‹ Cent proverbes (volume 2)Chapitre 60 sur 156 · SONT LES CONSEILS DU DIABLE · texte numérisé non relu

SONT LES CONSEILS DU DIABLE

rémond est-il arrivé? deiiiandait mi matin à une femme de cliainbre un monsieur chauve (jui venait de monter an deuxième étage d'une maison de la rue Sainl-llonoré.

— Entre donc, monsieur Bruneau, repaitit une voix de l'intérieur; et, presque aussitôt, on vil paraître au milieu de rantichand)re un gros bonhonnne au teint fleuri, qui tenait d'une main un rasoir et de l'autre un pinceau.

— Eh bien ! as-tu réussi dans tes projets?

Ci ;\\ ( Yowwu \v\v\, VVvav \v: \nvV.

LES CONSEILS DE i/ENMI, E I'C. 155

— Lorsque AllKUiase-l)(''sii'é-JiU'qii('sBr(''iiioiul se (•h;ir«>o d'iiiio affaire, esl-il dans l'lial)iliide de ne pas réussir?

— Ainsi, ta llllc est tianeée? reprit ^\. Bruneau après s'être assis dans un fauteuil, sa canne entre ses genoux et son chapeau sur sa canne.

— Ma Lueile est fiancée, et mou futur cendre», arrive aujourd'hui même avec son père, M. Christophe Deschanips, d'Elbeuf.

— Et ta fourniture?

— FA\c est certaine; les fonds sont prêts; ma fennne est l'amie de madame Ducornet, dont le mari, chef de division au ministère de la guerre, a promis de présenter le trait('' à la signature de Son Excellence. Madame Brémond le portera à madame Ducornet, apostille d'une pièce de satin de Chine, qui nous est arrivée de Pékin , et dont notre protectrice a la plus grande envie pour paraître au bal de la cour. Ainsi tout est arrangé : le ministre signe le traité ce soir; ce soir, nous signons le contrat, et tu vas m' accompagner pour acheter la corbeille de noces.

— Justement, j'ai une citadine à ta porte.

— Alors partons.

— Partons!... Mais n'as-tu rien à dire à ta femme?

— Bah! elle est maussade ce matin.

— (Ju'a-t-elle donc?

— Elle s'ennuie.

— Hein ! que dis-tu là? elle s'enmiie!

— Eh bien ! oui, elles'ennuie! De quelair me regardes-tu?

— Mon ami, sais-tu bien ce que c'est que l'ennui?

— Quelle question! Parbleu, oui, je le sais. L'ennui... Eh bien ! c'est l'ennui.

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— Tu le Ironipes, monsieur Brémond; l'ennui, c'est le diable. Oiiancl madame Bruneau s'ennuie, j'ai peur.

A ces mois, M. Brémond regarda M. Bruneau, haussa les épaules, prit sou chapeau et sortit.

Or, taudis que les deux amis montaient eu citadine, madame Brémond , à demi couchée sur un sofa , dans son boudoir, laissait flotter ses rêveries au hasard. A quoi pensait-elle? Dire qu'elle ne pensait à rien, c'est dii-e qu'elle pensait à tout. Madame Brémond était une fenuue à qui ses amies donnaient trente-neuf ans ; elle en avait donc trente-deux ou trente-trois. Les molles clartés qui filtraient par les persieuues voilées de stores, noyaient les lignes charmantes de son visage, et teignaient d'une lueur rose les plans nacrés de ses épaules. Ce matin -là madame Brémond s'ennuyait. Pourquoi? Sa camériste, tout au plus, aurait pu le deviner. Elle-même l'ignorait certainement.

Pour ouvrir le cœur d'une femme à l'ennui, il est mille raisons ; pour le fermer, il n'en est qu'une. Or, madame Brémond était mariée depuis dix-sept ans.

Au bout d'une heure, n'enlendant pas la sonnette de sa maîtresse, la camériste entra. — Il est ])ieulôt midi, ditelle, madame veut-elle que je la coiffe?

— Comme vous voudrez , Suzetle.

Tandis que Suzctte présidait à ces nulK' détails où les femmes déploient plus de diplomatie que des ambassadevu's dans lui congrès, un violent coup de sonnette retentit à la porte.

— xMadame, dit pres([ue aussitôt une fenuue de chand)re eu ])assaiil sa lèle derrière une portière, il y a là un mousieur qui demande à vous pailer.

