‹ Cent proverbes (volume 2)Chapitre 55 sur 156 · DEVANT UNE POULE QUE DERRIÈRE UN BOEUF · texte numérisé non relu

DEVANT UNE POULE QUE DERRIÈRE UN BOEUF

oiivril ses you\ appesantis par le vin. cl lui récita ce ^c^s avec un accent de joyeuse insouciance :

Je suis ivre, je veux dormir : ainsi, allez vous promener '

Mais le lerniier ne se méprit pas à cet accueil si peu obligeant.

— Le Fou des Fleurs, dit-il, sait bien que telle l'ut la réponse du Nénupliar Bleu ( du poëte Ly-Pe ) quand le comédien Koueï-INien allait le chercber de la j)art de Tenipereur; mais M. Hou-Kong, qui est un bonnne civil en même temps qu'un poëte distingué, ne voudra pas repousser l'humble demande de son plus indigne serviteur.

A ces paroles si convenables, Hou-Kong sentit quil avait affaire à un amateur de poésie; et, se levant, il le salua d'un tchin-tchin empressé.

— Le vieux Chinois , dit-il ensuite , croit avoir aperçu \otre Seigneurie cultivant des Heurs dans un jardin fermé de bambous.

— Il est vrai, répondit Hoa-Tcby, que j'ai dans un misérable recoin de terre quelques pauvres plantes qui ne méritent pas d'arrêter les regards de Votre Seigneurie; et pourtant, telle est l'idée que je me fais de ses bontés, que je la crois capable d'y venir passer une heure ou deux, en compagnie de quelques amis, qui, de temps en temps, boivent et composent des vers en écoutant chanter les loriots dans cette pauvre retraite.

— Rien de plus agréal)le ([uune aussi glorieuse invitation, répliqua Hou-Kong; mais quel j<'Ui-, s il nous plaît, permettrez-vous à votre lunnble serviteur d'assister en silence à cette fête de l'amitié'?

— Ce serait, saiii' le bon plaisir de Fillustre poêle, le Ireizième jour de la lune et à l'heure du Mouton.

— J'éprouve un grand désespoir, dit Hou -Kong après a\oir réiléclii quelques instants; mais ce jour et à cette heure, je suis attendu chez les examinateurs qui siègent ce printemps pour la province. L'un d'eux, — - ajouta-t-il en se rengorgeant, — est Son Excellence \ang-Koueï-Tclu)ng, premier ministre et frère de l'impératrice; l'auh'e est le duc Kao-L)-Sse, commandant des gardes impériales. Vous conqn-eiu^z...

— .le comprends, interrompit le Fou des Fleurs, que M. IIou-Kong ne saurait manquer à d'aussi éminents personnages pour vm stupide et illettré paysan comme moi. J'insisterai pourtant, et lui demanderai de venir dans ma pauvre chaumière. Nous nous réunirions plutôt à l'heiu'e du Cheval, et il serait libre de se rendre à Ping-Kiang aussitôt qu'il aurait vidé quelques tasses de mauvais vin.

Hou-Kong ne vit pas le moyen de rehiser, sans une grave impolitesse , cette invitation qu'il dédaignait secrètement.

— \otre h'ère cadet accepte avec transport l'honneur de passer quelques instanis en votre compagnie, répondit-il; mais à condition que vous hoirez avec lui mi peu de celte insiguiliante liqueur.

Ils burent ensemble plusieurs lasses d(> INiao-Tching, el se séparèrent après maintes civilités. Le Fou des Fleurs rentra chez lui lorl joyeux; el , le douzième joiu-, il ne man(|u;i [)()iul de j(Mi(»u\eler, [)arun lilsee surj)apier rouge, l'invilalioi] déjà l'aile.

IJou-Kong, néanmoins, était tort contrarié; le treizième

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DKVANl' INK l'OILK Ol F. DKIUUKKK IN lîOKlF, [7)1

jour, eu passaiil son liahil de crri'iiionic , il miiiiimiail foulro son voisin dont il accusait la présomplioii.

— Oucl orgueil, disail-il , dans ces pclilcs ncns de \illagc ! En voici un qui, me sachant in\ilc parles plus giaiuls personnages de l'empire, ne craint j)as de nrobliger à nie «•(Mulre chez lui pour y boire de la pi([uette, sans doute avec des manants ! Ah! si je losais, je lui enverrais à ma jdace une pièce de vers où ses convives et ses loriots seraient tournés en ridicule.

