PIERRE QUI ROULE
ers oasis, s'élève à quelque distance.de Séville. Quand vient l'époque des fêtes de la Giralda, qui se célèbrent cluujue année dans cette ville, la fontaine del Piwblo est fréquentée par tous les marchands forains, piétons, saltimbanques, pipeurs de dés, étudiants, qui vont chercher fortune, et troubler l'eau des citadins pour y pêcher plus à leur aise.
Arrêtez-vous un moment devant cette champêtre Cour des Miracles; prêtez l'oreille à la conversation de ces cinq ou six compagnons assis sur l'herbe; elle doit être intéressante, à en juger par leur costume délabré et par leur physionomie originale.
— Parbleu, camarades, disait l'un des étrangers, puisque l'heure de la sieste est passée, et que par des raisons particulières nous désirons n'entrer dans la ville qu'à la nuit, que chacun de nous raconte aux antres son histoire ; cela nous aidera à passer le temps, et à regarder nos misères d'un œil plus philosophique. Si vous acceptez ma proposition, je donnerai l'exemple.
Celui qui parlait ainsi était un petit vieillard sec et maigre, à l'œil gris, cà la physionomie burlesque ; son costume offrait un bizarre mélange de toutes les professions.
Ses compagnons n'étaient pas gens, comme on le verra par la suite, à refuser une telle offre; on lui donna la parole avec empressement, (4 il commença en ces termes :
— Tel que vous me voyez, mes chers gentilshommes, je suis un personnage; j'ai conqiosé trois cents (iiitos sacniinentale.s., sans compter les coinedias Jamosas. Mon nom a dû voler jusqu à vous. Je suis le célèbre Miguel Zapata !
U \v\\ vv Yo\u\ Ae WAV'^^ Vv\Mnvi. nw A( \av\v\c* Xmaxvv^.
N AMASSE PAS MOISSE. 7.»
Il se lit dans l'aiiditoiic un silciRc (jiii doiiiiail un diMUcnti fonncd anv j)n'l(Mili()ns (\u narrateur; mais celui-ci |)rif c<' silence pour un accjuiesceinenl, et il continua.
— .lai toujours eu un penchant décidé j)our larl draniati(pu>; à seize ans je m'engageai dans une troupe de comédiens qui parcouraient la province. Je débutai dans la capitale de lEstramadure avec un succès prodigieux; TAragon ne me fut pas moins favorable; j'étais l'idole du public et le soutien de la troupe.
La femme du directeur avait cpielque penchant pour moi, et je faisais semblant de ne pas m'en apercevoir; à cette époque, je recevais au moins cinq ou six visites de duègnes par jour. (Cependant notre directeur mourut . laissant quelque vingt mille réaux à sa femme; elle moiïrit alors de me mettre à la tête de sa troupe si je consentais à l'épouser; j'acceptai par aifiour de l'art.
Investi des fonctions difliciles et importantes de directeur, je ne bornai pas ma tâche à la mise en scène des pièces, à la distribution des rôles; je devins auteur moimême, et j'ose dire que mes ouvrages ne furent pas médiocrement goûtés de la portion intelligente du public. L'autre portion s'obstinait, il est vrai, à les trouver froids et ( nnuyeux; mais les suffrages des gens de goût me vengèrent. Cependant, nos recettes baissant, nous résolûmes de nous embarquer pour le Mexique, où l'art dramatique, disaiton, conduisait directement à la fortune.
Pendant la traversée, je fis ample provision de sujets que je comptais traiter selon le goût du Nouveau-Monde. Arrivés à Mexico, nous nous empressâmes d'annoncer nos représentations ; personne n'y vint,. Les auto-da-fé et lej?
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processions nous l'aisaicnt iino concurrence trop redoutable; pour comble de malbeur, nui femme me quitta pour suivre un Cacique converti, non sans enlever la caisse.
