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Pour tout remerciement , il croisa ses l)ras sur sa poitrine à la manière des idoles de Jaggernaut, et un interprète habile, qui ne le quittait jamais, se chargea de traduire ce geste en bon français; — on ne s'exprime jamais autrement dans une réunion cosmopolite.
« Messieurs, dit-il, l'honorable esquire vous remercie de lui avoir décerné les honneurs de la présidence, et vous offre à chacun , — pour vous témoigner sa gratitude , — deux onces du meilleur opium qui se récolte dans le Haut- Assam. Il désire seulement que la pensée qni vous réunit, et l'opération qui doit en être la conséquence... »
Cet euphémisme gracieux excita un nuu'uuu'e d'approbation.
«Qui doit en être la conséquence, répéta l'orateur, ne soient obscurcies par aucun nuage , ni marquées par aucun désordre. Tout doit se passer décemment, avec entière connaissance de cause , à loisir, comme il sied à des gentlemen à qui la vie est devenue assez indifférente pour qu'une heure ou deux de plus à passer dans ce bas monde leur semble une bagatelle tout à fait insignifiante.
« Et , comme les honorables membres du club glorieux que vous allez instituer acceptent ime véritable solidarité de principes, il est bon que chacun d'eux fasse agréer à ses futurs collègues les motifs de sa résolution suprême. Le président invite donc les candidats qui réclament leur admission à expliquer sommairement , l'un après l'autre , en commençant par le plus jeune, les raisons qu'il a de renoncer à l'existence. On statuera par un scrutin séparé sur le mérite de chaque candidature. »
La motion du président fut accueillie avec fa\eur. el les
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cluhislt'S aspirants s'ciiIrCxaiiiiiii'rciil pour sa\(»ir (pii parlerait le |)r(Mni('r. i'.c lut un iM'anrais (pii sclcNa. Jehan .Marcottcau avait dix-ncul' ans , de trop lon^s c'Iicvl'ux , cl aussi peu (le inollels qu'une élégie moderne en comporte.
(( Je veux me tuer, dit-il, procédant en vrai romantique par petites phrases courtes et saccadées. J'ai vécu un siècle en (pielques jours. Tout homme m'est antipathique. Aucune femme ne me rejouit plus. Sardanapale était un innocent, au prix de yotre serviteur; Alcihiade , un épicier; don Juan et Lovelace, deux crétins. Puis j'ai fait un drame, Messieurs. Je vous le jure, une œuvre cyclopéenne! On l'a fort goûté, par malheur. J'espérais une lutte, des orages, quelque chose de grand, enfin, sur quelque mont Sinaï, couronné d'éclairs et de tonnerres. Mais on m'a traité comme le premier vaudevilliste venu. J'ai dû suhir les bravos furieux de plusieurs centaines de croquants. Fatal et méprisable triomphe! Ils m'ont souffleté de leurs applaudissements. Ils m'ont craché mon succès à la face. Donc je fus médiocre , ou du moins on peut dire de moi : Il fut médiocre un tel jour. ]\'est-ce point assez pour en mourir? Qu'en pensez-vous, Messeigneurs? »
Les sages de l'assemblée se regardèrent sans mot dire à cette bizarre interpellation ; puis on alla au scrutin , et le candidat fut exclu par un vote significatif. Silvio , bel Italien aux cheveux noirs, prit alors la parole.
« Je supplie, dit-il, vos excellentissimes Seigneuries d'écouter en toute faveur leur humilissime esclave. Les femmes, — que j'aime passionnément, — ont toujours tait le tourment de ma vie. Jadis, c'était parleurs rigueurs; le tyran de Paphos jetait ses flèches de i)loiub à toutes les
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beautés dont le rc^gard faisait couler dans mes yeines le poison subtil de l'amour. Aujourd'bui, les cboses ont changé de face. Comment vous dire, Excellences, sans blesser la modestie, que je suis le trop heureux objet de trois préférences, dont la moindre est bien au-delà de mes faibles mérites, et snl'lirait à combler mes vœux? Il en est pourtant ainsi : trois zentil donne ^ toutes trois accomplies en mérite et en vertus singulières, ont abaissé leurs yeux sur moi. Pareil aux captifs de Mézence, mon pauvre cœur, tiraillé à droite et à gauche, comme par des cavales indomptables, est chaque jour prêt à se rompre. Folles querelles, jalousies insensées, ardeurs inquiètes, de tous côtés me minent et m'assiègent. A une journée sans repos succède une nuit orageuse; à la tempête nocturne, un jour rempli d'alarmes. Autrefois, j'avais trois ressources contre le désespoir d'amour: l'opéra, l'atelier, les dolci. Mais, hélas! l'une de mes amantes est prima donna; la seconde, modèle en renom, a ses libres entrées chez tous les peintres; la troisième tient le seul magasin de nnisiacciuoli et de pain d'Espagne oii un honnête homme puisse aller se distraire. Elle seule a le dépôt des /rwino/i de Santa-Ghiara et des stntjfoli de San-Gregorio-Armeno. Ce fut même là, s'il m'en souvient, ce qui loi valut mes imprudents honnnages. A présent que faire, sinon aller chercher aux sombres bords le repos qui me fuit ici bas? Ce que me refuse le fils de Cypris, Pluton me l'accordera peut-être. (Ju'en pensezvous? »
Pour toute réponse, le président lit un signe à son interprète, et celui-ci alla demander à Silvio, le plus discrètement qu'il sût le faire, s'il n'aurait point sur lui par hasard
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l(>s |)(»i'lrails do ses (rois [XM^sriMilriccs. Silvio poilail riiii à l"(''j)iiiglo (le sa cravalc, le second en médaillon, cl le Ifoisième eu bracelet. Le président, après les avoir examinés, end devoir les faire passer sous les yeux des assistants. (Tétaient trois tètes eharmantes, celle de la pâtissière surtout. I']lles (h'cidèreni la (piestion contre le malcnconti'cnx Silvio, (pie le \icn\ l'rédéric-James Mordauut foudroyait de sa mnellc indignation. Ponr se consoler dn vote sponlanipar lequel on le uiettait au ])au du suicide, le bel italien se fit apporter un poncio spoiigato ^ et savoura leidemcut ce délicieux sorbet.