11 se mit incontinent à rédiger cette satire en vers libres , et il en rimiinait les derniers traits quand il arriva dans le jardin du Fou des Fleurs.

Le coup-d'œil qui s'offrit à lui était aussi charmant (pie celui du lac Sy-IIou. L'éclat de ce jardin, planté des tleurs les plus rares, était pareil à celui d'un paravent enrichi de mille couleurs. Par des allées de cyprès, on arrivait dans trois salles couvertes, il est vrai, en simple chaume, et meublées en bois uni, mais où tout resplendissait de propreté. On eût balayé le sol sans rencontrer un atome de poussière.

Quant aux fleurs, soignées par Hoa-Tchy comme autant de filles chéries, elles étaient d'une abondance et d'une richesse extraordinaires.

Le thé qui ins|)ir(> de bcllos rinios, La vanille qui j>arl'uine l'ombre, L'hémérocalle'toujours debout sur les degrés, Le lotus d'ar2;ent qui abonde' dans les bassins, La cannelle ([ui dérobe son odeur a la lune , L'immortelle des eaux , au corps de jade, La mussonda aux précieux boutons dediamani ,

La rose panachéo , la [letite prune yo-Iy, Suinommée le ballon de soie brodée,

y Ibriîiaient des l)erceaiix et des guirlandes, des pelouses émaillées et des buissons odorants. On ne saurait décrire la magnificence de cette ravissante perspective. Les loriots, sautillant légèrement au sein des grands arbres, et ])ecqiietant çà et là les baies parfumées des tleurs, chantaient d une voix flexible et harmonieuse.

Les amis du Hoa-Tchy ressemblaient aux Sept Sages de la Foret de Bambous. Ils étaient assis en demi-cercle sur un épais tapis , auprès d'un massif de pivoines épanouies, où Ton pouvait voir les cinq espèces les pins remarquables de cette lleur, qui est la reine des parterres : l'Etage d'or, le Papillon vert, la Richesse du melon d'eau, le Lion bleu scintillant, et l'Elégant génie doré. A côté de chacun d'eux était une assiette remplie de beaux fruits, et une cruche de sam-tsieou préparé avec le plus grand soin. A l'aspect de M. Ilou-Kong, tous se levèrent, et firent deux fois devant lui le ko-toou de cérémonie qu'on réserve aux plus grands personnages. On le contraignit , malgré sa résistance, à occuper la place d'honneur, marquée par des coussins de soie ronge; puis, alin de lui témoigner leur admiration pour son talent, chacun des assistants récita tour à tour une des pièces de vers composées par lui. Le poëte souriait en s'inclinant <à mesure qu'on lui rappelait ainsi les plus beaux ouvrages de sa jeunesse , et son cœur s'enflait de joie ; les fleurs lui semblaient les plus belles qu'il eût jamais vues, et dignes (hi j)aradis de l'Occident, il estimait h la vérité que les oiseaux gazonillaient un peu trop fort, et gâtaient le jdaisir de ceux qui écoutaient ses vers;

HKVANT rXH l'OlLK QVE DEURIHHK IN BOF.IF. !.")<)

mais phisiinirs lasses de sani-tsicoii lui liiciif ouhlicr ce léger cliagriii , et il abaiuloiina son cu'ur au plaisir.

Après Tavoir eéléhré sur tous les tous, sou liùte lui (leuiauila dhonorer la réuniou par (piehpies eouplels; et llou-Kou^, se laissant ilécliir après bien des prières, donna l'essor à sa verve poétique. Les belles images , les nobles expressions lui venaient en Ibule, et il improvisa eonnne bien d'autres anraient voulu écrire. Le temps s'éeoulait pourtant, trop rapide au gré des joyeux buveurs, et l'beure du Mouton était déjà sonnée, lorsque M. Hou-Kong songea que le frère de l'impératrice et le conunandanl des gardes l'attendaient à la ville. Le Fou des Fleurs et ses amis l'accompagnèrent jusqu'au delà de l'enceinte en le comblant de remerciements , et en exaltant le bonbeur qu'ils lui devaient.