SONT M:s C.ONSFIl.S |)l DIAliLE. 1.").")

— .Mais je ne puis rcccNitir pcrsoiiiic...

— Pcrsoiiiic . t'\c('[)l('' un l)('aii-|)('ix' , iiilcii'ompil une o'i'ossc! \()i\; cl presque anssilùl nu uionsieur, gras, grand, vermeil el joulllu. se présoiiUi au seuil du l)()ud()ir.

— -M. (lluislojdie Desehanips, dit-il en s'annoneani luinièuie.

Madame Biémond s" inclina en s'elïoreaiil de soniire.

— Je vous sur[)reiids dans l'asile des Grâces, Madame; mais hall! un beau-père a ses petites entrées partout. Parbleu 1 j eu ai vu bien d'autres à Elbeuf! Une belle ville, ma loi! (]on naissez-vous Elbeut"? Non? Après le mariage de mon tils, je vous y conduirai. C'est moi qui suis l'adjoint de l'endroit; vous verrez ma fabrique et mon Casimir. Par le chemin de fer, c'est une bagatelle que ce voyage; une petite maîtresse fait ça entre son déjeuner et son dhier. C'est plus difticile à moi qui fais mes cinq repas par jour. Mais bail ! en voyage comme à la guerre !... Mais, Madame, ne vous gênez pas pour moi; continuez; voyez, j'en agis sans façon, moi; je m'installe.

Cette tirade avait été débitée tout d'une haleine, el, avant que madame Brémond eût trouvé le temps de glisser un mot, M. Deschamps s'était assis carrément sur l'ottomane de salin. En toute autre circonstance, madame Brémond aurait ri de tout son cœur; c'était une femme d'esprit qui s'annisait des ridicules plus qu'elle ne s'en offensait; mais en ce moment elle s'ennuyait.

Ses sourcils se froncèrent, et une moue dédaigneuse se dessina sur sa bouche; à ce flux de paroles, elle ne répondit (pie par un regard glacial.

Mais M. Deschamps n'était |)as homme à se découcerl<'r

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pour si peu ; il se répondit à lui-uiémc , et la conversation recommença sous forme de monologue.

— Parbleu! s'écria- 1 -il encore, j'ai grand' faim; le voyage et le grand air m" ont mis en appétit. Aous allons déjeuner ensemble ; ce sera fort gai ; quand M. Brémond rentrera, il nous trouvera à table à côté l'un de l'autre. Eb ! eli ! il verra que nous avons fait connaissance sans lui.

— • Merci, Monsieur; je ne déjeune jamais, répondit d'un ton sec madame Brémond.

— Jamais! s'écria le Normand ébouriffé.

— Jamais à midi. Suzette, donnez ordre qu'on serve à monsieur un pâté, quelque poulet froid, deux ou trois biftecks; la moindre des clioses entin.

— Au moins me tiendrez -vous compagnie? reprit M. Deschamps.

Au moment où madame Brémond allait répondre, la femme de chambre vint annoncer qiK^ M. Alfred de Lespars attendait madame au salon.

— Veuillez m' excuser, Monsieur, dit vivement madame Brémond ; c'est pour une affliire importante qui ne souffre aucun retard.

M. Deschamps, un peu étourdi, passa dans la salle à manger, où le pâté et le poulet lui tirent oublier la moitié de sa déconvenue.

Or, l'affaire qui ne souffrait aucun retard n'était rien moins que l'offre d'un billet pour le bal de la liste civile. M. Alfred de Lespars était éloquent; mais madame Brémond était ennuyée.

— La valse vous distraira, disait le dandy.

— Mais je n'ai pas de robe, répondait la dame.

SONT J.KS CONSKIl.S DU DIAlil.i:. lo7

Los rcmiiics, ciissciil-cllt's mille icihcs. iiCii oui jamais une la Ncillc d un hal.

— Voilà justciiKMit iiiii' j)i('c'(' (le salin dini dessin ineiveilleux; je suis sur ([ue votre laiseiise de modes est l'ennne à tailler une robe dans une jnn'l.

— (l'est vrai, dit nonch;dannnenl madame Brémond.

— (a'oycz-moi, Madame, reprit le dandy insinuant, il faut condwttre remuii ])ar le plaisir; le spleen est dangereux pour une jolie l'ennne.