Depuis celte éj)oque, je n"ai pas cessé un seul instant d'être malbeureux ; j'adressai des petits vers aux maîtresses des grands seigneurs, qui ne les lurent pas ; je demandai l'aumône aux prêtres, qui me la refusèrent. Enfin un collecteur du lise me prit pour domestique, et me ramena en Espagne. Une telle condition n'était pas faite pour moi ; je quittai le service, et je voulus remonter sur les planches; mais on ne me trouva bon qu'à remplir le vil emploi de bouffon : c'est dans les rôles de i^racioio que la vieillesse m'a surpris. Maintenant je ne puis plus trouver d'engagement ; ces oripeaux qui couvrent mon corps, derniers débris de ma garde-robe dramatique, sont tout ce que je possède; je suis perdu si je ne trouve pas à Séville quelque àme charitable qui prenne pitié de moi. En attendant, je me suis arrêté ici pour faire la sieste, et pour rêver à la meilleure manière de sortir d'embarras.
— Ton histoire est un ])eu longue, digne Miguel Zapala, et lu aurais pu la l'ésumer d'un seul mot, «comédien ambulant » ; nous aurions parfaitement deviné ton passé, ton présent et ton avenir. Puisqu'il faut, mes chers camarades, que je vous apprenne mou histoire, vous saurez que je me suis beaucoup battu, et que j ai ([uelque peu écrit ; mes combats mont rapporté des blessure», mes livres m ont valu la misère. Je suis poète; (pi est-il besoin de vous en dire daxantage'.' .le m iri(|uièle peu de 1 avenir, je prends la vie comme elle esl, les honunes comme ils \enlent, le
n'vmassk i'vs MorssE. 7.")
liMiips (■oiniuc il \i('ii(. cl je me suis arrêt»' ici p()iir l'aire la sieste en attciulanl riiciire d'entrei- à Séville pour y tleiiiaii- (1er raumone à la j)()rle des é<ilises.
La pliysionoinie de rinterloniteiir était reiiiai-qiiahle pai" iiii cerlaiii air de ii()l)l(>sse et de uiélaiieolie ; son regard Nil'el pereant, sa hoiielie sardoiTupic. sa |)arole iiiordaiile. anMoiieaieiil la supériorité d"iiiie intelligence éprouvée. Soldat et poi'Ie. connue il l'avait dit, il portait un justaucoi-ps lie hultle et un manteau d'étudiant, usés par de longs cl pénibles services. A ses côtés était étendue une béquille qui lui servait à soutenir son corps affaibli par de nombreuses blessures ; un rouleau de papier sortait de ses poches, et sur les marges déjà jaunies on eut pu lire ce nom : lh)H Quichotte.
Quand il eut lini , un de ses voisins commença sou histoire.
— Je suis né, dit-il, dans la ville d'Ormuz; dès mon enfance, je désirai vovager sur mer; c'est ce qui me lit donner le surnom de Syndbad le Marin. J'ai trafiqué avec tous les peuples, j'ai visité des pavs inconnus au reste des mortels ; je rentrais dans ma j)atrie, maître d'une fortune considérable, lorsque le vaisseau qui me portait a fait naufrage en vue des cotes d'Espagne. Je n'ai pu sauver (pu» ma vie; toutes mes richesses ont été englouties. Je me suis arrêté ici pour faire la sieste, avant de me rendre à Séville et de voir si ses négociants, qui sont renommés par tout le globe, voudraient me placer à la tète d'une nouvelle expédition.
Le tour du j)his jeune de la band»' était arrivé. On vovait à la coupe de ses babils (pi" il a\ail eu des pi-eleu-
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tions à r élégance; la plume de sa loque était flétrie et brisée; le velours de ses chausses uioutrait la corde; il avait été obligé d'envelopper dans des espardilles ses souliers de satin crevés en maints endroits.