«Le non-moi tîuit pres(pie tonjours par tuer le moi, s'écria d'une voix creuse mynbeer Llricbs Kupferberg, ])rofesseur allemand , dont le tour était venu... Et même quand le subjectif s'exécute lui-même, il n'est que l'agent de l'objectif. Supposons un exemple : si la trois fois beurense assemblée, à qui je fais l'iionneur de m'expli(|uer devant elle, parvenait à me comprendre et m'admettait dans son sein; si, ensuite, détruisant les conditions de mon être individu{d, je rentrais dans les vagues domaines de l'infini, (pielle serait la cause de cette dissolution, de ce divorce amiable, prononcé entre mon corps et mon âme? Lne cause seconde, une fortuite, pas autre cbose; un sinq)le malentendu de ce -po-çtoTov mystérieux que le vulgaire appelle Providence. Pourquoi m'a-t-il placé, moi voyant, dans un milieu de ténèbres? Pourquoi m'a-t-il donné, — j'établis à regret ce fait qui vous désobligera peut-être, — la perception interne de mon ijielfable supériorité sur tous les êtres créés avant ou eu même temps que moi"? Est-ce ma faute si je snis investi de facnitcs inouïes dont Texercice
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ni'esl inlerdif? Voici ce qui m'ariivc. A force de travailler la raison pure et les idées innées, non-seulement jai constaté ce fait imporlaut que l'àme est un être multiple, mais je suis parvenu h dédoubler mon moi. Je puis le transmettre à un autre sans cesser pour cela de le posséder, et prouver parla même que l'âme humaine n'est pas identique, ainsi que renseignent les ânes hâtés de l'Ecole française. J'ai donc fout simplement mis la main sur la pierre philosophale du monde métaphysique. J'ai en poche la plus nouvelle de toutes les vérités connues, et probablement la solution de tous les problèmes à venir. Ce n'est point, vous le pensez , un bonheur médiocre. Maintenant , depuis que je suis en possession de ce merveilleux dictame , je n'ai pu ni l'expérimenter pour moi-même, ni l'appliquer de manière à convaincre les autres. La faute en est à mon siècle , qui ne me fournit pas un être égala moi. Or, le contenant ne peut pas être plus petit que le contenu. Mon âme ne saurait entrer dans un autre vase intellectuel , si ce vase n'a point la même capacité, les mêmes moyens d'abstraction, de généralisation, etc., etc., qui m'ont été trop généreusement départis; et j'ai acquis à mes dépens la triste conviction que pas un être humain n'est assez vaste pour servir à mes projets. Un esprit où l'orgueil régnerait en maître serait particulièrement flatté de cette circonstance; mais le vrai savant ne saurait supporter un isolement pareil. Donc, si bornés que le ciel vous ait faits, vous comprendrez que je ne puisse point habiter une sphère trop étroite , dont mon œil a dépassé les limites. Je pars, géant désolé de vivre parmi des nains, et vraiment malheureux d'avoir deux ou trois siècles d'avance sur ma déplorable époque. Vous ne vou-
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(liiez |)as, je |)('iis(', noms ojjposcr à rc ^rand acte de jiislicc (lisli'ibulivo, à ccl oslracisnic iicccssairc. »
Porsoniic ne irpoiulit; et cela par une raison inajourc. c'est que tout le iiioiult' était eiuloriiii. On cul grantlpeiiic à réveiller assez de votants pour exclure l'ennuyeux pédant (pii venait de pailei'. Il sortit de la salle en se trottant les mains, et on renleiidil se t'éliciler d'être inintelligible, malgré tous les elïorls qu'il a\ait laits pour se mettre au niveau de son auditoire.
L'épreuve conlinna trois heures, absolument comme elle avait connnencé. Ambitieux trop promptemenl satisfaits, ou bien désappointés par une victoire incomplète; Crésus dégoûtés de la richesse par la satiété qu'elle entraîne; voliqitueux fatigués de l'amour par de trop faciles plaisirs , tous ces convives se plaignaient de la vie connue d'un banquet trop riche et trop abondant. Aussi, pas un d'eux ne trou\a grâce devant ses juges, et le résultat final du scrutin laissa le président isolé dans son fauteuil, en lace d'une quadruple rangée de banquettes vides.
Cette conclusion, tout à fait imprévue, le contraignit à s'examiner lui-même avec plus de sévérité qu'il n'avait fait jusque-là.
— Daiun\ye\ s'écria-t-il, s' adressant à son interprète, je ne suis pas très-certain de nétre pas aussi absurde que ces impudents camarades. La seule bonne raison que jaie de m'envoyer dans l'autre monde, c'est que je ne puis plus digérer l'excellent curry dont mon cuisinier parsis possède seul la recette, et que j'aime par-dessus toute chose. Peutêtre n'est- il pas tout à fait raisonnable de se tuer parce (pion a le meilleiu' cuisinier des cin([ |)ailies du monde.