‹ Cent proverbes (volume 2)Chapitre 74 sur 156 · HABILLE-TOI LENTEMENT · texte numérisé non relu

HABILLE-TOI LENTEMENT

([u'oii lui annonçât son déjeuner on la ])eiie d'nne bataille, c'était du môme air qu'il recevait la nouvelle.

Versailles était alors le lieu du monde où l'on se donnait le plus de mouvement pour réussir; les courtisans étaient toujours sur pied , tout prêts à mouler leur physionomie sur le visage du maître , et se pressant le plus possible pour se devancer les uns les autres.

Le duc de P., ainsi s'appelait notre personnage, suivait ime méthode contraire. Alors que toute la cour était bouleversée par le changement du ministère ou le renvoi de la favorite , on le voyait toujours calme et serein ; aux nouvelles les plus imprévues il gardait son sang-froid imperturbable ; et lorsque la foule des grands seigneurs se pressait autour du roi, à la veille d'un événement considérable , il s'étendait sur un solii ou s'en allait dans son carrosse faire un tour à Paris.

Un vieux courtisan avait mal auguré de cette habitude. « Le pauvre duc n'ira pas lom, dit-il quelque temps après la présentation de M. de P. à Versailles; le moindre cadet lui passera sur le corps. » *

Mais au bout de peu d'années il se trouva que le duc de P. avait obtenu en honneurs, en dignités, en faveurs, plus que les plus habiles et les plus persévérants. Il ne demandait rien , et gagnait tout ; on ne le voyait pas solliciter, et il arrivait à des emplois que les plus ambitieux n'osaient espérer.

Cette fortune et cette conduite semblaient inexplicables. Comme on était au temps des Cagliostro et des Saint-Germaiii, quelques personnes s'avisèrent de croire que le duc de P. avait un auneau constellé ou ([uelque secret inagi-

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(jiu' |)(tiir t'oiiiiiiaïKlcr an s(ti(. Oiiaiid on lui Taisait |>ail de CCS soupçons, .M. de V. lianssail les ('paulcs cl l'cpoiidail (|nc son scci'cl clail à la poitcc Ac (onl le monde.

(Ml sail (|iril n'\ a pas de Icriain pins glissant (pic la coni'. I^à les dcsIiiK'cs uoul rien d'assuré, cl (piand on jouit de la l'aNcni- il l'anl se presser don profiter; le lendemain est rarement seml)l;d)le à la veille. M. de P... ne, paraissait pas se douter de celte vérité ; il agissait en toute chose connue si sa fortune ent du être éternelle. Le fait est ([ne la constance de son bonheur taisait mentir 1 axiome. Ouand une déhàcle suivait le renversement dun cabinet, bien loin de perdre son emploi, le duc en gagnait un supérieur; si la lavorite succombait sous la beauté d'une rivale, M. de P. obtenait de la nouvelle maîtresse plus encore (ju'il n'attendait de l'autre; et ce cjuil y avait de plus merveilleux, c'est que tous ces miracles s'accomplissaient sans fatigue. M. de P. était fort gourmet et fort paresseux, et jamais, dans aucune circonstance, pour si grave qu'elle fût, on ne lui vit retarder l'heure de son souper ou avancer celle de son lever.

Le duc de P. avait un neveu, garçon alerte, intelligent , spirituel et ambitieux. M. de T. était fort jeune encore lorsque son oncle occu})ait déjà une ])OsitIon éminente à la cour. 11 passait chez son parent la majeure jiartie (le son temps, et se plaisait dans sa conversation, oii il trouvait sans cesse mille sujets de méditations. Mais ce (pii l'étonnait encore plus que l'esprit, le grand sens et le scepticisme élégant de son oncle, c'était l'apparente indolence de son caractère. Sur ce chapitre-là ses surprises étaient de tous les instants.

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Un jour M. de T. apprit de la bouche même d'un due et pair, qui avait toute la confiance du roi, une nouvelle assez importante pour changer toute la politique de la France; on n'en pouvait prévoir les conséquences. M. de T..., qui comprenait à demi-mot le hid de cette contidence, quitta Versailles en toute hàle et tond)a chez ^î. de P. comme la i'oudre. M. de P. lisait un pamphlet dans son cabinet, un cabinet où il ne Taisait jamais rien. M. de T. raconta bien vite ce qu'on lui avait souftlé tout bas.

— Mon carrosse est à la porte, ajouta-t-il ; dans deux heures la cour sera dans une contusion extrême ; courez.

— Nous aurons tout le temps de causer de cette alTaire après souper; va l'aire dételer tes pauvres chevaux que lu as jailli crever, et repose-toi. Demain on verra.

Le lendemain M. de P. hit revêtu d'une charge plus importante qu'aucime de celles qu'il avait jamais occupées.

M. de P. se servait quelquefois de M. de T. comme de secrétaire, M. de T. ayant gagné sa contîance ])ar la dextérité de son esprit; M. de P. lui reprochait seulement de céder trop promptement aux inq)ressions de son cœur ou de son jugement.

— Mais mon oncle, lui disait alors M. de T., le premier mouvement est comme une voix intérieure qui crie la vérité ; c'est une flamme qui éclaire.

— Ce sont là des phrases bonnes à mettre en vers, lui répondait le duc de P.; mais en simple prose je t'engage à te métier du premier mouvement, non point tant parce qu'il est quelquefois bon que parce qu'il engage.

Après une bourrasque de cour devant laquelle le ministère succomba , au moment on chacun crovait M. de P.

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{•iilraiiic dans la cliiilc diiii cal)!!!!-! a\('c l('(|ii('l on connaissai( ses relations iiilinics. le dnc Int eliar^c |iai' le foi dn j)()i{ls des all'airi's. Il ne ra(( cpla ([ne sur l'ordic inipclalir (In sonNci'ain. cl après s'en èlre l()n|ili'nij)s dércndii. -M. de T. resta j)res de Ini, et s'oeenpa de rénnir ([nelques jennes ^ens liahiles et discrets ])onr 1(^ li'a\ail conlidentiel tin cabinet.

Lnn d en\ montra bientôt nne ^i'and(> aptilnde ; sa coricspondance était irré|)rncbal)le , et ses ra])p()rts témoignaient d'une rare inlelb'gence des matières dipiomati(|nes. Cependant un matin, M. de T. apprit qne le jenne secrétaire avait été congédie' la veille par M. de P.

— Aviiit-il connnis quelque indiscrétion? lui demandat-il.

— Non pas.

— S"était-il trompé dans mi tiavail iiiqiorlant ?

— Point.

— Avait-on cjnelque crainte snr sa moralité?

— Aucunement.

— .Mais (pia-t-il donc lait? s'écria enlin M. de T.

— 11 avait trop de zèle.

Avant le terme de sa carrière le duc de P. a\ait occnpé les emplois les plus considérables et obtenu les dignités les plus enviées ; on lavait \n tour à toiu' lieutenant de jtolice. surintendant des tinances . giand-ecnver, ministre, and)assadenr; il était décore (\vf^ oi'dres de Sa .Majesté, et tons les monai'ques de IF-nrope se plaisaient à le couNnr de croix et de colliers.

(Juand M. de I*. paraissait a la cour, ses moindres paroles étaient r<'ciieillies avec im soin extrême et conunen-

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