— Messieurs, commenca-t-il , je suis Italien de naissance , et troubadour de mon métier. J"ai cru qu'avec une jolie figure, un cœur sensible, des talents, il était aisé de faire fortune. J'ai mis tout cela au service des femmes; les unes ont aimé mes chansons, les autres ma jeunesse; celles-ci m'accueillaient parce que je leur apprenais à danser, celles-là parce que je leur enseignais les belles manières ; je trompais les maris, et j'étais trompé à mon tour. L'Allemagne, l'Angleterre, la France, ont vu mes triomphes éphémères; maintenant la fleur de ma jeunesse commence à se flétrir; je suis connu, c'est-à-dire usé; les châteaux se ferment devant moi. 11 me restait à visiter l'Espagne; c'est ce que je fais en ce moment. Je me suis arrêté ici pour faire la sieste et réjiarer un peu le désordre de ma toilette avant de gagner Séville, où j'espère trouver une femme qui m'aimera; car on dit que les Espagnoles ont le cœur tendre.
Un cinquième compagnon allait prendre la parole, lors- (piun inconnu, qui s'était approché de la fontaine sans tpie personne fît attention à lui. arrêta le narrateur à son début.
L'étranger s'apj)UNait sur un bâton long et noueux; sa barbe descendait sur sa poitrine ; une espèce de caftan flotlait sur ses épaules; son front sillonné de lides se cachait sous un bonnet fourré; des bottes de cuir flexible étaient fixées à sps jambes j)ar des bandelettes rouges, (let accou-
n'amasse pas MorssK. 77
tivineiit ranlasli(|iit' doiiiiail à riioiniiic (jiii le portait un aspect puissant et siujiulier «pi au^uieutait eneoi"e Téelat l)i7,arre de ses yeux. Tous les assistants le regardèrent avec étonnement.
11 connnenç^'a j)ar deniandef j)ai'(loii à la socit''l('' d'oscar ainsi se mêler à la conversation; il i'ej)rit ensuite :
— Comédiens, troubadours, négociants, poètes, vous avez cherché la gloire, la l'orlunc, l'amour; vous n'avez rencontré que la misère : ceci prouve que pour être heureux il faut n'avoir point de désirs. Le ciel vous donnera ])eut-ètre un jour d'atteindre le but que vous avez poursuivi; seul je vois toujours ma prière re|)oussée, et |)ourtant je ne demande que le repos !
Je suis le plus malheureux de tous ceux qui cherchent sur la terre; permettez-moi à ce titre de vous olïrir mes petits services. Voici cinq sous que je prie chacun de vous d'accepter; si je pouvais m'arrèter jdus d'un quart d'hem-e au même endroit, je vous donnerais davantage ; mais il y a longtemps qne je parle, et il faut que je vous ([uitte sans délai.
Il s'éloigna en même tenqjs, et au bout de (pieKpies minutes on le vit disparaître à l'horizon.
— Miséricorde! s'écria Miguel Zapata, ne touchez pas à ces cinq sous ; nous venons de \oir le Juif Errant.
— Pour moi, je les accepte, reprit l'homme au manuscrit ; si c'est là le Juif Errant, il faut convenir que Dieu a bien fait de l'empêcher de s'arrêter plus d'un quart d'heure au même endroit, car i^'est un métaphysicien bien euuu>eu\. Puisque vous avez voyagé en France, ajouta-l-ii en s adressant à Joconde. vous devez avoir retenu un proverbe qui
PIERRE Qll ROILE, ETC.
définit iiii(Mi\ uoivc siliiation quo iniiles les tirades de maître Ahasvérus.
— (i'csl vrai. r(''j)(»iidit Iristeiiicnl le Iroiiljadoiii' :
PIERUF. Qll non.K NAMASSF. l' A S MOlSSi:.