Madame Brémond sourit, hésita un instant; mais la main de M. de Lespars avait déjà saisi le cordon de la sonnette. Suzette entra, et reçut ordre de porter tout de suite le satin chez la couturière.

Madame Brémond avait tout à l'ait oublié son amie, madame Ducornet.

M. Deschamps parut à cet instant à la porte du salon ; sa présence acheva d'irriter les nerfs de madame Brémond.

— Je ne vous dérange pas, j'espère? dit le fabricant.

— Oh! mon Dieu, non; mais voilà justement M. de Lespars qui me priait d'aller choisir des bracelets, ])our sa S(Pm', chez Janisset. Me permettez-vous de l'accompagner'?

— Faites, Madame, répondit M. Deschamps, qui semblait avoir perdu toute sa loquacité et sa joveuse humeur.

Dix minutes après, madame Brémond, enunaillotée dans un cachemire, montait en calèche avec M. de Lesj)ars.

— Au bois de Boulogne! cria le valet de pied au cocher; et la calèche partit.

M. Christophe Deschamps entendit la voix sonore du laquais; il tressaillit, frappa de sa canne sur le parquet, enfonça son chapeau sur sa. tète, et sortit avec fracas.

158 LES CONSEILS DE l'eNNUI

Vers le soir, M. Brémond et son ami M. Bruneau revinrent h la maison de la rue Saint-IIonoré. Dix commissionnaires les suivaient, chargés de caisses et de cartons.

— Madame Brémond? demanda M. Brémond à la camériste.

— Madame n'est pas rentrée; mais voici deux lettres pour vous.

— L'écriture de mon ami Deschamps! A quelle heure est-il arrivé '?

— Monsieur, il est parti à (piatre heures.

— Parti! qu'est-ce à dire?

— Lis, et tu le sauras, lit ohserver M. Bruneau. M. Brémond ouvrit précipitamment la lettre.

« Mon cher correspondant ,

(( Je retourne à Elbeuf. Votre femme est peut-être cliarmante, mais elle n'a pas voulu se donner la peine de me le prouver. Je ne veux pas être pour elle un sujet de contrariété; et, pour lui épargner l'ennui d'une présence trop assitlue, je renonce pour mon lils à l'iionneur d'entrer dans votre famille. Comptez toujours néanmoins sur mon amitié et

mon crédit. »

« Christophe Descuamps. m

— A l'autre, dit M. Brémond; et une seconde fois il rompit le cachet.

« Mon cher Monsieur,

« Madame Ducornet a vainement attendu madame Brémond toute raj)rès-midi ; je regrette infiniment que son absence ne m'ait pas permis (le faire pour vous ce dont j'avais cru pouvoir vous donner l'espérance; mais, vous le savez, une lettre était indispensable, et cette lettre que je devais soumettre à M. le ministre , je ne l'ai pas reçue. Dans la pensée que peut-être vous aviez renoncé à solliciter la fourniture, j'ai dû présenter un autre soumissionnaire, et S. E. vient designer le traité.

SONT LES GONSEir.S \)V niAHI.K.

:iO

« Madame Ducornel se rappelle au siuiveiiir de iiiiidaine l?ri'iiuind , et

la remercie de son offre oblii^eante. Kilo a trouvé [)uuf le bal de la cour

une étoffo propre à remplacer la pièce de salin dont madame Brémond

lui a\ail })arli'v »

Noire luul dévoué ,

K B. DrcORNET. 1)

— Que signilie tout cola? s'écria M, Brémond en froissant les deux lettres. Un mariage rompu et une tburniture manquée 1

— Mon ami, ta femme s'ennuyait ; elle a suivi les conseils du diable. La voilà justement (|ni rentre avec M. Alfred de Lespars. Tu u'as plus qu à prier Dieu pour que son ennui s'en tienne mainfenani à la fourniture mancpiée et au mariage ronqni.

A ©(s)L@[M]i[l§ i@yL[ CERISES SONT AMÉRES

1 y a qiielqi]es années, les journaux signalèrent l'existence d'un club des Suicides, établi, disaient-ils, dans une \ille d'Allemagne.

Ceci parut à tous les gens d'esprit une j)laisanterie d'un goiil médiocre, et ils ne concevaient pas bien comment un candidat, — à moins de s'y présenter à l'instar de feu saint Denis, sa tète à la main , et d'établir ainsi qu'il s'était préalablement coupé la gorge, — pouvait justitier de ses titres, et mériter les suffrages d une

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