ; il élail deveuu lànie secrète, le ressort caché de cette iiiachiiie gigaiites([ue, (pTil taisait a<i;ir et mouvoir à son gré. Le chasseur, eu voyant tout le mal ([tie son j)rotégé se donnait pour lui, disait |)arr(tis à Jac([ues d un l<»n attendri :
— Je yeux que le prince sache tout ce que tu vanx ; je veux lui apprendre que, depuis que tu es attaché à Ihùlel, tu lais presque tout mon service.
— Garde-t'en bien, s'écriait Jacques en caracolant autour du colossal valet à la manière des jeunes singes; si tu dis un mot de cela au prince, je lui déclare, moi, que tu m'as pris dans ses cheminées pour me faire endosser sa livrée, et nous verrons alors s'il trouve surprenant que je t'aide un peu dans ton ouvrage.
Le prince était si content du service de son petit }aquais qu'il ne put lui refuser d'aller passer deux ou trois mois dans un village situé près d'Aurillac, pour porter à sa mère quelques économies qu'il avait faites depuis qu'il travaillait à Paris. L'absence du groom fut fatale au chasseur; dès que son protégé eut quitté riiôtel, ses défauts reparurent dans toute leur nudité, et finirent par amener une catastrophe depuis longtemps imminente. Belrose fut remplacé ])ar un autre géant de son espèce, et renvoyé par le prince vers ses dieux pénates.
^Malheureusement le chasseur ne possédait pas de pénates; il avait toujours vécu fort éloigné du chemin de la (baisse d'épargne. 11 quitta l'hôtel sans la moindre ressource, et
quand il eiil dépouillé son habit vert, son baudrier et son chapeau à plumes, ses cheveux se trouvèrent si blancs, son dos si voûté, ses jarrets si engourdis, qu'il reconnut lui-même la nécessité de prendre ses Invalides.
Mais quelle l'ut la doideur de Jacques, lorsqu'à son retour il apprit qne Belrose était exilé pour jamais! Il l'aimait comme un père, et ne pnt s'empêcher de répandre des larmes lorsqu'il aperçut sous le vestibule un autre chasseur qui portait Thabit, le couteau de chasse, et jusqu'au plumet de Belrose.
Il résolut aussitôt de retrouver celui qu'il regardait comme son bienfaiteur, fùt-il au l)out du monde. Mais il se passa plusieurs mois avant qu'il pût le rejoindre; car Belrose, par un reste d'orgueil, tenait à cacher sa destinée jadis si brillante, aujourd'hui si misérable. Jacques, à force d informations, apprit qu'il habitait une mauvaise chambre garnie située dans le fond de la rue Mouffetard. Il le trouva couché sur un grabat où le retenaient des rhumatismes, un asthme, la goutte et toutes les maladies (|ui s'attachent à la vieillesse des grands seigneurs et des domestiques de grande maison. Belrose fut attendri jusqu'aux larmes lorsqu'il vit paraître dans sa mansarde Jacques , qui lui sauta au cou dès qu'il l'aperçut.
— Tu ne m'as donc pas oublié? lui dit l'ex-chasseur ; je vois que j'ai bien fait autrefois de m' attacher à toi ; j'avais deviné ton bon cœur. . .
Jacques, le voyant dans un dénuement extrême, l'obligea d'accepter tout ce qu'il avait d'argent : le prince l'avait pris en affection , et lui donnait souvent de petites gratifications qu'il mettait de côté avec la scrnjmleuse économie
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(I iiii ciiriiiil (le rAii\('i'i;ii('. Il ne sr passait jir('S(|ii(' j)as de jours où il !)(> iil le (rajcl du l'aiiboiu-j;- Saiul-llouor('' au (|uaili('i- Saiul-Marccaii ; cl coiunic il a\ail la jainlic plus ajj,ilo ci plus légère (pic jauiais, ces courses ne nuisaient en rien à son SiM'vice,
L M jour (pi'ii arrixait comme à l'ordinaire chez Belrose, on lui annonça que le pauvre homme était au plus mal. Désespéré et voulant au moins l'embrasser une dernière lois, Jacques s'élance dans l'escalier, et, en entrant dans la chandjre du malade, il est suffoqué par une forte odeur de fumée.
— D'oiV vient cela? dit-il à Belrose.
— Hélas! répond le vieux chasseur d une Aoix languissante, la cheminée n'a pas été ramonée de tout Ihiver; je me suis plaint ce matin; mais mon hôtesse, à qui je dois plusieurs mois de loyer, a déclaré que, pour le peu de temps qui me restait à vivre, cette nouvelle dépense était su])ertlue.
A peine Jacques a-t-il entendu ces paroles que, saisi d'indignation , il met de côté son hahit bleu de ciel et sa cravate blanche, il s'arme d'un balai et d'un instrument tranchant qu'il trouve par hasard sous sa main , et, malgré les efforts de Belrose pour le retenir, il s'élance dans la cheminée en entonnant une chanson d'Auvergne. En descendant, il se place devant l' ex-chasseur, la face barbouillée, les cheveux remplis de suie :
— Me reconnais-tu maintenant, lui dit-il. mon vieil ami? Me voici tel ([ue j'étais quand tu me pris autrefois sous ta protection et me sauvas des mains de ces damnés domestiques qui voulaient me faire ui] mauvqis parti, Je
u\c suis toujours rajjpclr les ])aroles : — roiirqiioi, leur dis-lii, vouloii" l'aire du mal à cel eiifaul ? Vous devriez au coulraire le protéger, le secourir; ne savez-vous pas que dans la vie