'NIET^ rOi'\ MAHrtàV
OUI' |)<'u ([iiOii se soil iHomt'iic sur le hdiilcN.ird j (les Italiens, trois ou (juatrc iicin-cs par jour. / pendaul trois ou (juatrc ai!s, ou uo doit |)as , {;^> iiiau([U('r de l'ouiiaîliv Paul DulVcsuy. ^tifêc' Paul DulVcsuv demeurait rue Taitixtul. a deux pas de ee hoidevard, où il passait le ])lus clair de sou temps; il douuail le reste à ses plaisirs: si hieu (pnl poii- \ail justement être eit(' pour le ^arc^-on le |)lus iuoeeu| é
d'une ville où il y a beaiicoiij) d'oisifs. Mais (-"était en outre nn des jeunes gens les plus originaux qui lussent du JockeN- Glub au Café de Paris.
Son père lui avait laissé une fort honnête fortune, trente a (piarante mille livres de rente à peu j)rès, et le titre de baron. Paul avait aceepté l'héritage et refusé le titre. A ceux (uii lui demandaient la raison de ce dédain, il répondait gravement (pie la (|ualité de baron n'allait (ju'aux personnes douées par la Providence d'un gros ventre et de lunettes d'or. « J'ai le malheur d'être passablement maigre, ajoutait-il, et le malheur plus grand encore d'y voir très-bien. » La vérité est (jue Paul ne voulait pas d'un titre dont son père n'avait jamais pu lui expli(pu^r clairement l'origine, le grand-père de Paul étant un riche armateur de Nantes, fort roturier de naissance.
M. Dufresny eu agissait largement avec sa fortune. Ouand on le faisait jouer, il jouait; et, s'il perdait (quelque argent, il n'v pensait guère. Ses chevaux étaient à tout le monde, et l'on ne pouvait pas dire qu'il eut rien à lui; rien , pas même mademoiselle Florestinc , coryphée de l'Opéra, qui l'honorait de son estime. Au demeurant, il mangeait bien, dormait mieux, riait au vaudeville, s'attendrissait au mélodrame , et trouvait dans un cigare l'oubli de tous les petits ennuis qui s'attachent aux ])as des gens fortunés.
Un beau matin, le bruit se répandit que h; notaire au(|uel Paul avait conlié ses fonds s'était subitemisnt enfui de Pans. Le soir même, en dînant au Café Anglais, Paul confirma cette nouvelle à ses amis.
— Que te reste-t-il çloîiç? s'écrifi l'up d eux,
Va\ Èvot\\e\ \t\\\ y\\\^ ii^u \vA\e LçWk àç Y\:to\\\\\\(\uèa\\OA\,
— CiiKj à six mille IVaiics (pic j'ai clicz moi. cl mu créance siii- im dchilciir insolvable.
— Dialtic! mais c'est un conp terrible.
— Penb! on n'en menft pas.
I*anl dîna de tort bon appétit, et passa la soirée à lOpcTa.
Le lendemain, on apprit qu'il vendait tout, cbevaiix, voiture, mobilier; et, vers cin(| lieures, on le rencontra au coin de la rue Laflitte, llànant les mains dans ses poclies; gants paille et bottes vernies avaient disparu.
— Ah! çh, iYoh viens-tu dans cet équipage? lui dit un de ses camarades.
— De chez mademoiselle Florestine. Elle n'a pas voulu me recevoir, prétextant qu(^ ma \ue la ferait tondre en larmes.
— L'ingrate!
— Bah! les pleurs rougissent les yeux et gâtent le teint. 11 faut bien que tout le monde vive !
— Et que comptes-tu faire?
— Je pars demain. Dans ma jeunesse j'ai ouvert des livres de mathématiques; il m'en reste assez pour monter, en qualité de lieutenant, à bord de quelque brick. J'ai réalisé vingt à vingt-cinq mille francs que je convertirai en marchandises, et je naviguerai.
— Toi? loi, qui ne pouvais j)as aller à pied jnsqn'anx Chanq)s-Elysécs?