Tout étourdi de leurs éloges, et la tète un peu entreprise parla liqueur qu'il avait bue, Hou-Kong, cbeminant sur sa mule, se serait pris volontiers pour Lao-Tse sur sou buftle noir. Il fredomiait des cbansons, et composa ces quatre vers :

Quand on a bu trois verres , on a rinlelligence de la Grande Voie ; Quand on a vid(^ la bouteille , on est identifié avec elle. Ce n'est que dans les vapeurs du vin qu'on trouve le vrai bien-iMre; Et , sans s'éveiller de son ivresse , le poète passe à la postérité.

Peu s'en fallut, qu'enqiorté par le Ilot de ses pensées, il ne passât sans s'arrcler devant la salle de la belle littérature, où les examinateurs lui avaiiMit donné rendez-vous.

Ces messieurs étaient cboqués au plus liant point de ce que le vieux poète ne IVit ])oint encore venu, et qu'il les

(!Ùl fail altondro au cli'là de l'heure ludicpiée. Aussi avaieutils résolu de l'eu faire repentir, et , d'après leurs ordres , on avait coiniueucé la représentation d'une comédie jouée par d'excellents acteurs de IVan-King. Lorsque M. IIou- Kong parut à l'entrée de la salle, un seul domestique était là pour l'introduire sans aucune cérémonie. Les meilleurs sièges étaient occupés par Yang-Koueï-Tchong et Kao-Ly- Sse , qui n'en avaient réservé aucun à leur hôte retardataire. Celui-ci, plein de confiance, avança pourtant jusqu'aux premiers gradins; mais il vit toutes les banquettes occupées par une foule de lettrés subalternes qui ne firent pas mine de l'apercevoir, et dont aucun ne se leva pour lui offrir une place.

Afin d'attirer les regards, M. Hou-Kong salua profondément et à plusieurs reprises le premier ministre, frère de l'impératrice , qui ne détourna pas seulement les yeux de la scène , et feignit de ne point prendre garde à l'arrivée du nouveau spectateur.

Découragé de ce côté , le poëte saisit un moment favorable, et, surprenant le duc Kao-Ly-Sse, qui le lorgnait en dessous, il lui adressa une magnitique révérence. Le duc ne riposta que par un léger signe de tête. Hou-Koug , déjà mécontent elle cœur serré, mais n'osant toutefois battre en retraite , chercha un asile sur les gradins les plus éloignés du théâtre; mais la valetaille qui s'en était emparée, voyant un pauvre homme en l'honneur de qui pas un des lettrés n'avait voulu se déranger, ne prêta aucune attention à cette manœuvre. Le poëte allait réprimander un de ces marauds si peu polis, quand, aux premiers mots qu'il prononça, une rumeur s'éleva du côté des premiers gradins.

DRVANT UNE l'OrLF. ()\'V. DKUIUKHE UN BOEIF. I Vl

— Silence ! disait-on, ce l)ruit n'est pas loléral)le !

— Oue les valets se taisent! ajonla le commissaire impérial en agitant son éventail avec im mouvement de colère.

Hou-Kong perdit en ce moment le peu d'assurance (|ui lui restât encore. 11 demeura debout, appuyé contre un(> colonne, et sans souiller mot jusqu'à la lin de la représentation. Au moins alors, pensait-il, je serai dédommagé [)ar des attentions empressées de ces rebuffades involontaires.

Mais le premier ministre, en passant devant lui, et sans s'arrêter autrement, dit à un petit chung-ya qui portait son ombrelle :

— N'est-ce point là ce Hou-Kong dont on cliante les poésies dans tous les cabarets de Ping-Kiang? 11 n'a guère Tair d'un liomme d'esprit.

Et le commissaire impérial, qui suivait, se crut obligé de renchérir sur l'incivilité de son collègue :

— On devrait, en compagnie honorable, se présenter à propos et ne point infecter la salle par l'odeur du vin . s'écria-t-il d'un ton fort emphatique, en regardant Hou- Kong par-dessus l'épaule.

Le malheureux, confondu de tant de dédains, sortit de la salle après tous les autres lettrés, et s'empressa de remonter sur sa mule pour retourner au village de Tchang-Yo.

— Hélas! pensait-il, bien fou qui recherche la com])agnie des grands et s'expose à leurs caprices plutôt (pie de hanter les petits et de recevoir leurs hommages. Dans le jardin du pauvre fermier, j'étais le j)lus habile et le j)lus honoré, j'y étais heureux; mais dans la salle de la belle

liltérature , quels durs moments j'ai passés! Les proverbes ont raison : les oiseaux de même plume doivent habiter même nid, et d'ailleurs

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