— Oui, quand j'avais un couj)é; mais à présent (pie je n'ai rien, j'irai jnscpi'an bont du monde à la \oile.
Panl Did'resny tint parole. Il se rendit à Nantes, oii les vieux armateuis si; sou\enaient encore de son grand'[»ère. U trouva l)ientot à s'emltarcpier; et |e dandv, transformé en
marin, parlil })()ur le Brésil, à bord tir la Jeune Adol-
pliiiie.
Paul rcMicoiilra à Hio-Jaiiciro un ami de sa famille, qui était en marché pour acheler une sucrerie; Paul vendit sa pacotille et s'associa au planteur. Trois jours après, il s'inslalla dans la campa^^ne.
Les habitués du boulevard d(>s Italiens rirent beaucouj) à la réception (Tune lettrt^ oii Ton remarquait ce passage: « .)(> fume des cigares de la Havane fabriqués à Rio avec des feuilles de tabac du Maryland; j'ai un pantalon blanc, une veste blanche et des bas blancs, le tout en coton; un chapeau de paille me défend des ardeurs de la canicule. Au Brésil, ou ne connaît (piuu seul mois, le mois d'août. Il Y a des instants oii je passerais pour un vrai Paul si j'avais la moindre Virginie; mais je n'ai autour de moi que des nègres : je les appelle tous Domingo. Ils plantent des cannes du matin au soir en chantant des ballades sénégalaises... Notre habitation ressemble à une décoration
d'opéra- comique le dine de perroquets et soupe de
singes. J'apprends la langue franque.... Quand j'aurai découvert une mine de topazes, j'enverrai à mademoiselle Floresline le collier de rubis que mon notaire m"a empêché de lui donner... S'il vous prend fantaisie de chasser aux alligators, venez me voir; j'ai, dans mon parc, qui est une forêt vierge, mie rivière où ils grouillent comme des goujons... »
Il y en avait dix pages sur ce ton-là.
Au bout de quatre ans , on vit arriver Paul à Paris. Son premier soin fut de se rendre au boulevard des Italiens. II n'était pas changé, si ce n'est qu'il avait un peu bruni.
COMMK vu: NI- I.K VKNT. 85
— Tiens. \(»ll;i l'aiil I l'aiil le cnloiil l'aiil le plaiilciirl sccrii'rcii! dix jcimcs f^cns.
— i'aiil liii-inènio, répondit-il ; j'ai lire une assez jolie fortune de mes cannes et de mes caféiers, et je me suis (oui de suite souvenu du boulevard.
L'appartement de la rue Tailhoul fut bien Aile reloué et remeublé; Paul reparut à l'Opéra, et mademoiselle Florestine lui écrivit, en style chorégraphique, qu'elle serait ravie d'entendre le récit de ses aventures.
Mais, sur ces entrefaites, le vent jeta à la côte le navire qui portait les richesses de M. Dufresny. Un correspondant avait négligé de les faire assurer. Tout était perdu.
Paul prit cette fois, comme la première , le parti de tout vendre, et, le soir même, on le vit, en pantalon de gros drap, en blouse de toile, chaussé de lourds souliers garnis de guêtres de cuir, et coiffé d'un feutre gris à larges bords, se diriger vers les messageries Laffîtte et (iaillard.
— Pars-tu pour les Grandes-Indes? lui dit-on.
— Non ma foi, c'est trop loin; je vais en Normandie gérer une terre qui appartient à un de mes oncles; dun planteur on peut bien faire un métayer.
El, roulant autour de ses épaules une limousine à raies noires, Paul grimpa sur la banquette d'une diligence.
Il y avad non loin de cette ferme, aux environs de (laen, un château dont le propriétaire avait maintes fois sou|ie avec Paul à la suite* dun bal masqué. Lu jour (piil cbassait à courre, la meute tondja sur un champ oîi deux charrues manœuvraient sous la direction d'un jeune agi-iculleui' en savon de velours. Le propriétaire eut (pu'hpie peine a reconnaître Paid.
— Oiie diable fiiites-voiis là, mon cher"? lui dit-il en retenant son cheval empêtré dans les terres labourées.
— Eh! mais, jessaie deux extirpateurs de nouyelle invention. L'expérience a réussi; je crois que je les adopterai.
— Ouoi ! vons vous êtes fait agronome?
— C'est la nécessité qui l'a voulu; elle a parlé, et je me suis souvenu de Cincinnatus, répondit Paul. Faites place à mes bœufs, s'il vous plaît; la chasse ne doit ])as déranj^er l'agricultnre.
L'oncle ne laissa pas longtemps son neveu dans la ferme. Jugeant de sa dextérité et de son jugement par ce qn'il avait fait au Brésil et ce qu'il faisait à la ferme, il le ht venir auprès de lui, à Rouen, et le mit à la tête de sa maison, en attendant que son iils aîné fût en âge de la diriger.
Un des amis de Paul, que le désœuN rement conduisait au Havre, passa par Rouen. La première personne qu'il rencontra sur le quai, ce fut Paul, un carnet à la main, surveillant le déchargement d'un navire; autour de lui s'élevaient des barricades de caisses et de tonneaux. Le Parisien eut quel(|ue peine à reconnaître le dandv. Paul avait coupé sa barbe et taillé sf^s cheveux; un bout de plmne passait entre sa tempe et son oreille ; sa toilette était propre , mais sentait la Normandie d'une lieue. Paul vit un sourire sur les lèvres du touriste.
— Parbleu ! lui dit-il, si tu veux te moquer de moi, ne te gêne pas; je t'abandonne le négociant, le coimnerce n'a j)as d'amour-propre.
L'oncle normand armait cha(pie année un ou deux baleiniers. Paul avait montré tant d'a|)tiliide et de zèle, (pie
roiK'lt' lui proposa de partir sur un de ces l)àtiments pour la nier du Sud. Paul accepta; c'était sa coutume. Di\ à douze mois après, un de ses amis de Paris reçut, par la voie de Valparaiso, une lettre où on lisait entre autres choses: «J'ai vu le pùle Antarctique, où j'ai l'aiili perdre» le nez, tant il v taisait froid. Mon trois-màts ilàne dans rOcéan, à la |)()ursuitc des baleines qui s'obstinent à ne pas se montrer. La baleine est un mythe ; quant aux cachalots, on n'en voit plus que dans les dictionnaires d'histoire naturelle. Aous avons relâché aux iles Marquises, où j'ai mangé à table d'hot:' de l'épagneul en salmis; c'est fort bon. Je comprends maintenant pourquoi Dieu a donné le Kings- Cliarles à l'homme... Dans ce pavs-ci les sauvagesses font la sieste une moitié du jour, et lisent la Bible après. Durant cette première moitié, elles oublient ce qu'elles ont appris pendant l'antre.., Je suis vêtu de peau comme Robinson Crusoe ; si je n'avais pas un oncle, je m'abandonnerais dans une île déserte pour mettre le roman en action ; il y a justement à bord un nègre qui me servirait de Vendredi... »
Après dix-huit mois de navigation , Paul revint an Havre, où il apprit que son ami du Brésil était mort du vomito-negro, non sans ra\oir institué son légataire universel. La sucrerie, les comptoirs et les marchandises valaient bien un million. Paul envoya sa procuration au consul français à Rio-Janeiro, et partit pour Paris ajn-ès avoir remercié son oncle l'armateur.
La limousine et l'habit de pean avaient fait place au tweed.
— C'est encore Paul ! répétèrent ses amis ipiand ils le virent sur le boulevard {\c<^ Italiens. Es-tu riclu" [xhulongtemps?
.Qui le sait? Mais si je me ruine encore, cette fois je
prendrai un l)urnous et me ferai spahis. On n'est jamais perdu quand on sait